Etape 3: Argonne

Mercredi 7 juin

99 km, dénivelé 1168 m

Très nuageux avec une averse, plus beau en soirée, vent d’ouest assez fort, 16 puis 20°

Sainte Menehould – La Neuville-au-Pont – Vienne-la-Ville – Servon-Melzicourt – Binarville – Apremont – Cornay – Fléville – Grandpré – Olizy – Vrizy – Vandy – Neuville-Day – La Sabotterie – Bouvellemont

Argonne, départements 51 et 08

Trajet raisonnable pour la longueur mais j’aurais pu m’épargner quelques côtes sans rater les curiosités.

Chambre d’hôtes

J’ai eu l’occasion de faire la conversation au petit déjeuner avec le propriétaire des chambres, qui n’était pas trop pressé cette fois. Il m’a expliqué qu’il est dans l’évènementiel (un métier qui n’existait pas autrefois mais que je rencontre de plus en plus souvent depuis une dizaine d’années, signe que les gens ont le temps et l’argent pour faire la fête). Il a aussi gardé la petite ferme de ses parents, plus par sens de la tradition que par vrai vocation agricole. Dans la région, les fermes sont surtout des très grosses propriétés appartenant à de riches céréaliers, ce qui explique l’existence d’un restaurant de luxe dans la ville.

Eglise de Sainte-Menehould

Le monsieur est aussi président de l’Union Commerciale, ce qui permettait d’en apprendre un peu plus sur les relations toujours délicates entre municipalité et commerçants (mêmes sujets et mêmes récriminations dans ma propre ville…). Ceci dit, le monsieur aurait nettement préféré que le maire devienne député en 2017 plutôt que le député sortant, qui est maire de Châlons et donc peu enclin à encourager le commerce hors de sa ville. Sainte-Menehould est une ville plutôt en bonne santé, il n’y a pas beaucoup de magasins fermés et le chômage est sous contrôle dans la région grâce à une zone industrielle qui fonctionne bien à la sortie de l’autoroute.

Salle commune de l’hébergement

Quand la dame a remplacé le monsieur pour me présenter la facture, j’ai eu l’occasion de lui demander si elle connaissait l’origine de sa grande table de salon, un monument en bois massif orné d’une croix pattée. Elle a acheté les meubles chez des antiquaires et ne savait pas me dire. L’esprit commerçant du couple fonctionne car elle était en tenue d’équitation (un sport cher en France) et le palais de ville sur la grand place n’était sûrement pas gratuit à acheter, transformer et meubler.

J’avais hésité à prévoir un détour par le château de Braux-Sainte-Cohière, mais je ne suis pas sûr qu’on peut le voir bien depuis la route et il faut prendre une côte désagréable sur la nationale en longeant les supermarchés et l’accès à l’autoroute, ce qui fait que j’ai abandonné. Je suis parti à la place vers La Neuville-au-Pont, qui est certes au bord de l’Aisne comme Sainte-Menehould mais que l’on atteint par une grande côte sérieuse et un petit bout de plateau.

Eglise de La Neuville-au-Pont

Salamandre de François Ier

La Neuville a une église avec un portail flamboyant et un portail Renaissance, et j’avais vu mieux la veille. La construction est un peu bizarre avec une partie inférieure classique en pierres de taille et la partie supérieure en alternance de briques et pierre. Entre les deux, il y a une petite corniche avec une balustrade comme un balcon qui était sûrement utile à quelque chose car des portes y donnent accès. Le plus joli détail de la façade est une salamandre, peut-être liée à un passage de François Ier qui étudia des fortifications dans la région. Les portails sont abîmés, sûrement suite au passage de protestants pendant les guerres de religion.

Vallée de l’Aisne

De La Neuville, j’ai pu longer la vallée de l’Aisne pendant encore quelques kilomètres, mais on monte et descend en fait sans arrêt, ce qui est moins gênant qu’ailleurs à cause des petits bois et fermes isolées de différentes sortes. A un endroit, j’ai même été obligé de monter une côte très sérieuse avec épingles à cheveux pour atteindre le petit village de Saint-Thomas fort bien situé sur un éperon. Je n’avais pas fait attention sur la carte aux chevrons mentionnant la côte mais je n’ai pas regretté de passer par là, la haute vallée de l’Aisne est bucolique et verdoyante, beaucoup plus que celle de l’Aire.

