Etape 7: Pays d’Ouche

(7ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Samedi 7 juin

104 km plus 6 km dans Paris

Dénivelé 882 m

Pluie orageuse le matin, progressivement beau ensuite

La Chapelle/Beauvais – Sées – Macé – Château d’Ô – Almenêches – Le Bourg-Saint-Léonard – Chambois – Gacé – L’Aigle – Saint-Sulpice-sur-Risle – Le Mesnil – Chéronvillers – Bourth – Mandres – Verneuil-sur-Avre

puis Train pour Paris Vaugirard

Pays d’Ouche

Départements 61 et 27

L’étape correspond presque exactement à ce que j’avais envisagé à l’origine en préparant le voyage, mais j’avais eu l’intention de coucher à Verneuil-sur-Avre et de continuer de là via Evreux en direction des Andelys. J’ai toutefois constaté qu’il y a très peu de chambres d’hôtes aussi près de Paris (100 km), qu’il y en a encore moins qui servent les repas, et que celles qui le font sont des maisons trop luxueuses pour moi. Les hôtels également sont très chers dans la région et il y en a peu – en voiture, on se rabattrait sur un hôtel de passage sur la déviation de Chartres ou d’Evreux, mais je ne peux pas le faire en vélo. J’ai donc été obligé d’aller coucher à Paris, ce qui était facilité par un train bon marché circulant à un horaire raisonnable.

Le chemin le plus direct vers Verneuil-sur-Avre m’aurait conduit à travers les collines du Perche qui semblent sur la carte receler assez peu de curiosités. En passant un petit peu plus au Nord, j’ai rallongé l’étape de 20 km, mais j’ai visité toute une série de sites intéressants. Avant tout ceci, cependant, je n’allais pas rater l’occasion de visiter Sées.

Sées (où habitent les Sagiennes) est un petit bourg de 4300 habitants qui est quand même le siège de l’évêché de Séez. On écrit l’évêché avec l’orthographe du XVIIIème siècle car le changement est artificiel, décidé par Napoléon pour éviter la confusion avec la forteresse piémontaise de Susa (Sées en français) qu’il avait annexée. La ville est d’origine romaine, ce qui me semble logique car elle se trouve sur le col entre les bassins de la Sarthe et de l’Orne.

L’évêché daterait du 6ème siècle et on peut comprendre qu’Alençon et Argentan apparaissent comme des concurrents tardifs même si ces deux villes ont attiré des industries et ont ainsi justifié un rôle administratif plus important. Sées par contre a profité de son caractère rural et tranquille pour échapper aux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, elle était sous la protection de la Croix Rouge en tant que ville-hôpital.

 

Ruines d'une église à Sées

Ruines d’une église à Sées

Dans un si petit bourg, la cathédrale et les bâtiments épiscopaux ne peuvent qu’occuper une place disproportionnée. Je suis passé devant les ruines romantiques d’une église gothique (qui date du XIIIème siècle et qui semble avoir fait partie du complexe épiscopal d’origine) puis j’ai trouvé trois cent mètres plus loin la cathédrale qui trône loin au-dessus des toits des petites maisons bourgeoises de la place du marché.

Il y avait d’ailleurs grande animation car je suis passé le jour du marché hebdomadaire; j’ai regardé pour faire la comparaison avec de très beaux marchés comme Vannes et Prades, mais Sées ne fait pas le poids. Je n’ai pas remarqué beaucoup de producteurs en vente directe, soit parce que le lait est entièrement absorbé par les fromageries industrielles pour le Camembert, soit parce que la région est trop rurale pour avoir une clientèle suffisante.

 

Façade de la cathédrale de Sées

Façade de la cathédrale de Sées

Toute vénérable qu’elle soit, j’ai trouvé que la cathédrale n’est pas d’un intérêt majeur. La cathédrale carolingienne a brûlé en 1048 par accident pour des raisons assez rocambolesques: un seigneur de la région en rébellion contre son suzerain s’était installé dans la cathédrale transformée aux dires de l’évêque en caverne de voleurs, écurie et lupanar. L’évêque essaya de le chasser en mettant le feu aux maisons voisines mais ne sut pas maîtriser le brasier. En guise de punition, le pape l’obligea à mendier des subsides pour la reconstruire, ce qu’il fit avec beaucoup de succès dans la diaspora normande installée en Sicile et à Constantinople.

