Archive for the ‘Vélo’ Category

Introduction au voyage de 2017

9 octobre 2017

De la Meuse à la Loire

J’ai choisi la région sur la base des arrondissements manquants puisque le voyage m’a permis d’en visiter 8 sur les 17 qui restaient. Mais je pensais que le paysage risquait d’être ennuyeux et il y a très peu de monuments intéressants sur le plateau champenois, ce qui fait que j’ai préféré une boucle autour du plateau. Comme le voyage ne donnait que 8 étapes, j’ai ajouté une boucle jusqu’à la Loire.

J’avais l’intention de visiter deux villes très riches en monuments et j’ai donc introduit deux jours de repos. J’ai ainsi pu visiter tranquillement mais j’ai trouvé que cela coupe trop un voyage et enlève un peu le sentiment d’être parti pour une aventure. J’ai en plus ajouté une journée de repos à Paris pendant la deuxième boucle et celle-ci était utile car la canicule était très fatigante.

Il faisait très chaud pendant la deuxième moitié du voyage, jusqu’à 38 degrés, mais c’était une chaleur sèche que j’ai bien supportée, aidé presque tous les jours par plus ou moins de vent. J’ai simplement bu beaucoup d’eau, jusqu’à cinq litres. J’avais choisi de partir en juin comme trois ans avant dans les Alpes parce que mai est incertain dans le Nord de la France, comme j’en avais fait l’expérience en Artois en 2014. Je préfère quand même avoir trop chaud qu’être mouillé souvent ou lutter contre un vent violent.

Pensant que les dénivelés seraient modestes, j’avais prévu des étapes relativement longues. Ceci a eu l’avantage de me faire visiter plus de monuments et j’aurais pu de toute façon raccourcir la plupart des étapes en cas de besoin. Je ne l’ai pas fait parce que presque toutes les églises sont fermées, ce qui fait que je ne perdais pas de temps. Bien que la plupart des étapes aient dépassé 100 km, je ne suis arrivé en retard qu’une seule fois, et ceci sans me presser.

J’avais un nouveau vélo cette année mais ceci ne change finalement rien à la vitesse dont je suis capable, environ 15 km/h. Il est légèrement plus lourd parce qu’il a une suspension (utile dans les traversées de villes mal goudronnées et c’est un équipement standard de nos jours), ce qui est compensé par un étalage des vitesses un peu plus agréable. Une autre différence est la selle plus étroite et plus dure, ce qui n’était pas forcément une mauvaise idée les jours où je transpirais beaucoup. Le vélo a eu besoin d’une révision après le voyage pour les câbles mais le marchand m’avait prévenu que ceci se produirait.

J’ai trouvé très peu de tables d’hôtes pour ce voyage, 5 au total sur 17 jours. Dans les régions peu touristiques, il y a très peu d’offre et j’ai été obligé de me contenter trois jours de suite de chambres sans repas. Il faut dire que les propriétaires sont découragés d’offrir des repas par les normes d’hygiène et les inspections fréquentes; dans les maisons anciennes, les normes sont impossibles à atteindre sans reconstruire la maison.

Il y a une contradiction manifeste entre encourager le tourisme en milieu rural par des sentiers de grande randonnée ou des pistes cyclables tout en interdisant virtuellement aux gens d’offrir des repas. En Argonne ou en Champagne, il n’y a souvent pas de restaurant pendant 20 ou 30 km et donc pas de possibilité pour un tourisme sans voiture. On enlève ainsi aux habitants une des rares possibilités de revenu disponibles dans ces régions rurales.

Dans les régions plus touristiques comme le Nivernais, le Sancerrois et les grandes villes, je n’ai pas trouvé d’offre disponible dans ma catégorie de prix, peut-être en partie parce que c’était un weekend et que c’est à distance raisonnable de Paris. Je me suis rabattu sur des hôtels mais le confort est vraiment très variable. Ensuite, à moins de 100 km de Paris, je savais qu’il n’y a pas de chambre d’hôtes en dehors des manoirs pour bobos et on est obligé de planifier des étapes en partant de Paris en train le matin. Tous ces facteurs d’hébergement font que j’ai eu plus envie d’un voyage loin de Paris l’année suivante afin d’avoir moins de difficultés.

 

 

Publicités

Etape 1: Lorraine ducale

9 octobre 2017

Lundi 5 juin

1ère section: 26 km, dénivelé 192 m

Frontière de Volmerange – Thionville

Luxembourg français, département 57

2ème section: 85 km, dénivelé 422 m

Gare de Nancy – Canal de la Marne au Rhin – Canal de Jonction – piste cyclable de la Moselle – Chaudeney – Toul – Boucq – Vertuzey – Sorcy Saint Martin

Lorraine ducale, départements 54 et 55

Petits nuages de beau temps, petite brise, 21°

Trajet évidemment trop long en additionnant les deux sections, mais le dénivelé est modeste et j’avais une heure de plus que dans mon horaire habituel. Si l’on compte seulement à partir de Nancy, c’est une très bonne étape de mise en jambes.

J’avais décidé de partir de Nancy plutôt que de chez moi parce que j’ai déjà traversé la Woëvre suffisamment souvent alors que je n’avais jamais visité Toul. Comme il y avait des problèmes avec le train en raison d’un chantier CFL, j’ai été à vélo jusqu’à Thionville d’où le train circulait normalement (et au tarif TER qui était à l’époque très avantageux à l’intérieur de la Lorraine). Ayant l’intention de prendre un train à 10 h pour avoir suffisamment de temps l’après-midi, je me suis levé un peu plus tôt que d’habitude pendant le voyage.

Centrale atomique de Cattenom depuis le col de Kanfen

Je suis souvent passé par le col de Kanfen entre Thionville et Dudelange, mais je n’étais jamais passé par là en sens inverse avec les bagages d’un voyage. La descente du col est superbe (j’ai atteint 54 km/h grâce à la ligne droite très bien goudronnée) et on a une vue étendue sur la vallée de la Moselle avec juste au milieu les quatre tours de la centrale atomique de Cattenom. Ceci m’a fait réfléchir sur les craintes intenses et viscérales que l’énergie atomique fait naître en Allemagne et au Luxembourg alors que les Français y voient une technologie comme les autres qui est utile si on la contrôle correctement.

Je me demande si ceci ne correspond pas à une attitude culturelle beaucoup plus profonde. Les Allemands réagissent émotionnellement aux technologies (ils aiment les automobiles et ont peur de l’atome) alors que les Français réagissent en scientifiques. La littérature et la philosophie allemande s’intéressent plus au moi et aux émotions (que ce soit Kant, Hegel ou Goethe), la tradition française au contrat social et aux technologies (que ce soit Diderot ou Auguste Comte). Franz Marc peint des animaux, Fernand Léger des usines.

Grilles de la place Stanislas à Nancy

Je suis finalement arrivé à Thionville vers 9 h 30, constatant au passage que la suspension du nouveau vélo est effectivement bien agréable quand le goudron des rues est plein de réparations ou quand il y a des ralentisseurs et des bords de trottoirs. Thionville a certes des morceaux de piste cyclable, mais c’est surtout au bord de la Moselle et il manque une vraie piste entre le centre ville et la sortie vers Hettange-Grande.

Le train était à l’heure et presque vide un jour semi-férié. Arrivé à Nancy, j’ai constaté avec plaisir que l’ascenseur est assez grand pour contenir le vélo (c’est le plus souvent le cas dans les gares, mais pas toujours). J’avais déjà visité Nancy plusieurs fois, soit en voiture en venant depuis le Luxembourg, soit lors du transit entre deux trains, et je me suis contenté de quelques photos emblématiques sur le trajet entre la gare et le canal.

Parc de la Pépinière

Il y a une très belle roseraie dans le parc de la Pépinière, mais je ne voulais pas me retarder et j’en avais bien profité lors du transit en 2011. J’ai par contre pris une photo de curieuses constructions en bois, un genre de décoration urbaine mise en place apparemment pour un concours.

Le parc donne presque directement sur le canal de la Marne au Rhin que j’ai suivi de Nancy vers l’amont sur une dizaine de kilomètres, évitant ainsi une banlieue sans intérêt particulier. Je finis toujours par m’ennuyer le long des canaux, mais ce n’est pas un problème sur une distance aussi limitée, d’autant plus que ce canal passe le long des centres des bourgs et que l’on voit donc quelques choses intéressantes. J’ai un peu hésité quant à la rive qui donnerait mieux accès au chemin de halage et j’ai eu la chance de tomber par hasard du bon côté (rive nord en l’occurrence).

Canal de la Marne au Rhin à Nancy

La municipalité a réhabilité le quartier de l’ancien port et j’ai pris une photo d’un étrange bâtiment argenté qui est en fait un hôtel. De l’autre côté du canal, il n’y a que des résidences plus basses avec un petit parc d’un dessin un peu intellectuel assez typique de l’école paysagiste des années 1990. Il comprend cinq secteurs déclinant le thème de l’eau, les bassins des typha, du miroir d’eau, des 100 fontaines, du jet d’eau et des nymphéas. Ce genre de concept a toujours l’air parfait sur le papier et fonctionne bien quelques années, mais l’entretien s’avère souvent coûteux ou compliqué et le résultat après 20 ans est assez loin du concept, comme on le voit au parc Javel à Paris. L’école anglaise contemporaine est très différente, elle en reste aux grandes pelouses faciles à entretenir avec juste quelques parterres de graminées.

Port de Jarville-la-Malgrange

En longeant le canal, on arrive assez vite à la commune suivante, Jarville-la-Malgrange, et c’est un trajet bien plus agréable que par les avenues de banlieue usuelles. Ma carte montre un château intéressant à Jarville, mais je n’ai pas eu le courage de faire la détour et j’ai vu après que j’ai eu raison car c’est un bâtiment assez austère du 18ème siècle qui vaut plus par le musée qui se trouve à l’intérieur. Ma photo montre seulement l’ancien port.

Idylle au bord de la Meurthe

On n’a pas vraiment l’impression de traverser la banlieue quand on longe le canal et la vue devient même franchement bucolique à un endroit où le canal passe tout près d’un méandre de la Meurthe. Des retraités grassouillets passaient leur jour férié à taquiner le goujon et les petits nuages se reflétaient de façon charmante dans le fleuve tout calme. 300 m plus loin, je suis tombé sur une étrange passerelle métallique qui traverse la Meurthe et qui est accessible aux piétons. Elle offre une vue particulièrement paisible sur la rivière ici assez large avec la chartreuse de Bosserville dominée par les collines du plateau lorrain. Le ciel se reflétait d’une façon très artistique dans l’eau.

La Meurthe à Laneuveville

La passerelle a pu avoir une fonction militaire car elle débouche au confluent de deux canaux, celui de la Marne au Rhin et un canal de jonction reliant Nancy aux anciennes aciéries de Neuves-Maisons sur la Moselle. J’ai quitté là le premier canal pour le second, mon idée étant de rejoindre la Moselle et de la longer jusqu’à Toul. On peut le faire depuis Nancy en passant par le Nord plutôt que par le Sud, mais il y a moins de curiosités en cours de route.

Le canal remonte une petite vallée sans grand intérêt, ce qui fait que j’étais content de rester à l’ombre des grands arbres. C’est un trajet très apprécié, j’ai croisé ou doublé bon nombre d’excursionnistes qui cherchaient un coin pique-nique agréable au bord du canal. Au bout de la vallée, il faut passer la crête entre Meurthe et Moselle par une série de sept écluses très rapprochées; je les ai contournées par le village de Fléville parce que je voulais passer devant le château.

Château de Fléville

C’est un superbe château Renaissance construit en 1533 le long du vieux donjon qui date de 1320. Il est habité mais se visite le dimanche une bonne partie de l’année. Il rappelle un peu Azay-le-Rideau, évidemment sans les célèbres douves, parce qu’il comporte un balcon à l’italienne qui est un balcon continu en pierre sur toute la façade. En France, il était usuel de construire soit des galeries à arcades, soit quelques balcons isolés. Fléville est l’un des rares châteaux lorrains qui ne fut pas détruit par les troupes de Louis XIII et il appartient depuis 1812 aux descendants d’un baron d’Empire. Je n’avais jamais vu de photos ni de prospectus sur le château et j’ai donc été très content de mon petit détour même s’il y a une côte assez méchante pour retrouver le canal ensuite.

Depuis la crête, je m’attendais à trouver un escalier d’écluses côté Moselle comparable à celui côté Meurthe, mais elles sont beaucoup moins nombreuses car on est environ 50 m plus haut. Je n’aurais jamais pensé que la boucle de la Moselle lui permettait une telle différence de niveau comparée à la Meurthe, et ceci explique comment la Meurthe a été capable de détourner la Moselle de la Meuse dans laquelle elle se jetait à l’origine.

Le chemin de halage se termine au niveau d’un bassin à écluse compliqué qui marque la fin du canal, puis on peut utiliser un itinéraire pour cyclistes goudronné le long de la Moselle. On ne longe pas le canal à cet endroit, ce qui est aussi bien car le fleuve est plus varié. La voie cyclable est aussi très bien conçue, avec de nombreuses petits virages amusants entre jardins ouvriers, anciennes sablières et sections boisées.

Etang à Messein

Je commençais à chercher un endroit pour pique-niquer et je me suis arrêté quand j’ai trouvé un banc en ciment au bord d’un étang de pêche. Il y avait deux messieurs d’environ 30 ans pas loin de moi, ils pêchaient au lancer sans grand succès et se sont ensuite réfugiés sous une grande toile de tente où je suppose qu’ils avaient une réserve de boissons fraîches.

On pourrait fantasmer une amitié particulière mais je pense que c’étaient simplement des copains, la pêche semblant être une activité attirante pour des jeunes papas ayant besoin de quelques heures au calme sans madame ni les enfants à proximité. J’ai souvent des hésitations à appeler la pêche un sport, mais je veux bien si c’est la pêche au lancer, il faut quand même remuer un peu un bras de temps en temps.

Mon banc en ciment n’était pas parfait, il était un peu trop près d’une poubelle débordante et presque en bordure de la piste cyclable où circulent aussi les voitures des pêcheurs. J’ai même vu une voiture avec un couple (les pêcheurs sont normalement tous des hommes), mais ils sont repartis après avoir constaté que l’endroit ne leur convenait pas, probablement faute d’herbe pour s’asseoir agréablement au bord de l’eau.

Rapides de la Moselle à Neuves-Maisons

Après le coin pique-nique, la piste cyclable contourne encore plusieurs anciennes sablières avant de rejoindre une petite route qui longe la Moselle au pied des murs de l’ancienne aciérie de Neuves-Maisons. Les murs sont suffisamment hauts pour que l’on ignore les ruines tandis que le fleuve est charmant, avec même des rapides que j’ai trouvés tellement excitants que je les ai pris en photo, n’en attendant pas du tout. La Moselle n’était pas canalisée à cet endroit, il y a un canal parallèle.

J’ai fini par atteindre sur la petite route la langue de terrain qui séparait le canal de l’aciérie du fleuve sur un ou deux kilomètres. La vue vers les friches industrielles est assez spectaculaire, quelques grands hangars mais surtout un port industriel imposant avec un énorme bassin prévu pour accueillir des péniches à grand gabarit. Il doit dater de la fin des années 50 et de la canalisation de la Moselle. L’aciérie a fermé depuis longtemps car elle était liée comme les aciéries luxembourgeoises à une mine de fer locale dont le fer n’est pas concurrentiel de nos jours. Il reste une usine de fers à béton qui appartient à un groupe italien mais elle n’utilise plus le port.

La taille des friches m’a impressionné mais je pense que c’est parce que je compare automatiquement avec les anciennes aciéries luxembourgeoises, qui ont très vite été reconverties en partie dès qu’Arbed a libéré le terrain que ce soit à Dudelange ou à Belval. Neuves-Maisons reste une petite ville industrielle animée, en partie parce qu’elle sert aussi de banlieue de Nancy.

Un pont sur la Moselle sépare Neuves-Maisons sur la rive droite de Pont-Saint-Vincent sur la rive gauche et ce sont deux mondes différents. Depuis la piste cyclable, je voyais côté Neuves-Maisons de nombreuses petites maisons grises et à leur pied les murs en acier rouillé du canal des aciéries rectiligne et un peu sinistre. Une arche en béton franchit le canal.

Moselle à Pont-Saint-Vincent

De l’autre côté, un beau pont en pierre à cinq arches franchit le fleuve avec ses remous et ses îlots fleuris pour donner accès au très vieux bourg agricole de Pont-Saint-Vincent, refondé en 1477 par le duc de Lorraine qui affranchit tous les serfs qui viendraient s’y installer (ils hésitaient à cause des inondations et des champs moins fertiles que sur le plateau). Le bourg décline lentement depuis des années, comme s’il se trouvait beaucoup plus loin de Nancy que Neuves-Maisons. Logiquement, Pont-Saint-Vincent vote traditionnellement divers droite, Neuves-Maisons à gauche. Et Madame Le Pen a obtenu 10% de moins de voix à Pont-Saint-Vincent qu’à Neuves-Maisons en 2017.

Moselle canalisée

Entre Neuves-Maisons et Toul, la Moselle a creusé une vallée encaissée pour franchir la côte de Moselle, ce qui ne lui sert d’ailleurs pas à grand chose puisqu’elle change d’avis à Toul et franchit la côte en sens inverse. La section encaissée est presque aussi pittoresque que les gorges de la Sarre et beaucoup plus sauvage car il n’y a aucun village. La piste cyclable ne suit pas directement la Moselle maintenant canalisée, elle reste dans la ripisylve entre des bras morts et des étangs ou au pied des pentes raides et plongées dans une forêt dense. J’ai beaucoup aimé cette section peu connue, peut-être aussi parce qu’il faisait agréablement frais sous les arbres. Il y a juste un moment sportif quand la piste rejoint la route pour traverser un village par une bonne petite côte.

Toul vu depuis le pont sur la Moselle

Une fois que la Moselle sort de la section encaissée, c’est moins intéressant, mais on peut rejoindre Toul assez rapidement dans la plaine alluviale. J’ai eu un peu de peine à trouver l’accès au pont sur la Moselle car il est muni d’une longue digue afin de passer en même temps la gare de triage. Une fois sur le pont, par contre, j’avais une vue superbe de la cathédrale apparaissant entre les arbres. C’est une vue bucolique que l’on a rarement en entrant dans une ville et ceci s’explique par le fait que Toul était une ville fortifiée et qu’il resta interdit de construire des maisons entre les murailles et le fleuve jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

Cathédrale de Toul

Toul fut fondée par les Romains et devint par la suite une ville typique de l’empire germanique, tiraillée entre les bourgeois voulant une commune libre, les comtes et les évêques. Finalement, la ville sera conquise par le roi de France en 1552 comme prix de son appui aux princes protestants allemands alors en lutte contre Charles Quint. La population de Toul resta stable du XIIème siècle au XIXème siècle, signe de la stagnation économique, et les usines installées dans les années 50 ont fermé dans les années 90 pendant que l’armée fermait les casernes. Pourtant, Toul donne l’impression d’une ville animée, probablement grâce à la proximité de Nancy.

Effet théâtral

Le grand monument de Toul est la cathédrale, construite du 13ème au 15ème siècle avec une très belle façade flamboyant inspirée par la cathédrale de Reims. Comme presque partout dans l’est de la France, les sculptures ont été détruites à la Révolution, sauf deux anges qui tiennent un rideau au-dessus d’une fenêtre de façon particulièrement théâtrale.

Gisant dans la cathédrale de Toul

A l’intérieur, j’ai été un peu surpris par les nervures peintes des voûtes de la nef, effet ajouté lors de la rénovation de 1999 car c’était un décor usuel au Moyen-Âge (et que j’ai souvent vu dans les églises gothiques allemandes d’ailleurs). Le mobilier a entièrement brûlé en 1940 et la seule chose qui m’a vraiment intéressé est le gisant Renaissance de Saint Mansuy, fondateur de l’évêché au IIIème siècle selon la légende.

Chapelle Renaissance

La cathédrale vaut surtout par une magnifique chapelle Renaissance construite en 1549 avec un décor néo-classique raffiné. La voûte est une remarquable coupole en trompe-l’œil qui applique les calculs d’un érudit de la région auteur d’un traité d’architecture. La photo a très bien rendu et il est vraiment difficile de deviner si la coupole est aplatie et dans quelles proportions.

Coupole en perspective

Décor inattendu dans une cathédrale

A titre de curiosité, j’ai trouvé dans une autre chapelle un décor bizarre avec un autel volumineux baroque, un tapis de sol et six chaises en faux Louis XIII autour d’une table comme si on pouvait se faire servir un repas à cet endroit. Je crois que c’est l’endroit où l’on s’occupe des enfants pendant la messe mais l’effet est vraiment étrange. Il y a une autre curiosité vantée par les guides, le cloître, mais je ne l’ai pas visité. Il est assez nu comme d’usage au 14ème siècle et intéresse les experts surtout parce qu’il est extrêmement grand, devant servir à de nombreux chanoines car l’évêché recouvrait une région très étendue de Belfort à Bar-le-Duc (800 paroisses !).

Palais épiscopal de Toul

Qui dit évêque dit évidemment palais épiscopal, utilisé ici comme dans beaucoup de cas comme mairie. On y accède par une cour solennelle mais la façade est austère car néo-classique et seul le portail avec son arrondi est plus vivant. Côté jardin, le palais est tout aussi imposant et un peu froid, mais avec un curieux pavillon central à coupole octogonale. Je me suis assis un moment dans le jardin pour un en-cas après la visite de la cathédrale, ce que les bonnes dames de Toul qui promènent Médor et Bichon dans ce jardin trouvaient un peu suspect. J’ai cherché ensuite la roseraie indiquée par un petit panneau mais je ne sais pas où elle était alors que le jardin n’est pas gigantesque.

Fontaine baroque à Toul

Toul n’a pas vraiment de vieille ville vu les dégâts de 1940, mais il y a une série de maisons isolées intéressantes dont certaines ont des détails gothiques. Il y a aussi une église gothique dont j’espérais visiter le cloître car c’est un des rares cloîtres flamboyants de France. Malheureusement, il ne se visite qu’avec un conférencier pendant les vacances scolaires d’été. A défaut, j’ai admiré une fontaine baroque qui fait penser à la Bohême ou à la Bavière et qui montre que Toul restait dans une tradition culturelle germanique même deux cents ans après la conquête française.

Rond-point aux carrelets

J’ai bien profité des places de la ville car la municipalité se donne beaucoup de peine. La place principale est un rond-point orné d’un parterre en forme d’étoile fleurie avec un milieu une décoration tout à fait inattendue, des cabanons de pêcheurs avec des carrelets comme sur la Gironde. Un autre rond-point plus secondaire est orné de façon très amusante d’une dizaine de poteaux blancs munis de nichoirs multicolores. Le rond-point aux nichoirs a aussi quelques palmiers (oui, même à Toul), celui aux carrelets a des bananiers.

Rond-point aux nichoirs

Eléphant du jumelage et murailles de Vauban

Quand j’ai quitté la ville par l’ancienne porte de la forteresse, j’ai passé les levées de terre et les murailles typiques de Vauban mais je suis tombé ensuite sur un amusant éléphant peint, offert par la ville allemande de Hamm qui est jumelée avec Toul. L’éléphant est orné des principaux monuments de Hamm et c’est une bonne idée. Il m’a fait penser à une mode entre 2000 et 2010 pour exposer et faire décorer des animaux dans les villes. La chose était une affaire commerciale car les éléphants faisaient de la publicité pour des entreprises. Luxembourg a eu des vaches mais aussi une fois des éléphants. Celui de Hamm est plus utile que les éléphants des sociétés de téléphone ou d’électricité.

Après l’éléphant, j’ai suivi la route de Paris qui fait un virage surprenant pour franchir la voie ferrée. Il y a une gare assez imposante que je connaissais des trains Luxembourg-Côte d’Azur et qui fut construite pour débarquer les milliers de conscrits casernés à Toul. Elle est presque abandonnée maintenant avec juste des trains régionaux. J’aurais pu longer la voie ferrée jusqu’à mon hébergement mais c’est une route nationale et il y a une côte assez raide.

Côte de Meuse

Finalement, je n’ai pas échappé à la côte longue et assez raide par mon itinéraire de remplacement, qui consistait à longer la côte de Meuse pendant une heure. C’est parce que la route passe entre une butte-témoin et la côte proprement dite. Je n’ai pas trop regretté parce que la route était raisonnablement calme et pas trop raide. En plus, on a une superbe descente de l’autre côté de la crête pour atteindre les villages du pied de la Côte.

Je connaissais évidemment le vin des Côtes de Toul, mais je ne m’étais jamais demandé où il poussait exactement et je sais maintenant: au pied de la Côte de Meuse au nord de Toul. C’est une toute petite appellation avec seulement trois villages viticoles. Comme en Bourgogne et en Champagne, les vignes se limitent aux flancs sud entre la forêt sur les crêtes et les champs de céréales dans la plaine en bas. On voit que la vigne est un produit qui demande beaucoup de travail mais qui a une valeur importante car il y a beaucoup de gros villages à cet endroit alors qu’ils sont beaucoup plus rares et plus petits dès que l’on n’a plus de vignoble (remplacé par des vergers de mirabelles et de pommes).

Lavoir à Boucq

Je ne me suis pas attardé dans les trois villages car ils ont beaucoup souffert des guerres et sont formés de maisons crépies sans grand intérêt. Après avoir quitté la zone des vignes, je suis passé dans un gros village agricole où je me suis arrêté en voyant un lavoir. J’avais soif et c’était en plus un beau lavoir du début du 19ème siècle avec une charpente intéressante en carène de bateau. J’en ai très rarement vues, je suppose que cela demande une grande expertise de la part du charpentier. Le village s’appelle Boucq, nom amusant en français qui vient tout simplement de l’allemand Buche (hêtre).

Charpente en carène

Il y a apparemment un très beau château fort du 14ème siècle à Boucq mais il est évidemment tout en haut du village et je n’ai pas eu le courage d’y monter, surtout que c’est un cul-de-sac. A défaut, j’ai admiré en passant le mur imposant de l’abbaye de Rangéval, dont les bâtiments m’intéressaient moins car ils ont été reconstruits vers 1750 dans le style froid et austère de l’époque. Vénérable abbaye du 12ème siècle, elle attirait les pèlerins avec une relique que je trouve particulièrement fantaisiste, les langes de l’Enfant Jésus.

Col de Corniéville

L’abbaye se trouve sur la commune de Corniéville, où l’on peut franchir la côte de Meuse par un col assez bas. Il y a toute une série de passages de ce type formés par des vallons secs; il doit y avoir une raison géologique car la côte de Moselle est très différente, traversée par de vraies rivières. J’ai bien aimé le vallon sec car il me faisait un peu penser aux paysages du Jura. J’attendais presque les clarines et je ne me sentais pas du tout dans la Meuse.

Portique à colonnes sur un ancien moulin

La route passe devant un joli moulin que j’ai pris en photo pour sa tour plus ou moins médiévale et son élégant portique néo-classique. Je ne sais pas de quand il date, il fait un peu penser aux manoirs du Quercy. La route descend ensuite sans histoire dans la vallée de la Meuse, remonte une crête, passe le fleuve puis court dans une petite plaine monotone jusqu’à Sorcy où j’avais réservé l’une des très rares chambres d’hôtes abordables de la région.

Mairie de Sorcy-Saint-Martin

Comme il n’était pas encore 19 h, je me suis offert dix minutes de détour jusqu’à la mairie, qui est un assez joli bâtiment cubique avec une élégante colonnade néo-classique construite vers 1820. Sur la photo, le toit en tuiles assez plat, les formes cubiques, le crépi beige et les volets vert clair donnent un air très méridional que l’on n’attend pas dans la Meuse. La mairie est directement au bord de la rivière en face d’un grand lavoir qui doit dater de la même période. On voit que la Meuse n’est pas vraiment un fleuve très imposant, ceci pour la bonne raison qu’elle ne reçoit pratiquement aucun affluent entre sa source et les Ardennes 150 km plus au nord.