Je suis passé ensuite au hameau au nom recherché de « la Mare-aux-Bœufs » puis je me suis enfoncé dans l’Argonne, traversant un ravin encaissé avec un étang. A cause des nombreuses côtes jusque là et des courses à Sainte-Menehould (en particulier un saucisson fabriqué dans la région et que la caissière m’a vanté comme particulièrement délicieux), il était déjà l’heure d’un en-cas et je me suis arrêté au niveau d’un monument.

Etang de Charlevaux

Il commémore une triste affaire, la résistance désespérée d’une troupe américaine qui s’était avancée trop en avant des autres en 1918 et qui fut en grande partie exterminée par les Allemands. On est donc ici sur la ligne de front de la première guerre mondiale dans un cadre devenu tellement sauvage que l’on imagine mal des tranchées à cet endroit.

Quand je suis monté ensuite sur la crête de l’Argonne, que j’ai d’ailleurs longée sur plusieurs kilomètres au sommet, je suis effectivement tombé sur un cimetière militaire allemand. J’ai regardé un peu, le site est bien choisi avec les tombes noires sur le gazon vert (les tombes alliées sont blanches, sans symbolique particulière). Les combats dans l’Argonne ont été très intenses alors que la forêt profonde et ravinée ne s’y prêtait vraiment pas.

Cimetière allemand d’Apremont

Vallée de l’Aire près d’Apremont

Depuis la crête, je suis descendu dans la vallée de l’Aire, plus large et plus céréalière que celle de l’Aisne. Certains villages sont au fond au bord de la rivière, mais il y en a aussi en hauteur au pied de la forêt de crête et ceux-ci sont plus intéressants. La route monte et descend de façon plutôt sportive entre chaque village, on est récompensé par le paysage plus étendu et par les châteaux.

Châtel-Chéhéry

Le plus beau est celui de Châtel-Chéhéry, qui était combiné à une abbaye dont il ne reste presque rien car elle servit plus tard de forge. Le château privé est typiquement ardennais avec des pierres grises, de hautes toitures en ardoise et une décoration 17ème siècle discrète autour des fenêtres. J’en avais ensuite assez des côtes et je suis descendu au fond de la vallée où je me suis mis à faire la course sur une ligne droite monotone contre un gros nuage noir.

Vallée de l’Aire

Faute d’autre protection, je me suis installé sous un bosquet de grands cerisiers et j’ai sorti les vêtements de pluie, mais il n’a finalement pas plu trop fort ni trop longtemps. J’ai quand même profité d’un tas de bois confortable pour pique-niquer, je n’étais pas sûr de trouver un endroit pratique dans les villages suivants. Le premier village s’est avéré un des plus intéressants du jour, Saint-Juvin ayant une église fortifiée imposante qui est très rare aussi loin de la Thiérache.

L’église est une reconstruction de 1920 mais respecte bien le style d’origine. Elle avait été construite en 1648 après les guerres de la Fronde sur un plan particulièrement primitif, un simple rectangle avec une petite tour à chaque coin. Il n’y a ni chœur visible ni clocher, ce qui est exceptionnel et vraiment austère. On dirait plus un petit château fort médiéval.

Eglise fortifiée de Saint-Juvin

Voûtes de l’église de Grandpré

Le village était une dépendance mineure d’un bourg voisin beaucoup plus important, Grandpré, qui fut une des résidences de la grande famille noble de Joyeuse. Le fondateur était seigneur d’endroits étonnamment variés comme La Roche sur Yon, Chartres et Marvejols. Le château a été détruit en 1915 et on n’a reconstruit que le portail. L’église gothique a été reconstruite et vaut surtout l’arrêt pour le mausolée à baldaquin du comte de Joyeuse. J’ai aussi admiré les clefs de voûte en forme de roue ajourée, un décor que j’ai retrouvé par la suite à différents endroits en Champagne.

Eglise de Grandpré

Je n’ai pas passé beaucoup de temps à Grandpré, en partie parce que j’étais ennuyé du temps perdu par la pluie avant Saint-Juvin et aussi parce que les caravanes de la fête foraine rendaient la circulation difficile. J’avais hésité à passer par Vouziers ensuite, mais c’est pratiquement le seul endroit que ma carte trouve intéressant et ceci m’évitait de remonter dans les crêtes ardennaises. En fait, c’est trompeur et je me suis retrouvé de façon inattendue sur une grande côte toute droite fatigante et énervante à la sortie de Grandpré.