 

Portail de la cathédrale de Sées

Portail de la cathédrale de Sées

La cathédrale romane brûla en 1174 lors d’une guerre entre le roi de France et le successeur de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. La cathédrale fut ensuite très endommagée pendant la Guerre de Cent Ans et pendant les guerres de religion. En 1740, elle menaçait tellement ruine que l’évêque la ferma et elle ne fut restaurée que vers 1860. Quant aux sculptures, elles ont été entièrement détruites par les Révolutionnaires qui en voulaient tout particulièrement à ce petit bourg épiscopal. Le portail est donc fort nu sous ses jolies ogives.

 

Ancienne maison du chapitre à Sées

Ancienne maison du chapitre à Sées

Ce qui est nettement plus intéressant que la cathédrale, c’est un assez grand bâtiment à l’arrière qui servait de salle du chapître à l’origine. Une partie date du XIIIème siècle, d’où un certain écho de la halle de Saint-Pierre-sur-Dives, située dans le même diocèse et datant de la même époque. En 1963, on décida de transformer le bâtiment en halle de marché et on ajouta un large auvent sur charpente tout autour dans l’idée d’en faire des étals pour les marchands. Il suffit de quelques mois aux marchands pour abandonner la nouvelle halle qui était terriblement exposée aux courants d’air.

 

Signal d'Ecouves depuis Sées

Signal d’Ecouves depuis Sées

Après Sées, j’avais élaboré un itinéraire recherché avec toute une série de curiosités pour la matinée. Je suis d’abord parti vers le Nord (plutôt que directement vers l’Est, c’est le détour dont je parlais au début). Une petite montée après le pont sur le chemin de fer m’a permis de constater que mon dérailleur avait vraiment besoin d’être réglé mais les petites vis que j’ai tournées d’abord dans un sens puis, voyant l’effet contraire à mes espoirs, dans l’autre, ont fini par se coincer. Ceci ne m’empêchait pas de rouler, simplement d’accéder aux deux vitesses les plus faciles, et ceci a surtout déformé un peu le dérailleur que j’ai changé après les vacances.

 

Château d'O

Château d’O

Je n’ai eu besoin que de 8 km pour arriver à la première attraction, le château au nom le plus court de France, O. Le nom paraît vraiment étrange mais il existe effectivement une famille de très ancienne noblesse normande qui produisit huit barons Robert d’O. Elle s’éteignit sous Henri IV et le château appartint ensuite à différentes familles, dont à partir des années 1960 au directeur du Figaro, Jacques de Lacretelle (écrivain controversé qui combinait des attitudes racistes avec une certaine bienveillance envers les thèmes homosexuels), qui le rénova.

Le château ne se visite évidemment pas en dehors des vacances d’été mais on le voit bien depuis la grille et il est superbe. On adorerait en faire un modèle réduit avec autant de clochetons, toits complexes et décorations de fenêtres, le tout au milieu de douves en eau.

 

Château de Médavy

Château de Médavy

Il y a un autre château relativement connu à seulement 4 km mais le style est complètement différent. Le château de Médavy fut construit vers 1720 pour un maréchal de France dans le plus pur style Mansard. Il se visite en juillet et août car il abrite des meubles d’époque. Je n’en ai vu que la façade latérale entre les arbres et on ne voit même pas sur la photo qu’il est entouré de douves alimentées par l’Orne (qui prend sa source près de Sées).

Le temps était devenu menaçant et il s’est effectivement mis à pleuvoir quand je suis arrivé au village suivant, Almenêches. Le moment aurait été judicieux pour visiter l’église comme le recommande ma carte, mais je n’ai pas pu entrer car Monsieur le Curé donnait justement ses instructions aux catéchumènes en vue de la cérémonie du lendemain. Il avait d’ailleurs quelque peine à se faire obéir d’une jeunesse un peu dissipée si j’ai bien compris. Ce sont évidemment les dames catéchistes qui sont chargées de maintenir la discipline et cela s’entendait de dehors.

