Etape 15: Bocage de l’Artois

(15ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Lundi 16 juin

92 km

Dénivelé 646 m

Frais et couvert avec une heure de pluie

Blangermont – Willeman – Vieil-Hesdin – Marconne – Hesdin – Auchy-lès-Hesdin – Maisoncelle – Tramecourt – Verchin – rive droite – Lugy – rive gauche – Matringhem – Coyecques – Aire-sur-la-Lys – Isbergues – Berguette – Guarbecque – La Miquellerie – Ham-en-Artois – Bourecq – Ecquedecques

Bocage de l’Artois

Département 62

La distance entre les deux hébergements n’est que de 35 km, mais j’avais fait exprès de prévoir une boucle afin de visiter l’intérieur de l’Artois et tout particulièrement Aire-sur-la-Lys. J’ai choisi de commencer par la visite de Hesdin parce que c’était la seule ville historique sur ma route. Le plus simple aurait été de s’y rendre en longeant la vallée de la Canche, mais c’est une route rectiligne très fréquentée et j’ai préféré rester sur le plateau puisque j’y étais déjà déjà.

 

Vallée de la Canche à Marconne

Vallée de la Canche à Marconne

J’étais conscient que je risquais d’avoir à traverser des ravins comme la veille au soir et c’est effectivement ce qui s’est passé. Le plus joli est celui de Vieil-Hesdin. Comme le nom l’indique, c’est là que se trouvait le château-fort d’origine auquel succéda un somptueux palais des ducs de Bourgogne, suzerains de l’Artois.

Après la mort de Charles le Téméraire et le rattachement des territoires bourguignons à l’Espagne, les rois de France jugèrent indispensables d’acquérir l’Artois pour éviter un encerclement par les Espagnols. Lors d’une des nombreuses guerres qui s’ensuivirent, Charles Quint attaqua Hesdin alors occupé par les Français et rasa complètement la forteresse en refondant une ville commerçante un peu plus en aval au confluant de la Canche et de la Ternoise. C’est Louis XIII qui parviendra à conquérir Hesdin définitivement en 1659. Il ne reste à Vieil-Hesdin qu’un corps de bâtiment faisant partie d’un ancien couvent.

La ville actuelle est donc un bourg agricole fondé en 1554 sur le modèle des villes flamandes avec des grandes places pour le marché, les rivières coulant entre les maisons au milieu de la ville afin d’alimenter les ateliers de tissage et une église un peu à l’écart. J’ai cherché une boulangerie comme la veille à Frévent mais je me suis finalement contenté d’une baguette achetée chez Carrefour Contact, les deux boulangeries traditionnelles étant fermées le lundi. Comme la ville est en déclin rapide et n’a guère plus de 2000 habitants de nos jours, on peut se demander si elles survivront longtemps de toute façon.

 

Hôtel de ville de Hesdin

Hôtel de ville de Hesdin

Les habitants en sont conscients car ils ont élu un nouveau maire UMP en 2014 qui est le plus jeune maire de France. Le site de la mairie vaut la visite car il s’ouvre sur le portrait en pied d’un jeune homme séduisant (mais en complet gris foncé avec cravate gris foncée qui fait un peu « grand deuil », à moins que mon ordinateur ne rende mal les couleurs) annonçant sur un ton enthousiasmé que « Stéphane » (on ne sait pas son nom de famille quand on lit le texte) va relancer la ville.

 

Loggia de la mairie de Hesdin

Loggia de la mairie de Hesdin

Comme dans les villes de Flandre, les deux principaux monuments sont l’hôtel de ville avec beffroi et l’église paroissiale. L’hôtel de ville commencé en 1575 présente une façade Renaissance imposante avec les encadrements de fenêtres en pierre de taille et les murs en briques typiques de la région. La façade est ornée d’un beau balcon sur colonnes appelé bizarrement « bretèche ». C’était l’endroit d’où le crieur municipal annonçait les décisions des magistrats. Le balcon de Hesdin est surmonté d’un aigle bicéphale autrichien car Hesdin faisait partie du Saint-Empire Romain Germanique lors de la construction vers 1560.