Maison de notable à Olizy

Dès que l’on atteint la forêt, la route plonge dans un ravin et j’ai pu prendre ensuite une très jolie petite route qui reste en hauteur dans le ravin pour atteindre Olizy. Je n’y ai guère vu qu’une jolie maison de maître dans le style Louis XIII, en briques avec les entourages de fenêtres en pierres de taille. Du point de vue artistique, c’est l’église de Falaise, pourtant pas recommandée spécialement par ma carte, que j’ai trouvée intéressante.

Détail du portail de l’église de Falaise

Le modeste portail flamboyant est bordé d’une très belle frise avec des monstres et des grotesques en excellent état. J’ai pris une photo de ce qui est probablement un faune, sujet bien profane dans un tel endroit même si la statue est habillé d’un slip curieusement réaliste. Le village fut important en raison d’un relais de poste.

J’avais pu longer l’Aisne depuis Olizy car la vallée commence à s’élargir. Une longue digue à travers le lit de crue permet d’atteindre Vouziers, où j’ai eu l’occasion de passer en voiture dans le passé. C’est une sous-préfecture agricole aussi modeste que Sainte-Menehould avec 4000 habitants; la ville n’a guère de tradition industrielle et vit de son rôle de bourg de ressource dans une région très rurale, ce qui lui assure une animation constante sans agitation excessive.

Eglise de Vouziers

J’avais besoin d’un goûter mais j’ai décidé de visiter d’abord l’église puisque je passais devant avant les boulangeries. L’église est dans un site frappant, tout au bout de la route nationale là où elle tourne brusquement par une rampe assez raide vers le pont sur l’Aisne. Pour tout dire, on ne peut pas ignorer le bâtiment, surtout qu’il a une forme étrange et trapue avec trois grands portails Renaissance, aucun étage au-dessus et un modeste clocher cubique couvert d’ardoises.

Détail du portail

L’intérieur est relativement modeste et c’est le portail que l’on admire toujours. Il date de 1540 et est orné d’une centaine de claveaux sculptés qui montrent des petits bustes généralement de profil ou des dessins variés comme une jolie chauve-souris. Cet animal symbolisait la nuit à l’époque sans les associations inquiétantes données à l’époque romantique.

Après l’église, j’ai examiné les trois boulangeries de la ville, en choisissant une qui semblait assez simple mais dont les produits se sont avérés particulièrement bons. J’ai acheté aussi un gros pâté champenois pour servir d’en-cas du matin les deux jours suivants, il était aussi bon que celui de Commercy mais avec une farce effectivement bien différente.

Maison de notable à Vouziers

J’ai un peu cherché un jardin public pour m’asseoir, mais le centre du bourg consiste en une grande place nue au bord de la nationale et je me suis vu obligé de repartir par une côte pas bien dure mais dont je n’avais aucun besoin vu que je cherchais surtout à me reposer un peu. Finalement, je me suis arrêté devant le cimetière car il y a un jardinet avec des bancs devant. C’était un peu bruyant pour ce qui est des voitures mais c’était mieux que rien. En fait, il aurait suffi que je monte juste un peu plus loin pour trouver le parc municipal. A défaut, j’ai admiré pendant mon goûter une villa art nouveau assez réussie qui sert de nos jours sans surprises de cabinet médical (l’alternative serait un notaire).

Bien que la carte montre la vallée de l’Aisne comme assez large et parcourue par le fleuve, un canal et la voie ferrée, j’ai constaté à mon corps défendant que la route préfère monter sur le plateau champenois. C’est monotone et j’ai décidé d’essayer la rive droite à la place, ce qui m’a valu un bon raidillon avant chaque village. Il y en avait un seul auquel je m’attendais, celui de Voncq, car la carte y mentionne un panorama.

Vallée de l’Aisne depuis Voncq

On domine en effet un coude de la vallée et on a donc une très belle vue. Je sentais très bien que j’étais à la limite de deux mondes, celui des grands plateaux céréaliers et des grosses exploitations industrielles de Champagne d’un côté, celui des prairies dans un laybrinthe de vallons boisés côté Ardennes de l’autre. Ce n’est pas un hasard si la vallée de l’Aisne faisait partie du riche comté de Rethel tandis que les crêtes peu peuplées dépendaient de modestes principautés autonomes comme Sedan et Bouillon.