 

Portail à Almenêches

Portail à Almenêches

Faute de mieux, je suis resté debout dehors et j’ai profité de la pause pour manger un gâteau (on ne trouve pas souvent de friands ou de parts de pizza dans le Nord de la France pour le petit creux de 11 h). La pluie s’est heureusement arrêtée assez vite et j’ai pris une photo du portail latéral de l’église qui était certainement orné de statues à la Renaissance mais qui fait un peu profane. Je ne suis pas sûr que ce soit un portail vers l’extérieur à l’origine car l’église était l’abbatiale d’un petit monastère jusque sous Louis XV.

 

Saut-de-Loup en forêt de Petite Gouffern

Saut-de-Loup en forêt de Petite Gouffern

J’ai quitté Almenêches par une route qui monte sensiblement dans la forêt de Petite Gouffern, nom délicieux presque un peu breton. Je me suis ainsi rendu compte que je quittais le bassin de l’Orne. La route traverse très agréablement la forêt assez profonde et j’ai mis longtemps à me rendre compte qu’il s’était remis à pleuvoir. Ceci m’a incité à faire une halte de trois minutes près d’un château pratiquement invisible dans les arbres, mais dont j’ai photographié le très beau saut-de-loup. Il paraît qu’il y a un mégalithe en face du château mais je ne m’en suis pas aperçu.

 

Château du Bourg Saint-Léonard

Château du Bourg Saint-Léonard

La pluie s’arrêtant finalement bientôt, j’ai continué rapidement jusqu’au village suivant où j’espérais admirer le château du Bourg-Saint-Léonard. Il s’agit d’un bâtiment élégant mais un peu banal construit sous Louis XV dans le style néo-classique à la Versailles, donc toit plat (ou caché par les balustrades) plutôt que toit en pente à la Mansard. Il appartient à la commune depuis 1954 et on peut y voir en juillet et août des meubles du XVIIIème siècle.

 

Château néo-classique au Bourg Saint-Léonard

Château néo-classique au Bourg Saint-Léonard

Le commanditaire était un parvenu qui menait grand train grâce à la dot de sa femme, fille d’un fermier général. J’ai trouvé l’origine de cette fortune intéressante: les fermiers généraux s’enrichissaient en achetant au roi le droit de prélever certains impôts en échange d’un paiement forfaitaire. Le roi savait que le forfait était inférieur aux impôts que le fermier récolterait, mais appréciait d’avoir un montant prévisible dans les caisses.

Il paraît que l’une des causes indirectes de la Révolution (c’est Tocqueville qui le dit dans un livre que j’avais acheté début mai) est le mode de percetion des impôts, les fermiers ayant le droit de nommer dans chaque village une personne supposée influente chargée de récolter les impôts et responsable sur ses propres biens. On peut imaginer comme cette charge ne pouvait apporter que des ennuis au notable ou au riche paysan concerné et que ceci se retrouve dans les cahiers de doléances du Tiers Etat.

Ce système n’existait pas en Allemagne, où les paysans étaient encore au XVIIIème siècle des serfs ou presque (ils ne pouvaient pas quitter les terres qu’ils cultivaient sans permission du seigneur et restaient soumis aux corvées en nature). Il n’existait pas non plus en Angleterre, où les impôts étaient organisés par le Parlement et où les spéculateurs se concentraient sur la fourniture aux armées (ils recevaient un montant forfaitaire pour habiller et nourrir les soldats mais le montant forfaitaire disparaissait en grande partie avant d’atteindre les soldats).

J’ai profité d’une superbe descente à la sortie du bourg, une ligne droite de presque 4km jusqu’à Chambois qui se trouve au fond de la vallée au bord de la Dives. La Dives n’est pas un affluent de l’Orne et j’avais donc passé la première des lignes de partage des eaux typiques de la Normandie: on passe entre Paris et Caen toute une série de rivières côtières, l’Eure, l’Iton, la Risle, la Charentonne, la Touques, la Dives et l’Orne. Comme la plupart prennent leur source dans le Perche, j’en ai traversé une bonne partie.