La chambre d’hôtes est en fait un gîte que les propriétaires louent à la nuit quand ils n’ont pas de client pour une semaine, chose fréquente. Le gîte est installé dans une ancienne grange transformé par le jeune couple d’agriculteurs qui a repris la ferme. En fait, ils ont repris plusieurs petites fermes et sont sept associés, dont les anciens fermiers qui prennent leur retraite progressivement et vendent alors leur part. C’est un peu compliqué à gérer mais ceci évite de devoir dépenser une grosse somme en une seule fois pour acheter une ferme en activité. Les associés ont investi à la place dans de très gros hangars et la quantité de foin comme la taille des engins mécaniques montrent que c’est une ferme comme l’Union Européenne se l’imagine, avec probablement bien plus de 100 vaches.

Chambre d’hôtes à Sorcy

Le monsieur a transformé la grange en gîte lui-même, avec un bel escalier en pin un peu raide mais muni d’un détecteur de mouvement pour la lumière, ce qui est très chic. La chambre est parfaitement équipée et on a vraiment l’impression d’un travail d’artisan professionnel. La dame y a mis quelques meubles anciens qui valent pour l’optique plus que pour le style et les couleurs sont gris et taupe. Elle a dû s’inspirer de revues de décoration, c’est un style qui commence à passer dans les lofts pour banquiers londoniens mais qui fait fureur pour les intérieurs de restaurant.

Hangar de ferme peint

Le style est très différent de celui que son mari a donné à un des hangars. Il a en effet peint le grand mur qui donne sur la route avec une scène agricole et bucolique. C’est un très bon trompe-l’œil et ce serait bien si plus de gens peignaient leurs grands murs aveugles de cette façon. Je suppose qu’il a recopié une gravure mais il est vraiment habile car ce n’est pas facile d’agrandir correctement les proportions.

Les propriétaires ne servent pas à dîner, en partie parce qu’ils ont un petit enfant de deux ans. Antonin est charmant et dynamique, les enfants de cet âge semblent avoir une énergie inépuisable. J’avais prévu des plats à réchauffer achetés chez Carrefour puisqu’il y a un four à micro-ondes. Cela dépanne mais je trouve les assaisonnements un peu étranges et la consistance est toujours un peu molle. Les seules choses pour lesquelles le micro-ondes est vraiment utile sont les plats en sauce comme les plats indiens… et la raclette quand on n’a pas d’appareil approprié.

Puisque j’étais tout seul dans ma petite salle, je n’ai pas perdu beaucoup de temps à faire la cuisine. J’ai eu le temps de lire une bonne partie d’un livre sur Commercy édité avec force détails par la société d’histoire locale. Le livre m’a incité à faire une halte supplémentaire le lendemain à Euville et aura donc été utile. Un autre livre contenait des articles très intéressants sur les migrations saisonnières dans la France du 19ème siècle (maçons de Creuse, ramoneurs de Savoie etc). Si les hommes d’un village faisaient tous le même métier, c’est en partie parce qu’il n’y avait pas d’école technique à l’époque et que l’on apprenait donc le métier de son père ou d’un oncle.

La Meuse à Sorcy

La dame m’avait suggéré d’aller me promener après le dîner en traversant la cour entre les nouveaux hangars et il y a effectivement un petit morceau en bord de Meuse derrière avec un parking public, un banc pour lire le livre, un petit lavoir et quelques beaux bacs à fleurs. La commune avait aussi très joliment fleuri l’autre lavoir près de la mairie. En revenant au gîte, je suis passé devant une voiture garée entre les hangars. Des hommes faisaient la conversation à l’intérieur mais je n’ai pas regardé en détail et la dame m’a dit le lendemain que les jeunes du village viennent parfois traîner de cette façon. Je comprends très bien que les endroits excitants pour passer la soirée manquent à Sorcy, mais pourquoi s’enfermer dans une voiture pour papoter ?

 

 

 

 

Etape 2: Barrois

8 octobre 2017

Mardi 6 juin

97 km, dénivelé 713 m

Nuageux avec quelques éclaircies, averses orageuses après 16 h, vent d’ouest très fort, 18° (13° après les averses)

Sorcy-Saint-Martin – Ville-Issey – Commercy – Boncourt-sur-Meuse – Mécrin – Ménil-aux-Bois – vallée de l’Aire jusqu’à Chaumont-sur-Aire – Rembercourt-aux-Pots – Foucaucourt-sur-Thabas – Futeau – Sainte-Menehould

Barrois, départements 55 et 51

Trajet très raisonnable pour la longueur comme pour le dénivelé. Il n’y a pas vraiment d’alternative intéressante de toute façon vu le peu de monuments historiques dans la région.

Il ne faisait pas beau quand la dame a servi le petit déjeuner, et elle est obligée de traverser la cour entre le logis et le gîte. Comme Antonin était assez sage, elle est restée papoter quelques minutes avec moi, mais ceci ne remplace évidemment pas une table d’hôtes. Il ne pleuvait pas quand je suis parti mais il y a eu une courte averse 30 minutes plus tard. J’ai attendu dans une maison en construction car le chantier n’était pas fermé.

La Meuse à Ville-Issey

Pour arriver à Ville-Issey, ma carte montrait une côte sensible et les côtes marquées de cette façon la veille étaient sérieuses. Celle de Ville-Issey est une modeste montée avec un dénivelé de 20 ou 30 m au maximum. Ceci suffit à donner une vue sur le lit très large de la Meuse, presque une plaine alluviale. Comme la Meuse a une pente très faible et des rives plates, elle déborde après chaque grosse pluie et elle a donc un lit souvent large de plusieurs kilomètres. Les villages sont sur les terrasses alluviales sur chaque rive et les routes traversent le lit de crue par des digues avec une série de ponts. Un paysage que je ne connais pas au Luxembourg.

Hôtel de ville d’Euville

De Ville-Issey, j’ai donc descendu la côte pour traverser le lit de crue jusqu’au gros bourg d’Euville, qui doit sa croissance au 19ème siècle à des grandes carrières. Vers la fin du siècle, le maire décida de reconstruire la mairie et le conseil municipal choisit un bâtiment suffisamment imposant pour mettre en valeur la pierre d’Euville. Mais les édiles eurent le bon goût de faire appel à un architecte de Nancy au courant des tendances à la mode et la mairie fut construite dans le style Art Nouveau, chose très rare en France. J’ai appris tout ceci par le livre de la veille au soir, car je n’aurais pas eu l’idée sinon de passer par Euville.

Détails art nouveau

De dehors, on voit surtout l’influence du style nouille sur les encadrements de fenêtres et je pouvais deviner que la salle du conseil municipal est dans le même style avec des vitraux et des boiseries. Je n’ai pas osé chercher un secrétaire de mairie, pensant qu’il me rirait probablement au nez, mais la porte de la mairie était ouverte et j’ai admiré l’escalier et surtout le grand vitrail qui l’éclaire. J’en ai déjà vu ailleurs. J’étais très content de l’arrêt à Euville, surtout que ceci a permis à un nuage menaçant de repartir sans trop se vider.

Vitrail de l’escalier de la mairie

Après Euville, la route traverse à nouveau le lit de crue par une ligne droite assez curieuse. Si elle avait traversé des champs de céréales, je l’aurai trouvée ennuyeuse et énervante, mais on guette les ponts pour voir lequel franchit le lit normal et il y a pas mal d’arbres et c’est donc agréable. L’arrivée à Commercy par la rivière et quelques entrepôts m’a un peu fait penser à l’arrivée à Redon avec la Vilaine.

Château de Commercy avec pots-à-feu sur les ailes

Commercy est une petite sous-préfecture (6.000 habitants) qui était un petit comté médiéval entre France et Saint Empire comme Sedan et Bouillon. Le seigneur local avait le titre délicieux de « Damoiseau de Commercy ». La seigneurie appartint un temps au Cardinal de Retz qui s’y retirait loin de la cour de Louis XIV et y tenait des réunions spirituelles réputées. C’est lui qui la vendit au duc de Lorraine au grand dépit du roi de France. Pendant la Révolution, les notables locaux manœuvrèrent habilement pour obtenir la sous-préfecture (aux dépens de Saint-Mihiel et de Vaucouleurs) puis vers 1850 pour avoir la ligne de train Paris-Strasbourg. Ceci fit de Commercy une ville de garnison, quitte à sacrifier le grand château construit par le duc de Lorraine utilisé comme caserne.

Place du château de Commercy

La ville souffrit beaucoup du départ des militaires et décline lentement depuis 1918, il y a peu d’activité industrielle comme dans toute la Meuse. Le château sert maintenant de mairie et est une reconstruction, mais les ailes qui le reliaient aux écuries ont attiré mon regard parce qu’elles sont assez baroques, avec des courbes et des pots-à-feu. J’avais vu le même style à Noyon, tandis que le baroque est peu fréquent en France.

Pharmacie art nouveau à Commercy

Je me suis contenté de faire quelques achats à la principale boulangerie de la ville (en particulier un très bon pâté lorrain), puis j’ai admiré les quelques façades intéressantes: une pharmacie Art Nouveau, une maison Renaissance très joliment décorée et un bâtiment assez amusant. Il est dans un style néo-classique élégant avec colonnade et grandes fenêtres en plein ceintre plutôt rares pour la fin du 19ème siècle. Le style impressionne pour ce qui n’était que les bains-douches !

Musée des ivoires à Commercy

Le bâtiment a été transformé plus tard en musée qui semble jouir d’une grande réputation en raison de sa collection d’ivoires, la plus belle de France après celle de Dieppe (il n’y en a pas beaucoup à Paris). Elle a été léguée par un collectionneur local. C’est un musée qui m’intéresserait mais il est vraiment compliqué de se rendre à Commercy depuis chez moi pour la journée.

Puisque je n’ai rien visité qui prenne du temps, j’ai pu repartir assez vite. Je ne voulais pas longer la nationale et je l’ai quittée dès que possible pour la petite route de la rive droite, ce que l’on paye par une série de petites côtes puisque les villages sont sur les terrasses alluviales.

Fête du papegai à Mécrin

Dans le quatrième village, Mécrin, j’ai remarqué une fresque charmante qui évoque les deux grandes fêtes locales, celle du Papegai et le rendez-vous des motos. Le jeu de papegai est un jeu médiéval qui consistait à tirer à l’arc sur un oiseau en bois accroché en haut d’un mât, le gagnant paradant ensuite à travers le village avec sa bien-aimée. La fresque est un trompe-l’œil très élaboré et je me suis demandé si c’est le même artiste qui a conçu le décor de la ferme à Sorcy.

Lavoir à Sampigny

J’ai traversé une dernière fois la Meuse à Mécrin et j’ai décidé de m’offrir un en-cas au bord du canal latéral à Sampigny car je trouvais que le banc était fort bien placé et que je risquais de ne pas en trouver un rapidement si je continuais. J’ai pris une photo du lavoir au bord de la rivière, un canal étant trop monotone par comparaison. Un bateau de plaisance était amarré et c’était amusant de penser au roman classique anglais des « trois hommes dans un bateau ». Mais le canal est très peu utilisé, la région est moins touristique que l’itinéraire parallèle par la Moselle.

Vallée de Sampigny

Après Sampigny, j’ai retrouvé un des vallons secs qui permettent de quitter en douceur la vallée de la Meuse. J’ai simplement trouvé le vent d’ouest un peu gênant. Un nuage a menacé de se répandre au moment où je passais dans le petit village suivant et je me suis réfugié par prudence sous des arbres en mangeant quelques cerises. J’étais en face d’un grand hangar de ferme qui abrite une collection privée de véhicules de la deuxième guerre mondiale. On peut visiter la collection; il y en a pas mal dans la région mais je trouve que cela se répète beaucoup.

Vue sur la haute vallée de l’Aire

Comme le nuage est parti très vite, je n’ai pas perdu de temps et je me suis lancé dans l’ascension de la ligne de partage des eaux entre Meuse et Aire qui est aussi celle entre Meuse et Seine. En fait, c’est une côte très raisonnable avec une vue bucolique typique de la région au sommet. J’ai rejoint là une route que j’avais empruntée avec un copain lors de notre voyage de 2001, mais je l’ai quittée après la traversée d’une petite forêt et je ne me souvenais évidemment pas d’un tel détail.

J’ai ensuite longé la vallée de l’Aire sur une douzaine de kilomètres jusqu’à Chaumont. Au début, le trajet est vraiment charmant avec la rivière encore toute petite serpentant parmi les prairies fleuries, un versant un peu plus raide et boisé mettant de l’animation dans le cadre. Après Gimécourt, les villages sont sur un genre de terrasse en hauteur et la route monte à chaque fois assez raide entre les champs de céréales pour les atteindre, ce que j’ai trouvé franchement énervant. Je me suis donc arrêté dès que j’ai trouvé à Chaumont une table de pique-nique sous de magnifiques marronniers devant l’église.

Il faisait un peu menaçant mais je n’ai pas été gêné sous les arbres et j’ai bien profité de la pause. Ensuite, il fallait quitter la vallée de l’Aire pour celle de l’Aisne et ceci implique évidemment une ligne de crête. Comme d’ailleurs en 2001, j’ai trouvé celle-ci plus pénible et monotone, c’est une grande ligne droite assez raide et on monte effectivement à 310 m, 90 m plus haut que la Meuse. On a évidemment un peu de vue au sommet sans que ce soit spectaculaire. La crête est un genre de plateau ondulé un peu énervant et je craignais surtout un gros nuage noir qui semblait fort inquiétant et qui était précédé d’un vent devenu beaucoup plus fort. Je me suis dépêché, aidé par le fait que le plateau était plutôt légèrement en descente, croisant au passage deux cyclotouristes anglais ou hollandais.

Il a commencé à pleuvoir au moment où j’arrivais au village de Rembercourt-aux-Pots et je me suis précipité pour atteindre l’église avant que la pluie ne devienne plus forte. J’y suis tout juste parvenu avant que l’orage n’éclate, accompagné de trombes d’eau. J’ai plaint les deux cyclistes; même poussés par le vent, je ne peux pas imaginer qu’ils aient pu atteindre Chaumont avant de se faire tremper.

Eglise de Rembercourt-aux-Pots

Puisque la pluie était aussi forte, je pensais qu’elle ne durerait pas trop longtemps et c’était une bonne occasion de visiter l’église qui était de toute façon la seule curiosité importante figurant sur mon trajet du jour. J’ai pris 12 photos, ce qui montre que j’ai vraiment pris le temps d’admirer. L’église en vaut la peine, surtout pour le portail et pour le mobilier. Le village est tout petit mais c’était une église de pèlerinage très importante au moyen-âge et Rembercourt avait plus d’habitants que Nancy !

Frise de la façade ouest

La façade date d’environ 1500 et mélange le portail central gothique avec des arcades et portails latéraux Renaissance. La partie gothique est assez banale tandis que j’ai admiré les voussures ornées de voûtes gothique flamboyant et de scènes avec un nombre surprenant de petites figures sculptées. J’ai pensé à une influence du gothique souabe ou flamand car les églises françaises ont normalement des figures beaucoup plus simples et grandes. La frise en haut de la façade est célèbre pour sa représentation de la mort avec deux squelettes encadrant une jeune femme coquette, mais les statues en buste des saints sont très réussies aussi. On retrouve la jeune femme et son fiancé sur le portail latéral.

Détails du portail central

Style gothique flamboyant

Boiseries du chœur

L’intérieur a une architecture gothique banale, on croit d’abord que les piliers ont un genre de ceinture mais c’est simplement un effet de décoration. Il y a une voûte en étoile à liserons courbes dans l’abside, ce qui n’est pas exceptionnel, mais il y a surtout de belles boiseries du 18ème siècle dans le chœur. Dans un coin de la nef, j’ai remarqué aussi deux magnifiques panneaux sculptés dont je ne connais pas la fonction d’origine. Ils sont ornés de décors Renaissance très complexes et très raffinés recopiés probablement à partir de gravures. Le menuisier était excellent artisan mais je pense qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience pour le dessin, vu les formes un peu naïves des animaux sur la frise inférieure.

Panneau sculpté Renaissance

Tête de saint tenue par un aigle

Le dernier détail curieux dans l’église est une petite sculpture d’un oiseau en bois tenant une tête humaine entre ses pattes. C’est une représentation naïve de la légende de Saint Louvent, dont le corps trouvé au bord de l’Aisne était sans la tête qu’un aigle apporta ensuite. Le saint était un abbé dans le Gévaudan au 6ème siècle et aurait été assassiné lors d’un voyage à la cour du roi par le comte du Gévaudan qui estimait que le saint aurait diffamé la reine (je soupçonne plutôt une affaire autour de terrains disputés entre le comte et l’abbé).

Quand je suis ressorti de l’église après avoir pris exprès 20 bonnes minutes, ce que je pouvais faire vu le faible nombre de monuments intéressants sur le trajet, il ne pleuvait presque plus et je suis parti assez content de moi. J’aurais dû rester plus modeste car la pluie a repris 10 minutes après pendant que je traversais le petit plateau aux sources de l’Aisne et il a plu suffisamment longtemps pour que je sois bien arrosé.

Eglise de Evres

Rembercourt est dans un repli du plateau sur un ruisseau (la Chée) qui rejoint la Marne à travers la Champagne pouilleuse tandis que j’avais besoin de passer dans le bassin de l’Aisne, d’où une bonne petite côte. On descend très vite sur Sommaisne, qui doit logiquement son nom à la source de la rivière, un petit ruisseau à cet endroit même si elle grossit assez vite en aval. J’aurais pu longer la vallée jusqu’à Sainte-Menehould mais j’avais le temps de faire un détour dans l’Argonne.

Le massif forme un rebord abrupt un peu comme la côte de Meuse et les Allemands s’en sont d’ailleurs servis comme ligne de défense de 1915 à 1917. Je connaissais bien la vue parce que le TGV Est passe au pied entre les villages d’Evres et de Foucaucourt-sur-Thabas (un nom recherché !). L’église d’Evres n’est pas sans intérêt, j’ai remarqué le joli encadrement de portail flamboyant et une petite tour de défense.

Ferme de style argonnais à Brizeaux

Les maisons changent à Foucaucourt, je suis passé avec plaisir des petites fermes crépies et banales de la Meuse à des maisons en partie en bois grâce à la proximité des grandes forêts de l’Argonne. Le rez-de-chaussée des maisons est en bardeaux verticaux teints en noir et les étages ainsi que les dépendances sont en pans de bois, ce qui me faisait penser aux Landes où j’étais passé l’année précédente. C’est une architecture très spéciale et très localisée car je ne l’ai vue que dans deux villages. Evidemment, les maisons récentes sont souvent plus banales.

On peut monter sur la crête de l’Argonne pour jouir d’un panorama à Beaulieu, mais le temps médiocre ne le justifiait pas et je n’avais pas envie d’une grande côte vu l’heure. J’ai pris la route moins dure qui entre dans le massif le long d’une petite vallée sans vue. Je suis entré ainsi dans la forêt qui s’étend sur 30 km et je me sentais vraiment en montagne, avec une route qui monte en grands virages entre les sapins jusqu’à un col. J’ai bien aimé le trajet, en partie parce que je n’avais pas encore eu de forêt pendant la journée.

Ermitage de Saint Rouin

Au sommet du col, un chemin permet d’accéder facilement à un lieu de pèlerinage vénérable, l’ermitage de Saint Rouin. Après les destructions de la guerre, on y a construit en 1961 une chapelle peu connue qui est une des plus grandes réussites du style Le Corbusier. Elle est effectivement sur pilotis avec des formes très simples et en même temps variées grâce au plan polygonal. L’intérieur est très simple, avec les murs en béton nu, un autel en marbre et des vitraux abstraits dans des couleurs bleues, vertes et violettes intenses.

Intérieur de la chapelle

Il s’est remis à pleuvoir fortement pendant cinq minutes, mais par un heureux hasard au moment où j’étais dans la chapelle. J’avais pu manger un goûter sur un banc sans problèmes avant (et j’avais vraiment besoin du goûter après la montée du col, c’est une des très rares fois du voyage où j’ai senti un risque d’hypoglycémie). Le goûter sous de grands sapins au pied de la chapelle cachée entre les arbres avait un côté presque mystique.

Après la chapelle, il était temps que je me dirige vers Sainte-Menehould en descendant du col. J’ai traversé longtemps la forêt puis j’ai longé un ruisseau jusqu’à la nationale 3. J’avais un peu hésité à passer par là à cause de la grande route que je ne pouvais pas éviter mais elle est devenue très calme depuis qu’il y a une autoroute parallèle beaucoup moins tortueuse.

Bâtiment curieux aux Islettes

La route passe aux Islettes, une ancienne petite ville industrielle où il y eut des forges puis une verrerie. Les propriétaires étaient des aristocrates entreprenants aux noms ronflants comme les demoiselles de Bigault de Parfonrut et plus tard monsieur de Bigault du Granrut qui s’illustra par son soutien bruyant et actif aux groupes fascisants dans les années 30. Il reste de la grande époque du village ce qui était probablement l’école avec un étage et un beffroi en bois bien régional mais un rez-de-chaussée en briques et pierres alternées qui me fait plus penser à la Thiérache.

Après Les Islettes, la nationale monte sur la crête de l’Argonne par une grande côte tortueuse que l’on avait mise à trois voies avant la construction de l’autoroute et où je n’ai donc pas été gêné par les voitures qui me doublaient facilement. Au sommet, je suis passé de la Meuse dans la Marne et c’était effectivement une frontière historique très importante entre la France et le Saint Empire jusqu’à l’annexion de l’évêché de Verdun en 1552. J’étais tout près de Varennes où Louis XVI fut intercepté lors de sa fuite.

Le sommet de la crête m’a déçu, il n’y a pas de vue et pas non plus de col car la descente sur la vallée de l’Aisne se fait par un petit plateau. Mais la descente est longue et donc très agréable quand même. Je suis arrivé à Sainte-Menehould avec vingt minutes d’avance sur l’horaire indiqué à la propriétaire et j’ai fait un petit tour pour vérifier quels restaurants seraient disponibles puisque c’était encore une fois un hébergement sans possibilité de dîner.

Bâtiment des chambres d’hôtes à droite de l’ancien cinéma

La dame m’a appelé à 19h précises pour vérifier quand j’arriverais parce qu’elle loge les gens dans une maison où elle n’habite pas elle-même. C’est comme avec AirBnB, elle vient juste ouvrir la maison pour les gens et repart après. Elle ou son mari sert par contre le petit déjeuner. La maison est presque un palais de ville parce que c’était en fait la perception, transformée ensuite en maison d’hôtes. Le prix est raisonnable pour le niveau de confort et les chambres particulièrement spacieuses, c’est un hébergement déjà plutôt haut de gamme. Comme j’étais le seul occupant de la maison, j’ai un peu exploré les autres chambres, toutes superbes avec des salles d’eau confortables. Une des chambres est de plain pied pour recevoir des personnes qui ne montent pas facilement des escaliers.

L’Aisne à Sainte-Menehould

La dame m’a indiqué qu’il y a trois restaurants en ville, ce qui n’est pas mal pour une ville de moins de 5.000 habitants. L’un des trois est joliment situé au bord de l’Aisne, mais la dame estime qu’il n’est pas recommandable, un deuxième est franchement luxueux et le troisième est juste à côté de l’hébergement et a des prix très raisonnables. J’ai appris le lendemain matin que la dame n’est pas objective dans ses recommandations, le troisième restaurant étant géré par la fille de son mari. Ceci dit, le restaurant est très bien et plus couru que les autres, ce qui est bon signe.

Hôtel de ville de Sainte-Menehould

Comme il n’était pas encore l’heure de dîner, j’ai fait un petit tour à pied dans la ville. La ville basse fut reconstruite en 1720 après un incendie dans le style Louis XIII, briques et pierres alternées avec de hauts toits en ardoise. La ville haute a gardé quelques rares maisons à pans de bois. La butte qui domine l’Aisne était fortifiée au Moyen-Âge mais il n’en reste que quelques murs autour de l’église. Elle était fermée et n’a pas de réputation particulière, j’ai juste remarqué un dessin en éventail curieux au-dessus du portail. Le chemin qui relie l’église à la ville basse est superbe avec un pavage géométrique recherché.

Pavage de l’escalier d’accès à l’église

Pour le dîner, j’ai choisi un carré de porc un peu par curiosité. La viande était bonne et la portion généreuse, mais j’ai trouvé qu’il n’y avait pas assez de sauce. La serveuse m’avait recommandé de ne pas prendre de salade en entrée car elles sont effectivement trop copieuses. La carte est sur une grande ardoise, ce qui est très bien, mais une bonne partie des plats n’était pas disponible et ce serait plus honnête d’effacer au moins les prix dans ce cas pour ne pas laisser croire à un choix en fait inexistant. J’ai pris en dessert un thé gourmant, c’était plus simple vu que tous les desserts n’étaient pas spécialement inhabituels. La photo montre le résultat.

Thé gourmand

Comme plusieurs fois pendant le voyage, j’étais dans un hébergement sans conversation et j’ai un peu regardé la télévision. Je dois dire qu’elle continue à ne pas me manquer chez moi, on ne rate pas grand chose (sauf une fois une émission spéciale sur Arte suite au décès de Helmut Kohl).

 

 

Etape 3: Argonne

8 octobre 2017

Mercredi 7 juin

99 km, dénivelé 1168 m

Très nuageux avec une averse, plus beau en soirée, vent d’ouest assez fort, 16 puis 20°

Sainte Menehould – La Neuville-au-Pont – Vienne-la-Ville – Servon-Melzicourt – Binarville – Apremont – Cornay – Fléville – Grandpré – Olizy – Vrizy – Vandy – Neuville-Day – La Sabotterie – Bouvellemont

Argonne, départements 51 et 08

Trajet raisonnable pour la longueur mais j’aurais pu m’épargner quelques côtes sans rater les curiosités.

Chambre d’hôtes

J’ai eu l’occasion de faire la conversation au petit déjeuner avec le propriétaire des chambres, qui n’était pas trop pressé cette fois. Il m’a expliqué qu’il est dans l’évènementiel (un métier qui n’existait pas autrefois mais que je rencontre de plus en plus souvent depuis une dizaine d’années, signe que les gens ont le temps et l’argent pour faire la fête). Il a aussi gardé la petite ferme de ses parents, plus par sens de la tradition que par vrai vocation agricole. Dans la région, les fermes sont surtout des très grosses propriétés appartenant à de riches céréaliers, ce qui explique l’existence d’un restaurant de luxe dans la ville.

Eglise de Sainte-Menehould

Le monsieur est aussi président de l’Union Commerciale, ce qui permettait d’en apprendre un peu plus sur les relations toujours délicates entre municipalité et commerçants (mêmes sujets et mêmes récriminations dans ma propre ville…). Ceci dit, le monsieur aurait nettement préféré que le maire devienne député en 2017 plutôt que le député sortant, qui est maire de Châlons et donc peu enclin à encourager le commerce hors de sa ville. Sainte-Menehould est une ville plutôt en bonne santé, il n’y a pas beaucoup de magasins fermés et le chômage est sous contrôle dans la région grâce à une zone industrielle qui fonctionne bien à la sortie de l’autoroute.

Salle commune de l’hébergement

Quand la dame a remplacé le monsieur pour me présenter la facture, j’ai eu l’occasion de lui demander si elle connaissait l’origine de sa grande table de salon, un monument en bois massif orné d’une croix pattée. Elle a acheté les meubles chez des antiquaires et ne savait pas me dire. L’esprit commerçant du couple fonctionne car elle était en tenue d’équitation (un sport cher en France) et le palais de ville sur la grand place n’était sûrement pas gratuit à acheter, transformer et meubler.

J’avais hésité à prévoir un détour par le château de Braux-Sainte-Cohière, mais je ne suis pas sûr qu’on peut le voir bien depuis la route et il faut prendre une côte désagréable sur la nationale en longeant les supermarchés et l’accès à l’autoroute, ce qui fait que j’ai abandonné. Je suis parti à la place vers La Neuville-au-Pont, qui est certes au bord de l’Aisne comme Sainte-Menehould mais que l’on atteint par une grande côte sérieuse et un petit bout de plateau.

Eglise de La Neuville-au-Pont

Salamandre de François Ier

La Neuville a une église avec un portail flamboyant et un portail Renaissance, et j’avais vu mieux la veille. La construction est un peu bizarre avec une partie inférieure classique en pierres de taille et la partie supérieure en alternance de briques et pierre. Entre les deux, il y a une petite corniche avec une balustrade comme un balcon qui était sûrement utile à quelque chose car des portes y donnent accès. Le plus joli détail de la façade est une salamandre, peut-être liée à un passage de François Ier qui étudia des fortifications dans la région. Les portails sont abîmés, sûrement suite au passage de protestants pendant les guerres de religion.

