Etape 5: Laonnois

Vendredi 9 juin

73 km, dénivelé 587 m

Très forte pluie jusque 10 h 30, nuages et éclaircies après, vent d’ouest assez fort, 21°

Chaourse – Montcornet – Liesse Notre Dame – Coucy-lès-Eppes – Laon centre – Bruyères-et-Montbérault – Nouvion-le-Vineux – Crandelain – Braye-en-Laonnois

Laonnois, département 02

Trajet plus court que d’habitude mais j’ai voulu avoir suffisamment de temps pour visiter Laon sans me sentir pressé et j’ai eu raison.

La jeune fille m’avait suggéré de laisser le vélo tranquillement près de la cage des chiens. Il n’était pas abrité mais il était en échange bien surveillé. C’était la première fois depuis des années que je n’insistais pas pour mettre le vélo dans une grange et c’est bien sûr la première fois que je me suis réveillé pour admirer des trombes d’eau cascadant dans la cour de la ferme et sur mon vélo exposé. On ne m’y reprendra pas même si c’est moins grave sur un vélo neuf et quand on a de l’huile pour la chaîne.

J’ai fait comme s’il ne pleuvait pas pendant le petit déjeuner et j’ai papoté un peu encore avec la jeune fille. L’inspecteur des assurances m’a dit qu’il nous avait effectivement entendu parler longuement et avec animation la veille ! Le petit déjeuner en soi n’était pas très impressionnant, mais ceci se comprend vu le prix démocratique, comme on dit en Wallonie.

Puisqu’il pleuvait extrêmement fort, j’ai supposé que cela ne durerait pas très longtemps, surtout que la météo n’avait pas annoncé de pluie. Il s’est effectivement mis à pleuvoir un peu moins fort vers 9 h et j’ai pris ceci pour un signal qu’il fallait se mettre en route.

Eglise de Chaourse

En fait, le temps que j’atteigne l’église à 500 m, il s’était remis à pleuvoir aussi fort qu’avant et on ne voyait aucun signe dans le ciel que ceci s’arrêterait rapidement. Je me suis arrêté pour voir l’église car la jeune fille m’avait dit qu’elle contient de très belles boiseries. Malheureusement, la porte était close. La photo prise la veille montre un bâtiment gothique flamboyant assez imposant avec un très beau clocher un peu plus ancien.

Deux tours rondes encadrant la façade ouest sont le seul élément « fortifié » mais sont peut-être surtout décoratives. Des indices tels que l’ancienne frontière entre les arrondissements de Laon et de Vervins me font penser que la vallée de la Serre est française depuis plus longtemps que la Thiérache et que les déserteurs et autres bandits s’y aventuraient plus rarement.

Le village de Chaourse touche le gros bourg agricole de Montcornet, qui fut assez connu à une époque pour avoir subi l’occupation allemande en 1870 et en 1914-1918. Dans les deux cas, la population a fini par souffrir de devoir loger les soldats et travailler dans les champs pour satisfaire aux réquisitions, mais de nombreux témoignages étaient surpris de la discipline, de la discrétion et de la politesse des soldats.

Eglise de Montcornet

Comme j’avais un peu faim à cause du petit déjeuner léger, j’ai cherché une boulangerie. J’ai mis un certain temps à la trouver alors qu’elle se trouve sur la place principale presque en face de l’église. C’est un magasin très bien rénové et on hésite un peu à entrer dans ce temple de la gastronomie de peur du coup de bambou proverbial. En fait, dans les petits bourgs, il ne faut pas trop avoir peur des devantures, cela montre simplement que le boulanger reste un notable. La boulangerie avait effectivement de très bons produits tant salés que sucrés.

Puisque j’étais en face de l’église et un peu abrité par l’auvent de la boulangerie, j’ai regardé la façade. Il y a deux petites tours latérales comme dans certaines églises fortifiées, mais la partie centrale a de grandes ouvertures, donc cela ne compte pas vraiment. L’église était fermée, mais il ne reste pas grand chose de toute façon après les occupations.

Plateau du Laonnois après la pluie

Il pleuvait toujours autant et cela n’avait pas grand sens de traîner. Mais il s’est mis à pleuvoir si fort que j’ai été obligé de me réfugier dans l’entrée d’un garage abandonné, je ne me voyais pas monter la grande côte vers le plateau sous des trombes d’eau, c’est trop dangereux quand je suis très lent et que des camionettes me doublent.

J’ai été soulagé de voir que la pluie est redevenue plus normale après dix minutes et je me suis mis en demeure de quitter la vallée de la Serre. La côte est vraiment longue mais logiquement pas terriblement raide et j’ai même eu l’impression que la pluie diminuait. Finalement, une fois arrivé sur le plateau affreusement monotone entre betteraves et céréales, il ne pleuvait presque plus.