 

Clocher de Chambois

Clocher de Chambois

Chambois était aussi la limite nord de mon détour du jour, je n’étais plus qu’à 10 km du Calvados. C’est un village intéressant que je suis très content d’avoir vu. J’ai commencé par la jolie église romane, heureusement surpris qu’elle soit ouverte. Elle a un clocher très particulier, cubique à la base avec un étage à trois baies puis un étage à deux baies en plein cintre. Au-dessus, une flèche très pointue entièrement en pierre (pas en charpente et bois) ornée d’arcades uniques très verticales. Pour un clocher roman, c’est un modèle rare.

 

Eglise de Chambois

Eglise de Chambois

L’intérieur était ouvert parce que deux personnes y discutaient, probablement en prévision de la cérémonie de Pentecôte. Je ne sais pas si l’un des deux messieurs était le curé, il n’était pas identifiable comme tel. Il m’a adressé deux mots en sortant, mais je n’ai pas compris clairement de quoi il voulait parler.

Le chœur de l’église est superbe avec des arcs en berceau un peu surbaissés par les siècles et une croisée d’ogives primitive. Les arcs en berceau sont portés par de bons gros piliers cylindriques avec une petite frise géométrique très normande et un biseau recherché rattrappant la différence entre le cylindre et l’angle droit du transept. Le mobilier est moins exceptionnel même si on voit rarement un chœur tapissé de boiseries.

 

Donjon de Chambois

Donjon de Chambois

L’autre grand monument est le donjon, un exemple magnifique de fortification normande du XIIème siècle comparable à celui de Falaise ou de Rochester. Le donjon est maintenant une simple enveloppe vide, mais on peut regarder à travers la grille et on voit très bien les corbeaux des étages, l’emplacement des escaliers et les cheminées.

 

 Intérieur du donjon de Chambois

Intérieur du donjon de Chambois

Parfait exemple de donjon médiéval, la porte est en hauteur et les courtines sont munies de machicoulis et de créneaux. Les fenêtres sont de petites arcades doubles romanes qui ne devaient pas éclairer beaucoup, mais ceci se comprend vu qu’on avait seulement des tentures et des volets pour se protéger du froid et des courants d’air.

Sur la grande place devant le donjon, on a installé des drapeaux américains et des panneaux explicatifs, chose qui m’a fait penser aux installations comparables d’Ettelbruck et de la région. J’ai ainsi appris qu’une bataille décisive eut lieu à Chambois en 1944 quand deux colonnes alliées venant du nord et du sud y encerclèrent une armée allemande dans la célèbre poche de Falaise. Sur place, on se rend mieux compte des circonstances: il était difficile de vaincre les Allemands dans les plaines de Falaise et d’Argentan tandis qu’on pouvait les empêcher de s’enfuir en direction de Paris grâce à l’escarpement de la vallée de la Dives.

 

Vallée de la Dives près de Chambois

Vallée de la Dives près de Chambois

Puisqu’il y a un escarpement, j’ai bien été obligé de monter une belle côte comme toujours en Normandie entre deux vallées. Celle-ci n’est pas très raide et donne des vues agréables sur le bocage rendu luisant par la pluie du matin. On sent que l’on est proche du Perche, région aux sols assez pauvres, car le plateau est en grande partie boisé avec quelques prairies entourées de haies alors que le pays d’Auge plus au Nord est assez ouvert avec des haras plutôt que des bois.

 

Vallée de la Touques près de Gacé

Vallée de la Touques près de Gacé

La route est facile sur le plateau, un peu rectiligne mais plate et très roulante sur 15km. La section se termine par une descente franchement raide sur la vallée de la Touques avec le bourg de Gacé au-dessus de la rivière. Je n’en attendais pas grand chose mais j’espérais y trouver un banc pour mon pique-nique. J’ai été agréablement surpris car il y a une grande place entourée de marronniers immenses avec à l’autre bout un château assez imposant.