Vallée de l’Aisne

De La Neuville, j’ai pu longer la vallée de l’Aisne pendant encore quelques kilomètres, mais on monte et descend en fait sans arrêt, ce qui est moins gênant qu’ailleurs à cause des petits bois et fermes isolées de différentes sortes. A un endroit, j’ai même été obligé de monter une côte très sérieuse avec épingles à cheveux pour atteindre le petit village de Saint-Thomas fort bien situé sur un éperon. Je n’avais pas fait attention sur la carte aux chevrons mentionnant la côte mais je n’ai pas regretté de passer par là, la haute vallée de l’Aisne est bucolique et verdoyante, beaucoup plus que celle de l’Aire.

Je suis passé ensuite au hameau au nom recherché de « la Mare-aux-Bœufs » puis je me suis enfoncé dans l’Argonne, traversant un ravin encaissé avec un étang. A cause des nombreuses côtes jusque là et des courses à Sainte-Menehould (en particulier un saucisson fabriqué dans la région et que la caissière m’a vanté comme particulièrement délicieux), il était déjà l’heure d’un en-cas et je me suis arrêté au niveau d’un monument.

Etang de Charlevaux

Il commémore une triste affaire, la résistance désespérée d’une troupe américaine qui s’était avancée trop en avant des autres en 1918 et qui fut en grande partie exterminée par les Allemands. On est donc ici sur la ligne de front de la première guerre mondiale dans un cadre devenu tellement sauvage que l’on imagine mal des tranchées à cet endroit.

Quand je suis monté ensuite sur la crête de l’Argonne, que j’ai d’ailleurs longée sur plusieurs kilomètres au sommet, je suis effectivement tombé sur un cimetière militaire allemand. J’ai regardé un peu, le site est bien choisi avec les tombes noires sur le gazon vert (les tombes alliées sont blanches, sans symbolique particulière). Les combats dans l’Argonne ont été très intenses alors que la forêt profonde et ravinée ne s’y prêtait vraiment pas.

Cimetière allemand d’Apremont

Vallée de l’Aire près d’Apremont

Depuis la crête, je suis descendu dans la vallée de l’Aire, plus large et plus céréalière que celle de l’Aisne. Certains villages sont au fond au bord de la rivière, mais il y en a aussi en hauteur au pied de la forêt de crête et ceux-ci sont plus intéressants. La route monte et descend de façon plutôt sportive entre chaque village, on est récompensé par le paysage plus étendu et par les châteaux.

Châtel-Chéhéry

Le plus beau est celui de Châtel-Chéhéry, qui était combiné à une abbaye dont il ne reste presque rien car elle servit plus tard de forge. Le château privé est typiquement ardennais avec des pierres grises, de hautes toitures en ardoise et une décoration 17ème siècle discrète autour des fenêtres. J’en avais ensuite assez des côtes et je suis descendu au fond de la vallée où je me suis mis à faire la course sur une ligne droite monotone contre un gros nuage noir.

Vallée de l’Aire

Faute d’autre protection, je me suis installé sous un bosquet de grands cerisiers et j’ai sorti les vêtements de pluie, mais il n’a finalement pas plu trop fort ni trop longtemps. J’ai quand même profité d’un tas de bois confortable pour pique-niquer, je n’étais pas sûr de trouver un endroit pratique dans les villages suivants. Le premier village s’est avéré un des plus intéressants du jour, Saint-Juvin ayant une église fortifiée imposante qui est très rare aussi loin de la Thiérache.

L’église est une reconstruction de 1920 mais respecte bien le style d’origine. Elle avait été construite en 1648 après les guerres de la Fronde sur un plan particulièrement primitif, un simple rectangle avec une petite tour à chaque coin. Il n’y a ni chœur visible ni clocher, ce qui est exceptionnel et vraiment austère. On dirait plus un petit château fort médiéval.

Eglise fortifiée de Saint-Juvin

Voûtes de l’église de Grandpré

Le village était une dépendance mineure d’un bourg voisin beaucoup plus important, Grandpré, qui fut une des résidences de la grande famille noble de Joyeuse. Le fondateur était seigneur d’endroits étonnamment variés comme La Roche sur Yon, Chartres et Marvejols. Le château a été détruit en 1915 et on n’a reconstruit que le portail. L’église gothique a été reconstruite et vaut surtout l’arrêt pour le mausolée à baldaquin du comte de Joyeuse. J’ai aussi admiré les clefs de voûte en forme de roue ajourée, un décor que j’ai retrouvé par la suite à différents endroits en Champagne.

Eglise de Grandpré

Je n’ai pas passé beaucoup de temps à Grandpré, en partie parce que j’étais ennuyé du temps perdu par la pluie avant Saint-Juvin et aussi parce que les caravanes de la fête foraine rendaient la circulation difficile. J’avais hésité à passer par Vouziers ensuite, mais c’est pratiquement le seul endroit que ma carte trouve intéressant et ceci m’évitait de remonter dans les crêtes ardennaises. En fait, c’est trompeur et je me suis retrouvé de façon inattendue sur une grande côte toute droite fatigante et énervante à la sortie de Grandpré.

Maison de notable à Olizy

Dès que l’on atteint la forêt, la route plonge dans un ravin et j’ai pu prendre ensuite une très jolie petite route qui reste en hauteur dans le ravin pour atteindre Olizy. Je n’y ai guère vu qu’une jolie maison de maître dans le style Louis XIII, en briques avec les entourages de fenêtres en pierres de taille. Du point de vue artistique, c’est l’église de Falaise, pourtant pas recommandée spécialement par ma carte, que j’ai trouvée intéressante.

Détail du portail de l’église de Falaise

Le modeste portail flamboyant est bordé d’une très belle frise avec des monstres et des grotesques en excellent état. J’ai pris une photo de ce qui est probablement un faune, sujet bien profane dans un tel endroit même si la statue est habillé d’un slip curieusement réaliste. Le village fut important en raison d’un relais de poste.

J’avais pu longer l’Aisne depuis Olizy car la vallée commence à s’élargir. Une longue digue à travers le lit de crue permet d’atteindre Vouziers, où j’ai eu l’occasion de passer en voiture dans le passé. C’est une sous-préfecture agricole aussi modeste que Sainte-Menehould avec 4000 habitants; la ville n’a guère de tradition industrielle et vit de son rôle de bourg de ressource dans une région très rurale, ce qui lui assure une animation constante sans agitation excessive.

Eglise de Vouziers

J’avais besoin d’un goûter mais j’ai décidé de visiter d’abord l’église puisque je passais devant avant les boulangeries. L’église est dans un site frappant, tout au bout de la route nationale là où elle tourne brusquement par une rampe assez raide vers le pont sur l’Aisne. Pour tout dire, on ne peut pas ignorer le bâtiment, surtout qu’il a une forme étrange et trapue avec trois grands portails Renaissance, aucun étage au-dessus et un modeste clocher cubique couvert d’ardoises.

Détail du portail

L’intérieur est relativement modeste et c’est le portail que l’on admire toujours. Il date de 1540 et est orné d’une centaine de claveaux sculptés qui montrent des petits bustes généralement de profil ou des dessins variés comme une jolie chauve-souris. Cet animal symbolisait la nuit à l’époque sans les associations inquiétantes données à l’époque romantique.

Après l’église, j’ai examiné les trois boulangeries de la ville, en choisissant une qui semblait assez simple mais dont les produits se sont avérés particulièrement bons. J’ai acheté aussi un gros pâté champenois pour servir d’en-cas du matin les deux jours suivants, il était aussi bon que celui de Commercy mais avec une farce effectivement bien différente.

Maison de notable à Vouziers

J’ai un peu cherché un jardin public pour m’asseoir, mais le centre du bourg consiste en une grande place nue au bord de la nationale et je me suis vu obligé de repartir par une côte pas bien dure mais dont je n’avais aucun besoin vu que je cherchais surtout à me reposer un peu. Finalement, je me suis arrêté devant le cimetière car il y a un jardinet avec des bancs devant. C’était un peu bruyant pour ce qui est des voitures mais c’était mieux que rien. En fait, il aurait suffi que je monte juste un peu plus loin pour trouver le parc municipal. A défaut, j’ai admiré pendant mon goûter une villa art nouveau assez réussie qui sert de nos jours sans surprises de cabinet médical (l’alternative serait un notaire).

Bien que la carte montre la vallée de l’Aisne comme assez large et parcourue par le fleuve, un canal et la voie ferrée, j’ai constaté à mon corps défendant que la route préfère monter sur le plateau champenois. C’est monotone et j’ai décidé d’essayer la rive droite à la place, ce qui m’a valu un bon raidillon avant chaque village. Il y en avait un seul auquel je m’attendais, celui de Voncq, car la carte y mentionne un panorama.

Vallée de l’Aisne depuis Voncq

On domine en effet un coude de la vallée et on a donc une très belle vue. Je sentais très bien que j’étais à la limite de deux mondes, celui des grands plateaux céréaliers et des grosses exploitations industrielles de Champagne d’un côté, celui des prairies dans un laybrinthe de vallons boisés côté Ardennes de l’autre. Ce n’est pas un hasard si la vallée de l’Aisne faisait partie du riche comté de Rethel tandis que les crêtes peu peuplées dépendaient de modestes principautés autonomes comme Sedan et Bouillon.

Voncq est une orthographe originale pour le nom romain Vungus et c’était un oppidum néolithique puis un village romain. De Voncq, la petite route de la rive droite plonge par une superbe descente sur un confluent de canaux, le canal latéral de l’Aisne y rejoignant le canal des Ardennes qui assure la liaison avec le bassin de la Meuse. J’ai longé la route plutôt que le chemin de halage sur quelques kilomètresen entrant dans les Ardennes parce que la route est un peu plus haut et donne donc plus de vue. Le vallon est très étroit et tortueux, un paysage rare pour un canal et très pittoresque.

Château de Day

J’ai quitté le vallon très vite pour monter sur les crêtes où se trouvait mon hébergement. J’ai trouvé les côtes sérieuses mais pittoresques et pas trop difficiles sur le nouveau vélo. La deuxième crête procure une vue inattendue sur un reste de château fort. Le gros donjon rond de Day daterait du 13ème siècle et c’est une propriété habitée en bon état, d’où la toiture un peu étrange.

Après Day (dans tout le nord de la France, le y se prononce à part, donc Daÿ et pas Dais), la route continue à monter lentement. J’étais un peu fatigué par le faux plat qui ne s’arrêtait pas et je ne me suis pas vraiment intéressé aux divers hameaux traversés comme celui qui s’appelle curieusement La Sabotterie. Il y a aussi L’Ânerie. Mon hébergement était à Bouvellemont, qui s’est avéré être exactement au sommet de la crête. On a donc une vue très étendue et le site semble avoir attiré un certain nombre de résidences secondaires belges.

Crête pré-ardennaise

J’étais à 250 m d’altitude, presque 200 m au-dessus de la vallée de l’Aisne mais encore 150 m plus bas que les sommets à la frontière belge. On parle de Pré-Ardenne. Le monsieur m’avait indiqué le chemin dans le village mais j’ai quand même cherché un peu parce que c’est un village-rue où je me repérais mal. Les chambres sont proposées par un couple âgé charmant qui garde ainsi une certaine activité après avoir transféré la ferme (élevage de vaches Holstein pour le lait) à un de leurs enfants. L’autre fils a fait des études de chimie mais ne trouvait pas de travail en France et s’est expatrié à Munich où il fait une belle carrière à l’Office Européen des Brevets. Les jeunes diplômés français devraient moins hésiter à s’expatrier et les parents devraient penser à montrer à leurs enfants comme c’est bien et intéressant de vivre à l’étranger.

Malheureusement, le couple ne propose pas à dîner parce que les règlementations sont trop contraignantes. Par exemple, ils ne seraient pas autorisés à servir des œufs de leur poulailler. Comme j’étais prévenu, j’avais fait des provisions utiles à Vouziers et je dois reconnaître que j’avais très bien choisi avec entre autres un genre de pain fourré au chorizo, de délicieux œufs en gelée de charcutier (rien à voir avec ceux de Carrefour) et une grosse part de tarte courgettes / chèvre. Comme je parlais à la dame de ma surprise à voir qu’on ne trouve pas si souvent de cidre dans les Ardennes alors que c’était un produit traditionnel dans la région, elle m’a dit que les pressoirs sont encore utilisés, mais uniquement pour la consommation familiale. Elle m’a gentiment proposé une bouteille de cidre breton du supermarché que j’ai compensée par un petit supplément sur le prix de la chambre.

La chambre est à un prix démocratique, comme on dit en Belgique, parce que la salle d’eau est commune aux deux chambres; je pense qu’il s’agit normalement d’un gîte familial en saison. Il y a aussi un salon au rez-de-chaussée avec une bibliothèque assez fournie. J’ai regardé après le dîner à la recherche d’un ouvrage sur la région et je ne sais plus ce que j’ai trouvé à lire, mais je me souviens que j’ai été impressionné par le choix de livres. On y retrouve tous les grands auteurs internationaux des années 50 comme Pearl Buck et Hemingway, choix qui montre que l’on a tort de croire que les personnes habitant à la campagne ont un horizon provincial un peu limité.

Je n’ai pas eu envie de me promener dans le village après le dîner, ce n’est pas très motivant avec la grande route toute droite. En plus, même si j’avais été raisonnable pour la distance, on est souvent un peu fatigué le troisième jour et j’avais accumulé un dénivelé nettement plus important que je ne l’avais prévu. J’avais essayé de l’estimer avant le départ avec Googlemaps et je m’entraîne précisément en vue d’atteindre 100 km et 1000 m de dénivelé dans la journée, mais c’est quand même différent avec les bagages et plusieurs jours de suite.

 

 

Etape 4: Porcien et Thiérache

7 octobre 2017

Jeudi 8 juin

environ 108 km, dénivelé 1173 m

Soleil voilé puis beau temps, petite brise de sud, 25°

Bouvellemont – Guincourt – Tourteron – Charbogne – Amagne – Novy-Chevrières – Novion-Porcien – Chaumont-Porcien – Rozoy-sur-Serre – Renneval – Vigneux – Hary – Gronard – Prisces – Burelles – Tavaux – Chaourse

Thiérache, départements 08 et 02

Trajet un peu trop long comparé à mon objectif normal, surtout avec le dénivelé. J’aurais obtenu un résultat beaucoup plus raisonnable si j’avais renoncé aux quatre églises fortifiées, mais c’était justement la raison pour laquelle j’avais voulu retourner dans la région malgré le paysage peu excitant.

Au petit déjeuner, la dame m’a parlé de ses poules. J’avais eu l’occasion de faire un tour autour du poulailler qui se trouve au coin de l’ancienne ferme sous les cerisiers et les poules avaient l’air très naturelles. Le monsieur est contraint à quelques acrobaties pour atteindre les œufs, ce doit être un peu une gymnastique matinale. La dame m’a dit qu’un poulailler dépasse en fait les besoins d’un couple en œufs.

Eglise de Tourteron

Comme Bouvellemont est tout en haut sur la crête, je me réjouissais d’avoir une longue descente plus ou moins sensible jusqu’à la vallée de l’Aisne. C’est un peu plus compliqué, on descend bien dans un vallon verdoyant charmant, mais le chef-lieu de canton, Tourteron, est sur une colline dominant le vallon. Le canton a été supprimé en 2015 et ceci se comprend car le canton tout entier n’avait que 1300 habitants et Tourteron que 170 (contre plus de 600 vers 1840).

Saint Fiacre, patron des jardiniers

Je me suis arrêté quelques minutes sans l’avoir prévu à l’avance car le village est charmant, avec une petite église gothique sur une grande place ombragée. L’église date pour l’essentiel du 15ème siècle avec un peu le même genre de portail très ouvragé qu’à Falaise ou Rembercourt. Le clocher a une forme un peu originale mais me semble récent. Il y a une ravissante statue de saint muni d’un arrosoir et d’une bêche sur la façade. Il s’agit de Saint Fiacre, patron des jardiniers (et des chauffeurs de taxi !).

Halle de Tourteron

Il y a aussi une jolie halle du 16ème siècle derrière l’église, construite pour profiter de l’autorisation donnée par François Ier de tenir deux foires annuelles. Le roi espérait se rendre populaire auprès d’une population qui aurait pu être tentée de rejoindre les Pays-Bas espagnols à l’époque. J’aime bien les halles en général même si je reconnais qu’elle n’ont pas vraiment de valeur architecturale, étant refaites régulièrement, et que leur effet est surtout pittoresque.

De Tourteron, j’ai cru bien faire en traversant le vallon puis en remontant de l’autre côté jusqu’à la nationale, mais j’aurais mieux fait de rester dans le vallon et de ne le quitter qu’à la fin pour accéder au village de Charbogne. La faute est à la carte qui oublie de mentionner une bonne côte sur mon trajet et qui mentionne seulement celle de l’autre route. Je ne me plains pas trop parce que le vent m’a poussé pendant que j’étais sur la nationale.

Château de Charbogne

Charbogne est un tout petit village avec une église classée mais pas vraiment extraordinaire. Je suis passé par là plus pour le château mentionné dans un prospectus touristique. On dirait une ferme fortifiée mais ce fut un vrai château fort et les tours rondes datent du 12ème siècle comme à Day la veille. Le reste date du 15ème siècle, époque paisible dans la région avant les guerres franco-espagnoles.

Manoir près d’Alland’huy

En quittant le village, je suis passé devant deux grosses fermes traditionnelles d’un type qui s’est répandu à partir du 17ème siècle. Les fermiers essayaient de résister aux troupes de déserteurs et de bandits qui profitaient de l’anarchie causée par les guerres ou qui n’avaient pas de revenu entre deux guerres. Les fermes sont donc carrées avec des murs quasiment aveugles. On ne devine pas de la rue que les cours sont gigantesques. La deuxième ferme isolée dans les champs de maïs de la plaine de l’Aisne est majestueuse et pourrait être en fait une propriété du 19ème siècle autour d’un manoir.

Alors que la vallée de l’Aisne était légèrement encaissée et variée la veille, elle est plate et large plus en aval et le trajet est devenu assez monotone autour de Rethel. Je suis passé dans plusieurs gros villages, Amagne, Lucquy et Novy, qui ne doivent pas leur taille à l’agriculture. Amagne était une gare de correspondance avec un grand atelier d’entretien des wagons et sert maintenant de ville dortoir pour fonctionnaires travaillant à Rethel et même à Reims.

Eglise de Novy-Chevrières

Novy est moins gros et souffre moins de pavillonnite provinciale, c’est un simple bourg agricole sur une nationale oubliée depuis qu’il y a une voie rapide. J’y suis passé parce que l’on y trouve l’un des très rares monuments intéressants de la région de Rethel, une grande église du 15ème siècle. J’ai eu beaucoup de peine à la trouver (elle s’appelle Saint Pierre ou Sainte Catherine selon la pancarte) et on ne peut pas la visiter. D’après Internet, la décoration et le mobilier méritent un arrêt, mais ce n’aura pas été la dernière déception en ce domaine. Faute de mieux, j’ai admiré l’unité architecturale quelque peu austère. Le bâtiment impressionne beaucoup vu depuis les champs car il est tout à fait en bordure du village.

Grange à Novy-Chevrières

Comme j’étais un peu énervé, je me suis dit qu’un en-cas serait une bonne idée, mais je n’ai pas trouvé de banc à l’ombre ni d’ailleurs de square vraiment agréable dans ce gros village. A défaut d’autre chose, je me suis assis sous les cerisiers d’un parking parce qu’il y a une bordure en herbe avec deux bacs à fleurs. J’étais à l’ombre et la vue n’était pas désagréable avec quelques pavillons et dans l’enfilade de la rue une grange sans usage apparent mais très joliment fleurie par son propriétaire.

Après Novy, j’avais choisi des petites routes pour m’enfoncer dans les profondeurs du Porcien, un comté carolingien à la frontière entre plaine de Champagne, vallées encaissées de Thiérache et crêtes verdoyantes des Ardennes. Le Porcien lui-même n’est pas très vallonné et les champs dominent sur les modestes bois, mais c’est quand même moins monotone qu’en Champagne crayeuse. Plus on se rapproche des Ardennes, plus les vallons deviennent profonds et verdoyants, comme au-dessus de Vouziers la veille.

Halle de Wasigny

Le plus pittoresque est celui de Wasigny, où j’espérais voir le château. Même en poussant le vélo sur une côte sans autre utilité, je n’ai rien vu du château, totalement caché dans les arbres et strictement privé. Par contre, j’ai pu admirer la halle sans problèmes. Elle est plus ancienne que celle de Tourteron (15ème siècle) et assez curieuse avec un plan compliqué dû à la rue en forte pente. La façade vers le vallon est un bel exemple à pans de bois, architecture typique autrefois mais qui a presque partout disparu dans la région. Le remplissage est en briques et non en torchis, ce qui annonce la Thiérache et l’Artois.

Halle de Wasigny

Charpente de la halle à Wasigny

Une petite fille jouait dans la rue quand je suis arrivé et est allé se cacher dans la maison quand elle a vu que je garais mon vélo pour prendre des photos. Mais il est probablement rare qu’un touriste se perde à Wasigny et elle a fini par ressortir et m’observer avec beaucoup d’intérêt même si elle faisait mine de se concentrer uniquement sur son ballon. J’ai appris que les habitants de Wasigny s’appelle des Neuvillois parce que Wasigny fut refondée au 12ème siècle en offrant aux serfs qui s’y installeraient l’affranchissement.

Wasigny se trouve à mi-chemin entre Novion-Porcien et Chaumont-Porcien, deux anciens chefs-lieux de canton de tout juste 500 habitants. Chaumont est plus intéressant car au-dessus d’un vallon très encaissé, presque sur un col entre deux collines boisées assez hautes. La côte de Chaumont fait partie de celles que j’aime bien, tortueuse, en partie ombragée et promettant une vue intéressante. Je ne suis pas monté sur le Mont, un ancien lieu de pèlerinage d’intérêt local, car j’étais plus intéressé à un lieu de pique-nique.

Environs de Chaumont-Porcien

Dans un aussi petit village, je n’avais pas d’attentes excessives et j’ai été très satisfait de m’installer dans l’herbe derrière l’église au coin de haies assez hautes pour donner de l’ombre. Le village est si petit que je voyais très bien des chevaux, des prés et le coin des jardins, mais à peine une maison. C’est un pique-nique qui m’a laissé un très bon souvenir. Une dame est passée et m’a souhaité bon appétit, mais personne sinon n’est venu faire le tour de l’église.

Ligne de partage des eaux entre Aisne et Oise

J’ai passé le petit col ensuite et j’ai été surpris de voir que le paysage change complètement. Du côté est, ce sont des vallons verdoyants qui annoncent clairement les Ardennes. Du côté ouest, les vallons sont couverts de grands champs de céréales qui rendent les côtes très monotones. C’est la frontière entre les deux départements (Ardennes et Aisne), entre le Porcien et la Thiérache, historiquement entre la zone clairement française de la vallée de l’Aisne et la zone mouvante de l’Artois. Ce n’est pas la première fois que j’ai vu une frontière de départements coïncider précisément avec une frontière naturelle. La photo montre le dernier vallon ardennais et on voit les forêts sur les crêtes et les prés dans les fonds.

Maisons en briques à Rozoy-sur-Serre

Après un morceau de plateau monotone et un peu désagréable parce qu’il s’était mis à faire chaud, je suis descendu dans la première vallée de Thiérache, celle de la Serre. Rozoy ne présente pas d’intérêt à cause des destructions pendant diverses guerres, mais j’ai été frappé par l’architecture car on trouve une série de maisons entièrement construites en brique, chose très rare dans les Ardennes alors qu’elle est fréquente en Artois. L’architecture traditionnelle de Thiérache n’est pas en briques, elle est plutôt en bois, mais il reste peu de granges anciennes et j’ai eu de la peine à en trouver une de photogénique.

Grange traditionnelle en bois à Dolignon

Comme j’avais réservé un hébergement un peu en aval dans la vallée de la Serre, j’étais presque arrivé alors qu’il n’était que 16 h. J’avais préparé ceci sciemment parce que ceci me donnait le temps d’ajouter une assez longue boucle dans le sud de la Thiérache pour visiter les églises fortifiées que je n’avais pas pu visiter en 2013. La plupart de celles que je cherchais sont dans la vallée de la Brune, mais il y en a deux dans des vallons entre la Serre et la Brune. Ces vallons sont assez encaissés et il faut donc compter avec une belle côte à chaque fois, ce qui a probablement causé la statistique assez haute pour la journée. Les côtes ne sont pas extrêmement raides ni extrêmement longues et j’étais plus gêné par une petite chaleur que par la pente.

Eglise fortifiée de Renneval

La première église est celle de Renneval, que je trouve intéressante à comparer aux suivantes. Cette fois, c’est le chœur qui est fortifié tout entier, ce qui est compliqué à mettre en place si on veut aussi avoir des beaux vitraux pour donner de la lumière. En fait, c’est plutôt comme si on avait ajouté un local fortifié avec meurtrières au-dessus du chœur, les petites tours rondes étant probablement les escaliers. Il arrivait que les troupes d’attaquants pénètrent dans l’église, mais les paysans et leurs objets de valeur restaient inaccessibles à l’étage et on ne pouvait pas incendier facilement l’église faute de combustible sur place. Je n’ai pas pu entrer dans l’église mais les églises de Thiérache sont presque toujours plus intéressantes de dehors que de dedans. Ce qui les rend intéressantes, c’est qu’elles sont toutes différentes malgré leur air de famille.

Eglise de Vigneux-Hocquet

Celle du village suivant, Vigneux-Hocquet, combine une salle au-dessus du chœur qui ressemble beaucoup à celle de Renneval avec une tour ouest séparée sans aucune ouverture. Il y a quelques cas dans lesquels la tour n’est pas vraiment utilisable pour se défendre et a simplement la fonction de décourager à l’avance les assaillants potentiels. A Vigneux, l’explication est que la tour date du 14ème siècle tandis que le chœur est du 16ème siècle, laissant coexister des concepts de deux époques différentes.

Autre vue de l’église fortifiée de Vigneux

J’ai fait le tour de l’église par curiosité, le côté sud est beaucoup plus haut que le côté nord à cause du terrain en pente, et on est surpris par la décoration différente. Je cherchais aussi un robinet dans le cimetière, mais il y en a finalement moins souvent que je ne le pensais. Et il n’y a pas de toilettes avec robinets dans les petits villages. Par contre, j’ai fini par repérer sur la place ombragée en face de l’église une vieille borne à eau en fonte et j’ai constaté que l’on en trouve encore de temps en temps en Champagne. Elles sont souvent désamorcées, mais pas toujours, et j’en ai souvent eu besoin cette année parce que ma gourde contenant 1 litre était vide au plus tard vers 16h.

C’est après Vigneux que j’ai passé la ligne de crête. La route a l’air secondaire sur la carte mais il y avait beaucoup de circulation dont pas mal de poids lourds qui semblent passer par là pour relier le sud de la France à la Belgique en évitant certaines autoroutes à péage. Ceci m’a énervé et j’ai sauté sur l’occasion quand j’ai vu que la route plongeait dans un ravin avec au fond un grand bois profond. A cause du temps chaud, le bois était très rafraîchissant.

Il y avait deux poids lourds belges sur le petit parking, mais il y avait un chemin forestier qui me permettait de m’éloigner un peu d’eux. Ils sont repartis dix minutes après, je pense que c’étaient des camions de chantier qui faisaient une pause après leur travail avant de rentrer à la centrale. Je me suis amusé à inventer divers trafics que pourraient faire des camionneurs s’arrêtant ainsi mystérieusement dans ce bois.

Eglise de Hary

Après mon goûter au frais dans le bois, j’ai repris la route désagréable sur 5 km parce que les alternatives m’auraient causé un détour trop pénible. Je suis arrivé ainsi très vite à Hary dans la vallée de la Brune. J’y ai retrouvé les trois volumes de Vigneux, mais le chœur est simplement légèrement plus haut que la nef et c’est dû au fait que le chœur est voûté alors que la nef a simplement une charpente. Nous n’y sommes pas habitués parce que la plupart des églises ont été entièrement voûtées au 19ème siècle, mais la silhouette en deux volumes était familière à nos ancêtres.