Ferme-manoir à Bucy-lès-Pierrepont

La route passe trois petits villages perdus sur le plateau. Le premier m’est surtout resté en mémoire pour une haie pratique parce que j’avais dû boire beaucoup de thé au petit déjeuner et que le temps humide ne me permettait pas de transpirer comme d’habitude. Le deuxième est plus important, avec entre autres une très grosse ferme. Le portique au-dessus de l’entrée est traditionnel dans la région et on pense qu’il servait parfois de salle de guet pour défendre le portail contre les bandits. A Bucy, cependant, on a ajouté un bâtiment sur la rue qui est presque un manoir ou une maison bourgeoise de vacances.

Marais Saint-Boëtien à Chivres

Il ne pleuvait plus du tout et j’ai pu prendre la photo sans difficultés, mis à part que la route est très fréquentée. Il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Le village avec la belle ferme (Bucy) est en fait sur la ligne de crête et je suis descendu ensuite lentement vers un marais un peu inattendu après le plateau. On a creusé un canal pour le draîner mais j’étais quand même bien content de toute la verdure après le plateau.

Apparition de Notre-Dame de Liesse

De l’autre côté du marais, j’ai atteint un gros village, Liesse Notre Dame, dont une bonne partie des habitants travaille probablement dans les écoles religieuses. Liesse est en effet un lieu de pèlerinage majeur depuis que les seigneurs locaux répandirent une légende pieuse particulièrement habile. Robert d’Eppes avait ramené des croisades une épouse égyptienne et la fit accepter en expliquant qu’elle était la fille du sultan, qu’elle avait intercédé pour les chevaliers prisonniers et que la Sainte Vierge lui était apparue en songe et l’avait convertie.

Saint Louis lança le pèlerinage de Liesse

Saint Louis, toujours intéressé à encourager le culte de la Vierge, fit un pèlerinage à la statue de vierge noire peu après son couronnement et ce précédent glorieux incita de nombreux rois de France à s’y rendre sur le chemin entre Reims et Paris, entre autres François Ier et Louis XIII. Notre-Dame de Liesse était connue pour ramener les bébés mort-nés à la vie quelques minutes le temps de les baptiser, ce qui était très rassurant pour les parents. On appelle ceci apparemment un « sanctuaire à répit ».

Basilique de Notre-Dame-de-Liesse

L’église est gothique pour l’essentiel, mais le décor a souvent changé par la suite et c’est un mélange passionnant de styles. Comme un petit groupe de pèlerins écoutait la messe, je suis allé manger un en-cas sur une place à proximité puis je suis revenu visiter après. L’église comporte un jubé 17ème siècle dans le style du clacissisime espagnol un peu inattendu aussi près de Paris, et les jubés sont si rares que ceci mérite déjà l’attention. Le sanctuaire est plutôt baroque avec de magnifiques appliques en bronze doré et une grille de communion admirablement travaillée et ornée de figures d’anges toutes différentes.

Grille du chœur

Reliques de Liesse

Dnas le genre amusant plus qu’artistique, il y a un curieux compartiment à reliques rococo creusé dans la boiserie près du jubé. On admire la vertèbre de Saint Prospère et une branche de rosier en feuilles d’or. Dans une chapelle latérale, il ne faut surtout pas rater les huit dioramas relatant l’histoire du pèlerinage. J’ai pris en photo celui qui montre le seigneur d’Eppes partant à la croisade pour l’imagerie médiévale charmante. L’autre photo (plus haut) montre la princesse voyant la Sainte Vierge lui apparaître dans sa chambre. Les dioramas ont été fabriquées avec beaucoup d’amour du détail, peut-être vers 1900.

Diorama de la légende de Liesse

Comme je n’avais pas beaucoup entendu parler du pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, j’ai été très satisfait de découvrir une église aussi intéressante, surtout que la mention sur ma carte indique simplement que c’est un monument classé – mais pas s’il est vraiment intéressant. Après Liesse, il était temps de se diriger vers Laon pour avoir le temps de visiter tranquillement. Je n’avais pas apprécié la circulation trop intense sur la route et j’ai essayé une alternative par Marchais. La route traverse quelques morceaux de forêt agréables et est à peu près plate, ce qui est très bien.

Eglise de Marchais

Par contre, Marchais ne valait pas le détour en tant que tel: le château est entouré de murs si hauts et se trouve tellement loin de la grille qu’on n’en voit pratiquement rien. J’ai trouvé l’explication plus tard, c’est une des propriétés françaises des princes de Monaco. J’ai trouvé l’église plutôt mignonne avec un curieux lanternon pour l’horloge et un clocher massif avec des galeries accoustiques comme on voit plutôt dans le Berry.