 

 Château de Gacé

Château de Gacé

La carte ne le mentionne pas car il sert maintenant de mairie et de petit musée local, mais il est superbe tant pour ses imposantes tours rondes que pour la très belle pierre dorée. J’ai été étonné de lire que le château fut occupé par les Chouans en 1800, d’une part parce que j’ignorais que la chouannerie avait eu des conséquences aussi près de Paris et d’autre part parce que les nobles de Normandie étaient des nobles de cour peu suspects de s’allier avec les paysans comme ceux de Vendée et du Maine.

 

Mairie de Gacé

Mairie de Gacé

Une partie du château date du XIIème siècle, ce qui le rend contemporain de Chambois, mais on voit l’influence française puisque la tour est ronde. L’essentiel fut toutefois construit comme château de plaisance au début de la Renaissance avec des tours de défense médiévales mais des grandes fenêtres au goût du jour. Le petit musée est consacré à Rose-Alphonsine Plessis, plus connue comme la figure qui inspira Alexandre Dumas pour la Dame aux Camélias et plus tard Verdi pour la Traviata.

Mademoiselle Plessis, née dans une famille très pauvre, fut ouvrière à Gacé avant de monter à Paris où, simple blanchisseuse, elle attire l’attention d’un riche marchand qui lance sa carrière de demi-mondaine. Elle mourut à 23 ans pleurée de pas mal de personnes du beau monde car il y eut 20 personnes prêtes à louer une chaise près de l’autel lors des obsèques en rien moins que l’église de la Madeleine.

Le château et l’histoire n’ont pas été les seuls sujets d’attention pendant le pique-nique car il y avait marché à Gacé et pas mal de monde passait près de mon banc entre les étals et le parking de la mairie. Je me souviens en particulier de trois jeunes gens avec des chiens, dont un qui tenait à exhiber ses pectoraux de culturiste aux copains (ou aux jeunes filles de retour du marché ?) malgré le temps couvert.

 

Vue sur Gacé

Vue sur Gacé

J’ai pris une nationale sur 2 km pour sortir de Gacé parce que c’était le chemin le plus logique, mais il aurait mieux valu passer prendre la petite route de Cisai car la nationale a été redressée pour diminuer les accidents de voitures dans la côte et il en résulte une de ces quasi-autoroutes très raides si désagréables à vélo. Je reconnais que le panorama mentionné par la carte depuis le calvaire au sommet est effectivement charmant.

La route entre la vallée de la Touques et celle de la Charentonne passe un autre plateau en partie boisé avec au milieu le petit village au nom curieux de La Trinité-les-Laitiers (crème, beurre et fromage ?). Le château a appartenu au producteur de cinéma Luc Besson, qui y avait installé un studio d’enregistrement utilisé entre autres par le groupe Indochine. Belle référence pour un village de 90 habitants.

 

Ruines de Notre-Dame du Bois

Ruines de Notre-Dame du Bois

La prétendue grande côte après le village de Touquettes m’a paru facile et je suis descendu ensuite dans la vallée de la Charentonne à Saint-Evroult. La vallée est beaucoup moins encaissée que celles de la Dives et de la Touques parce que l’on est près de la source. La grande curiosité du village est l’ancienne abbaye de Notre-Dame-du-Bois dont il reste quelques ruines dominant l’étang des moines.

 

Porte de l'abbaye de ND du Bois

Porte de l’abbaye de ND du Bois

On peut aussi voir une partie des bâtiments abbatiaux qui ont été rénovés par la mairie et servent de location à la semaine. On en voit une partie sur la photo avec le portique d’entrée gothique assez imposant. Comme le temps commençait à se dégager, j’ai vu deux familles sortir de la location pour une promenade. Il y avait aussi quelques promeneurs du weekend autour de l’étang.

 

Ancienne abbaye de Notre-Dame du Bois

Ancienne abbaye de Notre-Dame du Bois

L’abbaye fut refondée en 1050 après les pillages des Vikings sous le nom d’abbaye d’Utica, ce qui est l’origine du nom Ouche pour la région, puis reconstruite en grande partie vers 1280. « Ouche » désigne de nos jours en patois normand un verger servant de pâturage, comme un Bomgaart en luxembourgeois. Il reste de l’abbaye des ruines assez modestes, plus complètes qu’à Lesnes Abbey dont le site est comparable mais plus modestes qu’à Orval par exemple. Mais on se rend compte de la taille très impressionnante que devait avoir l’abbatiale rien qu’en voyant l’épaisseur des piliers et la largeur du portail de façade.