 

La Canche à Hesdin

La Canche à Hesdin

Le beffroi intégré à l’hôtel de ville semble d’origine mais c’est en fait une construction assez réussie de 1878, financée entièrement par le maire en mémoire de son fils décédé. Le beffroi d’origine avait été démoli par un obus lors du siège de 1639. Le site internet de la mairie précise de façon amusante que le beffroi contient deux cachots « ayant gardé leur authenticité » et servant maintenant de musée municipal.

 

Eglise de Hesdin

Eglise de Hesdin

L’église semble assez banalement gothique vue de l’extérieur, ce qui est logique pour la date de 1585, mais le portail fut construit au goût du jour dans un style Renaissance fort peu religieux car on y voit des renommées grecques et les armes des suzerains.

J’ai quitté Hesdin par la vallée de la Ternoise mais je ne l’ai remontée que sur quelques kilomètres. Je me souviens être allé à Saint-Pol-sur-Ternoise quand j’étais étudiant parce que la Communauté Chrétienne d’HEC y avait organisé une retraite. Mes deux souvenirs les plus marquants sont d’avoir assisté aux matines à une heure inhabituelle pour un étudiant et surtout un plat de blettes, légume dont j’avais horreur à la cantine de l’école primaire puis du lycée mais qui était très bien préparé par les sœurs. Ceci m’avait réconcilié avec ce légume devenu rare en dehors de ses régions d’origine, le Lyonnais et l’Artois.

 

Chute d'eau à Auchy-lès-Hesdin

Chute d’eau à Auchy-lès-Hesdin

Le village que je voulais voir sur la Ternoise est Auchy, où j’ai admiré une cascade imposante qui est en fait le déversoir de l’ancienne usine. L’eau très abondante en fait une curiosité à part entière. L’usine de la photo, une filature, était le principal employeur de la région jusqu’en 1989 et Auchy est en fait presque plus gros que Hesdin (et la population n’y baisse pas).

 

Eglise de Auchy-lès-Hesdin

Eglise de Auchy-lès-Hesdin

Il y avait autrefois un important couvent à Auchy, d’où une grande abbatiale avec une façade étrange, mélange de baies gothiques, d’un fronton néoclassique et de tours un peu grêles surmontés d’entonnoirs renversés en ardoises. L’intérieur produit une impression intéressante: les voûtes ne sont pas très hautes et trop plates, mais le contraste des pierres chaulées avec les boiseries foncées du chœur produit quand même une certaine majesté. L’église était plus banale au début mais les voûtes actuelles sont une action provisoire datant de 1537 suite à la destruction des parties hautes du chœur.

 

Château de Tramecourt

Château de Tramecourt

Comme je ne voulais pas prendre la nationale rectiligne sur le plateau céréalier sur les 50 km jusqu’à Aire-sur-la-Lys, j’ai pris des petites routes dans le bocage et j’ai rejoint dès que possible la vallée de la Lys que je m’imaginais comme serpentant agréablement dans la verdure. La route dans le bocage comportait quelques côtes comme je m’y attendais mais m’a aussi amené devant un assez beau château. Le manoir de Tramecourt était assez modeste à l’origine mais a été entouré d’un grand parc au XVIIème siècle et on y arrive maintenant par une allée forestière majestueuse. Le château lui-même est une bâtisse élégante néo-classique mais n’est pas très original et date en fait en bonne partie des années 1850.

 

Site de la bataille d'Azincourt

Site de la bataille d’Azincourt

Le parc du château s’étend jusqu’à un monument discret mais d’une grande importance historique car il marque le lieu de la célèbrissime bataille d’Azincourt. Un panneau en ciment explique sur place les positions des armées anglaise et française. Comme tous les champs de bataille, il a l’air étrangement banal de nos jours avec ses champs et ses petits bois; j’avais visité une fois une exposition de photos curieuse où l’artiste avait installé les photos de champs de bataille célèbres comme Austerlitz et Solférino et ceci conduit à se demander ce qui fait la qualité d’un lieu de mémoire quand il ne reste aucune trace concrète.