Arrivée à Laon

Après Marchais, j’ai pris la route la plus logique pour Laon, ce qui s’est avéré un peu pénible sur les derniers kilomètres car j’avais un fort vent d’ouest contre moi. Le vent avait poussé la pluie du matin et la silhouette majestueuse de la cathédrale avec ses quatre tours ajourées compensait un peu. Par contre, il faut longer sur 2 km une nationale très dangereuse, assez étroite et fréquentée par de nombreux poids lourds, mais je ne vois pas comment éviter cette section. Dès que j’ai passé le rond-point de la déviation, la route est devenue beaucoup plus calme.

Clochers ajourés de la cathédrale de Laon

J’ai quand même trouvé que l’on met longtemps à atteindre le pied de la colline de la vieille ville. Pour une ville de seulement 25.000 habitants, la banlieue s’étale sur une très grande distance. La vieille ville se trouve sur une avancée abrupte de la ligne de côte avec un dénivelé d’environ 100 m, endroit évidemment logique pour une ville. Une des choses qui m’ont toujours intriguées est la prononciation de Laon: pourquoi ce O inutile ? En tous cas, c’est exactement la même racine que Lyon (mais oui !), c’est-à-dire le mot celtique Lug-Dun (mont Lug d’après le dieu créateur et patron des artisans). Malgré le site, il semble que la colline n’a pas été habitée par les Gaulois.

De 1889 à 1971, on pouvait franchir le dénivelé entre la gare et le centre ville par un funiculaire, mais il était devenu trop dangereux. Un autre modèle ouvert en 1989 a été supprimé en 2016 parce que l’entretien de l’infrastructure était trop coûteux vu le peu de voyageurs. Je trouve intéressant de voir que la ville de Pau a fait un autre choix, mais il faut reconnaître que Pau a trois fois plus d’habitants et donc plus d’argent.

Ancien palais épiscopal

Je suis monté par l’ancienne route principale, qui s’offre plusieurs virages et qui n’est donc pas tellement raide. Elle a l’avantage de déboucher tout près de la mairie et pas très loin de la cathédrale. En plus, elle donne à un endroit une vue superbe sur le monument dominant le palais épiscopal, qui est lui-même un monument majeur avec sa grande salle qui date en partie du 12ème siècle. Il paraît qu’elle contient des chapiteaux historiés très intéressants mais ils sont difficiles à visiter car le bâtiment sert maintenant de palais de justice.

J’ai hésité à pique-niquer avant la visite mais l’en-cas de Liesse ne remontait pas à très longtemps. Laon est une ville extrêmement riche en monuments et ce n’est pas facile de faire un choix ou de commenter en détail. Rien que sur le chemin de la cathédrale, je me suis arrêté si souvent que j’ai fini par pousser le vélo. Les petites rues pavées sont encombrées de gens mal garés et de voitures cherchant un parking ou une sortie de la vieille ville, ce qui fait que le quartier m’a un peu énervé.

Chevet de la cathédrale

Quand je suis arrivé sur le côté de la cathédrale, j’ai vu que l’on peut aussi entrer dans la cour du palais de justice, ce qui permet de mieux voir le chevet. Le palais ne fait pas autant d’effet depuis la cour que depuis le bas de la ville, il est un peu écrasé par la cathédrale en face et le logis gothique des évêques ne comporte pas d’ornementation particulière. J’ai juste pris une photo avant d’admirer le chevet et surtout les sept célèbres gargouilles qui représentent les sept vices. C’est un sujet assez courant en Champagne et on ne représente d’ailleurs pas à l’époque les sept vertus; certains des vices sont représentés par des animaux, le sanglier probablement pour la colère et le lion pour l’orgueil. Les gargouilles sont un chef-d’œuvre de la sculpture gothique.

Un des sept vices de Laon

Bœufs du clocher

L’autre chef-d’œuvre très admiré des experts est la série des bœufs représentés en haut du clocher. Ils font référence à la légende pieuse selon laquelle un bœuf se présenta spontanément pour transporter les pierres en haut de la colline pendant la construction. Les clochers ajourés forcent l’admiration, on ne les retrouve nulle par ailleurs à l’époque et ils sont plus élégants que les flèches plus tardives.