Après la visite des ruines, il restait deux côtes longues mais pas trop raides avant d’arriver sur le plateau entre la Charentonne et la Risle. On se rapproche de l’Île-de-France et ceci se sent aux plateaux de plus en plus ouverts et céréaliers même si on est à 280 m d’altitude. La route est très rectiligne mais elle descend en faux plat sur 7 ou 8 km, ce qui fait que je suis arrivé très vite à L’Aigle (qui s’écrivait plus simplement Laigle de 1803 jusqu’en 1961).

Je n’avais pas d’idée concrète sur cette ville et j’ai d’abord cherché un marchand de vélo. En effet, vu mes inquiétudes du matin et mon expérience en Bourgogne, à défaut de pouvoir régler immédiatement le dérailleur, je pensais prudent d’acheter une nouvelle chaîne. Je suis d’abord passé devant un hypermarché un peu inattendu dans une ville que je pensais plus petite et je suis allé voir s’ils vendent des articles de vélo. Effectivement, j’y ai trouvé une chaîne et aussi un câble de rechange. Ceci m’a nettement rassuré sur ma capacité à atteindre Paris le soir, d’autant plus que mon train de Verneuil dessert L’Aigle aussi.

 

Eglise de L'Aigle

Eglise de L’Aigle

Vu l’heure, je me suis contenté de traverser le centre ville vers l’église mentionée sur ma carte comme intéressante, mais il y avait un office et j’ai donc dû renoncer à la visite. La photo montre que c’est un bâtiment gothique et je suppose que l’on y voit des retables et des statues. Les formes de l’église sont plus pointues que dans l’ouest de la France et me font penser plutôt aux églises d’Alsace.

Hôtel de ville de L'Aigle

Hôtel de ville de L’Aigle

Puisque je ne visitais pas, j’ai eu le temps de m’asseoir confortablement sur un banc dans le jardin public qui était le parc du château. Le château existe encore et sert maintenant de mairie; comme il a été construit au XVIIIème siècle, il est élégant voire majestueux avec de l’autre côté de la cour des communs assez étendus. La photo montre le logis principal avec des toits à la Mansard et une décoration de briques un peu Louis XIII.

Il y a beaucoup de circulation en ville, mais c’était renforcé dans mon cas parce que j’étais assis près du parking où s’étaient garés les invités d’un mariage. J’ai admiré les toilettes, relativement simples, et les mariés sont partis avec une ficelle de boîtes de conserve accrochée à leur voiture. L’Aigle est une ville animée mais pas très bourgeoise, les principales activités sont deux usines en bonne santé très différentes, une de génétique vétérinaire et l’autre d’aiguilles à coudre!

 

Manoir à Saint-Sulpice-sur-Risle

Manoir à Saint-Sulpice-sur-Risle

J’ai pensé bien faire en quittant L’Aigle par la nationale, désirant visiter l’église prétendument intéressante de Saint-Sulpice-sur-Risle. Je n’ai rien vu d’intéressant de l’extérieur et elle était fermée, mais j’ai pu me rabattre sur un ravissant manoir à proximité, peut-être l’ancien prieuré. Il y a une tourelle d’escalier de style médiéval et une superbe décoration Renaissance au-dessus de la porte d’entrée.

On a ouvert début 2014 un grand musée d’histoire industriel dans le village, le gérant de la société Bohin, fabriquant d’aiguilles et d’épingles depuis 1833, ayant voulu préserver les anciennes machines dans un bâtiment devenu superflu. Les autorités locales en ont profité pour évoquer aussi les autres industries traditionnelles de la région comme la dentelle au point d’Alençon et les travaux ont coûté près de 4 millions. Mon horaire ne m’aurait pas permis de visiter, mais ce serait sûrement intéressant. A noter quand on fait en voiture le trajet de Paris vers la Bretagne.