 

Plan de la bataille d'Azincourt

Plan de la bataille d’Azincourt

La bataille d’Azincourt eut lieu en octobre 1415 alors que la guerre de Cent Ans avait commencé avec la bataille de Crécy en 1346. Mais la situation est la même: le roi d’Angleterre avait débarqué en France pour défendre ses territoires sur le continent mais avait été retardé par la résistance de diverses places fortes et désirait revenir en Angleterre avant l’hiver.

Dans les deux cas, le roi de France essaie de lui barrer la route, mais il perd la bataille dans les deux cas pour les mêmes raisons: l’armée française se compose surtout de chevaliers lourdement armés et chargeant en désordre qui avancent difficilement dans la bouillasse de la fin de l’automne tandis que l’armée anglaise comporte beaucoup d’archers qui sont moins gênés par l’humidité.

A Crécy, les Français avaient en plus le désavantage d’être au pied de la collinne défendue par les Anglais et leur défaite permet aux Anglais de s’installer pour longtemps à Calais. A Azincourt 69 ans plus tard, les Français ont l’arrogance de refuser l’aide d’archers gênois et se font écraser. Les conséquences sont dramatiques, le roi de France est obligé d’accepter le roi d’Angleterre comme son successeur (même si ceci n’aura pas lieu grâce au sursaut nationaliste mené par Jeanne d’Arc).

Azincourt convainc aussi les stratèges dans toute l’Europe que la chevalerie n’est plus une arme efficace et les rois les plus clairvoyants comme les rois français et certains seigneurs italiens vont investir massivement dans l’artillerie.

 

Clocher tors à Verchin

Clocher tors à Verchin

Après mon cours d’histoire, je suis très vite arrivé dans la vallée de la Lys à Verchin où il ne faut pas manquer la forme tout à fait étrange du clocher de l’église. Les experts disent que ceci est probablement dû à l’utilisation de bois séché de façon inégale, ce qui a amené ensuite une tension dans la charpente. Les plaisantins disent que le clocher s’est penché de surprise quand une jeune fille vierge s’est mariée à Verchin et qu’il ne s’en est jamais remis faute d’autre jeune fille vierge venant se marier dans cette église. Sans être grivoise, la plaisanterie correspond assez à l’humour du Nord.

 

Ferme artésienne à Lugy

Ferme artésienne à Lugy

La haute vallée de la Lys s’est avérée une mauvaise surprise pour moi. Je m’attendais à une vallée régulière parcourue par une route assez plate comme dans les vallées du sud de l’Artois, Canche ou Authie, mais il en est tout autrement avec la Lys car les villages sont systématiquement sur les pentes et la route descend après chaque hameau dans la vallée pour offrir un bon raidillon dès que possible. En plus, aucun des villages ne présente de monument historique vraiment remarquable.

De toute façon, il était l’heure de faire une pause pique-nique et j’ai fini par m’arrêter au seul banc que j’ai trouvé, en bordure d’un grand parking pour camions au pied du village de Matringhem. Le parking sert peu, j’ai vu trois camions passer en une heure et il n’y a guère qu’une carrière pour les attirer à cet endroit. Malheureusement, je me suis rendu compte quand j’ai voulu repartir que mon pneu arrière avait crevé.

Dans le principe, ceci n’était pas très grave. D’une part, je savais que je serais obligé de changer le pneu puisqu’il avait été tailladé de façon suspecte à Dampierre-en-Bray dans la cour de la ferme où résidaient les joyeux lurons de l’usine Gervais. Il avait tenu jusque là parce que l’entaille était assez haut sur le côté. D’autre part, j’avais acheté un pneu à Paris par précaution car j’avais constaté que mon nouveau bagage permet de le transporter assez facilement replié.

En démontant le pneu, j’ai constaté que la crevaison était causée par une grande aiguille de fer certainement tombée d’un poids lourd et je n’ai donc pas eu de scrupules à prendre une nouvelle chambre à air. Je me suis débarrassé sans problèmes du pneu abîmé car il me suffisait de traverser la route pour utiliser la poubelle d’un café.