Intérieur de l’église de Hary

La tour de Hary est comme à Vigneux un refuge et pas un emplacement de défense puisqu’il n’y a pas de meurtrières. On voit bien sur la tourelle d’escalier le quadrillage de briques noires sur fond rouge, un décor fréquent en Artois et en Thiérache. Un article particulièrement minutieux sur Wikipedia indique que l’église fut fortifiée vers 1618 même si elle est plus ancienne. L’église était ouverte et les voûtes sont assez jolies grâce au mélange de briques et de sections chaulées en blanc.

Eglise de Gronard

Le village suivant dans la vallée est Gronard, où je suis monté par une petite côte assez douce venant de l’amont alors qu’elle est nettement plus longue venant de l’aval. L’église était fermée et vaut apparemment surtout pour sa façade imposante avec deux grosses tours rondes encadrant un petit clocher central. La façade en briques est munie de très petites meurtrières. Il fallait qu’elles soient petites pour qu’un attaquant ne puisse pas jeter un matériau incendiaire par l’ouverture, mais on pense quand elles sont si petites qu’elles n’avaient pas d’utilité militaire et qu’elles avaient surtout pour objectif de faire croire aux attaquants que les paysans réfugiés à l’intérieur sauraient se défendre.

Mairie de Gronard

J’ai été très intrigué par un autre bâtiment dans le modeste village qui n’a que 77 habitants: il a une mairie ultra-moderne originale, creusée dans le flanc de la colline en contrebas de la route. On y descend par une rampe dont les flancs n’étaient pas encore fleuris en 2017 et on trouve en bas deux cubes en béton pratiquement invisibles du village mais offrant une grande vue vitrée agréable sur la vallée pour les gens qui se trouvent à l’intérieur. Je n’ai pas fait attention, mais le bâtiment serait excessif pour une si petite commune et je suppose qu’il abrite aussi une école.

Eglise de Prisces

J’ai descendu une longue côte avec grand plaisir en quittant Grosnard, puis je suis remonté de l’autre côté de la vallée vers Prisces qui est un village assez en hauteur. J’en ai eu assez à la fin et j’ai même monté un petit morceau à pied entre le cimetière et la route principale. L’église vaut le détour parce qu’on la voit d’au-dessus, ce qui est rare dans la région. Cette fois, la nef est plus haute que le chœur parce qu’elle est voûtée et que celui-ci est plus ancien, datant du début du gothique. On retrouve une grosse tour de défense unique comme à Hary, mais il y avait de vraies fenêtres aux deux étages supérieurs.

Eglise de Burelles

La dernière église fortifiée sur ma route dans la vallée de la Brune était celle de Burelles, avec une façade imposante un peu comme à Gronard. Mais le transept aussi est surélevé et fortifié, ce qui fait que c’était une vraie forteresse. Un panneau extrêmement intéressant relève dans l’entrée les caractéristiques des églises fortifiées de Thiérache en comparant les différentes versions. L’église de Burelles est suffisamment connue pour que j’y croise deux couples de touristes flamands, visiblement des retraités aisés.

Explications sur les églises fortifiées

J’ai trouvé une petite route qui monte directement de Burelles sur la ligne de crête entre les vallées de la Brune et de la Serre, ce qui était très pratique même si je n’aurais pas voulu grimper cette côte assez raide en pleine chaleur. Il y a un peu d’ombre mais la haie s’arrête au milieu de la montée. J’ai pris une photo depuis le plateau, on voit bien la combinaison du plateau monotone et céréalier et des vallées encaissées, plus vertes et boisées. Un peu comme dans l’Eure si on y pense.

Thiérache près de Burelles

J’ai bien profité d’une longue descente dans la vallée de la Serre puis j’ai longé la vallée par une route banale sur quelques kilomètres jusqu’à Chaourse où se trouvait mon hébergement. J’ai eu un peu de peine à le trouver malgré les explications de la dame mais je suis quand même arrivé à peu près à l’heure. Chaourse (qu’il ne faut pas confondre avec un autre Chaource au sud de Troyes) est un village très ancien avec un urbanisme intéressant.

Comme en Lorraine, une rue centrale bordée de pavés et de larges trottoirs destinés autrefois au fumier descend de l’église au gué sur la rivière. Les fermes anciennes le long de cette rue sont imposantes bien que pas vraiment photogéniques. Un garçon de 7 ou 8 ans jouait tout seul avec son ballon en haut de la rue et je lui ai trouvé un air un peu inquiétant. Il était rouge homard à cause de la chaleur et de l’effort et je lui ai même demandé s’il ne faisait pas un peu chaud pour courir dehors.

Lavoir à Chaourse

En dehors de l’ancienne rue principale, il y a une église fortifiée, mais je ne suis pas allé la voir le soir à cause de l’horaire. Je suis par contre passé au pied du village devant un lavoir massif original. Il est creusé dans le flanc de la colline, avec une façade en brique, et fait penser à un bassin pour curistes autant qu’à un lavoir. J’ai souvent remarqué cette année des lavoirs intéressants et celui-ci est le plus massif.

J’ai été accueilli par deux chiens extrêmement curieux (odeur de saucisson dans les bagages oblige) et par une jeune fille qui tenait la ferme ce soir-là parce que ses parents s’étaient offert un week-end d’excursion. Ils ont une grosse ferme céréalière et n’ont donc pas de soucis financiers. Il y avait un autre hôte qui m’a dit au petit déjeuner qu’il était inspecteur pour les agents d’assurance mais il faisait sa propre cuisine. J’avais réservé la table d’hôtes mais je me suis donc retrouvé tout seul à table, la jeune fille étant à la cuisine.

Elle m’a servi du pâté préparé par sa mère (encore un produit que j’apprécie beaucoup et j’espère qu’il ne cause pas de problèmes avec les normes d’hygiène) et du poulet sauce chasseur. La jeune fille avait aussi eu envie d’essayer une recette qu’elle n’avait pas utilisée depuis longtemps, celle des choux à la crème. Quand je lui ai dit qu’ils étaient délicieux, elle est allée en chercher un pour le manger assise à ma table.

En fait, nous avions commencé à faire la conversation de plus en plus au fur et à mesure quand la jeune fille a entendu que je m’essaye à écrire des romans pour mes neveux (qui me poussent à les mettre sur Internet – j’y pense). Elle est tentée par l’écriture mais se posait beaucoup de questions sur les sources d’inspiration, les thèmes, les lecteurs potentiels etc. Je lui ai répondu dans la mesure de ma modeste expérience; j’écris beaucoup mais je n’ambitionne pas d’être publié.

Elle m’a raconté entre deux discussions littéraires que son père avait pas mal de peine à prendre vraiment sa retraite et qu’il continuait à suivre d’un peu trop près les efforts de son fils. Ce n’est pas une bonne chose car le fils n’a pas repris l’exploitation par vocation agricole, plus par fidélité familiale. La jeune fille a un métier complètement différent (elle ne m’a pas dit lequel) et son copain habite de toute façon à une centaine de kilomètres de la ferme. Au total, c’était sans aucun doute la soirée la plus agréable du voyage.

 

 

 

Etape 5: Laonnois

7 octobre 2017

Vendredi 9 juin

73 km, dénivelé 587 m

Très forte pluie jusque 10 h 30, nuages et éclaircies après, vent d’ouest assez fort, 21°

Chaourse – Montcornet – Liesse Notre Dame – Coucy-lès-Eppes – Laon centre – Bruyères-et-Montbérault – Nouvion-le-Vineux – Crandelain – Braye-en-Laonnois

Laonnois, département 02

Trajet plus court que d’habitude mais j’ai voulu avoir suffisamment de temps pour visiter Laon sans me sentir pressé et j’ai eu raison.

La jeune fille m’avait suggéré de laisser le vélo tranquillement près de la cage des chiens. Il n’était pas abrité mais il était en échange bien surveillé. C’était la première fois depuis des années que je n’insistais pas pour mettre le vélo dans une grange et c’est bien sûr la première fois que je me suis réveillé pour admirer des trombes d’eau cascadant dans la cour de la ferme et sur mon vélo exposé. On ne m’y reprendra pas même si c’est moins grave sur un vélo neuf et quand on a de l’huile pour la chaîne.

J’ai fait comme s’il ne pleuvait pas pendant le petit déjeuner et j’ai papoté un peu encore avec la jeune fille. L’inspecteur des assurances m’a dit qu’il nous avait effectivement entendu parler longuement et avec animation la veille ! Le petit déjeuner en soi n’était pas très impressionnant, mais ceci se comprend vu le prix démocratique, comme on dit en Wallonie.

Puisqu’il pleuvait extrêmement fort, j’ai supposé que cela ne durerait pas très longtemps, surtout que la météo n’avait pas annoncé de pluie. Il s’est effectivement mis à pleuvoir un peu moins fort vers 9 h et j’ai pris ceci pour un signal qu’il fallait se mettre en route.

Eglise de Chaourse

En fait, le temps que j’atteigne l’église à 500 m, il s’était remis à pleuvoir aussi fort qu’avant et on ne voyait aucun signe dans le ciel que ceci s’arrêterait rapidement. Je me suis arrêté pour voir l’église car la jeune fille m’avait dit qu’elle contient de très belles boiseries. Malheureusement, la porte était close. La photo prise la veille montre un bâtiment gothique flamboyant assez imposant avec un très beau clocher un peu plus ancien.

Deux tours rondes encadrant la façade ouest sont le seul élément « fortifié » mais sont peut-être surtout décoratives. Des indices tels que l’ancienne frontière entre les arrondissements de Laon et de Vervins me font penser que la vallée de la Serre est française depuis plus longtemps que la Thiérache et que les déserteurs et autres bandits s’y aventuraient plus rarement.

Le village de Chaourse touche le gros bourg agricole de Montcornet, qui fut assez connu à une époque pour avoir subi l’occupation allemande en 1870 et en 1914-1918. Dans les deux cas, la population a fini par souffrir de devoir loger les soldats et travailler dans les champs pour satisfaire aux réquisitions, mais de nombreux témoignages étaient surpris de la discipline, de la discrétion et de la politesse des soldats.

Eglise de Montcornet

Comme j’avais un peu faim à cause du petit déjeuner léger, j’ai cherché une boulangerie. J’ai mis un certain temps à la trouver alors qu’elle se trouve sur la place principale presque en face de l’église. C’est un magasin très bien rénové et on hésite un peu à entrer dans ce temple de la gastronomie de peur du coup de bambou proverbial. En fait, dans les petits bourgs, il ne faut pas trop avoir peur des devantures, cela montre simplement que le boulanger reste un notable. La boulangerie avait effectivement de très bons produits tant salés que sucrés.

Puisque j’étais en face de l’église et un peu abrité par l’auvent de la boulangerie, j’ai regardé la façade. Il y a deux petites tours latérales comme dans certaines églises fortifiées, mais la partie centrale a de grandes ouvertures, donc cela ne compte pas vraiment. L’église était fermée, mais il ne reste pas grand chose de toute façon après les occupations.

Plateau du Laonnois après la pluie

Il pleuvait toujours autant et cela n’avait pas grand sens de traîner. Mais il s’est mis à pleuvoir si fort que j’ai été obligé de me réfugier dans l’entrée d’un garage abandonné, je ne me voyais pas monter la grande côte vers le plateau sous des trombes d’eau, c’est trop dangereux quand je suis très lent et que des camionettes me doublent.

J’ai été soulagé de voir que la pluie est redevenue plus normale après dix minutes et je me suis mis en demeure de quitter la vallée de la Serre. La côte est vraiment longue mais logiquement pas terriblement raide et j’ai même eu l’impression que la pluie diminuait. Finalement, une fois arrivé sur le plateau affreusement monotone entre betteraves et céréales, il ne pleuvait presque plus.

Ferme-manoir à Bucy-lès-Pierrepont

La route passe trois petits villages perdus sur le plateau. Le premier m’est surtout resté en mémoire pour une haie pratique parce que j’avais dû boire beaucoup de thé au petit déjeuner et que le temps humide ne me permettait pas de transpirer comme d’habitude. Le deuxième est plus important, avec entre autres une très grosse ferme. Le portique au-dessus de l’entrée est traditionnel dans la région et on pense qu’il servait parfois de salle de guet pour défendre le portail contre les bandits. A Bucy, cependant, on a ajouté un bâtiment sur la rue qui est presque un manoir ou une maison bourgeoise de vacances.

Marais Saint-Boëtien à Chivres

Il ne pleuvait plus du tout et j’ai pu prendre la photo sans difficultés, mis à part que la route est très fréquentée. Il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Le village avec la belle ferme (Bucy) est en fait sur la ligne de crête et je suis descendu ensuite lentement vers un marais un peu inattendu après le plateau. On a creusé un canal pour le draîner mais j’étais quand même bien content de toute la verdure après le plateau.

Apparition de Notre-Dame de Liesse

De l’autre côté du marais, j’ai atteint un gros village, Liesse Notre Dame, dont une bonne partie des habitants travaille probablement dans les écoles religieuses. Liesse est en effet un lieu de pèlerinage majeur depuis que les seigneurs locaux répandirent une légende pieuse particulièrement habile. Robert d’Eppes avait ramené des croisades une épouse égyptienne et la fit accepter en expliquant qu’elle était la fille du sultan, qu’elle avait intercédé pour les chevaliers prisonniers et que la Sainte Vierge lui était apparue en songe et l’avait convertie.

Saint Louis lança le pèlerinage de Liesse

Saint Louis, toujours intéressé à encourager le culte de la Vierge, fit un pèlerinage à la statue de vierge noire peu après son couronnement et ce précédent glorieux incita de nombreux rois de France à s’y rendre sur le chemin entre Reims et Paris, entre autres François Ier et Louis XIII. Notre-Dame de Liesse était connue pour ramener les bébés mort-nés à la vie quelques minutes le temps de les baptiser, ce qui était très rassurant pour les parents. On appelle ceci apparemment un « sanctuaire à répit ».

Basilique de Notre-Dame-de-Liesse

L’église est gothique pour l’essentiel, mais le décor a souvent changé par la suite et c’est un mélange passionnant de styles. Comme un petit groupe de pèlerins écoutait la messe, je suis allé manger un en-cas sur une place à proximité puis je suis revenu visiter après. L’église comporte un jubé 17ème siècle dans le style du clacissisime espagnol un peu inattendu aussi près de Paris, et les jubés sont si rares que ceci mérite déjà l’attention. Le sanctuaire est plutôt baroque avec de magnifiques appliques en bronze doré et une grille de communion admirablement travaillée et ornée de figures d’anges toutes différentes.

Grille du chœur

Reliques de Liesse

Dnas le genre amusant plus qu’artistique, il y a un curieux compartiment à reliques rococo creusé dans la boiserie près du jubé. On admire la vertèbre de Saint Prospère et une branche de rosier en feuilles d’or. Dans une chapelle latérale, il ne faut surtout pas rater les huit dioramas relatant l’histoire du pèlerinage. J’ai pris en photo celui qui montre le seigneur d’Eppes partant à la croisade pour l’imagerie médiévale charmante. L’autre photo (plus haut) montre la princesse voyant la Sainte Vierge lui apparaître dans sa chambre. Les dioramas ont été fabriquées avec beaucoup d’amour du détail, peut-être vers 1900.

Diorama de la légende de Liesse

Comme je n’avais pas beaucoup entendu parler du pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, j’ai été très satisfait de découvrir une église aussi intéressante, surtout que la mention sur ma carte indique simplement que c’est un monument classé – mais pas s’il est vraiment intéressant. Après Liesse, il était temps de se diriger vers Laon pour avoir le temps de visiter tranquillement. Je n’avais pas apprécié la circulation trop intense sur la route et j’ai essayé une alternative par Marchais. La route traverse quelques morceaux de forêt agréables et est à peu près plate, ce qui est très bien.

Eglise de Marchais

Par contre, Marchais ne valait pas le détour en tant que tel: le château est entouré de murs si hauts et se trouve tellement loin de la grille qu’on n’en voit pratiquement rien. J’ai trouvé l’explication plus tard, c’est une des propriétés françaises des princes de Monaco. J’ai trouvé l’église plutôt mignonne avec un curieux lanternon pour l’horloge et un clocher massif avec des galeries accoustiques comme on voit plutôt dans le Berry.

Arrivée à Laon

Après Marchais, j’ai pris la route la plus logique pour Laon, ce qui s’est avéré un peu pénible sur les derniers kilomètres car j’avais un fort vent d’ouest contre moi. Le vent avait poussé la pluie du matin et la silhouette majestueuse de la cathédrale avec ses quatre tours ajourées compensait un peu. Par contre, il faut longer sur 2 km une nationale très dangereuse, assez étroite et fréquentée par de nombreux poids lourds, mais je ne vois pas comment éviter cette section. Dès que j’ai passé le rond-point de la déviation, la route est devenue beaucoup plus calme.

Clochers ajourés de la cathédrale de Laon

J’ai quand même trouvé que l’on met longtemps à atteindre le pied de la colline de la vieille ville. Pour une ville de seulement 25.000 habitants, la banlieue s’étale sur une très grande distance. La vieille ville se trouve sur une avancée abrupte de la ligne de côte avec un dénivelé d’environ 100 m, endroit évidemment logique pour une ville. Une des choses qui m’ont toujours intriguées est la prononciation de Laon: pourquoi ce O inutile ? En tous cas, c’est exactement la même racine que Lyon (mais oui !), c’est-à-dire le mot celtique Lug-Dun (mont Lug d’après le dieu créateur et patron des artisans). Malgré le site, il semble que la colline n’a pas été habitée par les Gaulois.

De 1889 à 1971, on pouvait franchir le dénivelé entre la gare et le centre ville par un funiculaire, mais il était devenu trop dangereux. Un autre modèle ouvert en 1989 a été supprimé en 2016 parce que l’entretien de l’infrastructure était trop coûteux vu le peu de voyageurs. Je trouve intéressant de voir que la ville de Pau a fait un autre choix, mais il faut reconnaître que Pau a trois fois plus d’habitants et donc plus d’argent.

Ancien palais épiscopal

Je suis monté par l’ancienne route principale, qui s’offre plusieurs virages et qui n’est donc pas tellement raide. Elle a l’avantage de déboucher tout près de la mairie et pas très loin de la cathédrale. En plus, elle donne à un endroit une vue superbe sur le monument dominant le palais épiscopal, qui est lui-même un monument majeur avec sa grande salle qui date en partie du 12ème siècle. Il paraît qu’elle contient des chapiteaux historiés très intéressants mais ils sont difficiles à visiter car le bâtiment sert maintenant de palais de justice.

J’ai hésité à pique-niquer avant la visite mais l’en-cas de Liesse ne remontait pas à très longtemps. Laon est une ville extrêmement riche en monuments et ce n’est pas facile de faire un choix ou de commenter en détail. Rien que sur le chemin de la cathédrale, je me suis arrêté si souvent que j’ai fini par pousser le vélo. Les petites rues pavées sont encombrées de gens mal garés et de voitures cherchant un parking ou une sortie de la vieille ville, ce qui fait que le quartier m’a un peu énervé.

Chevet de la cathédrale

Quand je suis arrivé sur le côté de la cathédrale, j’ai vu que l’on peut aussi entrer dans la cour du palais de justice, ce qui permet de mieux voir le chevet. Le palais ne fait pas autant d’effet depuis la cour que depuis le bas de la ville, il est un peu écrasé par la cathédrale en face et le logis gothique des évêques ne comporte pas d’ornementation particulière. J’ai juste pris une photo avant d’admirer le chevet et surtout les sept célèbres gargouilles qui représentent les sept vices. C’est un sujet assez courant en Champagne et on ne représente d’ailleurs pas à l’époque les sept vertus; certains des vices sont représentés par des animaux, le sanglier probablement pour la colère et le lion pour l’orgueil. Les gargouilles sont un chef-d’œuvre de la sculpture gothique.

Un des sept vices de Laon

Bœufs du clocher

L’autre chef-d’œuvre très admiré des experts est la série des bœufs représentés en haut du clocher. Ils font référence à la légende pieuse selon laquelle un bœuf se présenta spontanément pour transporter les pierres en haut de la colline pendant la construction. Les clochers ajourés forcent l’admiration, on ne les retrouve nulle par ailleurs à l’époque et ils sont plus élégants que les flèches plus tardives.

Façade de la cathédrale

La façade principale à trois portails et une rose centrale est un prototype du premier gothique (vers 1180) et a inspiré entre autres Notre-Dame de Paris. De chaque côté de la rose, on voit des arcades presque romanes et ceci montre combien Laon était une innovation extraordinaire pour l’époque. Il n’y a pas encore de galerie de statues en travers de la façade, au contraire de Paris. Les portails sont ornés de statues qui sont presque encore des statues-colonnes mais les expressions des visages sont délicates et souriantes, c’est vraiment le début du gothique charmant incarné par Saint Louis. Les grandes statues ont des piédestaux ornés de petits monstres encore très romans. Celui de gauche me semble être un mélange d’Eve ceuillant la pomme et du serpent tentateur.

Sculptures du portail

Détail des piédestaux

Elévations de la nef

A l’intérieur, la verticalité domine évidemment comme dans toutes les cathédrales gothiques avec quatre étages. Le troisième est un triforium, une galerie naine aveugle qui disparaîtra plus tard. Dans l’ensemble, les élévations rappellent les cathédrales romanes normandes, qui avaient innové par les tribunes éclairées par des fenêtres. Les arcades de la tribune gardent des formes un peu romanes avec la double arche en berceau comme à Aix-la-Chapelle.

Clôture Renaissance

La nef est séparée des chapelles latérales par de très jolies clôtures en pierre ajoutées à la Renaissance, une solution que je n’ai pas vue souvent et qui m’a rappelé Brou et Saint-Antoine-l’Abbaye. C’est peut-être une idée flamande répandue par l’alliance avec la Bourgogne ? Chaque chapelle a une dentelle de pierre différente, c’est vraiment joli.

Vitrail des arts libéraux

Une partie des vitraux a été détruite par l’explosion d’une réserve de poudre en 1870. Ceux de la grande rose sont cachés par l’orgue, mais on voit bien ceux de la rose du transept et le sujet est très intéressant. Ils montrent les arts libéraux tels qu’on les enseignait au Moyen Âge à l’école de la cathédrale. Mais je trouve les couleurs un peu bizarres, plus fades que celles que j’ai l’habitude de voir sur des vitraux anciens.

Entrèe à Jérusalem

J’ai particulièrement admiré les vitraux vénérables du chœur, qui datent en partie de la construction de la cathédrale fin 12ème siècle. J’ai appris qu’il faut lire un vitrail médiéval de bas en haut et on voit donc l’entrée du Christ à Jérusalem comme prélude à la Passion. Le rouge et le bleu sont intenses, le vert et le jaune ont un peu pâli. C’est intéressant de comparer aux vitraux de Troyes datant en partie de la même époque: les scènes sont isolés dans un tapis de motifs géométriques au lieu de remplir toute l’ouverture en carrés bien ordonnés.

Enfance du Christ

Baptistère roman

Il n’y a pas beaucoup de mobilier ancien parce que la cathédrale a servi en partie d’hôpital militaire allemand pendant l’occupation de 1915 à 1918. Les Allemands pensaient avec raison que les Français ne bombarderaient pas la cathédrale (ni d’ailleurs le reste de la ville haute). L’un des quelques objets restants date quand même de la première cathédrale romane. Les visages autour du baptistère ont un caractère austère un peu « art premier » avec de curieux yeux en amande.

Grille de chœur rococo

L’autre principal élément de mobilier est une grille de chœur rococo. J’en avais vue une du même genre à Belfort deux ans avant, ceci semble avoir remplacé les jubés. J’ai aussi admiré la chaire fin Renaissance avec des sculpures sur bois qui font penser à des petits tableaux. L’évangéliste écrivant le dos à la cheminée est sympathique.

Détail de la chaire

Clôture du 14ème siècle

Il y a un autre objet en bois intéressant, la grille d’une chapelle. Elle n’est pas très spectaculaire mais il s’agit d’une très rare clôture du 14ème siècle, qui a disparu dans la plupart des églises de France pendant la Révolution vu que c’était du bon bois de chauffe. Du coup, cela m’a vaguement rappelé les décors anglais, en particulier les imitations de plis de tentures. En Angleterre, j’en ai vu dans tous les châteaux du 16ème siècle.

Icône byzantine

On peut terminer la visite de la cathédrale par une rareté insigne, une authentique icône byzantine. Un panneau sur place parle d’une icône du 8ème siècle venant de Constantinople, Wikipedia dit que c’est une icône serbe du 13ème siècle offerte par un pape. Les croisés ont volontiers pillé Constantinople, mais les icônes ne les intéressaient effectivement pas tellement.

J’ai dû passer pas loin d’une heure à admirer la cathédrale, j’avais prévu le temps nécessaire dans le découpage de l’étape et je n’étais pas trop inquiet pour le vélo, attaché à la grille de l’office de tourisme. Cette année, je ne me suis pas fait trop de soucis pour les visites en général, alors que j’avais beaucoup hésité à l’époque à Amiens ou à Caen. Dans le cas de Laon, c’est peut-être dû au fait que c’était l’heure de midi et qu’il n’y avait pas grand monde dans les rues.

Ancienne église du 13ème siècle à Laon

Quand on a visité la cathédrale, on est loin d’avoir fini la visite de Laon. C’est une des villes les plus riches de France en monuments, presque toute la ville haute est composée de maisons anciennes des 16ème et 17ème siècles avec ici et là des monuments officiels plus anciens. Directement sur le parvis, j’ai commencé par une ancienne église paroissiale du 13ème siècle dont le chœur est début gothique avec une fenêtre tréflée et la nef encore romane avec une simplicité émouvante. Le bâtiment ne se visite plus.

Ancien hôtel-Dieu du 12ème siècle

Presque en face, j’ai trouvé l’office de tourisme dans l’ancien hôtel-Dieu, construit en même temps que la cathédrale et le palais épiscopal au 12ème siècle. L’évêque avait beaucoup d’argent car il avait imposé une amende énorme aux bourgeois, coupables d’avoir assassiné son prédécesseur lors d’une émeute. Ni l’église ni le roi ne pouvaient accepter un tel comportement, même causé par la mauvaise gestion et l’arrogance de l’évêque. L’hôtel-dieu se visite, ce que je n’ai pas fait.

Maison de chanoines du 12ème siècle

Toujours dans le quartier ecclésiastique, on peut voir aussi diverses maisons de chanoines. Au Moyen-Âge, ce n’étaient pas vraiment des prêtres, plutôt un genre de professeurs d’université. Ils habitaient dans des maisons qu’ils se partageaient à plusieurs et logeaient une partie de leurs étudiants, comme cela se fait encore à Oxford et à Cambridge dans les « colleges ». Laon avait le plus grand nombre de chanoines de toute la France. La plupart des maisons furent vendues à la Révolution et transformées, mais il en reste une du 12ème siècle reconnaissables à ses cheminées.

Ancienne chapelle des Templiers

Divers ordres religieux avaient évidemment des couvents en ville, dont une commanderie de templiers qui sert maintenant de musée municipal. On voit très bien dans un petit jardin la chapelle, construite comme toujours chez les Templiers en forme d’octogone pour rappeler le Saint Sépulcre. Ici, c’est très clairement une chapelle romane. J’étais tenté de m’asseoir dans le jardin pour pique-niquer, mais je n’étais pas certain que ce soit permis puisque c’est le jardin du musée et il y avait beaucoup d’agitation avec toute une troupe d’enfants qui jouaient après la visite de la collection d’animaux empaillés.

 

Vue depuis Laon en direction sud-est

J’ai donc cherché un autre espace vert. Il ne faisait pas particulièrement chaud mais je me méfie du soleil. Je suis allé voir sur le haut des remparts, transformé en promenade sur tout le flanc est de la ville, et j’ai effectivement trouvé un banc avec d’ailleurs une vue magnifique. J’étais un peu fatigué et j’avais vraiment faim, ce qui fait que j’ai accueilli assez fraîchement les tentatives de conversation d’un jeune homme qui passait par là. Le jeune homme m’a fait un effet très bizarre. Il était habillé d’un petit short de course et d’un t-shirt de couleur très voyante, ce que je ne trouvais pas tellement adapté à l’atmosphère vénérable et aux pierres blanches de la ville. Ce n’était pas non plus vraiment adapté à la température avec le vent frais sur le haut du rempart. Il s’est assis en face de moi sur le rempart les jambes largement écartées et j’avais franchement l’impression qu’il minaudait. C’est flatteur à mon âge qu’un jeune homme se comporte ainsi, mais il avait très mal choisi son moment et j’avais forcément quelques doutes sur ses motifs. Il a fini par me laisser tranquille après quelques remarques assez acides. Je n’avais jamais été dragué en 20 ans de voyages à vélo, même à une époque où j’aurais apprécié la chose – il faut un début à tout !