Entre L’Aigle et Verneuil, il faut sortir de la vallée de la Risle. Elle n’est encaissée que de 50 m environ mais j’ai eu droit à deux raidillons particulièrement durs, dont un où j’ai été obligé de pousser le vélo de peur de forcer sur la chaîne ou sur le dérailleur. Une fois parvenu sur le plateau, la route était particulièrement secondaire et rurale, au point qu’il fallait deviner la direction à certains carrefours. Le plateau est boisé comme souvent en pays d’Ouche et très agréable, puis on descend par une pente modérée dans la vallée de l’Iton à Bourth.

 

Eglise de Bourth

Eglise de Bourth

Le bourg est situé sur un gisement de fer affleurant (comme en Mayenne et au Luxembourg) et ceci explique pourquoi l’industrie des aiguilles s’est développée à quelques kilomètres – au bord de la Risle plutôt que de l’Iton parce que le courant est plus fort pour entraîner les machines. Il paraît que l’église est intéressante avec des stalles et des statues, mais je n’ai même pas essayé de voir si elle était ouverte vu la proximité de Paris (120 km seulement, tout est donc fermé à clef).

J’ai par contre noté la contre-nef du XVIème siècle avec ses pignons latéraux qui sont plus fréquents en Bretagne (Fougères, Audierne). La pierre est très intéressante, un damier de pierre ferrugineuse locale et de silex qui fait fortement penser au style en vogue en Angleterre mais aussi en Normandie à la fin de la Renaissance.

Il n’y a pratiquement pas de relief entre les vallées de l’Iton et de l’Avre, ce que j’avais déjà remarqué deux ans avant à Breteuil. Je pense que l’on se rapproche géologiquement de la Beauce et du plateau d’Evreux, régions de limon épais que je m’imagine comme une sauce caramel recouvrant les reliefs et les égalisant. Je me suis perdu au dernier carrefour avant Verneuil et je me suis retrouvé sur la N12 que j’aurais normalement évitée. Vu l’heure en weekend, elle était heureusement assez calme.

L’avantage de mon erreur a été de me faire passer devant une gigantesque propriété qui s’annonce par des grilles majestueuses et une forêt de drapeaux. Il s’agit de l’Ecole des Roches, un internat privé de grand luxe accueillant beaucoup d’enfants de diplomates et de capitaines d’industrie étrangers. Elle fut fondée en 1899 par un pédagogue qui admirait le système des « public schools » anglaises et qui voulait l’adapter au contexte français afin d’y former les futures élites du catholicisme social. Elle fut vendue à un opérateur commercial banal en 1989.

 

Maisons à colombages à Verneuil-sur-Avre

Maisons à colombages à Verneuil-sur-Avre

La ville de Verneuil-sur-Avre était la fin de l’étape mais j’avais largement le temps de visiter et même de dîner vu que j’avais réservé un billet pour le train de 20 h 55 (le choix est limité sur cette ligne qui va vers Argentan et Granville). J’étais déjà passé à Verneuil 20 ans avant lors d’un voyage en voiture et j’en avais gardé le souvenir d’une jolie petite ville, ce qui s’est confirmé. Je n’ai pas pu entrer dans les églises vu l’heure mais j’ai bien profité des nombreux bâtiments anciens, bien plus nombreux qu’à L’Aigle.

Il y a aussi des restes des anciens remparts qui forment une promenade plaisante et qui sont bordés d’un fossé rempli d’eau. Curieusement, comme ils sont nettement plus hauts que l’Avre, fleuve qui arrose le bas de la ville, ils sont alimentés par un canal de 10 km amenant les eaux de l’Iton. Ceci montre une grande ambition de la part du constructeur mais prouve aussi qu’il n’y a pas de plateau en hauteur entre Iton et Avre.

 

Ancienne église à Verneuil-sur-Avre

Ancienne église à Verneuil-sur-Avre

Le faubourg ouest de Verneuil a souffert de bombardements en 1944 et il ne reste de l’église du quartier qu’une arcade et un clocher qui ont toutefois très bien rendu sur la photo avec le bleu intense du ciel. On voit que le style est gothique flamboyant, comme souvent en Normandie. L’église principale est en partie gothique aussi, mais la nef est un peu composite et pas très convaincante. Je pense que ce doit être bien plus intéressant à l’intérieur. Par contre, rien ne m’empêchait d’admirer le clocher qui est un chef-d’œuvre du gothique flamboyant financé par un enfant du lieu qui était devenu évêque de la riche ville de Senlis.