Façade de la cathédrale

La façade principale à trois portails et une rose centrale est un prototype du premier gothique (vers 1180) et a inspiré entre autres Notre-Dame de Paris. De chaque côté de la rose, on voit des arcades presque romanes et ceci montre combien Laon était une innovation extraordinaire pour l’époque. Il n’y a pas encore de galerie de statues en travers de la façade, au contraire de Paris. Les portails sont ornés de statues qui sont presque encore des statues-colonnes mais les expressions des visages sont délicates et souriantes, c’est vraiment le début du gothique charmant incarné par Saint Louis. Les grandes statues ont des piédestaux ornés de petits monstres encore très romans. Celui de gauche me semble être un mélange d’Eve ceuillant la pomme et du serpent tentateur.

Sculptures du portail

Détail des piédestaux

Elévations de la nef

A l’intérieur, la verticalité domine évidemment comme dans toutes les cathédrales gothiques avec quatre étages. Le troisième est un triforium, une galerie naine aveugle qui disparaîtra plus tard. Dans l’ensemble, les élévations rappellent les cathédrales romanes normandes, qui avaient innové par les tribunes éclairées par des fenêtres. Les arcades de la tribune gardent des formes un peu romanes avec la double arche en berceau comme à Aix-la-Chapelle.

Clôture Renaissance

La nef est séparée des chapelles latérales par de très jolies clôtures en pierre ajoutées à la Renaissance, une solution que je n’ai pas vue souvent et qui m’a rappelé Brou et Saint-Antoine-l’Abbaye. C’est peut-être une idée flamande répandue par l’alliance avec la Bourgogne ? Chaque chapelle a une dentelle de pierre différente, c’est vraiment joli.

Vitrail des arts libéraux

Une partie des vitraux a été détruite par l’explosion d’une réserve de poudre en 1870. Ceux de la grande rose sont cachés par l’orgue, mais on voit bien ceux de la rose du transept et le sujet est très intéressant. Ils montrent les arts libéraux tels qu’on les enseignait au Moyen Âge à l’école de la cathédrale. Mais je trouve les couleurs un peu bizarres, plus fades que celles que j’ai l’habitude de voir sur des vitraux anciens.

Entrèe à Jérusalem

J’ai particulièrement admiré les vitraux vénérables du chœur, qui datent en partie de la construction de la cathédrale fin 12ème siècle. J’ai appris qu’il faut lire un vitrail médiéval de bas en haut et on voit donc l’entrée du Christ à Jérusalem comme prélude à la Passion. Le rouge et le bleu sont intenses, le vert et le jaune ont un peu pâli. C’est intéressant de comparer aux vitraux de Troyes datant en partie de la même époque: les scènes sont isolés dans un tapis de motifs géométriques au lieu de remplir toute l’ouverture en carrés bien ordonnés.

Enfance du Christ

Baptistère roman

Il n’y a pas beaucoup de mobilier ancien parce que la cathédrale a servi en partie d’hôpital militaire allemand pendant l’occupation de 1915 à 1918. Les Allemands pensaient avec raison que les Français ne bombarderaient pas la cathédrale (ni d’ailleurs le reste de la ville haute). L’un des quelques objets restants date quand même de la première cathédrale romane. Les visages autour du baptistère ont un caractère austère un peu « art premier » avec de curieux yeux en amande.

Grille de chœur rococo

L’autre principal élément de mobilier est une grille de chœur rococo. J’en avais vue une du même genre à Belfort deux ans avant, ceci semble avoir remplacé les jubés. J’ai aussi admiré la chaire fin Renaissance avec des sculpures sur bois qui font penser à des petits tableaux. L’évangéliste écrivant le dos à la cheminée est sympathique.

Détail de la chaire

Clôture du 14ème siècle

Il y a un autre objet en bois intéressant, la grille d’une chapelle. Elle n’est pas très spectaculaire mais il s’agit d’une très rare clôture du 14ème siècle, qui a disparu dans la plupart des églises de France pendant la Révolution vu que c’était du bon bois de chauffe. Du coup, cela m’a vaguement rappelé les décors anglais, en particulier les imitations de plis de tentures. En Angleterre, j’en ai vu dans tous les châteaux du 16ème siècle.

Icône byzantine

On peut terminer la visite de la cathédrale par une rareté insigne, une authentique icône byzantine. Un panneau sur place parle d’une icône du 8ème siècle venant de Constantinople, Wikipedia dit que c’est une icône serbe du 13ème siècle offerte par un pape. Les croisés ont volontiers pillé Constantinople, mais les icônes ne les intéressaient effectivement pas tellement.

J’ai dû passer pas loin d’une heure à admirer la cathédrale, j’avais prévu le temps nécessaire dans le découpage de l’étape et je n’étais pas trop inquiet pour le vélo, attaché à la grille de l’office de tourisme. Cette année, je ne me suis pas fait trop de soucis pour les visites en général, alors que j’avais beaucoup hésité à l’époque à Amiens ou à Caen. Dans le cas de Laon, c’est peut-être dû au fait que c’était l’heure de midi et qu’il n’y avait pas grand monde dans les rues.