Porte d’Ardon

Depuis mon point de vue, je dominais la plus belle porte restante des fortifications, celle d’Ardon, avec ses tours jumelles. Les bâtiments appuyés contre les murs de la ville existaient aussi au Moyen Âge, mais ils étaient en bois pour pouvoir les incendier en cas de siège. La version en pierre date du 19ème siècle, entre autres un lavoir car il y avait un lavoir devant chaque porte, la ville haute n’ayant logiquement pas d’eau courante.

Enseignes en fer forgé

J’ai parcouru ensuite toute la longueur de la ville haute sur plus d’un kilomètre, admirant les façades de temps en temps. La plupart des maisons sont de simples maisons bourgeoises, j’ai fini par ignorer un peu les encadrements de fenêtres et balcons classiques. La rue piétonne mérite cependant vraiment que l’on lève la tête car la ville a convaincu les commerçants de poser des enseignes en fer forgé. Certaines sont sur des modèles anciens, mais des magasins modernes comme ceux de cigarettes électroniques ou de téléphonie mobile ont joué le jeu et demandé à des artistes une création adaptée. C’est très réussi.

Ancien refuge d’abbaye

A l’autre bout de la ville haute, loin de la cathédrale, on trouvait autrefois le quartier des abbayes. Certaines y avaient seulement un refuge, comme le très beau bâtiment gothique de la photo. On peut entrer dans la cour (avec vue superbe sur le plateau) car c’est maintenant une administration. Je ne suis pas arrivé à prendre une bonne photo de la tour d’escalier et de la galerie du portail, mais on voit bien le logis avec sa décoration flamboyante sur cour qui contraste avec les tourelles de défense sur rue.

Logis du refuge

Ancienne abbaye à Laon

L’abbaye principale, Saint Martin, a été reconstruite au 18ème siècle sauf l’église. Je n’ai pas pu visiter l’abbatiale qui n’est plus ouverte de nos jours. On voit juste la façade gothique flamboyant. Les bâtiments abbatiaux servent en grande partie à l’hôpital et le pavillon central est un château assez élégant de style Louis XIII. J’ai aussi vu à l’arrière une curieuse construction à arcades qui était un pavillon de jardin appelé joliment le « vide-bouteilles ». La seule chose que l’on peut visiter vraiment si on y tient est le bâtiment autour de l’ancien cloître parce que c’est maintenant une bibliothèque réputée. Je ne crois pas que l’intérieur soit d’époque et les arcades néo-classiques strictes du cloître ne me touchent pas beaucoup.

Vide-bouteilles de l’abbaye Saint Martin

Graffiti allemand à Laon

L’ancien portail de l’abbaye existe encore, ce qui est d’ailleurs peu pratique pour les voitures qui entrent à l’hôpital. J’ai vu sur les murs en pierre tendre du passage des graffiti très curieux. Un soldat allemand y a inscrit son nom pendant l’occupation en 1917. Il y a aussi une silhouette de soldat. L’inscription « FAIM » en lettres assez primitives en-dessous n’est pas forcément de la même époque – pourquoi un soldat allemand écrirait-il en français et de façon aussi désordonnée ? La date n’est pas parfaitement lisible.

Figure de soldat

Après deux heures à Laon, il était temps que je me dirige vers mon hébergement car je savais qu’il fallait passer deux lignes de crête assez raides pour y aller. Au contraire du plateau champenois, fait de lœss mou facile à éroder, le plateau d’Île-de-France est souvent calcaire et donc entaillé de vallées profondes. De nombreux petits villages se nichent au pied de la côte boisée, comme dans tous les piémonts de côtes en Champagne, car ils combinaient le terrain fertile du plateau avec les sources de la côte. Quand l’orientation le permet, on ajoute des vignobles. Ce n’est plus le cas de nos jours, mais la côte de Laon avait ses vignes, partie pour les besoins du clergé, partie pour le plaisir des bourgeois qui avaient souvent un petit domaine servant de maison de campagne.

Une bonne partie de ces vieux villages viticoles possède une église ancienne, dont la plus imposante et la plus réputée est celle de Bruyères où j’étais passé plus de vingt ans avant sans en garder aucun souvenir car je ne visitais pas les monuments à l’époque.

Pilier à Bruyères

Bruyères est une église du tout début du gothique avec des arcades en ogive et un plafond plat en bois sur la nef. Il y a une chapelle un peu plus tardive originale avec un pilier central du type palmier, comme dans les célèbres églises dominicaines du Midi toulousain. L’église est suffisamment ancienne pour avoir des chapiteaux romans historiés, ce que j’ai vu assez rarement cette année. On voit des feuillages recherchés mais aussi quelques personnages difficiles à identifier.

Chapiteaux historiés dans l’église de Bruyères

Âne jouant de la harpe

J’ai retrouvé des sculptures romanes à l’extérieur sur le pourtour du chœur construit en 1083 avec de nombreux modillons très joliment travaillés. Certains montrent les monstres si courants à l’époque romane, d’autres montrent des acrobates très détaillés. L’année précédente en Aquitaine, j’avais vu régulièrement des acrobates symboles de luxure. A Bruyères, je soupçonne qu’ils ont la même signification et il y en a un qui est effectivement tout nu et l’autre qui fait la danse du ventre. Dans un autre genre, j’ai remarqué un âne jouant de la musique, sujet très courant dans la région.

Acrobates à Bruyères

Dragon de Vorges

Dans le village suivant, Vorges, l’église me semble dater de la même époque que la cathédrale de Laon car les fenêtres ont des ogives. Le portail est encadré d’un décor végétal assez provincial avec un monstre roman qui me fait penser aux dinosaures des livres pour enfants. Le monstre a une queue en tire-bouchon d’une longueur aussi surprenante que sa gueule !

Exposition de vêtements liturgiques à Vorges

A l’intérieur de l’église, j’ai été très surpris de pouvoir admirer quelques vêtements liturgiques joliment brodés. La chape noire à franges argentées m’étonne un peu, je ne me souviens pas avoir vu un prêtre porter cette combinaison. Si l’on regarde bien sur la photo, on voit qu’il y a une chaîne pour protéger les objets, mais il n’y a pas de vitre ou d’alarme visible et c’est vraiment un sentiment différent de voir les objets presque comme si on pouvait les toucher.

Eglise de Presles-et-Thierny

Le troisième village de la série, Presles-et-Thierny, est tout juste un hameau avec une église un peu en hauteur qui ne se visite pas. Elle a été reconstruite après les bombardements anglais de 1918 (comme celle de Vorges d’ailleurs). Le principal détail curieux est la frise en dents de scie sur le chevet, même si un panneau dit sur place que c’est courant dans la région.

Chapiteau du portail à Nouvion-le-Vineux

Le dernier village de ma série était Nouvien-le-Vineux, dont l’église a été construite vers 1250 mais en gardant un clocher roman qui est très apprécié des spécialistes. Il a des chapiteaux et aussi des colonnes en zig-zag. On voit mal les détails d’en bas et je me suis contenté d’un affreux monstre très méchant au coin du portail. Il est accompagné d’un ange frisotté et la combinaison est charmante.

Vendangeoir à Nouvion-le-Vineux

J’ai eu un peu de peine à trouver la toute petite route qui monte de Nouvion sur la crête et ceci m’a donné l’occasion d’admirer un « vendangeoir », expression qui désigne dans la région les maisons de campagne des bourgeois de Laon car elles comportaient un étage demi-enterré dans lequel on entreposait les barriques de vin après les vendanges. Le reste de la maison était logiquement surélevé et ceci permettait aux personnes qui avaient du goût de faire construire un perron à la mode. La plupart des vendangeoirs qui existent encore datent du 18ème siècle.

Vallée de l’Ailette

La petite route qui monte de Nouvion sur la crête m’a beaucoup plu. Elle est un peu raide mais pas trop, elle s’offre une série de virages très serrés et monte dans une forêt profonde et sombre. Très amusant, du moment que l’on ne croise personne car la route est très étroite et pas vraiment indiquée sur place. La fin de la montée est sur un morceau de crête céréalière, mais ce n’est pas très long et on a une belle vue. La crête fait partie d’un petit plateau profondément entaillé au milieu par la vallée de l’Ailette.

Pendant la première guerre mondiale, les Allemands avaient fortifié la crête qui servait à protéger leurs réserves stratégiques situées à Laon et les combats avaient lieu sur la crête suivante vers le sud, qui sépare le ravin de l’Ailette de la vallée plus large de l’Aisne. On connaît donc bien cette deuxième crête, le Chemin des Dames, appelé ainsi car il aurait été construit pour deux filles de Louis XV qui rendaient visite ici à une amie.

La crête est restée tristement célèbre pour l’échec d’une offensive particulièrement sanglante à cet endroit en 1917 (200.000 Français morts). C’est pourquoi les autorités ont préféré reconstruire la plupart des villages détruits dans les années 1920 au lieu de préserver des ruines et autres souvenirs glorieux comme autour de Verdun. Il n’y a pas non plus de monuments grandiloquents, tout juste quelques cimetières militaires assez discrets.

De la première crête, la vue m’a semblé charmante et bucolique. J’ai plongé dans la vallée de l’Ailette par une petite route très raide puis j’ai cherché à plusieurs carrefours quelle route pourrait bien aller dans la bonne direction. J’étais un peu ennuyé et j’avais surtout très peur de descendre par une route n’allant pas dans la bonne direction parce que je n’avais aucune envie de remonter après ! Finalement, après divers virages imprévisibles, je me suis orienté d’après le soleil pour déterminer que j’avais une bonne chance d’être là où je voulais.

Vallée de l’Aisne depuis le Chemin des Dames

Effectivement, en lisant soigneusement la carte, j’ai fini par atteindre un pont sur l’Ailette et la montée sur la crête suivante était assez logique. Même si je n’atteignais pas le chemin des Dames à l’endroit voulu, je voyais que je pourrais facilement longer un peu la crête si besoin était. En fait, je suis bien arrivé exactement là où je voulais. Cette montée m’a semblé un peu plus dure que celle de Nouvion, mais c’est probablement simplement parce que j’étais un peu plus fatigué.

Arrivé au sommet, j’ai regardé un moment la vue qui est assez normale pour l’Île-de-France avec des vallées verdoyantes. Mon hébergement était tout près, juste en contrebas du chemin des Dames, et j’ai bien profité de la descente. Je suis même arrivé avec dix minutes d’avance, ce dont je suis assez fier vu que je n’avais pas pu prévoir exactement le temps que je mettrais à visiter confortablement Laon.

Je n’ai pas trouvé de sonnette pour appeler le propriétaire, ce qui est très souvent le cas dans les fermes, mais il n’y avait pas non plus de chien bruyant pour informer le voisinage et qui remplace les sonnettes à la campagne. Finalement, un monsieur a fini par s’apercevoir que je tournais en rond dans sa cour depuis quelques minutes. C’est bien une ancienne ferme, mais le monsieur a transformé l’ancienne grange en chambres d’hôtes et n’a plus d’activité agricole.

Chambre d’hôtes à Braye-en-Laonnois

La chambre a l’air assez petite sur la photo mais ne m’a pas laissé ce souvenir; je pense que c’est un effet d’optique dû à la poutre en biais. Les meubles sont de très beaux meubles d’antiquaire que le monsieur a acheté au fur et à mesure à un copain qui fait ce métier; je pense que c’est le genre de meubles difficiles à vendre parce qu’ils sont trop grands et d’un style un peu démodé, mais ils vont bien dans le cadre d’une chambre d’hôtes et ne sont probablement pas trop coûteux.

J’ai vu arriver presque en même temps que moi deux couples en voiture et c’est la seule fois du voyage qu’il y avait d’autres hôtes que moi – il est vrai que j’ai rarement pu coucher en chambre d’hôtes cette année. Il s’agissait d’un couple belge et du frère de monsieur avec sa propre épouse. Ils étaient gentils et avaient de l’humour, comme souvent les Wallons, mais ils voyageaient plus pour être en famille et je n’ai donc pas eu de conversation suivie avec eux.

Salle à manger dans l’ancienne grange

Pour la même raison, le propriétaire était lui aussi un peu en dehors de la conversation belge et j’ai donc eu l’occasion de parler avec lui une bonne partie de la soirée. Il n’a pas mangé avec nous à cause du service mais il s’est assis de temps en temps à la table pour papoter. C’est une grande table en longueur et nous avons fait la conversation de son bout de la table au mien par-dessus la tête des Belges, ce qui a fini par me paraître assez ridicule pour que je prenne une autre chaise plus près de lui après le fromage.

Il a servi en entrée une salade composée, mais le plat principal était très inattendu en table d’hôtes, du poulet mijoté façon tajine aux olives, servi avec du gratin dauphinois. Ceci a permis d’apprendre que le propriétaire est en fait cuisinier de profession. Il travaille tout l’hiver à la station des Arcs (avec un appartement fourni par le patron à Bourg-Saint-Maurice dans la vallée, qu’il doit partager avec un collègue beaucoup plus jeune). L’été, il y a moins de travail en Savoie et il revient dans l’ancienne ferme familiale.

Entre le fromage (un délicieux Maroilles, qui ne vient d’ailleurs apparemment pas du village de Maroilles, de même que le Camembert ne provient pas de Camembert) et le dessert (brioche et mousse au chocolat), il m’a expliqué que le travail à la saison ne dérangeait pas sa vie de famille pour la bonne raison qu’il ne s’y est mis que quand son ancienne épouse a demandé le divorce. Elle a déménagé à Poitiers et ceci ne facilite pas les voyages pour aller voir son fils qui a 7 ans. Le garçon est passionné de voitures et de mécanique, ce qui tout à fait de son âge. Je pensais qu’il allait à Poitiers en voiture pour rendre visite à son fils, mais il y a va en TGV quand il peut grâce au train direct Reims-Poitiers auquel je n’avais pas du tout pensé. En hiver, il voit son fils seulement pendant les vacances scolaires quand celui-ci vient le voir.

Le monsieur s’est bien habitué à la Savoie et dit que la montagne commence à lui manquer même l’été. Il ne s’y est pas fait beaucoup d’amis, mais c’est toujours difficile dans son métier et il commence de toute façon à se trouver trop vieux pour sortir en discothèque à toutes les occasions. L’avantage de la Savoie est qu’il y a toujours des touristes à qui l’on peut faire un peu la conversation, chose qui est limitée à Braye-en-Laonnois. Du coup, il envisage de vendre ou de louer la ferme et de déménager définitivement. Une histoire personnelle intéressante.

 

 

Etape 6: Tardenois

6 octobre 2017

Samedi 10 juin

88 km, dénivelé 1056 m

Très beau, soleil très chaud, légère brise de sud, 25°

Braye-en-Laonnois – Soupir – Presles-et-Boves – Braine – Mont-Notre-Dame – Loupeigne – Fère-en-Tardenois – Cohan – Lhéry – Sarcy – Cote 110 – Sacy – gare de Champagne TGV

Tardenois, départements 02 et 51

Trajet qui m’a laissé le souvenir d’une étape longue et fatigante alors que la statistique ne le fait pas apparaître. C’est probablement dû à la chaleur et au peu d’ombre sur la deuxième moitié du trajet.

Tunnel de Braye sur le Canal de l’Est

En quittant Braye-en-Laonnois, j’ai eu la surprise de passer un pont sur un canal et j’ai découvert que le canal passe sous le chemin des Dames par un tunnel de plus de 2 km. C’est un canal plutôt secondaire qui reliait la vallée de l’Aisne à celle de l’Oise, épargnant un détour de 30 km par Compiègne. Je me demande un peu comment on a pu penser qu’un tel canal serait rentable. Je trouve l’idée d’un tunnel en péniche assez amusante, il n’y en a pas beaucoup en France.

J’ai longé le canal sur quelques kilomètres bucoliques en descendant la vallée de Braye, puis j’ai rejoint la vallée de l’Aisne. J’aurais pu remonter la vallée puis traverser le plateau champenois pour rejoindre Reims, mais ceci était sans grand intérêt. Une deuxième alternative aurait été de descendre la vallée de l’Aisne sur quelques kilomètres puis de remonter son affluent la Vesle jusqu’à Reims, mais les villages ont tous été détruits pendant la première guerre mondiale et ce serait également peu motivant.

Reste du château de Soupir en plein champ

J’ai donc décidé de traverser la vallée de l’Aisne comme je l’avais fait la veille avec la vallée de l’Ailette, puis de passer la crête pour descendre un peu plus loin dans la vallée de la Vesle. Je n’attendais pas grand chose de la vallée de l’Aisne vu les combats, mais j’ai repéré soudain un portail monumental situé de façon très surprenante au beau milieu d’un champ de blé. Une pancarte explique de façon fort utile que c’est le seul reste du château de Soupir détruit en 1917. Le portique ne date toutefois que de 1908.

Portail de l’ancien château de Soupir

Quand j’ai atteint le village, j’ai trouvé quand même deux autres restes du château, la grille monumentale du domaine et le pavillon de garde. Le pavillon fait un peu « château de la Loire », la grille est un modèle étrange dont les trois portes sont surmontées de trois décorations différentes pas tellement accordées. Le château fut un rendez-vous de la grande bourgeoisie entre 1900 et 1914 car il appartenait à la compagne du propriétaire du Magasin du Louvre, un homme d’affaires richissime qui lui légua sa fortune. Cette dame était une fille-mère de milieu très modeste qui monta à Paris, devint vendeuse et attira l’œil du directeur du magasin. Elle fut au centre de faits divers excitants comme quand elle fut obligée de reconnaître pour sa fille le bébé abandonné cinquante ans avant.

Détails sur la châtelaine de Soupir

En dehors du château, j’ai remarqué une jolie église du tout début du gothique, que j’ai trouvée particulièrement jolie parce qu’elle s’élève en bordure des champs à l’écart du village. Soupir fut le lieu de combats acharnés en 1917 et en 1940, ce qui a conduit à y créer pas moins de quatre cimetières militaires. Un des quatre est surprenant, c’est un cimetière italien. Il doit son existence au fait que des troupes italiennes ont aidé les troupes françaises dans la région en 1918.

Eglise de Soupir

J’ai traversé l’Aisne près de Soupir puis je suis passé à Presles-et-Boves d’où part la route qui traverse la crête vers la vallée de la Vesle. L’église de Presles est le modeste reste d’une église romane plus grande et ceci explique l’étrange porche à arcs-boutants. Je n’avais pas vraiment de raison de m’arrêter longtemps, mais j’avais besoin d’une haie discrète et il y en avait une près de l’église !

Narthex de l’église de Presles-et-Boves

La route qui monte sur la crête était à peu près aussi amusante que celle de Nouvion la veille, tortueuse et en grande partie dans la forêt. La crête n’est large que de 2 km et je suis descendu tout de suite à travers un long village-rue vers la vallée de la Vesle. Je ne trouvais pas d’endroit vraiment adapté pour photographier la vallée de haut, ce que j’ai un peu regretté, mais je me suis consolé en profitant de la descente qui m’a paru raide et très longue, presque comme si elle était beaucoup plus longue que la montée précédente. Etrange !

Je suis ainsi arrivé à Braine, un gros bourg animé car bien situé sur la nationale Soissons-Reims qui est très utilisée quand on ne veut pas prendre l’autoroute de l’Est depuis Paris. C’est un bourg vénérable car c’était une résidence royale très importante à l’époque mérovingienne et je ne m’attendais pas du tout à la richesse du patrimoine local.

Maison ancienne à Braine

Sur la place principale toute en longueur, on peut admirer une rare maison médiévale à pans de bois avec remplissage en brique qui a probablement été un relais de poste et qui date du 15ème siècle. Bien que j’aie eu l’occasion de passer à Braine en voiture dans le passé, je n’avais jamais eu de raison de sortir de la déviation et j’avais donc raté ce monument insigne. Il y a d’autres maisons pittoresques et un grand mail, mais la grande attraction est l’ancienne abbatiale.

Abbatiale de Braine

Elle porte le vocable curieux de Saint Yved, qui n’a apparemment rien à voir avec Saint Yves. Outre Yved, on vénérait aussi une certaine Sainte Victrice, prénom peu courant. Dans les deux cas, Braine est le seul endroit de France consacré à ces saints.

L’abbatiale fut fondé par l’épouse du comte de Dreux, frère du roi Louis VII vers 1150 qui essaya d’usurper le trône. Elle servit de nécropole à plusieurs familles de très haute noblesse mais tomba complètement en décrépitude après les guerres de religion.

Ange de Braine

Du coup, il ne reste que le chœur et un morceau du mur de la nef qui donne une idée de la taille impressionnante à l’origine. L’abbatiale est maintenant fermée par une porte de fortune et est probablement à moitié abandonnée, je me suis contenté d’admirer les restes du portail. Les figures du Christ et de la Vierge sont fin roman avec les nombreux plis des vêtements laissant deviner assez clairement les formes du corps. J’aimais bien aussi la figure d’un ange portant le linteau du portail.

La Vesle à Braine

La municipalité a planté un superbe jardin à la française sur le côté nord de l’abbatiale avec topiaires et buis. J’étais sérieusement tenté de m’y arrêter pour mon en-cas du matin, mais il faisait déjà assez chaud dans un ciel parfaitement bleu et les bancs sont tous en plein soleil. J’ai donc préféré repartir avec un petit regret pour le cadre grandiose. Je suis passé à l’arrière de l’abbatiale sur le pont sur la Vesle avec un coin de gazon municipal qui est ombragé mais où il n’y a pas de banc.

J’ai encore hésité à retourner à l’abbatiale quand j’ai vu que le trajet continuait par une route en plein soleil entre des champs de céréales, mais je me suis rendu compte que je devais être prudent pour l’heure, ayant besoin d’arriver bien à l’heure à l’hôtel le soir. La route entre Braine et Mont-Notre-Dame est vraiment peu attirante avec une longue côte (pas trop raide quand même) puis une belle descente, mais le tout sans ombre et dans le cadre mou de la vallée de la Vesle.

Maison intéressante à Mont-Notre-Dame

Mont-Notre-Dame est une colline isolée assez haute et assez raide qui domine le confluent de la Vesle et d’un ruisseau secondaire. Le site était irrésistible pour les combattants de la première guerre mondiale et a été entièrement détruit; c’est ce qui m’y avait attiré car on y a construit dans les années 1920 une grande église de style Art Déco considérée comme particulièrement typique du style.

Détail sculpté

L’église est tout en haut de la colline et j’avais trop faim entre-temps pour me réjouir de la montée. On peut d’ailleurs contourner la colline si on ne tient pas à voir l’église. J’ai hésité puis je me suis dit que je regretterais après de ne pas avoir fait l’effort. La montée du pont sur la rivière jusqu’à l’éperon reliant la colline au plateau est en fait raisonnablement modérée et j’ai en plus trouvé une bonne occasion de m’arrêter au milieu quand je suis passé devant une maison remarquablement ornée. Il y a plus exactement deux maisons en L et ce sont les murs sur la rue, le portail et les toits qui sont presque entièrement couverts de sculptures sur bois.

Héron en vol

C’est sans doute l’œuvre d’un maître artisan vraiment doué ou d’un artiste de niveau quasiment professionnel. Les motifs sont figuratifs et pittoresques, ce qui me fait penser plus à un artisan qu’à un artiste contemporain. Peut-être un menuisier parti à la retraite, un peu comme les tourneurs sur bois que je croise dans les expositions d’artisanat ? Certaines scènes semblent inspirées par des tableaux, comme celle des paysans se reposant pendant la fenaison ou l’ange de Reims au faîte. D’autres sont originales comme la lucarne avec une famille de paysans, ou l’admirable oiseau en vol. Il y a même une scène de corrida qui surprend un peu aussi loin de l’Espagne. J’espère que la maison est protégée par un règlement communal car elle en vaut vraiment la peine et pourrait attirer des touristes.

Eglise de Mont-Notre-Dame

Une fois arrivé en haut de la route, j’ai constaté que l’accès de l’église se fait par un chemin goudronné extrêmement raide. Malgré la chaleur et la fatigue, je me suis dit que ce n’était quand même pas très loin et j’ai fait l’effort de pousser le vélo jusqu’au sommet. Je dois reconnaître que je n’ai pas eu lieu de regretter. Il y a en haut un grand mail triangulaire avec des bancs et des tilleuls donnant une ombre rafraîchissante. Il y a même une bouche d’eau potable, chose très utile par un jour de grosse chaleur.

Style Art Déco

J’ai commencé par manger tranquillement mon en-cas, un gros croissant fourré au jambon et au fromage. Je l’avais acheté deux jours avant et il était vraiment temps que je le mange vu la chaleur. Malheureusement, il était un peu informe à cause des cahots sur le vélo et mon tupperware était plein de sauce qui avait coulé un peu partout. Heureusement que je pouvais me laver les mains après ! Le croissant était au moins le double de ce que je mange normalement en en-cas du matin, mais il était aussi nettement plus tard que d’habitude.

Grilles art déco à Mont-Notre-Dame

Une fois que j’avais mangé et que je me sentais un peu ragaillardi, j’ai trouvé l’énergie de regarder l’église. J’aurais été curieux de voir l’intérieur, espérant des mosaïques ou des lustres intéressants, mais tout était fermé. L’architecture est un peu massive, avec un recours excessif aux formes triangulaires et une coupole mal proportionnée sur le transept. Il y a un certain nombre de sculptures anguleuses et verticales mais moins belles que celles de Londres et de Bruxelles à la même époque. Finalement, le seul élément que j’ai vraiment apprécié est la grille noir et or qui bloque l’accès.

Je ne regrette toutefois pas vraiment d’être passé par Mont-Notre-Dame entre Braine et Fère, c’est clairement la meilleure route pour un cycliste sur ce trajet. Elle suit une ancienne ligne de chemin de fer et remonte une petite vallée étroite et verdoyante tout à fait charmante après les espaces un peu monotones de la vallée de la Vesle. La route finit par monter sur un plateau boisé et j’avais bien l’impression de franchir une crête – c’est la ligne de partage des eaux entre la Marne et l’Oise. Au début de la descente, j’ai trouvé le château de Fère caché au milieu de la forêt.

Motte féodale de Fère

Le château est très surprenant. D’abord parce qu’il est au milieu de la forêt, même si je suppose que l’on avait défriché les environs au Moyen-Âge pour mieux se défendre. C’est une motte féodale parfaitement cylindrique comme à Gisors mais elle n’est pas partout recouverte de terre et c’est un peu surprenant de voir la montage de petites pierres. Les cinq tours rondes au sommet de la motte ont l’air très antiques et datent du 13ème siècle; elles furent érigées par le même Robert de Dreux que l’abbatiale de Braine.

Château de Fère-en-Tardenois

Par contre, un propriétaire ultérieur à relié la motte au glacis par un pont Renaissance à six arches. Je pense que l’on peut monter sur le pont par un escalier dans un pilier et que l’on peut accéder à la motte parce que j’ai vu un couple y prendre des photos. Mais je ne voulais pas perdre de temps et je ne suis pas fanatique de bouts de murs en ruines. Cela vaut plus par le site ombragé. Le pont date de 1560 et fait vaguement penser à quelque chose, mais je n’ai pas fait la liaison avec la galerie de Chenonceaux avant de regarder sur Internet.

Pont de 1560

Il y a un hôtel de luxe derrière les ruines avec parc et piscine mais il se trouve en fait dans les anciennes écuries. Je peux imaginer qu’il a du succès vu la proximité de Paris. J’ai vu les jardiniers quand j’ai utilisé un morceau de la route d’accès mais ils m’ont laissé tranquille malgré mon apparence peu luxueuse. J’ai eu ensuite beaucoup de plaisir à descendre la route dans la forêt du château à la ville de Fère-en-Tardenois, située dans le profond vallon de l’Ourcq près de sa source.