A cause de la demi-heure perdue à remonter le pneu et du temps peu favorable (menaçant avec un bon vent contraire), j’ai essayé d’accélérer un peu et j’ai traversé le plateau pour rejoindre une route importante plus rectiligne. La route était très ennuyeuse mais tournait lentement vers l’est le long de la Lys et devenait donc moins exposée au vent du nord et plus plate, ce qui m’arrangeait beaucoup.

Je ne me suis pas attardé à Thérouanne, ville au débouché de la Lys dans la grande plaine de Flandre. C’était une ville importante sous les Gaulois et encore sous les Mérovingiens, siège d’un évêché réputé, mais la ville fut entièrement rasée par Charles Quint en 1553 qui refusa d’autoriser une nouvelle ville, au contraire de Hesdin. Le site fut entièrement abandonné jusqu’au milieu du XIXème siècle.

De Thérouanne, j’aurais dû continuer par la petite route de la rive gauche par Rebecques (version française de Rebeke), mais j’ai pris la nationale mieux indiquée de la rive droite par Mametz qui est un nom curieux. Les deux routes mènent à Aire-sur-la-Lys, la seule ville vraiment flamande que j’ai visitée pendant ce voyage. Si on a le temps, Saint-Omer est plus intéressant, mais on ne peut pas tout visiter en même temps !

 

Place d'Aire-sur-la-Lys

Place d’Aire-sur-la-Lys

Aire-sur-la-Lys est une petite ville animée qui fut une ville flamande importante avec une commune bourgeoise très active tant qu’elle dépendait des Pays-Bas bourguignons puis espagnols. A cette époque, je pense qu’on pouvait la comparer à des villes textiles comme Ypres. Mais elle fut conquise par le roi de France en 1713 et fut alors réduite à l’état de bourg frontalier loin des centres de décision parisiens et empêché de commercer avec les villes voisines par le protectionnisme de Colbert et de ses successeurs. Elle ne s’en est jamais remise, ignorée par le chemin de fer, par l’autoroute mais aussi par les industries du XIXème siècle car les villes du bassin minier avec leur production de charbon sont toutes proches et bien plus attirantes. L’activité principale maintenant est une centrale régionale de Carrefour.

 

La Lys à Aire-sur-la-Lys

La Lys à Aire-sur-la-Lys

La commune a produit une brochure particulièrement bien faite pour les touristes, ma seule critique est que l’on oublie d’y mentionner que la collégiale tant vantée est normalement fermée. En fait, les photos que j’ai vues ne semblent pas montrer un intérieur extraordinaire et on peut donc se contenter de l’extérieur faute de mieux.

 

Eglise d'Aire-sur-la-Lys

Eglise d’Aire-sur-la-Lys

J’ai été assez impressionné par la taille gigantesque de cette collégiale qui écrase tous les bâtiments de la ville, aucun ne dépassant trois étages. Le clocher massif en style gothique flamboyant a attiré mon attention par les détails de la décoration qui me semblent provenir du style Renaissance espagnol (je crois que l’on parle de style plateresque).

 

Détail plateresque

Détail plateresque

On voit rarement une église française décorée avec ces rinceaux assez particuliers.

Comme dans toutes les villes de Flandre, il ne faut évidemment pas rater non plus la grand-place. En l’occurrence, pas de belles maisons construites par de riches marchands drapiers au XVIème siècle comme on en verrait en Flandre belge, les guerres et le protectionnisme français ne l’ont pas permis. L’hôtel de ville est digne et froid comme on peut l’attendre d’un bâtiment construit à la fin du règne de Louis XIV (1721) dans le style néo-classique.