Voncq est une orthographe originale pour le nom romain Vungus et c’était un oppidum néolithique puis un village romain. De Voncq, la petite route de la rive droite plonge par une superbe descente sur un confluent de canaux, le canal latéral de l’Aisne y rejoignant le canal des Ardennes qui assure la liaison avec le bassin de la Meuse. J’ai longé la route plutôt que le chemin de halage sur quelques kilomètresen entrant dans les Ardennes parce que la route est un peu plus haut et donne donc plus de vue. Le vallon est très étroit et tortueux, un paysage rare pour un canal et très pittoresque.

Château de Day

J’ai quitté le vallon très vite pour monter sur les crêtes où se trouvait mon hébergement. J’ai trouvé les côtes sérieuses mais pittoresques et pas trop difficiles sur le nouveau vélo. La deuxième crête procure une vue inattendue sur un reste de château fort. Le gros donjon rond de Day daterait du 13ème siècle et c’est une propriété habitée en bon état, d’où la toiture un peu étrange.

Après Day (dans tout le nord de la France, le y se prononce à part, donc Daÿ et pas Dais), la route continue à monter lentement. J’étais un peu fatigué par le faux plat qui ne s’arrêtait pas et je ne me suis pas vraiment intéressé aux divers hameaux traversés comme celui qui s’appelle curieusement La Sabotterie. Il y a aussi L’Ânerie. Mon hébergement était à Bouvellemont, qui s’est avéré être exactement au sommet de la crête. On a donc une vue très étendue et le site semble avoir attiré un certain nombre de résidences secondaires belges.

Crête pré-ardennaise

J’étais à 250 m d’altitude, presque 200 m au-dessus de la vallée de l’Aisne mais encore 150 m plus bas que les sommets à la frontière belge. On parle de Pré-Ardenne. Le monsieur m’avait indiqué le chemin dans le village mais j’ai quand même cherché un peu parce que c’est un village-rue où je me repérais mal. Les chambres sont proposées par un couple âgé charmant qui garde ainsi une certaine activité après avoir transféré la ferme (élevage de vaches Holstein pour le lait) à un de leurs enfants. L’autre fils a fait des études de chimie mais ne trouvait pas de travail en France et s’est expatrié à Munich où il fait une belle carrière à l’Office Européen des Brevets. Les jeunes diplômés français devraient moins hésiter à s’expatrier et les parents devraient penser à montrer à leurs enfants comme c’est bien et intéressant de vivre à l’étranger.

Malheureusement, le couple ne propose pas à dîner parce que les règlementations sont trop contraignantes. Par exemple, ils ne seraient pas autorisés à servir des œufs de leur poulailler. Comme j’étais prévenu, j’avais fait des provisions utiles à Vouziers et je dois reconnaître que j’avais très bien choisi avec entre autres un genre de pain fourré au chorizo, de délicieux œufs en gelée de charcutier (rien à voir avec ceux de Carrefour) et une grosse part de tarte courgettes / chèvre. Comme je parlais à la dame de ma surprise à voir qu’on ne trouve pas si souvent de cidre dans les Ardennes alors que c’était un produit traditionnel dans la région, elle m’a dit que les pressoirs sont encore utilisés, mais uniquement pour la consommation familiale. Elle m’a gentiment proposé une bouteille de cidre breton du supermarché que j’ai compensée par un petit supplément sur le prix de la chambre.

La chambre est à un prix démocratique, comme on dit en Belgique, parce que la salle d’eau est commune aux deux chambres; je pense qu’il s’agit normalement d’un gîte familial en saison. Il y a aussi un salon au rez-de-chaussée avec une bibliothèque assez fournie. J’ai regardé après le dîner à la recherche d’un ouvrage sur la région et je ne sais plus ce que j’ai trouvé à lire, mais je me souviens que j’ai été impressionné par le choix de livres. On y retrouve tous les grands auteurs internationaux des années 50 comme Pearl Buck et Hemingway, choix qui montre que l’on a tort de croire que les personnes habitant à la campagne ont un horizon provincial un peu limité.

Je n’ai pas eu envie de me promener dans le village après le dîner, ce n’est pas très motivant avec la grande route toute droite. En plus, même si j’avais été raisonnable pour la distance, on est souvent un peu fatigué le troisième jour et j’avais accumulé un dénivelé nettement plus important que je ne l’avais prévu. J’avais essayé de l’estimer avant le départ avec Googlemaps et je m’entraîne précisément en vue d’atteindre 100 km et 1000 m de dénivelé dans la journée, mais c’est quand même différent avec les bagages et plusieurs jours de suite.

 

 

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