Etape 5: Armagnac

Samedi 21 mai

106 km, dénivelé 829 m

Chaud avec petite brise de nord-est

Audignon – Fleurus – Saint Sever – Camelot – Grenade – château Saint Jean – Aire-sur-l’Adour – Barcelonne-du-Gers – Le Houga – Estang – Eauze – Montréal

Armagnac, départements 40 et 32

J’ai choisi cet itinéraire afin de visiter Aire-sur-l’Adour, seule curiosité importante de la région. Entre Aire et Montréal, la route plus classique passe par Nogaro mais je craignais la circulation et des côtes plus nombreuses. En fait, sur la base d’un livre trouvé dans la chambre, j’avais eu envie de passer par Barbotan, mais j’ai pensé en cours de route que ceci risquait de me faire arriver en retard. En plus, Éauze est probablement au moins aussi intéressant que Barbotan. Il existe aussi une chapelle Notre-Dame-des-Cyclistes pas loin de l’itinéraire, mais le détour n’était pas réaliste, comme d’ailleurs pour Notre-Dame-du-Rugby dans le Béarn.

 

 Eglise d'Audignon

Eglise d’Audignon

Puisque je n’avais pas visité l’église d’Audignon la veille et que cela ne me causait pas un gros détour, j’y suis retourné au début de l’étape. J’y ai croisé deux pèlerins et c’était effectivement un prieuré sur le chemin de Compostelle, mais c’était un site mineur car les deux abbayes de Saint-Sever et de Saint-Girons étaient toutes proches et bien plus prestigieuses.

 

Vierge à l'enfant

Vierge à l’enfant

L’église a été très transformée et il ne reste de l’architecture d’origine que quelques chapiteaux. Celui qui montre la Sainte Vierge tenant l’enfant de face rappelle les statues romanes comme Sainte-Foy de Conques et ce pourrait être l’une des représentations les plus anciennes de la Vierge à l’Enfant, sujet rare avant l’époque gothique. Le chapiteau est orné de draperies très recherchées qui surprennent dans ce modeste prieuré.

 

Retable à l'anglaise

Retable à l’anglaise

Le vrai trésor de l’église est un grand retable retrouvé par hasard en 1962 par des enfants de chœur qui faisaient des bêtises derrière une cloison. Le retable est tout à fait exceptionnel en France, on dirait plus une clôture de chœur. C’est une œuvre sans aucun doute anglaise, pays où les retables anciens sont également très rares en raison des guerres de religion.

 

Détail avec étiquettes

Détail avec étiquettes

Au lieu d’une grande scène centrale avec des panneaux latéraux, on a 18 scènes de taille comparable sous des dais. Les peintures sont très colorées et en assez bon état; les habits montrent qu’elles datent de 1450 environ. Au pied du retable, j’ai admiré aussi un superbe parement d’autel en cuir repoussé, peint et doré. C’est de la récupération vu les coutures et c’est assez baroque, mais c’est très beau. Le retable mérite le détour, surtout comparé aux chapiteaux peu visibles d’Hagetmau.

 

Parement en cuir repoussé

Parement en cuir repoussé

Abbatiale de Saint-Sever

Abbatiale de Saint-Sever

Pour avoir des chapiteaux renommés bien visibles, il suffit de parcourir 10 km depuis Audignon à travers une vallée grise et nue un peu triste et de monter une bonne petite côte. On arrive ainsi à Saint-Sever, important bourg agricole situé stratégiquement sur un promontoire dominant un pont sur l’Adour. Le centre de la ville est l’abbatiale construite vers 1080 sur le modèle de celle de Cluny. C’est l’une des deux seules églises de France à avoir pas moins de sept absides échelonnées, ce qui montre le nombre de moines.

 

 Tribune latérale

Tribune latérale

Je vois avouer que je n’ai pas fait attention au portail Nord, dont Wikipedia dit que c’est l’un des plus anciens tympans romans existants et que les figures sont très voisines de celles d’un célèbre manuscrit du XIème siècle enluminé à Saint-Sever. Par contre, j’ai remarqué immédiatement les tribunes latérales qui forment des étages sur colonnes dans les transepts, une disposition que j’ai très rarement vue (même la tribune sur colonnes dans la nef comme à Serrabonne ou Gernrode est une rareté). Les très belles colonnes en marbre veiné sont romaines et ornaient le palais du gouverneur de Novempopulanie à Morlanne.