Ancienne église du 13ème siècle à Laon

Quand on a visité la cathédrale, on est loin d’avoir fini la visite de Laon. C’est une des villes les plus riches de France en monuments, presque toute la ville haute est composée de maisons anciennes des 16ème et 17ème siècles avec ici et là des monuments officiels plus anciens. Directement sur le parvis, j’ai commencé par une ancienne église paroissiale du 13ème siècle dont le chœur est début gothique avec une fenêtre tréflée et la nef encore romane avec une simplicité émouvante. Le bâtiment ne se visite plus.

Ancien hôtel-Dieu du 12ème siècle

Presque en face, j’ai trouvé l’office de tourisme dans l’ancien hôtel-Dieu, construit en même temps que la cathédrale et le palais épiscopal au 12ème siècle. L’évêque avait beaucoup d’argent car il avait imposé une amende énorme aux bourgeois, coupables d’avoir assassiné son prédécesseur lors d’une émeute. Ni l’église ni le roi ne pouvaient accepter un tel comportement, même causé par la mauvaise gestion et l’arrogance de l’évêque. L’hôtel-dieu se visite, ce que je n’ai pas fait.

Maison de chanoines du 12ème siècle

Toujours dans le quartier ecclésiastique, on peut voir aussi diverses maisons de chanoines. Au Moyen-Âge, ce n’étaient pas vraiment des prêtres, plutôt un genre de professeurs d’université. Ils habitaient dans des maisons qu’ils se partageaient à plusieurs et logeaient une partie de leurs étudiants, comme cela se fait encore à Oxford et à Cambridge dans les « colleges ». Laon avait le plus grand nombre de chanoines de toute la France. La plupart des maisons furent vendues à la Révolution et transformées, mais il en reste une du 12ème siècle reconnaissables à ses cheminées.

Ancienne chapelle des Templiers

Divers ordres religieux avaient évidemment des couvents en ville, dont une commanderie de templiers qui sert maintenant de musée municipal. On voit très bien dans un petit jardin la chapelle, construite comme toujours chez les Templiers en forme d’octogone pour rappeler le Saint Sépulcre. Ici, c’est très clairement une chapelle romane. J’étais tenté de m’asseoir dans le jardin pour pique-niquer, mais je n’étais pas certain que ce soit permis puisque c’est le jardin du musée et il y avait beaucoup d’agitation avec toute une troupe d’enfants qui jouaient après la visite de la collection d’animaux empaillés.

 

Vue depuis Laon en direction sud-est

J’ai donc cherché un autre espace vert. Il ne faisait pas particulièrement chaud mais je me méfie du soleil. Je suis allé voir sur le haut des remparts, transformé en promenade sur tout le flanc est de la ville, et j’ai effectivement trouvé un banc avec d’ailleurs une vue magnifique. J’étais un peu fatigué et j’avais vraiment faim, ce qui fait que j’ai accueilli assez fraîchement les tentatives de conversation d’un jeune homme qui passait par là. Le jeune homme m’a fait un effet très bizarre. Il était habillé d’un petit short de course et d’un t-shirt de couleur très voyante, ce que je ne trouvais pas tellement adapté à l’atmosphère vénérable et aux pierres blanches de la ville. Ce n’était pas non plus vraiment adapté à la température avec le vent frais sur le haut du rempart. Il s’est assis en face de moi sur le rempart les jambes largement écartées et j’avais franchement l’impression qu’il minaudait. C’est flatteur à mon âge qu’un jeune homme se comporte ainsi, mais il avait très mal choisi son moment et j’avais forcément quelques doutes sur ses motifs. Il a fini par me laisser tranquille après quelques remarques assez acides. Je n’avais jamais été dragué en 20 ans de voyages à vélo, même à une époque où j’aurais apprécié la chose – il faut un début à tout !

Porte d’Ardon

Depuis mon point de vue, je dominais la plus belle porte restante des fortifications, celle d’Ardon, avec ses tours jumelles. Les bâtiments appuyés contre les murs de la ville existaient aussi au Moyen Âge, mais ils étaient en bois pour pouvoir les incendier en cas de siège. La version en pierre date du 19ème siècle, entre autres un lavoir car il y avait un lavoir devant chaque porte, la ville haute n’ayant logiquement pas d’eau courante.

Enseignes en fer forgé

J’ai parcouru ensuite toute la longueur de la ville haute sur plus d’un kilomètre, admirant les façades de temps en temps. La plupart des maisons sont de simples maisons bourgeoises, j’ai fini par ignorer un peu les encadrements de fenêtres et balcons classiques. La rue piétonne mérite cependant vraiment que l’on lève la tête car la ville a convaincu les commerçants de poser des enseignes en fer forgé. Certaines sont sur des modèles anciens, mais des magasins modernes comme ceux de cigarettes électroniques ou de téléphonie mobile ont joué le jeu et demandé à des artistes une création adaptée. C’est très réussi.