 

Bailliage d'Aire-sur-la-Lys

Bailliage d’Aire-sur-la-Lys

Par contre, on peut voir dans un coin de la place un très joli bâtiment ancien, le bailliage. C’est quasiment le seul qui a survécu aux guerres franco-espagnoles et c’est un bel exemple de transition entre l’architecture gothique (balcon, voûtes des arcades) et Renaissance (fausses colonnes, arcs surbaissés). La décoration est tout à fait au goût du jour pour l’année 1600 avec figures allégoriques et compartiments sculptés.

 

Détail du bailliage

Détail du bailliage

Ma photo ne montre pas bien les détails, mais les compartiments sont ornés de trophées d’armes car le bailliage était avant tout le corps de garde de la milice. Celle-ci étant gérée par le conseil communal, elle était un signe d’autonomie dont les villes flamandes étaient extrêmement fières.

J’ai terminé mon passage à Aire-sur-la-Lys par un goûter sur un banc en profitant d’une pelouse bordée de tilleuls en bordure de la vieille ville. Il y a certainement des espaces verts municipaux, mais j’aurais perdu du temps à les chercher et ceci n’en valait pas la peine.

 

Plaine de la Lys

Plaine de la Lys

Ma carte montre pas moins de trois églises intéressantes sur les 15 km qui me séparaient de mon objectif du soir, ce qui m’a changé du trajet fatigant et peu excitant dans la vallée de la Lys. La première se trouve à Isbergues, une ville industrielle grâce à une aciérie qui s’est installée là plutôt qu’à Aire en raison de la présence de la ligne de chemin de fer. Le trajet d’Aire à Isbergues est peu attirant dans la plaine entre champs de betteraves et entrepôts (au point que j’ai eu de la peine à trouver un endroit discret pour un arrêt hygiénique).

 

Eglise d'Isbergues

Eglise d’Isbergues

Isbergues est une petite ville commerçante avec pas mal de circulation; les rues sont bordées de maisons basses en briques qui ont l’air sombres par temps gris. La même description vaut évidemment pour toute petite ville sidérurgique du Nord ! L’église vantée par la carte était évidemment fermée, mais il semble que son intérêt principal soit de toute façon le solide clocher d’apparence romane (je n’ai pas trouvé d’information plus détaillée).

J’ai traversé à la sortie d’Isbergues le village de Berguette qui est une commune avec un statut relativement rare de « commune associée ». C’était une idée contenue dans une loi de 1971 destinée à favoriser les fusions de communes en gardant une certaine identité aux communes fusionnées: chacune gardait un « maire délégué », continuait à procéder aux actes d’état-civil et avait un conseil municipal consultatif. L’idée était de maintenir les apparences mais de centraliser les décisions et des lois équivalentes prises en Belgique et dans certains Länder allemands ont bien fonctionné.

La loi française échoua en grande partie, les maires n’ayant aucune envie de céder leurs petits pouvoirs et n’y étant pas forcés, et il n’y eut que 700 communes associées sur les 36.000 communes françaises. On inventa plus tard les syndicats intercommunaux puis les communautés de communes pour arriver à un résultat semblable d’une autre façon vu que les communes sont forcées d’y adhérer.

Le village que je voulais atteindre était en fait le suivant, Guarbecque (Gaverbeke en flamand, ce qui est plus logique comme orthographe). Le clocher est presque identique à celui d’Isbergues, il a simplement un étage en moins, et est un clocher authentique du XIIème siècle. Je n’ai pas pu visiter l’intérieur où l’on voit apparemment des chapiteaux romans.

J’ai eu un peu de peine à me retrouver pour la suite, les pancartes cherchant logiquement à diriger les voitures vers la déviation la plus proche. J’ai hésité à divers carrefours où les petites routes de campagne tournent entre fermes, bosquets et champs de façon aussi troublante qu’en Comtat Venaissin. J’étais finalement assez fier de moi quand je suis arrivé sans me perdre à Ham-en-Artois où se trouvait la troisième église de la carte.

 

Ancienne abbaye de Ham-en-Artois

Ancienne abbaye de Ham-en-Artois

Il s’agit en fait d’une abbaye fondée après les croisades par le seigneur de Lillers, la ville voisine, et détruite en 1793. Il en reste le portail solennel rénové dans le style troubadour et servant maintenant d’entrée à un centre pour séminaires et réceptions.