Halle de Fère-en-Tardenois

C’est un gros bourg agricole où je suis surtout passé parce que cela me faisait passer dans l’arrondissement de Château-Thierry où j’avais très peu été. Je commençais à chercher un coin pique-nique mais je n’ai pas vu de jardin public ou de mail attrayant et il y a pas mal de circulation. A défaut, j’ai quand même pris le temps d’admirer les halles de 1540, date trompeuse car le toit a été reconstruit après les combats de 1918.

Dragon de l’église de Fère

J’ai été agréablement surpris par l’église. Du point de vue architecture, elle est début gothique avec assez peu de sculptures (sauf divers dragons assez pittoresques). Je dois avouer que je n’ai pas remarqué les vitraux de Maurice Denis. Par contre, j’ai trouvé la collection de tableaux assez impressionnante, au point de me faire penser aux églises des Alpes-Maritimes. Il y a un grand tableau d’autel probablement 17ème qui est d’un très grand peintre car les mains et les visages sont d’une grande finesse. Un contributeur sur Tripadvisor mentionne l’école de Van Dyck.

Tableau de l’école de Van Dyck à Fère

Saint Sébastien de Fère

Parmi les autres tableaux, il y a une flagellation un peu trop musclée plus amusante que belle et un intéressant Saint Sébastien plutôt pudique. L’anatomie, les expressions et les couleurs sont un peu étranges, je ne sais pas si c’est du baroque de village ou du symbolisme. Le tableau le plus étrange est un dessin en grisaille sur lequel une personne androgyne en costume de moine pose sa tête sur le corps nu du Christ avec un air extasié. C’est d’une mièvrerie très 19ème siècle mais cela ne manque pas d’un certain érotisme sous-jacent et la technique en noir et blanc est exceptionnelle.

Entre mièvre et érotique

Saint’e) Macre et litre funéraire

Avant de sortir de l’église, j’ai encore pris une photo d’un détail particulier, la litre funéraire. Je n’en avais jamais vue hors de Saintonge et d’Auvergne, et je n’en avais en tous cas jamais vue avec plusieurs armoiries. Je croyais que la litre devait honorer uniquement le seigneur défunt, ce qui suppose la seule armoirie de la seigneurie concernée. La personne de la statue sur la photo est Sainte Macre, une vierge du 4ème siècle, mais on écrit parfois aussi Saint Macre. Elle était peut-être transsexuelle ?

Cimetière militaire américaine de Nesles

Après la visite rapide de Fère, où je n’aurais pas été mécontent de trouver une borne ou une fontaine pour remplir la gourde, j’ai quitté le ravin de l’Ourcq et je me suis retrouvé sur un plateau céréalier monotone malgré quelques vallonnements. Sur la première crête, je suis passé devant le cimetière militaire américain de Nesles. Il est moins grand que celui de Luxembourg mais assez voyant quand même, avec un pathos néoclassique très américain.

Après encore quelques kilomètres vraiment chauds, la route est descendue dans un vallon qu’elle quitte ensuite par une superbe côte. J’avais décidé de quitter la route principale à cet endroit, espérant plus de virages et plus d’ombre sur des petites routes même si je pouvais prévoir qu’il y aurait plus de côtes. Tout près du carrefour, j’ai atteint le petit village de Coulonges où il y a une grande prairie communale en partie ombragée derrière le terrain de tennis. Même si je préfère un banc si possible, je me suis installé cette fois dans l’herbe sous un cerisier pour le déjeuner. J’ai un peu prolongé la pause, ce qui montre bien qu’il faisait chaud ce jour-là car cela m’est arrivé rarement pendant le voyage.

Paysage du Tardenois près de Cohan

Après le pique-nique, il fallait bien quitter le ravin et j’ai trouvé une petite route tranquille. Certes, le début de la montée était en plein soleil, mais la vue était vraiment agréable avec une vallée typiquement champenoise, immenses champs de céréales en hauteur et mince ruban d’arbres le long du ruisseau au fond du ravin. A l’endroit exact où l’on passe de l’Aisne dans la Marne et ainsi de Picardie en Champagne, on se met à longer un bois et j’ai trouvé la fraîcheur merveilleuse.

Abbaye d’Igny

Le bois se termine près de l’abbaye d’Igny, une curiosité que je savais mineure mais qui me donnait un prétexte pour passer par la petite route plutôt que sur les lignes droites en plein soleil de la grande route. L’abbaye actuelle date de 1929 même si le site date du 12ème siècle comme Braine et Fère. J’ai eu l’impression d’une abbaye bien vivante avec de nombreux visiteurs et une grande aile pour les retraites spirituelles. L’église est très nue, à la fois parce que c’est une abbaye cistercienne et parce que la mode était austère et majestueuse lors de la construction. Il y a un curieux faux-plafond dans l’abbatiale, certainement pour l’accoustique vu que les moniales ont leurs stalles curieusement au milieu de la nef et non pas dans le chœur.

Abbatiale d’Igny avec faux-plafond

Après le petit arrêt pour se reposer de la côte précédente, je suis reparti en étant conscient que j’allais avoir à traverser plusieurs vallées latérales encaissées. Pour commencer, la route quitte l’abbaye par une superbe double épingle à cheveux qui semble un peu inutile dans le relief plutôt mou mais qui s’explique par la nécessité de contourner le parc des moniales. On est au-dessus du parc et on en voit une partie de la route, ce qui n’est pas très conforme aux usages pour autant que je sache.

Halle avec abreuvoir à Lagery

J’ai trouvé la côte amusante et pas tellement dure, surtout qu’elle se termine dans un bois bien agréable. Grande descente ensuite puis un bon raidillon pour Lagery où je suis passé devant une très belle halle. Je n’ai pas eu le courage de monter jusqu’à la petite église qui domine le village d’assez haut et je ne suis pas arrivé à prendre une photo de l’amusant château en partie médiéval (en fait plutôt une ferme fortifiée), mais je me suis arrêté devant la halle qui date du 16ème siècle avec les rénovations usuelles. Le grand intérêt de la halle est sa fontaine. J’ai hésité à remplir la gourde vu qu’une pancarte prévenait que l’eau n’est pas potable, mais l’eau dans le bassin en-dessous était parfaitement propre et j’ai pris le risque, sans d’ailleurs tomber malade ensuite. J’étais bien content de remplir enfin la gourde.

Vignoble de Sarcy

Après Lagery, je suis entré dans le vignoble de Champagne, ce qui veut dire que l’on traverse de nombreux villages. C’est donc plus animé que sur les plateaux. Par contre, il n’y a pas d’ombre par définition dans les vignes. J’ai eu une surprise désagréable après Lhéry, je savais que la route descendrait assez raide dans un ravin mais je ne savais pas qu’elle remonte de l’autre côté par une côte extrêmement dure. J’ai atteint peu après une vallée plus importante, celle de l’Ardre, et il y avait une chance que la route longe le ruisseau au fond de la vallée – mais cela ne marche pas.

Je suis passé sous l’autoroute et la ligne de TGV, ce qui fait que je pourrai me souvenir de l’endroit à chaque fois que je vais à Paris en train à l’avenir, puis j’ai bien été obligé de quitter le fond de la vallée parce que la route dessert les villages à mi-pente dans les vignes. Ce n’est pas la région des grands vins et ce serait probablement intéressant de chercher par là un fabricant indépendant de champagne.

Approche ouest de la Montagne de Reims

Comme la route la plus directe plonge encore vers la rivière pour remonter en face par une longue ligne droite raide en plein soleil, j’ai préféré rester à mi-pente jusqu’à une grande route qui franchit le ravin par des pentes plus modérées. Je n’avais pas de raison de faire une grande pause vu que j’avais déjeuné 15 km avant, mais il me restait finalement beaucoup de temps faute de grands monuments sur le trajet et j’ai pensé qu’il valait mieux que je me repose un peu pendant la chaleur plutôt que de souffrir en me pressant pour arriver trop tôt.

Il n’y avait aucun endroit agréable dans les vignes mais j’ai trouvé un parking spacieux avec une rangée d’arbres au carrefour de la route principale et je me suis assis dans l’herbe pour le goûter. Un motard est arrivé peu après et a eu la même idée. Il a hésité puis a fini par enlever son casque et ouvrir un peu son blouson. Il a surtout enlevé ses chaussures de moto. Je peux imaginer qu’il transpirait beaucoup dans ses habits en cuir, surtout une fois arrêté, mais c’était probablement trop compliqué d’enlever plus d’habits. La seule fois où j’ai vu un motard le faire, c’était parce qu’il voulait se baigner (dans un lac dans le Dauphiné). Les motards ont tellement d’habits qu’il y a un côté effeuillage assez émoustillant quand ils veulent se mettre à l’aise.

Je suis reparti avant le motard et en sens inverse. J’étais maintenant sur une route nationale, mais elle est assez tranquille le samedi puisque l’autoroute est parallèle et la pente était plus douce que sur les petites routes. Il faisait aussi un peu moins chaud parce que le vent du sud était plus sensible sur le versant nord de la vallée. La route m’a fait monter jusqu’à une crête presque un peu aérienne au-dessus de la vallée.

Cimetières militaires de Jouy-lès-Reims

Au sommet, il y a un cimetière militaire très particulier avec une section française et une section allemande pratiquement de même taille. Les deux sections sont à peine séparées par une pelouse et un monument et j’ai trouvé très bien que l’on réunisse ainsi les morts dans un genre de réconciliation posthume. Le nombre de tombes est presque exactement identique dans chaque cimetière. On notera qu’il y a aussi un cimetière britannique, mais il est plusieurs kilomètres plus loin de peur de se souiller par un voisinage franchouillard. Le contraste entre les tombes françaises et allemandes est frappant, je trouve le cimetière français plus monumental et le cimetière allemand plus proche de la nature. Les couleurs (gris foncé pour les allemands, blanc pour les Alliés) sont l’effet du hasard, il semblerait que les tombes allemandes aient été marquées à l’origine par des croix en bois que l’on avait recouvertes de goudron pour les rendre plus durables – la couleur resta par la suite.

Tombes allemandes

Tombes françaises

Après les cimetières, j’ai vu qu’il fallait que je traverse encore une vallée, mais on est tout près de la source. J’ai trouvé que la descente, mentionnée comme raide sur la carte, est longue mais assez douce. J’ai quitté la nationale en bas pour une route plus tranquille et celle-ci aussi avait une pente pas trop raide. J’ai été enthousiasmé de la récompense une fois arrivé sur la crête. Même si je m’y attendais un peu, la vue depuis la crête de Saint Lié est absolument superbe. On domine la vallée de la Vesle avec toute l’agglomération de Reims, et on voit aussi l’arc-de-cercle du vignoble de la Montagne de Reims (les noms des villages étant d’ailleurs secondaires puisque le champagne porte le nom du négociant).

Vue depuis la colline de Saint-Lié

Je me suis arrêté sur un banc près de la chapelle et je suis resté à admirer un bon quart d’heure. La photo-panorama donne un peu l’impression des grands espaces et on voit que les collines au nord de Reims entre la Vesle et l’Aisne sont des croupes molles alors que la Montagne de Reims est une cuesta, en fait la prolongation de celle de Laon. Une chose qui m’a frappée est que Reims semble une ville blanche.

Rebord nord de la Montagne de Reims

C’est dû en partie aux très nombreux HLM que l’on trouve tout autour de la ville, et en partie aussi aux maisons reconstruites après les bombardements de 1915-1917 quand les Allemands défendaient la ligne de l’Aisne et envoyaient des obus par-dessus les modestes collines. Les crêtes comme Saint-Lié étaient les observatoires privilégiés des officiers français et certaines servaient aussi à montrer aux alliés de marque la situation avec un recul suffisamment prudent. Lors de l’avancée allemande de 1918, la crête de Saint-Lié était évidemment un objectif capital.

Maintenant que j’avais mon objectif sous les yeux, il ne restait plus qu’à traverser deux villages et le vignoble. L’église de Sacy serait intéressante mais elle était fermée et je n’ai pas perdu de temps. J’ai beaucoup apprécié le fait que la route descende tout du long de Saint Lié jusqu’à la gare TGV, l’hôtel que j’avais réservé se trouvant directement en face de la gare.

 

 

Etape 7: Visite de Reims

5 octobre 2017

Dimanche 11 juin pas de vélo

Très beau et chaud, petite brise, 29°

Le monument classique de Reims est évidemment la cathédrale. Il y a deux autres monuments inscrits sur la liste du patrimoine mondial, l’ancien palais épiscopal et l’abbatiale Saint Remi (on dit bien « Reumi » et pas « Rémy »). J’ai décidé de commencer par le palais. J’ai pris le temps de réfléchir au petit déjeuner, l’hôtel (B&B) a un petit buffet sans prétentions mais très convenable.

Terminus du tram à Bézannes

Comme j’avais regardé le tableau des prix par curiosité, j’avais découvert qu’il existe un tarif de tramway très avantageux à Reims: un billet de la journée pour 7 personnes coûte moins cher que deux allers et retours ! Ma carte de crédit, prétendument en panne hier dans un restaurant, a très bien marché dans l’automate… Elle a aussi très bien marché pour le palais du Tau, ancienne résidence des archevêques qui doit son nom à sa forme en T.

Etage gothique du palais du Tau

Le palais fut détruit en 1914 par un bombardement allemand, sauf la salle capitulaire gothique à demi-enterrée, et reconstruit dans un style simplifié. On le visite donc essentiellement pour le musée qui s’y trouve même si la crypte et l’escalier médiéval sont de belles salles austères. Le musée se divise en trois, l’évocation du sacre des rois de France, les sculptures de la cathédrale et les tapisseries. Les sculptures ont été entreposées en partie ici après l’incendie de 1914 et on voit plusieurs gargouilles remplies de plomb fondu provenant des toits. Vu la hauteur de la cathédrale, c’est aussi le seul moyen de vérifier si les sculptures étaient vraiment fines.

Gargouile avec plomb fondu lors du bombardement de 1914

Décor de table du 16ème siècle

Les rois de France ne furent pas tous sacrés à Reims, mais les Capétiens le furent presque tous, sauf Henri IV couronné à Chartres. Comme le trésor de la cathédrale fut dispersé à la Révolution, on ne voit plus dans le musée que les nombreux ustensiles réunis pour le sacre de Charles X, à qui l’on reprocha d’ailleurs cette fantaisie coûteuse. J’ai surtout admiré les deux surtouts de table anciens qui existent encore et qui furent offerts par deux rois à la Renaissance. Ils m’ont fait penser aux décorations de table que l’on voit au British Museum.

Cheminée dans la salle du banquet

Après le sacre, qui pouvait prendre sept heures (!), le roi était reçu pour un banquet dans la grande salle du palais et on a reconstitué la salle avec des tapisseries du 15ème siècle. Il y a une magnifique cheminée gothique flamboyant qui est bien de la même époque tandis que le plafond en carène de bateau est une reconstitution des années 1950. A la réflexion, je reconnais que c’est un plafond plutôt rare vu que l’on gaspillait ainsi les combles. On en voit en Angleterre où ce sont les plafonds gothiques d’origine (Westminster en particulier, mais aussi Eltham), mais avec un autre système de poutres.

Reconstruction de la salle des banquets du couronnement

Tapisseries du chœur de la cathédrale

La troisième partie du musée a ceci d’agréable que l’on a disposé des bancs devant certaines tapisseries. J’avais déjà piétiné deux heures dans le musée et il était temps de s’asseoir un peu. Du coup, je suis passé un peu vite devant les tapisseries du Cantique des Cantiques malgré les magnifiques bordures baroques. Par contre, je suis resté assis plus longtemps devant les tentures des années 1520. J’ai beaucoup admiré le luxe de détails, un peu comme dans la tapisserie de la Dame à la Licorne au musée de Cluny, surtout les animaux et les fleurs.

Détail de 1520

Cathédrale de Reims

Après une boisson dans un café en face du palais, je suis allé voir la cathédrale, essentiellement l’intérieur où il faisait plus frais. La cathédrale est un exemple du gothique triomphant et profite des expériences faites à Laon puis à Paris. Tout est pointu et vertical. La nef en tant que telle ne m’a pas fait une impression considérable et il y a relativement peu de mobilier remarquable, essentiellement un imposant retable de la Résurrection daté de 1541 avec un beau Christ.

Portail intérieur

Il y a par contre deux choses vraiment impressionnantes, le revers de la grande façade et les vitraux. Je ne connais pas beaucoup d’églises dans lesquelles la façade ouest est aussi décorée à l’intérieur qu’à l’extérieur (Souillac par exemple). Il s’agit surtout de statues de saints que l’on ne peut pas identifier, mais il y a aussi un linteau avec des scènes souriantes et vivantes typiques de l’époque de Saint Louis. J’ai remarqué aussi une scène très réussie dans laquelle un chevalier reçoit la communion.J’ai découvert après que c’est la plus connue. On voit très bien sur les photos que les personnages se font écho par-dessus les limites de leur propre scène. C’est une spécialité de Reims.

Scène de communion

Rose de la Création

Les vitraux anciens datent de la fin du XIIIème siècle; le plus intéressant à mon avis est celui de la Création, sujet que j’ai retrouvé après à Troyes et à Saint-Florentin. Malheureusement, on est très loin du vitrail et on voit mal les détails. Parmi les vitraux modernes, ceux de Chagall me plaisent toujours le plus parce qu’ils sont figuratifs et très lumineux même si j’avoue que j’ai souvent de la peine à dire ce qu’ils représentent exactement.

Vitrail de Chagall

Ancien théâtre style 1900

Après un bon moment dans la cathédrale, j’ai décidé de retourner à l’hôtel pour un peu de repos. J’ai fait un petit détour avant de prendre le tram et j’ai repéré plusieurs façades Art Déco, logiques puisque la ville était presque entièrement détruite en 1918. Je ne suis pas resté très longtemps à l’hôtel, je voulais encore visiter Saint Remi et aussi prendre le temps d’admirer les portails de la cathédrale.

Détail du portail ouest de la cathédrale

Plutôt que les grandes statues, un peu usées par les ans, j’ai regardé les petites sculptures. On voit bien sur celle de l’entrée à Jérusalem les personnages qui se répondent par-delà la limite naturelle de leur scène. Les visages sont souriants et tendres, les vêtements par contre ont des plis simples et raides au lieu des plis recherchés de l’époque romane. Il y aurait plus de 2000 statues et je n’ai donc vu qu’une petite sélection. J’aimais bien aussi le monsieur en costume de professeur qui se réchauffe devant sa cheminée, les petits monstres sous les pieds des saints, Saint Jean pensif au milieu de ses rosiers…

Les saisons au portail central

Galerie et Goliath

C’est plus difficile de voir les scènes en hauteur, mais on ne peut pas rater David et Goliath. A droite, David tient sa fronde dans la main. A gauche, il va couper la tête de Goliath qui fait plus de 5 mètres de haut. Des deux côtés, David est accompagné d’un chien fidèle. Un peu plus bas sur la façade, j’ai aussi remarqué un étrange monstre en métal.

Monstre du portail ouest

Portail Nord

Le portail Nord est un peu plus ancien et montre le Jugement Dernier qui préoccupait plus les croyants vers 1200 que vers 1250. J’ai trouvé un détail étrange, la jambe à demi dénudée du Christ sur son trône. J’ai lu entre-temps que les jambes croisées sont un symbole de royauté, mais je ne sais pas pour les mollets dégagés. C’est ce Christ que l’on appelle le « Beau Dieu de Reims ».

Scène bien rémoise

Le portail latéral est encore un peu plus ancien et montre une légende concernant Saint Remi et destinée à prévenir les procès: un couple d’héritiers ayant discuté une prétendue donation de leur père décédé à l’Eglise, le mort apparaît pour confirmer et confondre les tricheurs. Ce qui m’amusait dans la scène est le tonneau de vin bien rémois. On voit aussi très bien les plis détaillés des sculpteurs des années 1200.

Vestige de la cathédrale romane

Le plus ancien portail est visiblement roman avec une Vierge en majesté austère dans une architecture qui me fait penser à une coupole orientale peut-être vue par le sculpteur pendant les croisades. Les entrelacs compliqués viennent sûrement de la même idée, les anges un peu contorsionnés sont plutôt aquitains.

Après la visite détaillée de la cathédrale, je suis allé à Saint Remi qui n’est pas trop loin dans un quartier sans intérêt. Je suis passé en cours de route devant une boulangerie et j’y ai acheté quelques provisions pour les pauses du lendemain. J’étais un peu surpris de voir un magasin ouvert un dimanche après-midi et je me méfiais du lundi en province.

Abbatiale Saint Remi

Plus encore que la cathédrale, la basilique Saint Remi a été presque entièrement détruite en 1914 et le bâtiment actuel est donc moderne, y compris le mobilier car il n’en restait plus rien après la Révolution. La façade est un pastiche peu élégant du 18ème siècle. Par contre, l’intérieur est assez impressionnant, avec un sentiment d’espace vide que l’on n’a pas à la cathédrale et qui me fait penser à l’Abbaye aux Hommes de Caen. Trois étages dont une tribune peu éclairée et des petites ouvertures au-dessus, on voit la différence quand on compare avec Laon environ 50 ans plus tard.

Chapiteau historié à Saint Remi

J’ai trouvé très peu de chapiteaux historiés, ils sont de toute façon beaucoup plus rares dans l’Est que sur les chemins de Compostelle. Je ne sais pas trop ce que représente la scène, on dirait que l’homme porte quelque chose de lourd. A défaut de chapiteaux, j’ai admiré ici aussi les vitraux, et ils sont vraiment remarquables car ils datent en partie des années 1160.

Vitrail de Saint Remi

Ceux que j’ai pris en photo montrent l’histoire d’un évêque et l’enfance du Christ. J’ai repéré un détail très amusant quand un évêque chasse un diable à tête de chèvre et à peau verte habillé d’un kilt. Je ne savais pas que les kilt étaient déjà connus au 12ème siècle. Dans une autre scène qui montre un exorcisme, le diablotin est vert aussi. Ce devait être une couleur codée.

Diable vert en kilt

Portion de pavage médiéval

J’ai trouvé un peu par hasard dans la nef un grand morceau du pavage médiéval qui a été levé et monté sur un cadre (alors que le célèbre labyrinthe de la cathédrale fut effacé par les chanoines en 1778). Le pavage montrait toute une série de petites scènes dessinées avec soin et soulignées par un trait noir; la photo montre des docteurs juifs, des idoles et Daniel sauvé d’un étrange monstre qui est probablement un lion fantaisiste.

Détail du pavage

Tombeau de Saint Remi version 19ème siècle

Comme tout avait été détruit à la Révolution, on décida de construire un nouveau tombeau pour Saint Remi après. Le décor un peu baroque et le volume considérable jurent un peu, mais les statues sont effectivement des copies de celles qui se trouvaient là avant la révolution. Elles montrent un sujet rare, les pairs de France, car le tombeau abritait l’huile d’onction utilisée pour les sacres.

Il y avait six pairs ecclésiastiques (les archevêques de Reims et Langres, les évêques de Laon, Noyon, Beauvais et Châlons). Ils datent de l’époque carolingienne, ce qui explique pourquoi ce sont les évêques des villes où les ancêtres de Charlemagne avaient leurs principaux palais. Reims, Langres, Laon et Châlons avaient aussi des fiefs féodaux importants. Il y avait aussi au début des pairs laïcs, le duc de Bourgogne (jusqu’en 1477), le duc de Normandie (jusqu’en 1203), le duc d’Aquitaine (jusqu’en 1453), le comte de Flandre (qui n’est plus vassal du roi de France à partir de 1559), le comte de Champagne (jusqu’en 1314) et le comte de Toulouse (entre 1194 et 1271).

Chevet de Saint Remi

Quand je suis sorti de la basilique, je me suis demandé si je devais revenir près de la cathédrale pour prendre le tram, mais j’ai essayé de prendre un bus qui allait dans la même direction à la place. Je n’ai pas gagné de temps, mais c’était plus amusant et ceci m’a permis de faire quelques courses dans un petit Carrefour en face de l’arrêt où je devais de toute façon passer du bus au tram. J’avais surtout besoin de fruits.

Fontaine style pompier

Une fois revenu à l’hôtel, je me suis reposé encore une heure puis je suis retourné dîner dans le centre ville. J’ai eu l’impression de tirer vraiment avantage du billet acheté le matin ! J’ai fait un tour dans la zone piétonne et j’ai fini par trouver la principale rue des restaurants près d’une très belle fontaine 19ème siècle avec bergers, forgerons et autres figures déshabillées.

Mauvais restaurant mais immeuble amusant

J’ai cherché un moment un restaurant intéressant et je dois dire que je n’ai pas été enthousiasmé. On a l’impression que ce sont surtout des brasseries à touristes et je suppose que c’est un peu difficile à éviter dans une grande ville que l’on ne connaît pas. L’hôtel n’avait pas de suggestions car il est loin en banlieue avec du personnel qui n’habite probablement pas en ville. Le restaurant que j’ai finalement choisi avait une carte simili-italienne. La qualité s’est avérée quelconque, il n’y avait que la glace en dessert qui était très bonne. Comme le service était affreusement lent et que le tram circule une seule fois par heure le dimanche soir, j’ai été obligé de manger la glace en marchant vers l’arrêt.

Au total, je ne vois pas de raison de retourner à Reims et ce n’est pas la ville que je recommanderais en priorité à des touristes étrangers. En dehors de l’aura des sacres royaux, on voit d’aussi belles cathédrales à Laon, Chartres ou Amiens. Le reste de la ville a divers hôtels particuliers 1900 construits par les propriétaires des maisons de champagne, mais ce n’est pas vraiment unique. Si on aime les monuments civils anciens, il vaut mieux aller à Bourges ou à Troyes.

 

 

 

 

Etape 8: Côte de Champagne

4 octobre 2017

Lundi 12 juin

109 km, dénivelé 1259 m

Quelques nuages puis très beau et chaud, vent d’ouest sensible, 24°

Gare de Champagne TGV – Montbré – Rilly – Verzy – Louvois – Fontaine-sur-Aÿ – Mareuil-sur-Aÿ – pont de Dizy – Epernay – Oger – Vertus – Givry-lès-Loisy – Congy – Coizard-Joches – Broussy-le-Petit – Allemant

Trajet un peu trop long avec nettement trop de dénivelé pour un voyage en Champagne. J’aurais dû m’épargner un des détours soit au départ soit à la fin de l’étape même si j’ai eu de cette façon un paysage nettement plus intéressant.

Côte de Champagne, département 51

Je me suis levé presque à la même heure que quand je suis dans une chambre d’hôtes, ce qui était pratique pour garder mes habitudes. Comme je voulais longer la Montagne de Reims au début jusqu’à Verzy, j’aurais pu rester dans la vallée de la Vesle en terrain plat. Mais j’ai calculé que je pouvais raccourcir l’étape facilement plus tard si besoin était et j’avais franchi un dénivelé important les jours précédents sans problèmes, ce qui fait que j’ai opté pour la route du vignoble qui monte et descend beaucoup plus que celle de la vallée.

Pour rejoindre le vignoble, il fallait franchir la ligne de TGV et j’étais obligé pour cela de prendre la voie rapide, mais c’est presque mieux qu’une route normale car les poids lourds peuvent m’éviter en utilisant la voie de dépassement. J’ai de toute façon quitté la voie rapide à un rond-point juste après et j’ai trouvé frappant de voir comme la zone urbanisée de Reims s’arrête exactement avec la ligne de TGV. Il y a une bonne raison à cela, c’est que le vignoble commence et qu’un terrain planté en vigne vaut apparemment plus cher qu’un terrain constructible vendu à un promoteur.

Montagne de Reims depuis Montbré

Après un premier village, la route monte assez longtemps dans les vignes mais il ne faisait pas encore trop chaud. J’ai constaté que cette colline est celle sous laquelle le TGV passe en tunnel (le seul tunnel entre Paris et Luxembourg). Une tranchée aurait suffi mais il aurait fallu exproprier les vignerons, ce qui était ruineux. La vue est agréable et assez étendue depuis la crête de la colline, j’ai pris la photo parce qu’elle montre à droite la crête de Saint Lié où j’étais passé deux jours avant. L’autre photo montre le vignoble autour de Rilly où il ressemble assez au vignoble alsacien.