 

Lions souriants

Lions souriants

Ce qui permet à Saint-Sever de faire partie de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco est la collection de pas moins de 150 chapiteaux dont une bonne partie sont historiés. Ceux qui frappent le plus parce qu’ils sont colorés sont les chapiteaux ornés de lions ou d’oiseaux. Les lions sourient gentiment, même ceux qui essayent de dévorer Daniel, tandis que les aigles sont inquiétants, tenant des têtes humaines dans leurs serres.

 

Aigles inquiétants

Aigles inquiétants

Festin d'Hérode

Festin d’Hérode

Je n’avais pas vraiment remarqué de prime abord le chapiteau le plus admiré, un peu caché en hauteur au début de la nef. Il montre le festin d’Hérode avec le corps tout tordu de Salomé en train de danser et la scène est décrite dans un petit texte d’une écriture très inhabituelle.

 

Biotope au bord de l'Adour

Biotope au bord de l’Adour

Après la visite de l’abbatiale, je me suis promené dans les rues animées par le marché hebdomadaire. Je crois que je n’ai rien acheté, il me restait du jambon et le temps chaud incitait à être prudent avec les provisions. J’ai ensuite eu beaucoup de peine à trouver la sortie de Saint-Sever, la seule route indiquée part plein sud vers Pau dans une direction qui ne me convenait pas et je ne voulais surtout pas prendre la déviation de peur qu’elle n’aie pas de carrefour avec la petite route que je cherchais. Je ne vois pas l’utilité d’un GPS à vélo si on a une carte suffisante, mais je reconnais qu’il est utile dans un centre ville.

 

Bastide de Grenade

Bastide de Grenade

Puisque Saint-Sever et Aire sont tous les deux dans la vallée de l’Adour, j’ai pris le chemin le plus facile en restant dans le fond de la vallée. Il y a une alternative raisonnable par Eugénie-les-Bains si on veut faire plus de sport mais ceci n’ajoute pas grand chose en termes culturels. J’ai quand même pu éviter la nationale rectiligne en passant sur la rive gauche où la petite route est plus tortueuse et donc plus distrayante. Je me suis arrêté un instant à Grenade au bout de 12 km, c’est une petite bastide avec quelques arcades.

 

Château Saint-Jean

Château Saint-Jean

Il y a aussi un château intéressant à proximité, le château Saint-Jean, mais il ne se visite pas car c’est un centre hippique. J’ai donc continué directement jusqu’à Aire et je n’ai ainsi pas trop perdu de temps. Aire est une petite ville active, plus importante que Saint-Sever, mais elle a le malheur d’être au carrefour de trois départements et n’a donc jamais été la sous-préfecture qu’elle pourrait être sur la base de son animation commerciale. Aire fut par contre la résidence de rois wisigoths et a l’un des plus anciens évêchés de Gaule (avant 500). L’évêché fut déplacé à Dax avec le Concordat de 1801.

 

Cathédrale d'Aire-sur-l'Adour

Cathédrale d’Aire-sur-l’Adour

Il y a évidemment une cathédrale mais elle a été peinturlurée au 19ème siècle d’une façon vraiment un peu chargée. Il y a plusieurs chapiteaux d’apparence intéressante; ils ressemblent à ceux que j’ai vus ailleurs et sont donc peut-être médiévaux même si les couleurs ne sont évidemment pas d’origine. Les chèvres à pattes et museau dorés sont assez surprenantes !

 

Chèvres

Chèvres

Chapelle des pèlerins à Aire

Chapelle des pèlerins à Aire

Les pèlerins ne s’arrêtaient pas longtemps à la cathédrale, ce qu’ils venaient voir était le sarcophage de Sainte Quitterie dans une église séparée qui se trouve dans le faubourg en direction du sud. J’ai estimé que j’avais le temps de monter dans le faubourg par une rue très raide en plein soleil, mais je n’ai pas vu le sarcophage qui se trouve dans une crypte fermée en temps normal. Il date du IVème siècle et a l’air superbe sur les photos.

 

Lions et homme vert

Lions et homme vert

A défaut, l’église était quand même ouverte bien qu’elle donne l’impression d’être plus ou moins abandonnée. Il y a un retable baroque à l’italienne comme dans les vallées savoyardes et surtout une série d’arcades le long du chœur avec de beaux chapiteaux romans reliés par des voussures particulièrement travaillées de motifs géométriques très fins. Les entrelacs habituels sont extrêmement fins, plus que les figures et les animaux.