 

Eglise de Ham-en-Artois

Eglise de Ham-en-Artois

L’abbatiale est un bâtiment composite avec des voûtes refaites au XIXème siècle, mais elle était ouverte et j’ai trouvé l’intérieur beaucoup plus intéressant que je ne m’y attendais.

 

Christ de douleur

Christ de douleur

On voit diverses statues intéressantes, en particulier un Christ aux liens un peu délavé et fort trapu, les pieds en particulier.

 

Sauveur musclé

Sauveur musclé

Un autre Christ beaucoup plus glorieux derrière l’autel montre que le sculpteur avait suivi avec attention les cours d’anatomie ou se complaisait à peindre des hommes musclés déshabillés. Le second Christ fait partie d’une boiserie de chœur remarquabliement insérée dans le bâti, certainement sur mesure.

 

Chœur à Ham-en-Artois

Chœur à Ham-en-Artois

Dorures abondantes, faux marbre et entrelacs délicats en font une très belle œuvre dans le plus pur style baroque, un style que l’on voit rarement dans une église en France.

 

Rococo de village

Rococo de village

Au pied des statues, des petits tableaux sculptés en ronde-bosse dans un style gentiment malhabile illustrent des légendes de saints au milieu d’une débauche de volutes rococo. L’église vaut vraiment un arrêt.

De Ham, je n’étais qu’à 5 km de mon hébergement à Ecquedecques (certainement un nom flamand, peut-être Ekedeke, mais mon hôtesse ne savait pas dire, pour employer une expression wallonne). Mais il y avait une route à traverser entre les deux et je ne m’attendais pas à ce que la N43 soit aussi difficile à traverser. Je dois remonter près de dix ans en arrière pour trouver une route qui m’a causé autant de problèmes.

Comme il n’y a pas de refuge central, il faut attendre que la route soit libre sur les deux voies et ceci a pris pas loin de 10 minutes. La circulation était vraiment effarante. Les esprits critiques diront que c’est probablement la version gratuite de l’autoroute entre le bassin industriel de Lens et les ports de la Manche quand on ne veut pas payer le péage.

 

Excellente chambre d'hôtes à Ecquedecques

Excellente chambre d’hôtes à Ecquedecques

J’ai trouvé sans problèmes la ferme où j’avais réservé, elle est en face de l’église au milieu du village. La famille réside dans une grosse maison de deux étages, un peu comme la veille à Blangermont, les bâtiments agricoles sont à l’arrière et la cour est entourée de bâtiments bas qui servent maintenant de logement aux ouvriers agricoles (il y en a souvent dans les fermes du Nord) ou qui ont été transformés en gîtes et chambres d’hôtes. Je ne sais pas si j’ai couché dans la porcherie ou dans l’écurie, mais c’était propre et pratique.

Pour le dîner, on traverse la cour et on entre dans un autre monde. La dame a décidé d’utiliser ses beaux salons pour recevoir les hôtes (à Blangermont, on reçoit dans la cuisine, ce qui correspond à la tradition paysanne et donne une atmosphère plus familiale). J’ai été présenté aux autres hôtes, un couple venant de la région du Mans où Monsieur est acheteur de produits agricoles et Madame tient un magasin. C’étaient des personnes élégantes et cultivées.

Je me suis extasié en commun avec eux sur le raffinement et l’élégance de ces deux salons où les meubles recouverts de tapisserie et les tableaux bourgeois sont mis en valeur par un éclairage recherché, de grands miroirs à dorures et d’impressionnants lambrequins de 3 m de haut. Les deux pièces sont décorées de boiseries à hauteur d’un mètre environ (on dit en anglais « dado rail » et Internet traduit par « plinthe », mais j’associe plutôt une plinthe à la toute petite bordure au pied d’un mur).