Vignoble près de Rilly

J’ai trouvé la montée jusqu’à Rilly douce et facile. J’espérais y visiter l’église romane recommandée pour ses stalles et ses vitraux, mais elle était fermée comme presque toutes les églises de la Côte de Champagne. A défaut, je me suis contenté d’admirer la façade d’un hôtel de luxe qui semble recevoir beaucoup de clients américains car les pancartes sont toutes en anglais.

Mairie de Chigny

J’ai pris la route du vin de Champagne à partir de Rilly. Elle monte sur une colline puis descend à chaque fois dans le village suivant, les villages s’étant installés au bord des ruisseaux pour laisser les crêtes ensoleillées aux vignes. A Chigny-les-Roses, je n’ai pas vu un nombre de rosiers inhabituels et il paraît que le nom fut simplement suggéré à des fins touristisques par la maison Pommery. La mairie en béton et bordures de briques est un peu bizarre, c’est une reconstruction après la première guerre mondiale.

Maison de champagne à Mailly

Je suis passé ensuite à Ludes, qui ne m’a pas laissé de souvenir particulier, puis sur une crête un peu plus haute avec une superbe descente vers Mailly. Pour garder un souvenir des très nombreuses propriétés de vignerons, j’ai pris la photo d’une cave particulièrement élégante. Bien que le nom (Mailly Grand Cru) fasse penser à une coopérative, j’ai l’impression que c’est un négociant comme les autres. Par certains côtés, il imite le style des grandes maisons du Bordelais.

Moulin Mumm à Verzenay

Une côte un peu plus longue mais en partie ombragée m’a conduit à un endroit où la Côte de Champagne repart vers le Sud, sa direction naturelle une fois qu’elle échappe à l’érosion causée par la Vesle. Sur la pointe entre la Côte de Reims et celle de Verzy, je suis passé devant un beau moulin à vent. Il date de 1808 mais appartient maintenant à une grande maison de champagne qui s’en sert comme salon de réception pour les gros clients.

Vue vers la plaine de Reims

J’ai pris une photo de la vue très étendue depuis le parking du moulin. Elle ressemble à celle de la crête de Saint Lié, mais on voit plus le plateau champenois que la ville de Reims. Le site combiné au fait que le moulin disposait de cuisines et de salons a permis d’en faire pendant la première guerre mondiale un genre d’observatoire pour hautes personnalités en visite officielle quand on voulait leur montrer sans trop de danger la barbarie des bombardements allemands sur Reims.

Vue de Verzenay

Le petit village de Verzenay au pied du moulin m’a bien plu, il est tout caché dans un profond vallon directement au pied de la forêt. C’est le village le plus encaissé et il y a une superbe côte raide de chaque côté du village. En haut de la côte sud, j’ai trouvé une tour d’observation qui ressemble un peu à un phare. Il a été construit en 1909 en temps qu’objet publicitaire par une maison de champagne et était illuminé la nuit, ce qui était fort exotique à l’époque. Il y a maintenant un musée du vin à l’intérieur, chose qui ne m’intéresse pas tellement.

Vue depuis Verzy

Après le phare, la route descend nettement plus modérément vers Verzy, qui est le dernier village doté de vignes. Les pentes sont plus modérées et ne reflètent plus la chaleur d’une façon suffisante pour obtenir du raisin de grande qualité. Je suis simplement passé par là parce que ma carte mentionne au-dessus du village sur la crête de la montagne les « faux de Verzy ». Je suis passé à Verzy lors de mon tout premier voyage à vélo en 1989 parce que j’y avais couché dans une auberge de jeunesse, J’avais trouvé l’auberge assez courue et bien tenue et j’avais noté la gentillesse des commerçants du village. J’avais aussi admiré la vue sur les vignes, mais je n’avais pas aimé la grande côte d’accès au village.

Cette fois, venant de Verzenay qui est déjà assez haut, la côte posait moins de problèmes. Il en restait cependant le dernier bout jusqu’au sommet de la Montagne et c’est effectivement assez raide. J’étais suffisamment entraîné (et bien échauffé par les côtes de la matinée), ce qui fait que je n’ai pas gardé un mauvais souvenir. Normalement, j’aurais introduit une pause pour prendre un en-cas un peu avant, mais je trouvais plus logique d’atteindre le sommet d’abord.

Les faux de Verzy étant une attraction botanique, il faut se promener dans la forêt pour les voir et j’avais vérifié sur Internet qu’on peut s’y rendre par une piste cyclable, en fait une route forestière. Pour voir plus de faux, j’ai en plus poussé le vélo sur le sentier touristique pendant un quart d’heure, il retrouve la piste plus tard et ce n’était donc pas un problème. J’ai même trouvé un banc bien pratique pour l’en-cas en face d’un faux.

Il y en a près de mille, ce sont des hêtres qui ont subi une modification génétique les conduisant à avoir des branches tortillées qui retombent presque comme pour un saule pleureur. On connaît quelques hêtres semblables en Allemagne et en Suède, mais seuls ceux de Verzy sont assez nombreux pour pouvoir dire que c’est vraiment une espèce d’arbre spécifique. J’en ai vu dans quelques parcs à Paris aussi. On écrit « faux », mais on écrivait autrefois plus correctement « fau » en référence au latin « fagus ».

Faux de Verzy

Comme ce sont des arbres rares, l’ONF a mis des barrières presque partout pour que les gens n’aillent pas trop les examiner de près et abîmer les racines en piétinant et compactant la terre. Cela n’empêche pas d’admirer et j’en ai même trouvé un vraiment très surprenant qui forme une couronne autour d’un collègue normal.

Après la pause dans l’ombre agréablement fraîche (sans compter que j’aime beaucoup être en forêt de toute façon), je me suis demandé si je pouvais prendre le risque de continuer sur la route initialement prévue à cause d’une pancarte indiquant une route barrée à 12 km. Je n’avais évidemment aucune envie de faire demi-tour après 12 km, chose qui m’est arrivée dans le Vercors une fois, surtout que les 12 km étaient en descente et qu’il aurait donc fallu les remonter.

Toutefois, renoncer à mon itinéraire était vraiment problématique à cet endroit spécifique. J’ai calculé que 12 km correspondaient à peu près à l’entrée du village de Louvois. Avec un peu de chance, ce ne serait pas un chantier en forêt, plutôt des travaux d’égoût dans le village, que l’on peut en général contourner sur le trottoir. Et au pire, il y aurait peut-être une route forestière ?

Château de Louvois

Finalement, les travaux concernaient bien la réfection de la chaussée dans le village et les machines étaient à un endroit où je pouvais facilement les éviter en marchant dans l’herbe sur le bas-côté. Louvois est un petit village rural dont le château fut racheté vers 1650 par un des hommes politiques les plus influents de l’époque, Michel Le Tellier, qui était devenu ministre de la guerre du jeune Louis XIV (c’est aussi lui qui poussa le roi sans relâche à persécuter les protestants et à révoquer l’Edit de Nantes). C’est son fils qui devint connu sous le nom de Louvois. Le château actuel est un bâtiment banal du 19ème siècle qui appartient à une maison de champagne.

Idylle à Fontenay-sur-Aÿ

Louvois se trouve presque à la source d’une charmante petite rivière qui descend vers la Marne. Elle coule vers le Sud-Ouest et ceci veut dire que les pentes de la vallée sont exposées au Sud-Est, orientation idéale pour le vignoble. Les vignerons ont trouvé l’appellation « Val d’Or » pour vanter leur vallée, en fait celle de la Livre. Les cinq villages sont très soignés, avec plein de fleurs et des coins charmants au bord de la rivière, en particulier un très joli lavoir hexagonal à Fontaine-sur-Aÿ. Je n’ai pas manqué de noter la lettre ÿ si rare en français, elle provient d’un bourg voisin qui avait le nom latin Ageius. Je connais sinon aussi l’Haÿ-les-Roses près de Paris.

Eglise d’Avenay-Val-d’Or

Le principal village de la vallée est Avenay (pas Avenaÿ !), où je n’ai évidemment pas pu entrer dans l’église et où je me suis donc contenté du portail gothique flamboyant, un style que j’ai retrouvé fréquemment en Champagne. La statue du pilier central est inhabituelle, c’est le prophète David et non une Vierge ou un Christ. A la réflexion, je n’exclus pas que ce soit le saint patron local, Saint Trésain étant à l’origine un moine venu d’Irlande et donc représenté avec sa harpe celtique.

Vignoble de Mutigny

J’ai vu que j’avais le temps de faire encore un petit détour vu que je n’avais pas perdu de temps avec les monuments tous fermés de la matinée et je suis donc passé par Mareuil au confluent de la Livre et de la Marne. Il y a une petite côte mais on est récompensé par une jolie vue sur la vallée de la Marne à l’endroit où elle coupe la Côte de Champagne. Les vignes s’étendent à perte de vue au nord du fleuve pour profiter du soleil tandis qu’elles se limitent aux pentes bien protégées sur l’autre rive du fleuve.

Grands vins de Champagne

Château de Mareuil

Ma carte indique un château à Mareuil (où habitent les Marotières…) et c’est ce que j’ai cherché en premier. Il fut construit en 1774 et est inspiré par le château de Pange près de Metz que j’ai visité il y a des années. Le lien provient du fait que le propriétaire était un marquis de Pange. Le château appartient maintenant à un homme d’affaires suisse qui l’a gardé comme résidence secondaire quand il s’en est trouvé propriétaire un peu par hasard après avoir spéculé sur les actions d’une maison de champagne. Pour un château de cette époque, je le trouve charmant et nettement moins austère que beaucoup d’autres.

Parc du château de Mareuil

Il y avait deux jardins autour du château, un au nord qui en est maintenant séparé par la route et que l’on peut voir par la grille. Il n’est pas laid mais c’est un jardin à la française assez modeste. L’autre jardin est un parc à l’anglaise que l’on voit seulement d’un peu plus loin.

En cherchant une autre vue du château, je me suis retrouvé par hasard au bout du parc dans un parking au bord du Canal Latéral à la Marne. A ma grande surprise, le chemin de halage a été aménagé en piste cyclable goudronnée. Ce n’est pas clair sur place sur quelle rive le chemin de halage continue au-delà du village, mais j’ai fini par remarquer des pancartes et je suis revenu en arrière jusqu’au pont sur le canal. La photo montre qu’il y avait un vrai bassin portuaire à Mareuil, probablement pour le transport du vin.

Canal de la Marne au Rhin à Mareuil

J’ai eu de la chance de tomber sur cette voie verte car on n’en a construit qu’une portion relativement courte autour d’Epernay même si on parle logiquement de la construire tout du long du canal de la Marne au Rhin de Paris à Strasbourg.

La piste est plutôt plus agréable que d’autres, en partie parce qu’elle se trouve sur la rive sud du canal, ce qui fait que l’on est normalement à l’ombre. Il n’y avait pas de bateaux sur le canal, l’intérêt venait plus de la variété de la végétation. Le canal passe aussi presque en plein milieu du bourg d’Aÿ (où habitent les Agéennes). Il y a une église gothique comme à Avenay, le reste du bourg a été bombardé en 1944.

Depuis Avenay, la logique imposerait de prendre la route principale vers Epernay, mais je me suis laissé tenter par une pancarte sur le chemin de halage qui incite à rejoindre Epernay par une route moins importante un peu plus loin. Le détour de 2 km me paraissait raisonnable vu que j’avais roulé très vite le long du canal. La petite route a ceci d’amusant qu’elle traverse une commune au nom surprenant de Magenta.

Je n’ai pas vu d’explication sur place et j’ai lu ensuite que c’était à l’origine le quartier ouvrier de la commune voisine de Dizy et qu’il avait été nommé ainsi en 1857 après la bataille en Italie. Le quartier devint une commune séparée en 1965, une date très tardive qui s’explique probablement parce que l’on espérait ensuite absorber Magenta dans Epernay, situé de l’autre côté du pont sur la Marne.

Le pont est un peu désagréable à cause de la circulation intense, j’ai trouvé qu’il y a beaucoup de poids lourds qui traversent la Marne ici. Epernay n’est pas desservi par une autoroute et les nombreux camions amenés par les caves de champagne rejoignent Reims en passant la Marne. Comme les caves de champagne sont en plus situées en bordure immédiate du centre ville, construire une déviation ne semble pas vraiment utile.

Théâtre d’Epernay

Je m’étais renseigné avant et j’avais constaté qu’Epernay (où habitent curieusement les Sparnaciennes) n’a pas beaucoup de monuments historiques à cause des destructions en 1914 et 1918. C’est une sous-préfecture très active qui vit du vignoble. Je ne me suis pas senti dans une ville ancienne champenoise comme à Nogent-sur-Seine, Sézanne ou Provins. J’ai beaucoup plus pensé à une ville du 19ème siècle avec parc à l’anglaise, hôtel de ville majestueux, théâtre, grande église néo-gothique un peu banale… Le théâtre est une des plus belles réussites dans le genre « pastiche néo-baroque » en France et date seulement de 1902.

Parc de l’hôtel de ville à Epernay

L’hôtel de ville est un vrai château de ville thermale et j’ai appris ensuite que c’était à l’origine la résidence de la richissime famille Moët. L’architecte ne mérite pas de grands éloges, le style est très banal à l’extérieur. L’intérieur semble plus intéressant mais je n’ai pas osé visiter. Par contre, mes informations parlaient du parc et j’ai effectivement été très impressionné, surtout après Reims où c’est assez médiocre.

Jardin public très 19ème siècle

La commune investit pas mal d’argent pour entretenir les superbes parterres de fleurs et le parc comprend tous les éléments d’un beau parc Second Empire: cascade artificielle, petit lac ornemental avec jet d’eau, plantations variées allant du petit bois sombre à rhododendrons aux grands spécimens majestueux, vases de pierre, statue de lion… Il était largement l’heure de pique-niquer et le parc a heureusement plein de bancs. Les employés de divers bureaux en occupaient une partie et les jeunes du collège voisin une autre, mais il en restait un ombragé pour moi. En fait, à cause du beau temps, une partie des gens s’était assis dans l’herbe. C’était un peu l’atmosphère des parcs de Westminster. Très agréable pour se reposer et admirer la verdure.

Siège d’une maison de Champagne

Après le pique-nique et un dernier tour du parc en poussant le vélo, j’ai essayé de trouver la meilleure route pour sortir d’Epernay. Avant cela, je n’ai cependant pas résisté à un détour modeste jusqu’à la tour des champagnes Castellane, que je connaissais bien pour l’avoir repérée à chaque passage en train à l’époque où le TGV n’existait pas encore.

Je ne m’intéresse que modérément aux maisons de champagne, mais le nom Castellane avec ses relents méditerranéens fait rêver. La marque appartient maintenant au groupe Laurent-Perrier, ce qui explique pourquoi on la trouve de plus en plus comme produit d’appel dans les supermarchés, le groupe ayant pour stratégie de viser le marché de masse français. La tour était évidemment un élément publicitaire.

Rond-point du « bouchon de champagne » à Epernay

Les autres maisons de champagne ont en partie des caves à Epernay (même si elles n’auraient évidemment pas la place pour toute la production). Par contre, leurs bâtiments donnent plus dans le style « élégance discrète » que « publicité tapageuse ». Elles sont presque toutes le long de l’Avenue de Champagne et j’ai longé cette rue puisque c’était un détour touristique minime. L’avenue commence à un rond-point amusant avec un superbe bouchon de champagne géant en branches de saule.

Pavillon de réception d’une maison de champagne

Le long de l’avenue, on passe devant une série de constructions utilitaires un peu tristes, comme c’est aussi le cas dans le vignoble du Médoc. En face de chaque zone de hangar, on a l’ancien hôtel particulier du négociant, utilisé maintenant le plus souvent comme salons de réception par la marque de champagne. Comme tous les hôtels particuliers ont été reconstruits après 1918 dans le style néo-classique, ce n’est finalement pas très spectaculaire. D’un autre côté, je m’en serais voulu après coup de ne pas avoir fait le petit détour.

Version an 2000 d’un caveau de champagne

Villa art nouveau à Epernay

En cherchant une route sortant de la ville vers le sud, je ne suis pas arrivé à éviter la route principale. Ceci m’a au moins permis de passer devant une amusante villa art nouveau située en bordure d’un grand carrefour vide et laid. On l’appelle joliment le « château de la lune » et elle date de 1896. C’est maintenant un cabinet médical. J’ai suivi ensuite la nationale avec les poids lourds jusqu’à la sortie de la ville, puis une déviation bruyante et un peu raide avant de trouver la route que je cherchais en fait, une départementale qui dessert les villages viticoles de la Côte.

J’ai passé ensuite 20 km dans les vignes avec très peu d’ombre. Je m’étais demandé si j’aurais le même genre de ravins encaissés et un peu fatigants que le matin à Verzenay, mais la Côte des Blancs, comme on appelle cette section, est assez différente. La pente est plus molle et il n’y a pas de ruisseau descendant des crêtes et causant des ravins car les sources sont déjà assez bas dans la pente. C’est donc moins fatigant à vélo.

Côte des Blancs près de Cravant

Ce que je n’avais pas du tout anticipé, c’est qu’il y a une butte-témoin au sud d’Epernay et que ma route monte une superbe côte dans les vignes jusqu’au seuil de la butte. J’ai laissé de côté le village de Cuis qui est encore un peu plus haut parce que je trouvais que c’était suffisant d’admirer le site de l’église d’en bas. Sur le moment, je me suis aussi souvenu de mes années de lycée car le mot « cuisse » qui apparaissait occasionnellement en cours de biologie provoquait immanquablement nombre de gloussements pré-pubères chez les jeunes mâles de la classe.

La route ne descend pas tout de suite après Cuis, elle reste assez haut jusqu’à Cramant où la Côte des Blancs retrouve la direction normale Nord-Sud. A cause de la double orientation, le raisin pousse si bien que le village s’est réfugié tout en haut sur la crête. La vue est très étendue, le problème étant seulement que la plaine de Champagne n’est pas beaucoup plus excitante vue de haut que quand on la traverse en bas.

Par contre, quand je me suis retourné après être un peu descendu depuis le village, j’ai trouvé la rangée de maisons se détachant en haut sur le ciel assez pittoresque. Cela m’a fait penser à Hattonchâtel, qui est aussi un village en hauteur (sur la Côte de Meuse). Mais je ne me suis pas arrêté car les maisons sont très banales.

La route descend ensuite tout du long de Cramant presque jusqu’à Vertus sur 10 km, profitant de ce que la Côte est en pente assez douce. La vigne n’est d’ailleurs pas aussi réputée qu’ailleurs et on utilise une partie du raisin pour faire du vin classique, d’où le nom Côte des Blancs. Ma carte montre des églises intéressantes dans chaque village, mais celles d’Avize et d’Oger étaient fermées. Je me suis quand même arrêté cinq minutes à Avize pour profiter de l’ombre après avoir roulé tout le temps en plein soleil depuis Epernay. Je crois qu’il y avait aussi une borne d’eau.

Gargouille à Avize

L’arrêt m’a donné le temps de remarquer une gargouille assez amusante. Je suis certain que l’on n’aurait pas mis de gouttière en zinc au Moyen-Âge, mais je dois avouer que la solution choisie par le couvreur ne manque pas d’humour. J’ai bien remarqué qu’il a choisi la statue d’homme pour sa plaisanterie et pas la statue de sa femme qui ne manque pas de lever ses jupons. Je me suis même demandé si l’homme ne montrait pas des choses inavouables avant l’ajout de la gouttière…

Pendant de la gouttière masculine

Dans le village suivant, Oger, l’église ne m’a pas semblé d’un grand intérêt, elle vaut probablement surtout par les contreforts romans du chœur. J’étais arrivé entre-temps au pied de la Côte à la limite inférieure des vignes sur une route un peu monotone. Ceci ne m’a pas trop gêné parce que j’ai regardé les nombreuses personnes qui travaillaient dans les vignes. A cette saison, je pense qu’ils enlevaient une partie des feuilles. Une bonne partie des ouvriers utilisait des camionnettes polonaises, je pense que ces ouvriers ont remplacé les Espagnols d’autrefois. J’ai lu que les ouvriers bulgares sont aussi assez appréciés, mais moins bien organisés pour trouver un patron saisonnier.

La Côte des Blancs se termine tout d’un coup au coin d’une large dépression marécageuse qui forme comme un entonnoir dans la Côte. On retrouve la Côte 15 km plus au sud. Vertus avait donc une situation stratégique importante et c’est en plus un bourg animé car l’orientation des vignes permet des coteaux plein sud et donc un champagne « blanc de blancs » réputés qui a même permis à plusieurs maisons familiales importantes de survivre à la concentration capitalistique.

Puits de Vertus

Je me suis promené dans ce qui reste de la vieille ville, entourée d’un mail circulaire soigné à l’emplacement des anciens remparts. Il y a une chose tout à fait étonnante au milieu de la vieille ville, une grande mare qui est en fait une résurgence même si on l’appelle le puits Saint-Martin. J’aime beaucoup la photo même si je dois avouer que la couleur de l’eau est un peu trompeuse et que le lavoir est en fait moins ancien qu’il n’en a l’air.

Puis de Vertus

Crypte de l’église de Vertus

Ce qui est vraiment ancien, c’est l’église qui domine le Puits. J’étais certain qu’elle serait fermée et j’ai vraiment hésité à y monter, trouvant l’effort un peu inutile même si j’étais un peu attiré par les grands arbres. En fait, les grands arbres ne m’ont effectivement servi à rien car ils poussent dans des gravillons et il n’y a pas de bancs. Par contre, l’église était ouverte, c’était la première de la journée. J’ai fait un tour à l’intérieur sans être très impressionné, puis j’ai découvert qu’un des escaliers de la crypte semblait ouvert.

La crypte était bien accessible et c’était une expérience très amusante. On voyait sur la photo du Puits que l’église est sur un genre de terrasse artificielle et il y a donc en fait trois cryptes, une sous le clocher, une sous la nef et une sous le transept nord. Elles sont à des hauteurs différentes et ont aussi une apparence très différente. Celle du transept est nettement plus profonde et est curieusement disposée en L. Il n’y a aucune décoration et elle m’a fait penser plutôt aux caves que l’on voit dans les ruines de châteaux forts.

Voûte octopartite

Celle du chœur est une belle construction gothique avec deux magnifiques piliers cannelés et sculptés. Pour une crypte, elle est étonnamment lumineuse grâce aux nombreuses ouvertures donnant sur le Puits. En remontant des cryptes, j’ai quand même noté que le chœur aussi est gothique avec une assez jolie voûte d’ogives en huit parties visiblement introduite de façon assez hasardeuse dans les murs romans pré-existants.

Avant de quitter Vertus qui vaudrait vraiment un petit arrêt quand on va en voiture de Paris vers Nancy ou Metz par la nationale, j’ai pris encore une photo de la seule maison vraiment pittoresque. Elle a une jolie tourelle en encorbellement gothique. Je pense que le reste de la ville a dû souffrir des combats en 1918.

Maison ancienne à Vertus

Après Vertus, j’aurais pu rejoindre mon hébergement directement à travers la dépression marécageuse, mais ceci me paraissait un peu dommage vu qu’il était encore assez tôt. C’est toutefois le chemin que je conseillerais pour ramener l’étape à une longueur et surtout à un dénivelé raisonnable.

J’ai pensé que j’avais bien le temps de faire un détour par Etoges et j’ai aussi pensé que j’avais l’énergie de rejoindre Etoges en passant par le haut de la Côte plutôt que de risquer de me faire écraser sur la voie rapide pleine de poids lourds. Ceci m’a valu une longue côte de Vertus jusqu’au sommet, il y a un peu plus de 100 m de dénivelé.

La côte n’est pas très raide mais elle est en plein soleil et je me sentais quand même assez fatigué. Du coup, quand j’ai vu qu’il y a un bois au sommet avec un bout de route forestière, je m’y suis assis à l’ombre pour me reposer et prendre un en-cas. Malheureusement, je n’avais pas de vue et surtout il y avait un bruit très énervant de jeunes en train de s’amuser avec des motos tout-terrain quelque part à proximité.

Après la pause, j’étais assez content de penser que je pouvais rester un moment au sommet de la côte. Au début, cela marchait pas mal, la route est à peu près plate jusqu’au village suivant, Soulières, où les maisons sont directement au bord de la pente. Du coup, on a une vue superbe depuis la route. J’étais très content même si le plateau champenois ne valait pas la photo.

Château-hôtel à Etoges

J’étais moins content après parce que la route descend du plateau dans les vallons du vignoble avec les petites côtes typiques à chaque village. Je reconnais que la fin est très sympathique, il y a une grande descente jusqu’à l’ancienne nationale maintenant tranquille grâce à la voie rapide parallèle. Il faut monter un peu pour atteindre Etoges au pied de la Côte, mais on est motivé par le site et par les monuments.

Comme le château est en haut du village, j’ai commencé par là. En fait, c’est un hôtel de luxe et on est obligé de rester assez loin derrière la grille. Je suis entré sur le parking pour prendre la photo et les clients me regardaient déjà d’un air très suspicieux. C’est un très beau château de style Louis XIII entouré de douves. Il paraît que le parc était réputé pour ses nombreuses sources.

Eglise et fontaine à Etoges

Après le château, je suis descendu à l’église vérifier si elle était ouverte, mais les guides préviennent qu’elle est normalement fermée et c’était le cas. Il paraît que l’on y voit de célèbres gisants en albâtre. J’étais quand même content du détour car le site de l’église est charmant, dominant une petite fontaine. Les pierres de la façade ont un délicat ton rose et on peut toujours apprécier l’encadrement Renaissance du portail faute de voir les gisants.

Halle d’Etoges

En traversant le village, je suis tombé sur un monument secondaire, la halle. Elle change des halles que j’avais vues jusque-là parce qu’elle a un étage en pans de bois. Curieusement, la halle est encastrée le long de maisons et non au milieu de la place comme c’est l’usage.

Etoges était un site stratégique important autrefois car la grande route militaire de l’Est y passait afin d’éviter le marais de Saint Gond plus au Sud. Il y eut d’ailleurs une bataille de Napoléon près d’Etoges, celle de Champaubert.

Menhir à Congy

Mon hébergement se trouvant de l’autre côté du Marais de Saint-Gond, il ne me restait plus qu’à descendre vers le fond de la vallée. Je suis passé exprès par Congy parce que j’espérais voir un menhir vanté par les guides à proximité. C’est d’ailleurs resté mon seul monument mégalithique du voyage. Je me suis contenté de le regarder depuis la route, il est facile à voir et pas vraiment excitant.

Je ne sais pas vraiment pourquoi un grand marais de 20 km sur 5 coupe ici la Côte de Champagne. Il alimente deux affluents de la Marne qui partent dans des directions différentes, le Petit Morin vers l’Ouest et la Somme vers l’Est. Comme partout, une bonne partie du marais a été draînée et l’absence de pâturage tend à laisser pousser une forêt humide. Le site est très surprenant et reposant pour les yeux avec toute cette verdure après les vignes et les plateaux céréaliers.

Plaine de Champagne près d’Allemant

Ceci dit, on ne voit rien de très excitant depuis la route et j’ai traversé plus ou moins tout droit vers l’autre bout où la Côte recommence. Mon hébergement était dans le premier village de la Côte de ce côté, Allemant. Le village est situé en corniche au sommet, comme Soulières que j’avais vu avant, et j’ai donc été obligé de monter toute la côte une nouvelle fois. Heureusement, la pente est assez raisonnable cette fois-ci. Evidemment, la vue est magnifique depuis le sommet et j’ai pris une photo vers le nord par-dessus le marais et une vers l’est parce que la lumière du soir était vraiment très claire.

Vue depuis l’église d’Allemant

Allemant est un village-rue très étendu où je n’étais pas tellement sûr de l’adresse pour une raison fort embarrassante, c’est la seule chambre d’hôtes où j’avais complètement oublié de noter et le numéro dans la rue et le numéro de téléphone de la dame. Heureusement, comme il n’y a qu’une rue et qu’il y a une petite pancarte discrète sur la maison, je ne pouvais pas vraiment la rater avec un peu de persévérance. La dame aurait pu toutefois me dire que c’est tout près de l’église, cela aurait été plus facile.

Abreuvoir public à Allemant

En cherchant la maison, je suis passé devant un abreuvoir intéressant d’un type que j’ai vu à quelques reprises les jours suivants. Ce n’est pas un bassin en pierre avec un robinet, c’est une vraie mare entourée de beaux murs maçonnés où l’on pouvait mener les chevaux jusqu’au bord de l’eau. Je ne sais pas si ce type d’abreuvoir est lié à la culture de la vigne, par exemple pour nettoyer les outils ou les futailles.

Eglise d’Allemant

Il y a aussi une église classée à Allemant, un grand bâtiment gothique dont mon hôtesse dit qu’il n’y a rien d’intéressant dedans. Elle n’est peut-être pas très objective parce qu’elle est furieuse de la décision de la nouvelle équipe municipale de faire sonner les cloches de plus en plus souvent et longuement. Il faut dire que la dame avait acheté sa maison sur la foi des déclarations du propriétaire précédent selon lesquelles les cloches ne sonnaient jamais, ce qui était le cas à l’époque. J’ignorais que la décision de faire sonner les cloches revient en France à la mairie et non à la paroisse. La politique dans le village oppose les deux grandes familles de vignerons depuis des dizaines d’années et il faut bien qu’elles trouvent un sujet sur quoi se distinguer.

Chambre d’hôtes à Allemant

La dame et son mari, qui était caviste dans une grande maison de champagne et est originaire de Cramant, ont acheté la fermette parce qu’ils aiment les travaux de rénovation. Le monsieur a complètement changé l’agencement des pièces, s’adaptant aux complications causées par les murs porteurs, les ouvertures sur rue limitées et les différences de niveau. Il a tout fait lui-même et le résultat est très réussi, en particulier la chambre d’hôtes spacieuse et assez amusante avec son mur à redents. Il y a une marche au milieu de la chambre et elle n’est donc pas adaptée aux personnes âgées.

La dame propose aussi une table d’hôtes et m’a expliqué qu’elle ne peut le faire que parce que les règlements sont un peu moins stricts quand on n’a qu’une seule chambre. Le monsieur a quand même dû faire attention parce que les carrelages ne sont pas autorisés à certains endroits dans la cuisine à cause des joints qui pourraient moisir. La dame a servi un intéressant pain de viande aux haricots verts, plat que je connais plutôt de Bavière, et en dessert une délicieuse mousse de mûres au mascarpone.

Comme le couple tient une table d’hôtes parce qu’il a plaisir à rencontrer des gens, j’ai pu me faire expliquer que le monsieur est fort actif au sein du club de randonnée local. Il est non seulement le président du club mais est en plus responsable de l’entretien et du balisage de pas moins de 6 sentiers de petite randonnée. Il organise pendant l’année toutes sortes d’activités pour attirer de nouveaux membres y compris des randonnées ludiques avec les enfants. On aimerait voir un club aussi dynamique dans d’autres endroits !

Madame adore aussi la randonnée, tandis qu’elle laisse la rénovation et la construction à son mari. Sa passion est la peinture; même si elle hésite à exposer de peur de se rendre un peu ridicule face à des artistes professionnels, elle a eu quelques occasions encourageantes. Voyant que je m’intéressais sincèrement à ses œuvres, elle m’a gentiment montré son atelier pour que je me fasse une meilleure idée. Les motifs sont très variés et elle dessine très bien. Je suis moins touché par sa palette de couleurs. En tous cas, une soirée sympathique pour ma dernière chambre d’hôtes en Champagne.

 

 

Etape 9: Plateau champenois

3 octobre 2017

Mardi 13 juin

121 km, dénivelé 781 m

Soleil généralement voilé mais chaud, très peu de vent, 22°

Allemant – Sézanne – Bricot-la-Ville – Nesle-la-Reposte – Nogent-sur-Seine – Pont-sur-Seine – Pommereau – Fontaine-les-Grès – D20 jusqu’à Troyes

Etape très longue mais qui se fait sans problèmes parce que la deuxième moitié est presque plate dans une région honnêtement sans intérêt. A l’origine, j’avais eu l’intention de prendre un hébergement dans la région d’Arcis-sur-Aube et le court trajet pour Troyes le lendemain m’aurait laissé une bonne demi-journée pour la visite. Faute d’hébergement approprié, j’ai été obligé de prendre un hôtel à Troyes et d’y prévoir une journée entière. J’aurais par contre pu écourter l’étape en prenant le train à Nogent-sur-Seine si j’avais été fatigué car le trajet est sans aucun intérêt de Nogent à Troyes. A noter que l’on peut aller directement d’Allemant à Troyes sans faire le détour par Nogent, mais je voulais visiter cet arrondissement « vierge ».

Plateau champenois, départements 51 et 10

Vignoble d’Allemant

J’ai eu un petit déjeuner intéressant. Le monsieur est parti assez vite à une réunion, mais la dame m’a parlé encore un peu de sa peinture. Elle sert aux hôtes des petits pains fraîchement cuits, ce qui est original en France. Elle m’a expliqué qu’elle les cuit le matin même dans le four. Elle n’utilise pas la pâte congelée que l’on trouve dans les supermarchés parce qu’elle a aussi une machine à pétrir. En France où l’on trouve en dehors des villes juste deux ou trois sortes de baguettes de pain blanc, choisir la composition de ses petits pains est une bonne idée.

En fait, je n’ai pas mangé beaucoup de pain parce que la dame avait aussi un clafoutis aux framboises et des muffins aux fruits confits. Comme je trouve très rarement des fruits confits de nos jours même dans les bonnes boulangeries, je me suis concentré sur les pâtisseries ce matin-là. Madame a beaucoup de plaisir à faire de la pâtisserie; comme cela ne fait pas de sens de cuire des gâteaux pour son mari et elle seulement, on en profite bien comme hôte.

Allemant est encore sur la Côte de Champagne, mais la Côte devient assez désordonnée plus au sud, entaillée par de nombreuses vallées dans différentes directions. On se rapproche de la vallée de la Seine qui marque la limite du paysage de côtes classiques. Peu après Allemant, je suis donc descendu par une très longue rampe bien agréable vers Sézanne, petite ville située à l’endroit où la Côte est interrompue par la vallée du Grand Morin (celui des peintres, que j’ai retrouvé à la fin du voyage). Le Grand Morin est une rivière étrange qui se divise en deux bras peu après la source, un qui traverse la Brie, partant vers l’Ouest, et un qui rejoint la Seine en partant vers le Sud.

Porte de ville à Sézanne

Sézanne est à l’origine un bourg agricole, mais la situation sur l’ancienne nationale Paris-Nancy a permis une certaine activité industrielle et c’est donc encore maintenant une petite ville animée. J’ai dû m’y arrêter en voiture il y a longtemps mais je n’en avais aucun souvenir. En cherchant un peu, j’ai trouvé les restes de la porte fortifiée et une halle du 19ème siècle dans la partie basse de la ville.

Quartier ancien à Sézanne

Dans la partie haute, il reste quelques maisons à pans de bois autour de l’église qui est assez imposante. La nef est gothique et très verticale, avec une voûte compliquée peinte dans une couleur jaune pâle un peu maladive surprenante. La photo montre très bien les barres de fer qui retiennent les nervures au sommet des piliers. C’est apparemment le système d’origine, je me demande si c’est pour cela que l’on a souvent des chapiteaux qui retiendraient mieux les arcs.

Eglise de Sézanne

Baptistère à diorama

Le mobilier n’est pas extraordinaire, ce sont les peintures qui sont intéressantes. Ainsi, on a peint des halos noirs autour des statues de la nef, idée étrange. J’ai plus admiré le très beau paysage peint en arrière-plan du baptistère. On admirera la combinaison du faux rocher, des statues et du paysage peint, c’est presque un diorama d’ailleurs très approprié à son emplacement. Pour le mobilier classique, j’ai seulement pris une photo de la belle porte Renaissance en bois sculpté. Je pense que le portail était plus orné autrefois mais que les guerres de religion ont causé des dégâts.

Vantail Renaissance

J’ai eu beaucoup de peine à trouver dans Sézanne la petite route qui permet de partir vers l’Ouest sans prendre la voie rapide. Heureusement, j’ai un sens de l’orientation assez développé à force de chercher mon itinéraire. Une fois que j’ai trouvé la route, je l’ai beaucoup appréciée. Elle monte en pente douce le long du bras du Grand Morin puis dans un paysage rare en Champagne alternant prairies et forêt profonde. Si l’on sait bien lire une carte, on trouve son chemin malgré l’absence de pancarte aux carrefours.

La route se termine dans un village allongé au milieu de la forêt et qui semble avoir hébergé les ouvriers d’une grande usine. J’ai trouvé très amusant de descendre de la forêt vers le pont sur le Grand Morin, mais j’ai trouvé la côte de l’autre côté bêtement droite et raide. Elle est d’autant plus énervante que l’on redescend tout de suite après vers la rivière sans avoir desservi quoi que ce soit qui justifierait la côte. La route de la vallée conduit à une propriété perdue dans sa clairière au milieu de la forêt de Traconne.

Propriété de Bricot-la-Ville

Les guides touristiques font tout un plat du site où l’on trouve une chapelle et le château au bord d’un étang. La chapelle est le seul reste d’une abbaye fondée au 11ème siècle, détruite au 17ème siècle, reconstruite au 19ème siècle et transformée en manoir après l’expulsion de la congrégation. La chapelle est pittoresque avec deux grosses tours fortifiées de chaque côté du portail. Curieusement, l’effet est plus impressionnant sur la photo que dans mon souvenir. Sur place, j’avais plus admiré les façades blanches du manoir avec ses communs.

Chapelle de Bricot-la-Ville

Bricot n’est qu’un hameau de la commune de Châtillon-sur-Morin où je suis passé après. Je me souviens que la route entre les deux monte assez longtemps, mais c’était plutôt agréable dans la forêt. C’est en fait la seule forêt que j’ai traversée en Champagne si on excepte celle de la Montagne de Reims. J’aurais probablement dû prendre un en-cas à Châtillon en profitant de la mare près de l’église, mais je trouvais plus logique de finir d’abord de monter la côte et j’ai donc continué jusque sur le plateau des Essarts-le-Vicomte.

Evidemment, il y a beaucoup moins de sites agréables sur le plateau et j’ai été obligé de me contenter d’un banc banal au bord de la route dans le village. J’ai juste remarqué au passage une grosse ferme avec l’aspect traditionnel aveugle sur la route; je n’en ai pas vues beaucoup, moins qu’en Picardie par exemple.

Ferme traditionnelle aux Essarts-le-Vicomte

Annexe de l’ancienne abbaye de Nesle-la-Reposte

J’avais choisi de passer par Les Essarts car ceci me permettait de redescendre la Côte de Champagne par un ravin boisé charmant où des moines s’étaient installés. L’abbaye de Nesle-la-Reposte est une des plus anciennes abbayes de France, elle aurait été fondée au VIème siècle sous Clovis. Elle a été en grande partie détruite pendant les guerres de religion et il n’en reste que quelques pans de murs dans une propriété privée, ce qui fait que j’étais un peu déçu pour l’architecture. J’ai plus admiré le toit plutôt compliqué d’une dépendance au bord de la route. J’ai aussi bien apprécié la route ombragée, étroite et tortueuse au fond de la vallée.

Rivière de Villenauxe

La vallée s’élargit en sortant de la Côte avec le hameau de Dival où j’ai été surpris de trouver une très grande église fin gothique. Elle a été construite un peu hâtivement et le toit s’est déjà effondré deux fois au 20ème siècle, ce qui fait qu’elle sert seulement de centre culturel. C’est plus le site avec le clocher qui est joli. Je pensais que c’était déjà l’église de Villenauxe, mais le bourg est un peu plus loin en aval. La route qui y mène longe directement le ruisseau avec des petits ponts charmants pour les gens qui habitent sur l’autre rive. Cela fait penser au ruisseau d’Echternach, mais les jardinières sont plus soignées à Villenauxe.

Maison de notable à Villenauxe

Une fois que l’on arrive dans le centre, on passe devant une imposante maison peinte dans un rose très inhabituel en France. Je me suis arrêté pour prendre la photo et lire le panneau explicatif et je me souviens que la maison a toute une histoire… mais j’ai oublié les détails. Restent les très beaux encadrements de fenêtres du 17ème siècle inspirés par la Renaissance italienne. J’ai aussi vu un peu plus loin un monument aux morts charmant avec une paysanne champenoise touchante sans le pathos habituel ni le poilu triomphant que l’on voit le plus souvent.

Monument aux morts de Villenauxe

Le monument principal de Villenauxe du point de vue des autorités est une gigantesque prison (plus du quart des résidents de la commune !) tandis que les touristes comme moi vont plutôt voir l’église, centre de la nouvelle abbaye quand les moines ont quitté le site originel de Nesle après les destructions.

Eglise de Villenauxe-la-Grande

L’église est gothique et donc pas vraiment originale et je dois avouer que je n’ai pas été très impressionné par les vitraux contemporains dont on fait grand cas dans la région. Ce sont des vitraux blancs avec des formes géométriques de couleur vive bleu clair, jaune, vert ou rose. Pour tout dire, c’est très abstrait et assez simple – pas de quoi faire rêver. J’ai trouvé la voûte plus intéressante, surtout celle du chœur qui est en bois et qui a la forme d’une carène de navire. Une frise à la jonction des murs comporte de charmants petits bustes en bois sculpté un peu comme en Bretagne et en Angleterre. Dans la nef, c’est une voûte en pierre à nervures fréquente en Champagne avec de belles clefs de voûtes un peu tarabiscotées.

Chapiteau à Villenauxe

J’ai remarqué plusieurs détails plus pittoresques comme un chapiteau où des angelots un peu malhabiles s’appuient sur une tête de mort d’un côté et sur un soleil de feuillage de l’autre. Il y a aussi le portail. Deux angelots tout aussi maladroits encadrent un buste de saint avec une grande épée – sauf que le saint tient l’épée comme si cétait un violoncelle. Il faut supposer que les moines n’avaient plus de quoi payer un grand artiste quand ils se sont installés là.

Portail à Villenauxe

De Villenauxe, on n’est pas loin de la vallée de la Seine. Comme j’avais décidé entre-temps de faire le trajet de Nogent à Troyes à vélo, j’ai pris une route plus directe de Villenauxe à Nogent. C’est une nationale avec un nombre de poids lourds limité, mais la route n’est pas très agréable au début avec une grande côte. La carte annonce un panorama grandiose mais j’avais vu mieux depuis Allemant le matin, le panorama étant gâché par un silo et divers hangars au fond dans la vallée.

De l’autre côté, il ne reste plus qu’à descendre en pente douce vers la Seine. J’ai quitté les poids lourds dès que j’ai pu prendre l’ancienne route vers le centre ville et c’est une route charmante qui franchit de nombreux bras de la Seine dans la plaine de crue – les gens du pays parlent de la « route des 21 ponts », c’est dire. Toute cette eau nourrit une forêt luxuriante qui change agréablement du plateau. En fait, il y a des forêts semblables le long d’autres rivières comme l’Aube et la Marne, mais les routes sont invariablement plus haut dans les champs monotones car les villages évitaient de s’installer dans une zone inondable. C’est vraiment dommage que l’on ne profite pas de ces forêts-galeries même si je reconnais que c’est une façon de protéger une nature presque intacte.

Maison de notable à Nogent-sur-Seine

Je suis entré à Nogent par un double pont sur la Seine (il y a une petite île entre les deux), mais je n’ai pas vraiment remarqué une maison du 17ème siècle qui se trouve près du pont et qui est recommandée dans les brochures. Je dois reconnaître que je commençais à avoir faim et que j’avais été déçu de ne pas trouver de banc agréable sur la route ombragée des 21 ponts. Il y a plusieurs étangs de pêche avec des bancs, mais ils étaient tous en plein soleil.

Grand moulin de Nogent

Cherchant un endroit agréable, je suis passé devant quelques autres grosses maisons anciennes puis devant l’église, mais je n’avais pas envie de m’asseoir en bordure d’un parking avec pas mal de circulation, ce qui fait que j’ai continué à chercher jusqu’à ce que je trouve un banc sur le mail en bordure de Seine. Il n’y a pas de route à cet endroit, juste l’accès au port fluvial, et c’est donc tranquille, on voit passer des promeneurs qui allaient du petit groupe de lycéens à la famille de touristes hollandais en passant par des pêcheurs et trois hommes désœuvrés probablement au chômage.

Bateau de pirates à Nogent-sur-Seine

La vue n’est pas sensationnelle parce que la Seine est un fleuve modeste même si elle a déjà reçu l’Aube. On voit vers la gauche les silos de céréales du port fluvial, vers la droite le gigantesque moulin industriel construit au 19ème siècle sur le grand bras et devant soi… un étrange bateau de pirates échoué et couvert de bâches colorées. Je me suis demandé si c’est un genre de maison de jeunes, il n’y avait aucune indication.

Après avoir mangé, j’avais plus d’énergie pour visiter la petite ville. J’ai commencé par l’église, style fin gothique mais avec un clocher en partie Renaissance qui justifie un coup d’œil. Comme les églises de Sézanne et de Villenauxe, elle était ouverte, ce qui est bien plus motivant que les églises toutes fermées de la région de Reims et d’Epernay. J’ai trouvé toute une série de curiosités à l’intérieur. Sans que ce soient des œuvres de grand renom, elles sont intéressantes.

Retable dans l’église de Nogent

Il y a un grand retable néo-gothique assez réussi, même si je dois avouer que l’on en voit aussi dans de modestes églises luxembourgeoises comme à Drauffelt. Plus intéressant, il y a un très beau retable gothique sculpté directement sur le mur. Il n’y a pas de statues, plutôt une série de représentations symboliques en perspective: une ville fortifiée, une fontaine, un puits, les corps célestes… Original et très travaillé.

Retable en pierre à Nogent

Tableau dans l’église de Nogent

Pour ce qui est du mobilier, j’ai vu un tableau 17ème de bonne qualité dans les couleurs typiques de l’école Louis XIV (style Philippe de Champaigne mais un peu moins hiératique, ce qui n’est pas un défaut). Et un grand buffet d’orgue très travaillé qui trahit son origine pas si ancienne par sa forme un peu trop géométrique. Il date de 1853, c’est marqué dessus. Mais le bois utilisé est un bois assez clair et tendre, peut-être du tilleul, et le résultat est séduisant.

Détail de la tribune

Il y a de curieux bustes sur le buffet d’orgue, en particulier un nudiste avec une poitrine maigrichonne, des cheveux longs et une expression étrangement souriante qui semble en train de se tripoter les parties intimes. Nous dirons charitablement que c’est une représentation d’Adam honteux de sa nudité.

Après l’église, j’avais visité le principal monument de la ville et je suis reparti. Il était bien assez tôt pour faire tout le trajet jusqu’à Troyes à vélo vu que j’avais tout juste déjeuné. La route qui sort de la ville passe devant le musée consacré entre autres à Camille Claudel. J’ai lu par la suite un opuscule sur les nombreuses péripéties qui ont accompagné la reconstruction du musée.

Ce fut pendant 25 ans le principal sujet de médisances entre politiciens de la ville, les uns critiquant la mégalomanie de l’architecte (il y eut aussi un rapport très critique de la Cour des Comptes sur les 12 millions dépensés) et les autres mettant en avant le déclin de la ville si l’on n’essayait pas d’attirer les touristes. Camille Claudel vécut très peu de temps à Nogent dans sa jeunesse et le musée n’a pas grand chose de concret à montrer, mais c’est une figure très médiatisée ces dernières années et le tourisme « excursion culturelle à 100 km de Paris » est assez tendance. Je n’ai pas visité, je pense que le Musée Rodin remplacera sans difficultés.

J’avais vu dans un prospectus que les deux premiers villages sur la route de Troyes ont des églises intéressantes. J’aurais normalement pris une autre route pour éviter la nationale mais je savais que je n’aurais rien à voir après les deux églises et j’ai donc pris courageusement la grande route. C’était une expérience vraiment pénible avec une circulation bruyante et très rapide et une route rectiligne avec des montées un peu inutiles dans les champs de betteraves.

Fresque médiévale à Marnay

Le premier village, Marnay, est mentionné dans la brochure parce que l’on y voit des « fresques médiévales ». L’église semble un peu décatie et un monsieur qui chargeait sa voiture devant m’a dit qu’elle était fermée mais que Madame X à telle adresse se ferait un plaisir de me tenir la jambe pendant deux heures pour s’occuper un peu et accessoirement me laisser voir la fresque. Craignant une dame un peu trop bavarde (j’ai eu le cas dans le Berry), j’ai d’abord essayé de voir si les fenêtres permettaient de voir l’intérieur sans aller chercher la dame. Je crois que j’ai vu la seule modeste fresque de l’église et elle a même bien rendu sur la photo. On voit des animaux fantastiques sur un fond d’étoiles, peut-être des constellations. L’intérêt principal des fresques est qu’elles datent du 12ème siècle, ce qui est assez rare.

Lavoir à Pont-sur-Seine

Je n’ai pas visité (ni vraiment remarqué sur place) le jardin botanique ni l’ancien château qui est maintenant une résidence d’artistes. Je suis donc retourné sur la nationale bruyante, qui devient heureusement une voie rapide où les gens pouvaient me doubler plus facilement, et je l’ai quittée au village suivant, Pont-sur-Seine. J’y ai vu au passage un joli lavoir mais je voulais surtout visiter l’église. Comme celle de Marnay, elle était fermée et ne se visite que sur rendez-vous auprès de la mairie. J’étais très déçu car j’ai lu qu’elle est entièrement couverte de très belles fresques d’époque Louis XIII. Je me suis donc contenté nolens volens du joli portail du 16ème siècle.

Eglise de Pont-sur-Seine

Un panneau explicatif mentionne près de l’église que Pont-Sur-Seine fit les gros titres en 1961 quand des excités de l’OAS essayèrent de faire exploser à cet endroit le convoi du Général de Gaulle qui se rendait dans sa maison familiale de Colombey-les-Deux-Eglises. Tout en ayant connaissance des conflits liés à l’Algérie, je dois avouer que je n’avais jamais entendu parler de l’attentat contre le chef de l’Etat, chose qui est quand même assez rare en France au 20ème siècle.

Après avoir souffert pendant 7 km sur la nationale pour visiter deux églises fermées, je n’avais plus aucune envie de rester sur la nationale. Je ne voulais pas longer la rive droite de la Seine car ceci m’aurait causé un détour assez important pour lequel je n’avais pas le temps ni l’énergie. J’ai donc pris une petite route parallèle à la nationale sur le plateau champenois. Il est un peu plus haut que la Seine, mais la côte est modérée et pas trop longue.

Plateau au sud de Romiily

Comme cette route est la seule section relativement longue que j’ai passée dans les champs de céréales et de betteraves de la Champagne Crayeuse, je ne peux pas vraiment m’en plaindre. C’est simplement monotone et sans intérêt. Je me suis arrêté après 17 km de plateau pour un en-cas parce que j’avais trouvé un banc au bord de la route devant le cimetière d’Origny-le-Sec, mais j’ai roulé sinon 30 km sans faire très attention au paysage. Le plateau n’est presque jamais vraiment plat en Champagne, ce qui fait que la vue porte plus ou moins loin selon les endroits, mais les ondulations sont assez modestes.

Eglise de Fontaine-les-Grès

J’ai retrouvé la nationale à Fontaine-les-Grès parce que j’espérais y voir une église contemporaine intéressante. Comme à Marnay et à Pont, elle était fermée. Elle date de 1956 et est considérée comme une œuvre majeure de Michel Marot, architecte très en vue à l’époque et qui joua un grand rôle dans la préservation du patrimoine de Troyes. Les matériaux m’ont semblé avoir mal vieilli, en particulier les vitraux, mais les formes sont très pures et assez typiques de l’époque, avec les références triangulaires tant appréciées pour leur symbolique trinitaire. Dommage que l’église soit fermée, surtout qu’il y a rarement des objets de valeur dans les églises construites au 20ème siècle.

Entre Fontaine et Troyes, il y a plusieurs routes parallèles à la nationale: la route de la rive droite, la route qui dessert les villages sur la rive gauche et le chemin de halage du canal de la Haute Seine. Faute de pont au bon endroit, j’ai renoncé au chemin de halage et je suis resté sur la rive gauche. Sur 20 km, j’ai traversé une série presque ininterrompue de banlieues pavillonnaires, ce que j’ai trouvé un peu surprenant. Je suppose que ce sont les ouvriers de Troyes et de Romilly qui ont construit des pavillons dans les villages le long de la voie ferrée.

Le seul village historique est Payns (où habitent les Payntières et non les Panetières). Une voie romaine y traversait la Seine à gué et une commanderie templière y fut installée, ce qui fait que la commune essaye d’attirer les touristes par une exposition et des animations nonobstant le fait qu’il ne reste que quelques pierres dans un champ.

Je n’étais plus très loin de Troyes, passant devant une grande église gothique fermée à Barberey. Je me souviens de la place, mais je n’ai curieusement pas remarqué le très beau portique à pans de bois qui m’aurait rappelé les églises du pays de Der tout proche. Je n’ai évidemment pas vu la tribune Renaissance en bois sculpté. Pour être honnête, comme j’ai visité plusieurs églises dans Troyes le lendemain, je n’étais pas trop frustré sur le moment. Il y a aussi un château de style Louis XIII à Barberey, mais on ne le voit pas depuis la route à cause des arbres du parc.

J’ai trouvé sans grandes difficultés la route qui me permettait de traverser la ligne de chemin de fer et de rejoindre mon hébergement, ayant pris la précaution de noter avant le départ du voyage l’accès de l’hôtel. Il se trouve sur l’ancienne grande route de Paris, qui est beaucoup plus tranquille depuis qu’il y a une déviation, et le bruit ne m’a pas dérangé. L’hôtel présente bien, avec un petit jardinet devant et une jolie marquise en tissu. On peut garer son vélo gratuitement dans la cour, tout en sachant qu’elle est en accès libre depuis la rue et que ce n’est donc pas un garage surveillé.

La dame de la réception était charmante et m’a donné quelques conseils utiles et des prospectus pour la visite de Troyes. L’hôtel a une clientèle régulière de VRP et les accueille efficacement dans une annexe sûrement raisonnablement confortable. Le bâtiment d’origine sert à loger les touristes de passage et le prix très démocratique est dû au fait que les chambres sont dans un état technique très médiocre. Elles sont sous le toit et il est très difficile de les aérer malgré les vasistas, un des deux stores obscurcissants de ma chambre était cassé, le porte-serviettes avait été arraché, la porte de la douche fermait très mal… J’ai signalé les problèmes en partant deux jours après et j’ai eu clairement l’impression que l’employée de la réception n’y pouvait rien et ne ferait rien de tangible. L’hôtel est pratique, bien situé, aimable… mais invivable par grosse chaleur du fait de l’aération qui ne fonctionne pas.

La dame de la réception m’a recommandé d’essayer un restaurant à 300 m que j’avais d’ailleurs remarqué en arrivant à vélo. Le cadre fait un peu « boîte de nuit échangiste transformée après coup » et il y a un genre de scène avec des spots et un décor de colonnes « antiquité gréco-romaine de fantaisie » autour. Si on ignore le décor un peu spécial, la cuisine est très bonne pour un prix très raisonnable et attire aussi des clients de la bonne bourgeoisie car les personnes de la table voisine de la mienne étaient des maires de communes de la région.

Plat joliment présenté

Le menu du jour a même un rapport qualité-prix qui mérite des éloges. J’ai eu une salade de gésiers confits au fromage de Chaource, ce qui ne plait pas forcément à tout le monde mais qui est un plat que j’aime beaucoup, puis un filet américain et un dessert. Le filet américain (tartare de bœuf pour les Français) était très joliment présenté mais la viande était un peu quelconque, ce que je comprends vu le prix. Le dessert était délicieux, un gâteau aux fruits de la passion avec des cerises marinées au kirsch. Le serveur m’a expliqué qu’une des cuisinières est pâtissière de formation et a rejoint l’équipe pour se lancer dans des préparations plus intéressantes que les gâteaux de boulangerie classiques. Cela se sent.

Je n’ai pas été en ville le soir après le restaurant, j’étais fatigué après avoir beaucoup roulé et j’ai préparé tranquillement la visite de la ville le lendemain puisque j’avais toute une journée. J’ai aussi regardé un peu une émission intéressante sur Arte consacrée à la réunification allemande car le chancelier Kohl était décédé quelques jours avant. Les journalistes mentionnaient que Kohl était très motivé et très efficace en matière de politique étrangère alors qu’il a souvent eu des déceptions en politique intérieure – comme Willy Brandt.