Ancien refuge d’abbaye

A l’autre bout de la ville haute, loin de la cathédrale, on trouvait autrefois le quartier des abbayes. Certaines y avaient seulement un refuge, comme le très beau bâtiment gothique de la photo. On peut entrer dans la cour (avec vue superbe sur le plateau) car c’est maintenant une administration. Je ne suis pas arrivé à prendre une bonne photo de la tour d’escalier et de la galerie du portail, mais on voit bien le logis avec sa décoration flamboyante sur cour qui contraste avec les tourelles de défense sur rue.

Logis du refuge

Ancienne abbaye à Laon

L’abbaye principale, Saint Martin, a été reconstruite au 18ème siècle sauf l’église. Je n’ai pas pu visiter l’abbatiale qui n’est plus ouverte de nos jours. On voit juste la façade gothique flamboyant. Les bâtiments abbatiaux servent en grande partie à l’hôpital et le pavillon central est un château assez élégant de style Louis XIII. J’ai aussi vu à l’arrière une curieuse construction à arcades qui était un pavillon de jardin appelé joliment le « vide-bouteilles ». La seule chose que l’on peut visiter vraiment si on y tient est le bâtiment autour de l’ancien cloître parce que c’est maintenant une bibliothèque réputée. Je ne crois pas que l’intérieur soit d’époque et les arcades néo-classiques strictes du cloître ne me touchent pas beaucoup.

Vide-bouteilles de l’abbaye Saint Martin

Graffiti allemand à Laon

L’ancien portail de l’abbaye existe encore, ce qui est d’ailleurs peu pratique pour les voitures qui entrent à l’hôpital. J’ai vu sur les murs en pierre tendre du passage des graffiti très curieux. Un soldat allemand y a inscrit son nom pendant l’occupation en 1917. Il y a aussi une silhouette de soldat. L’inscription « FAIM » en lettres assez primitives en-dessous n’est pas forcément de la même époque – pourquoi un soldat allemand écrirait-il en français et de façon aussi désordonnée ? La date n’est pas parfaitement lisible.

Figure de soldat

Après deux heures à Laon, il était temps que je me dirige vers mon hébergement car je savais qu’il fallait passer deux lignes de crête assez raides pour y aller. Au contraire du plateau champenois, fait de lœss mou facile à éroder, le plateau d’Île-de-France est souvent calcaire et donc entaillé de vallées profondes. De nombreux petits villages se nichent au pied de la côte boisée, comme dans tous les piémonts de côtes en Champagne, car ils combinaient le terrain fertile du plateau avec les sources de la côte. Quand l’orientation le permet, on ajoute des vignobles. Ce n’est plus le cas de nos jours, mais la côte de Laon avait ses vignes, partie pour les besoins du clergé, partie pour le plaisir des bourgeois qui avaient souvent un petit domaine servant de maison de campagne.

Une bonne partie de ces vieux villages viticoles possède une église ancienne, dont la plus imposante et la plus réputée est celle de Bruyères où j’étais passé plus de vingt ans avant sans en garder aucun souvenir car je ne visitais pas les monuments à l’époque.

Pilier à Bruyères

Bruyères est une église du tout début du gothique avec des arcades en ogive et un plafond plat en bois sur la nef. Il y a une chapelle un peu plus tardive originale avec un pilier central du type palmier, comme dans les célèbres églises dominicaines du Midi toulousain. L’église est suffisamment ancienne pour avoir des chapiteaux romans historiés, ce que j’ai vu assez rarement cette année. On voit des feuillages recherchés mais aussi quelques personnages difficiles à identifier.

Chapiteaux historiés dans l’église de Bruyères

Âne jouant de la harpe

J’ai retrouvé des sculptures romanes à l’extérieur sur le pourtour du chœur construit en 1083 avec de nombreux modillons très joliment travaillés. Certains montrent les monstres si courants à l’époque romane, d’autres montrent des acrobates très détaillés. L’année précédente en Aquitaine, j’avais vu régulièrement des acrobates symboles de luxure. A Bruyères, je soupçonne qu’ils ont la même signification et il y en a un qui est effectivement tout nu et l’autre qui fait la danse du ventre. Dans un autre genre, j’ai remarqué un âne jouant de la musique, sujet très courant dans la région.

Acrobates à Bruyères

Dragon de Vorges

Dans le village suivant, Vorges, l’église me semble dater de la même époque que la cathédrale de Laon car les fenêtres ont des ogives. Le portail est encadré d’un décor végétal assez provincial avec un monstre roman qui me fait penser aux dinosaures des livres pour enfants. Le monstre a une queue en tire-bouchon d’une longueur aussi surprenante que sa gueule !

Exposition de vêtements liturgiques à Vorges

A l’intérieur de l’église, j’ai été très surpris de pouvoir admirer quelques vêtements liturgiques joliment brodés. La chape noire à franges argentées m’étonne un peu, je ne me souviens pas avoir vu un prêtre porter cette combinaison. Si l’on regarde bien sur la photo, on voit qu’il y a une chaîne pour protéger les objets, mais il n’y a pas de vitre ou d’alarme visible et c’est vraiment un sentiment différent de voir les objets presque comme si on pouvait les toucher.

Eglise de Presles-et-Thierny

Le troisième village de la série, Presles-et-Thierny, est tout juste un hameau avec une église un peu en hauteur qui ne se visite pas. Elle a été reconstruite après les bombardements anglais de 1918 (comme celle de Vorges d’ailleurs). Le principal détail curieux est la frise en dents de scie sur le chevet, même si un panneau dit sur place que c’est courant dans la région.

Chapiteau du portail à Nouvion-le-Vineux

Le dernier village de ma série était Nouvien-le-Vineux, dont l’église a été construite vers 1250 mais en gardant un clocher roman qui est très apprécié des spécialistes. Il a des chapiteaux et aussi des colonnes en zig-zag. On voit mal les détails d’en bas et je me suis contenté d’un affreux monstre très méchant au coin du portail. Il est accompagné d’un ange frisotté et la combinaison est charmante.

Vendangeoir à Nouvion-le-Vineux

J’ai eu un peu de peine à trouver la toute petite route qui monte de Nouvion sur la crête et ceci m’a donné l’occasion d’admirer un « vendangeoir », expression qui désigne dans la région les maisons de campagne des bourgeois de Laon car elles comportaient un étage demi-enterré dans lequel on entreposait les barriques de vin après les vendanges. Le reste de la maison était logiquement surélevé et ceci permettait aux personnes qui avaient du goût de faire construire un perron à la mode. La plupart des vendangeoirs qui existent encore datent du 18ème siècle.

Vallée de l’Ailette

La petite route qui monte de Nouvion sur la crête m’a beaucoup plu. Elle est un peu raide mais pas trop, elle s’offre une série de virages très serrés et monte dans une forêt profonde et sombre. Très amusant, du moment que l’on ne croise personne car la route est très étroite et pas vraiment indiquée sur place. La fin de la montée est sur un morceau de crête céréalière, mais ce n’est pas très long et on a une belle vue. La crête fait partie d’un petit plateau profondément entaillé au milieu par la vallée de l’Ailette.

Pendant la première guerre mondiale, les Allemands avaient fortifié la crête qui servait à protéger leurs réserves stratégiques situées à Laon et les combats avaient lieu sur la crête suivante vers le sud, qui sépare le ravin de l’Ailette de la vallée plus large de l’Aisne. On connaît donc bien cette deuxième crête, le Chemin des Dames, appelé ainsi car il aurait été construit pour deux filles de Louis XV qui rendaient visite ici à une amie.

La crête est restée tristement célèbre pour l’échec d’une offensive particulièrement sanglante à cet endroit en 1917 (200.000 Français morts). C’est pourquoi les autorités ont préféré reconstruire la plupart des villages détruits dans les années 1920 au lieu de préserver des ruines et autres souvenirs glorieux comme autour de Verdun. Il n’y a pas non plus de monuments grandiloquents, tout juste quelques cimetières militaires assez discrets.

De la première crête, la vue m’a semblé charmante et bucolique. J’ai plongé dans la vallée de l’Ailette par une petite route très raide puis j’ai cherché à plusieurs carrefours quelle route pourrait bien aller dans la bonne direction. J’étais un peu ennuyé et j’avais surtout très peur de descendre par une route n’allant pas dans la bonne direction parce que je n’avais aucune envie de remonter après ! Finalement, après divers virages imprévisibles, je me suis orienté d’après le soleil pour déterminer que j’avais une bonne chance d’être là où je voulais.

Vallée de l’Aisne depuis le Chemin des Dames

Effectivement, en lisant soigneusement la carte, j’ai fini par atteindre un pont sur l’Ailette et la montée sur la crête suivante était assez logique. Même si je n’atteignais pas le chemin des Dames à l’endroit voulu, je voyais que je pourrais facilement longer un peu la crête si besoin était. En fait, je suis bien arrivé exactement là où je voulais. Cette montée m’a semblé un peu plus dure que celle de Nouvion, mais c’est probablement simplement parce que j’étais un peu plus fatigué.

Arrivé au sommet, j’ai regardé un moment la vue qui est assez normale pour l’Île-de-France avec des vallées verdoyantes. Mon hébergement était tout près, juste en contrebas du chemin des Dames, et j’ai bien profité de la descente. Je suis même arrivé avec dix minutes d’avance, ce dont je suis assez fier vu que je n’avais pas pu prévoir exactement le temps que je mettrais à visiter confortablement Laon.

Je n’ai pas trouvé de sonnette pour appeler le propriétaire, ce qui est très souvent le cas dans les fermes, mais il n’y avait pas non plus de chien bruyant pour informer le voisinage et qui remplace les sonnettes à la campagne. Finalement, un monsieur a fini par s’apercevoir que je tournais en rond dans sa cour depuis quelques minutes. C’est bien une ancienne ferme, mais le monsieur a transformé l’ancienne grange en chambres d’hôtes et n’a plus d’activité agricole.

Chambre d’hôtes à Braye-en-Laonnois

La chambre a l’air assez petite sur la photo mais ne m’a pas laissé ce souvenir; je pense que c’est un effet d’optique dû à la poutre en biais. Les meubles sont de très beaux meubles d’antiquaire que le monsieur a acheté au fur et à mesure à un copain qui fait ce métier; je pense que c’est le genre de meubles difficiles à vendre parce qu’ils sont trop grands et d’un style un peu démodé, mais ils vont bien dans le cadre d’une chambre d’hôtes et ne sont probablement pas trop coûteux.

J’ai vu arriver presque en même temps que moi deux couples en voiture et c’est la seule fois du voyage qu’il y avait d’autres hôtes que moi – il est vrai que j’ai rarement pu coucher en chambre d’hôtes cette année. Il s’agissait d’un couple belge et du frère de monsieur avec sa propre épouse. Ils étaient gentils et avaient de l’humour, comme souvent les Wallons, mais ils voyageaient plus pour être en famille et je n’ai donc pas eu de conversation suivie avec eux.

Salle à manger dans l’ancienne grange

Pour la même raison, le propriétaire était lui aussi un peu en dehors de la conversation belge et j’ai donc eu l’occasion de parler avec lui une bonne partie de la soirée. Il n’a pas mangé avec nous à cause du service mais il s’est assis de temps en temps à la table pour papoter. C’est une grande table en longueur et nous avons fait la conversation de son bout de la table au mien par-dessus la tête des Belges, ce qui a fini par me paraître assez ridicule pour que je prenne une autre chaise plus près de lui après le fromage.

Il a servi en entrée une salade composée, mais le plat principal était très inattendu en table d’hôtes, du poulet mijoté façon tajine aux olives, servi avec du gratin dauphinois. Ceci a permis d’apprendre que le propriétaire est en fait cuisinier de profession. Il travaille tout l’hiver à la station des Arcs (avec un appartement fourni par le patron à Bourg-Saint-Maurice dans la vallée, qu’il doit partager avec un collègue beaucoup plus jeune). L’été, il y a moins de travail en Savoie et il revient dans l’ancienne ferme familiale.

Entre le fromage (un délicieux Maroilles, qui ne vient d’ailleurs apparemment pas du village de Maroilles, de même que le Camembert ne provient pas de Camembert) et le dessert (brioche et mousse au chocolat), il m’a expliqué que le travail à la saison ne dérangeait pas sa vie de famille pour la bonne raison qu’il ne s’y est mis que quand son ancienne épouse a demandé le divorce. Elle a déménagé à Poitiers et ceci ne facilite pas les voyages pour aller voir son fils qui a 7 ans. Le garçon est passionné de voitures et de mécanique, ce qui tout à fait de son âge. Je pensais qu’il allait à Poitiers en voiture pour rendre visite à son fils, mais il y a va en TGV quand il peut grâce au train direct Reims-Poitiers auquel je n’avais pas du tout pensé. En hiver, il voit son fils seulement pendant les vacances scolaires quand celui-ci vient le voir.

Le monsieur s’est bien habitué à la Savoie et dit que la montagne commence à lui manquer même l’été. Il ne s’y est pas fait beaucoup d’amis, mais c’est toujours difficile dans son métier et il commence de toute façon à se trouver trop vieux pour sortir en discothèque à toutes les occasions. L’avantage de la Savoie est qu’il y a toujours des touristes à qui l’on peut faire un peu la conversation, chose qui est limitée à Braye-en-Laonnois. Du coup, il envisage de vendre ou de louer la ferme et de déménager définitivement. Une histoire personnelle intéressante.

 

 

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