Je sais grâce au Geffrye Museum de Londres que c’est le style typique des intérieurs du XVIIIème siècle, ceci permettant de protéger le bas des murs vu que l’on passait la journée à déplacer les meubles, rangés le long des murs tant que l’on n’en avait pas besoin. Le haut des murs à partir de la hauteur des dossiers de chaises était peint en couleurs pâles ou orné de toiles de Jouy.

La propriétaire nous a fièrement raconté comme quoi elle avait demandé à divers menuisiers leur avis avant d’en prendre un qui a mis un certain temps à comprendre ce qu’elle voulait mais qui lui a donné ensuite des idées intelligentes sur les emplacements des raccords et autres biseaux. Le résultat est absolument impeccable.

La qualité du dîner s’accorde parfaitement au raffinement du décor. La dame est fine cuisinière et aime choisir les bons vins, les visites de caves étant une de ses formes de vacances préférées. Elle ne mange pas avec les hôtes, ce qui n’était pas gênant car elle passe un moment entre les plats et car nous avions une conversation très agréable avec le couple manceau.

Nous avons eu en apéritif du mousseux avec des petits fours salés maison, puis en amuse-bouche de la mousse d’asperges vertes, chose que je n’avais jamais mangée. L’entrée était un fois gras accompagné d’un verre de Sauternes, puis une pièce de chevreuil accompagnée de petits légumes et arrosée d’un excellent Premier Cru de Blaye. Le fondant au chocolat était accompagné de fraises du jardin avec une crème Chantilly maison délicieuse.

Gastronomie mise à part, la dame nous a un peu parlé aussi de son exploitation qui est concentrée sur l’embouche et les cultures maraîchères. Je pense que c’est plus adapté à proximité de grandes villes et sur le sol lourd et humide de la plaine. Le maraîchage explique le besoin en ouvriers agricoles, on ne peut pas tout faire avec des machines.

La dame ne vend pas aux chaînes de supermarché, elle a choisi de vendre en direct afin de garder la marge, mais ceci lui impose toute une organisation. Elle fait en camionnette deux fois par semaine la tournée des villes de la région et livre ses produits de maison en maison selon les commandes que les gens lui font à chaque passage.

Comme je lui disais que je trouvais Aire et Isbergues un peu tristes et tranquilles, elle m’a expliqué que ce n’était rien par comparaison aux villes du bassin minier comme Bruay et Béthune. Dans la plupart des quartiers qu’elle visite, la moitié des hommes est au chômage et 3/4 des familles perçoivent le RMI. Ceci crée une mentalité d’assistés apathiques même si la dame reconnaît qu’elle ne voit pas comment faire autrement vu qu’aucun emploi ne se crée depuis 30 ans.

Dans beaucoup de familles, elle doit livrer 50 kg de pommes de terre par semaine parce que c’est moins cher que le pain. Elle passe aussi toujours le jour de la paye (on semble payé chaque semaine dans certaines entreprises) parce que l’argent n’est plus là le lendemain. Pour les retraités, elle a pitié et fait crédit en fin de mois: ils n’auraient rien à manger sinon jusqu’au versement de leur retraite.

Je dois avouer que cette description par une femme d’affaires dynamique vivant dans une maison superbe pose des questions intéressantes. Quelle perspective un adolescent grandissant dans une ville de la région peut-il avoir ? Et quels modèles a-t-il autour de lui ? Quelle solution doit-on apporter pour des villes entières de chômeurs sans qualification ? Et faut-il être surpris que les pauvres votent Front National, leur seul contact avec l’Etat étant sinon le bureau d’aide sociale ?

Les communistes l’avaient bien compris quand ils avaient encore les subventions de Moscou qui leur permettaient d’offrir aux jeunes des activités collectives motivantes. C’est tout le drame du Front National qui fait miroiter des temps meilleurs mais qui n’a probablement pas du tout l’intention de dépenser de l’argent pour rendre la vie des pauvres plus intéressante (je ne dis pas plus facile, ceci est une autre question que le RMI et la CMU ont un peu améliorée).

En tous cas, une soirée gastronomique et très intéressante. Je recommande volontiers cette chambre d’hôtes à d’autres voyageurs.

 

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