 

Colombes et raisins

Colombes et raisins

Halle d'AIre

Halle d’AIre

Comme le nombre de chapiteaux est limité, j’ai pu redescendre assez vite vers le centre de la ville en passant devant une belle halle aux grains octogonale qui date de 1860 et qui n’est pas sans rappeler Auvillar ou Ambert. Les deux rues commerçantes du centre étaient un peu mortes à l’heure de midi (qui dure souvent de 13 h à 16 h dans la région) et il n’y a pas de place ombragée agréable, mais il y a un foirail au bord de l’Adour où la commune a installé de nombreux bancs sous les platanes et c’est un endroit très agréable pour pique-niquer. Je n’étais pas seul, la majorité des bancs était occupée dont certains par des touristes anglais et les autres par des provinciaux retraités voyageant en camping-car avec Milou et Médor.

 

Pont sur l'Adour

Pont sur l’Adour

Une des choses que j’ai bien appréciées à cet endroit est la fontaine publique. On a aussi une vue reposante sur le pont à six arches de 1846 parce qu’on ne voit pas qu’il y a une dérivation de moulin de l’autre côté en aval. L’Adour paraît donc tout calme et assez large.

J’ai quitté Aire en faisant un petit détour dans le Gers pour le plaisir de la statistique. La route de Barcelonne-du-Gers est une ligne droite pénible entre des magasins de banlieue et des entrepôts et j’ai été très surpris de croiser là tout une série de pèlerins (une douzaine, mais marchant seuls ou à deux). Ce genre de section est énervant à vélo mais est franchement pénible à pied et je suis parfois surpris qu’on ne soit pas arrivé à trouver un itinéraire plus agréable pour les piétons. Ce n’est pas le seul endroit où le chemin de Compostelle longe une route importante et énervante sur une distance significative, chose qui suffirait à me faire hésiter comparé à d’autres sentiers de grande randonnée.

 

Mairie de Barcelonne-du-Gers

Mairie de Barcelonne-du-Gers

Barcelonne n’a pas vraiment d’intérêt mais la mairie mérite le coup d’œil avec son étrange fronton en demi-cercle orné d’un quadrillage de briques. C’est une décoration assez unique. C’est à Barcelonne que j’ai quitté la route plus habituelle de Nogaro pour celle de Barbotan. Elle monte en pente douce pendant une distance étonamment longue mais j’ai compris pourqoui en arrivant au village du Houga. Il se trouve vraiment sur une crête 50 m au-dessus de la vallée de l’Adour et on voit de la rue principale la chaîne des Pyrénées. C’est la dernière crête de laquelle on la voit facilement.

 

Mormès

Mormès

En continuant vers le nord, je suis passé dans un village minuscule, Mormès, mais où j’ai noté une architecture rurale intéressante avec des maisons à pans de bois que l’on voit rarement en Chalosse. J’ai aussi remarqué des bananiers en pleine terre et de grands parterres d’arums qui sont vraiment une fleur typique du Sud-Ouest.

Quand on continue vers le nord, on passe plusieurs vallons transversaux, mais les pentes ne sont pas très raides et parfois boisées. La route est très tranquille et j’ai donc estimé que j’avais fait le bon choix. Quand je suis arrivé à Estang, j’ai décidé de profiter d’un banc bien placé au bord d’une mare à grenouilles pour mon goûter et j’ai aussi admiré de l’extérieur les palissades bicolores des arènes.

 

Arènes d'Estang

Arènes d’Estang

On ne s’attend pas à trouver des arènes aussi imposantes dans un village de 650 habitants et c’est impressionnant de voir qu’elles ont été construites par les habitants pendant leurs loisirs entre 1901 et 1930 sans aucune subvention. La récompense est venue sous forme d’une inscription aux monuments historiques et d’une visite du président Mitterrand.

 

Château de Campagne-d'Armagnac

Château de Campagne-d’Armagnac

C’est à Estang que j’ai décidé que je n’avais probablement pas le temps de continuer jusqu’à la petite station thermale de Barbotan. J’ai donc pris la route directe d’Éauze qui est une route bien tracée et agréable. On traverse deux vallées mais les pentes ne sont pas très raides, on passe un petit château pittoresque à Campagne-d’Armagnac et on termine par un long faux plat montant sur une crête dans les vignobles. A cet endroit, on retrouve le climat et l’atmosphère de la Gascogne, lumineuse et moins boisée. La crête marque effectivement la ligne de partage des eaux entre les bassins de l’Adour et de la Garonne.

 

Maisons à Eauze

Maisons à Eauze

J’ai été un peu surpris par un carrefour gigantesque à l’entrée d’Éauze, la raison étant que l’on a construit une déviation utilisée par les transports spéciaux de pièces d’Airbus entre le port de Langon et l’usine de Blagnac. Éauze (l’accent est important pour la prononciation !) est sinon un petit bourg agricole un peu loin de tout, mais c’est un centre vivant dont la population est stable depuis 200 ans grâce au vignoble d’Armagnac.

 

Place du marché à Eauze

Place du marché à Eauze

Au milieu du bourg, j’ai trouvé sur une petite place un ensemble de maisons à pans de bois qui font plus citadines qu’ailleurs dans la région car Éauze est une ville d’origine romaine et pas une bastide. Il y a aussi une cathédrale qui renvoie à une époque fort reculée sur laquelle on n’a guère de documents. On sait simplement qu’un évêque primat de Novempopulanie y avait son siège en 314 et on pense que l’évêché a disparu lors de la destruction de la ville par les Vikings en même temps que Lescar.

 

Murs en galets

Murs en moellons romains

L’église date du 15ème siècle et est typique du gothique méridional avec une nef unique et des chapelles latérales. Ce qui est inhabituel, c’est que les murs sont en petits mœllons qui proviennent des ruines de la ville romaine. Ils ont longtemps été cachés sous un revêtement de plâtre mais on a décidé en 1972 de les rendre visibles. Je suis d’accord, d’autant plus que c’est rare de voir une église construite en petites pierres ou en galets; elle m’a fait penser à Mouthoumet ou à Montréjeau.

Depuis Éauze, il ne me restait que 10 km jusqu’à mon hébergement mais le temps était devenu menaçant et je me suis dépêché. Les chambres sont dans la partie ancienne d’une grosse ferme qui était à l’origine polyvalente mais qui s’est spécialisée maintenant dans la viticulture (vin et floc, l’apéritif local comparable au pineau). La maison est tenue par Madame, qui est par ailleurs impliquée dans une longue liste d’activités associatives, tandis que Monsieur s’occupe de l’exploitation.

Comme Madame était à la cuisine le soir, on dîne avec Monsieur tandis que l’on peut parler avec Madame au petit déjeuner. Il y avait un mélange intéressant d’hôtes: un couple breton qui faisait étape sur la route du sud, un couple australien âgé qui suivait un morceau du chemin de Compostelle parce que des amis anglais leur avaient conseillé la région comme accueillante et gastronomique, et un couple plus inhabituel formé d’une dame alsacienne assez décidée (genre « infirmière en chef ») et de son ami ou mari, un Réunionnais discret et affable. On se trompe souvent sur l’âge des Réunionnais et je pense qu’il avait donc plus ou moins l’âge de la préretraite.

Le propriétaire ne pouvait pas savoir que les Australiens parlaient seulement anglais et que j’étais le seul à table à parler couramment anglais. Comme nous étions placés à deux bouts de la table (sur la terrasse sous un auvent parce qu’il faisait finalement assez chaud), c’était difficile de faire la conversation. C’en est resté à des anecdotes.

La dame a servi en entrée un plat adapté à des pèlerins, une grosse salade de pâtes délicieusement parfumée au cumin, épice que je n’avais jamais vue avec des pâtes mais qui est logique si l’on se souvient que le cumin est souvent ajouté au pain (même céréale que les pâtes). Le plat principal était des gésiers avec des pommes de terre, plat qui est une idée intelligente car c’est un produit économique mais avec un goût agréable. Je n’ai pas su comment traduire « gésier » en anglais et la dame australienne est resté méfiante. Le plat m’a donné des idées quand j’en ai trouvé plus tard en Saintonge dans une charcuterie.

Le dessert ne m’a pas enthousiasmé, un flan assez fade même s’il avait un léger goût d’herbes (de la mélisse en fait). Dans l’ensemble, le prix demandé par la dame est un peu élevé et les alcools sont en supplément. En étant mauvaise langue, je dirais que c’est l’influence de son mari hollandais; en étant objectif, je dirais qu’elle peut se le permettre parce qu’elle a maison pleine toute l’année grâce aux pèlerins.

 

Chambre orientale près de Montréal

Chambre orientale près de Montréal

Elle n’a pas manqué d’expliquer qu’elle avait parfois des problèmes avec certains pèlerins qui ont l’air de penser qu’ils peuvent obtenir une réduction parce qu’ils font un pèlerinage. Elle trouve que ceux qui pleurnichent le plus sont justement ceux qui n’ont pas l’air d’être pauvres ni de faire un pèlerinage profondément spirituel… Après tout, il y a un gîte bon marché à 500 m pour cette catégorie de personnes. Je terminerai sur cette soirée en disant que la chambre était très joliment décorée avec des souvenirs de voyages en Asie. Tenir des chambres d’hôtes un peu chères quand on a des clients toute l’année permet de s’offrir des beaux voyages…

 

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