 

Eglise de Verneuil-sur-Avre

Eglise de Verneuil-sur-Avre

Les trois étages principaux du clocher ont les formes gothiques classiques, mais sont embellis de gâbles et de colonettes. Entre le premier et le second étage, on voit toute une série de très belles statues qui méritaient une photo de près.

 

Adam et Eve

Adam et Eve

On voit ici Adam et Eve dans une pose faussement pudique (on est fort ouvert sur la nudité en 1525), mais il faut aussi admirer la moindre console et la moindre frise transformées en dentelles de pierre.

 

Clocher flamboyant

Clocher flamboyant

Le couronnement du clocher, qu’il faudrait admirer avec des jumelles ou comme ici avec un téléobjectif, est une admirable pièce montée en six niveaux aériens. En matière de gothique flamboyant, la plus belle façade est à Vendôme et le plus beau portail à Louviers, mais le plus beau clocher est celui de Verneuil.

 

Palais à Verneuil-sur-Avre

Palais à Verneuil-sur-Avre

Outre les églises, on peut voir à Verneuil un assez grand nombre de maisons médiévales, souvent à pans de bois. Une des plus célèbres est toutefois en pierre, la très belle maison Renaissance avec tourelle construite en damier de pierres blanches, de briques et de silex. J’avais largement le temps de faire le tour du centre ville et j’aurais pu faire un peu plus de photos, mais j’étais gêné par le soleil bas sur l’horizon et par les manèges de la fête foraine.

Je m’étais mis en tête d’acheter des pizzas et de les manger au jardin public en attendant le train, comme je l’ai fait à Nice une autre année. J’aurais aussi bien pu prendre un menu dans un restaurant classique, mon horaire le permettant, mais bon. J’ai donc acheté deux pizzas en face de la gare et je suis allé les manger sur le quai vu que j’avais trois quarts d’heure à attendre. Les pizzas n’étaient pas particulièrement extraordinaires mais je n’étais pas aussi difficile que je le serais à Luxembourg.

Il y a peu de bancs sur le quai car c’est une toute petite gare perdue dans les grands espaces vides du plateau céréalier et j’ai donc mangé assis par terre. Comme le chef de gare, un antillais aimable, a vu que j’étais embarrassé avec mon vélo chargé plus deux cartons à pizza posés en équilibre, il m’a demandé si cela m’arrangerait de traverser les voies par le passage pour le personnel plutôt que par la passerelle en ferraille avec ses 50 marches. Je n’ai pas manqué de le remercier chaleureusement pour sa suggestion très appréciée.

Le train est arrivé parfaitement à l’heure, un genre d’autorail où l’on entre facilement avec un vélo (bien mieux que dans un train Corail). Il faut un peu plus d’une heure pour les 100 km jusqu’à Paris, on traverse le plateau monotone jusqu’à Dreux puis les paysages beaucoup plus ondulés mais toujours céréaliers autour de Houdan et Pontchartrain. Au début, un monsieur assis tout près de moi m’a demandé si cela me gênait qu’il fasse ses rogations à voix haute.

Je n’ai pas répondu très clairement, me demandant de quoi il s’agissait, et il m’a semblé un peu dérangé, mais j’ai fini par lui demander d’être plus discret quand il a psalmodié des élucubrations pseudo-religieuses que je soupçonne sorties d’une secte protestante. Il paraît que ces sectes attirent par leur ésotérisme pseudo-salvateur les personnes désorientées dans leur existence et ce monsieur répondait sans aucun doute à cette description. Un peu vexé, le monsieur est parti s’asseoir plus loin dans une partie vide du wagon pendant que le couple assis en face de moi avait l’air aussi soulagé que moi.

Une fois arrivé à Vaugirard, terminus où je n’avais jamais été, j’ai constaté que l’on peut sortir sur la place à l’arrière du complexe de Montparnasse, ce que j’ai trouvé utile. Il manque juste un escalator.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :