Etape 2: Cotentin

(2ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Jeudi 24 mai

106 km, dénivelé 480 m

Temps chaud sans un nuage, 25° avec peu de vent. Brouillard sur la côte le soir

La Trigale – Portbail – piste cyclable – Canville la Rocque –  Forêt de St Sauveur (allée forestière) – D130 – Rauville la Place – château de Crosville sur Douve – Etienville – La Quenauderie – Francquetot – Baupte – Carentan – D443 – Isigny sur Mer – Jucoville – Pointe du Hoc – Le Haut Chemin – Louvières – Trévières – La Viéville

Cotentin, départements 14 et 50

Autant le dire tout de suite, je n’attendais pas grand-chose de cette étape pour ce qui est des paysages et l’itinéraire incluait donc exprès un passage sur la côte le matin et le soir pour avoir un but intéressant. C’est en plus amusant de quitter la mer et de la retrouver 60 km plus loin alors qu’il faut plus de 200 km en longeant la côte. Je n’en attendais pas trop non plus au niveau culturel d’ailleurs, estimant que la guerre avait dû détruire presque tout. Partir avec des attentes modestes est finalement une très bonne façon de procéder car on ne peut qu’être favorablement surpris !

Marais salants de Portbail

Pour voir la mer depuis Fierville, l’endroit le plus proche est Portbail. Je n’avais aucune idée à quoi m’attendre en ce qui concerne Portbail, dont je savais seulement que ma grand-mère y passait les vacances enfant, et j’ai été très agréablement surpris. Avant d’arriver au village, on longe un moment des prés salés plein de moutons, puis j’ai suivi des pancartes peu claires pour trouver le baptistère. Il faut reconnaître qu’on ne voit que des bases de murs sons un abri en béton impressionnant mais c’est bien expliqué. On voit bien aussi sur la photo la cuve centrale et les canaux qui amenaient et évacuaient l’eau.

La cuve est assez profonde pour y procéder à un baptême par immersion comme ce fut l’usage dans l’église primitive à l’image de celui du Christ dans le Jourdain. L’usage n’existe plus guère que dans l’église protestante baptiste. Au Moyen-Âge, le baptême consistait à arroser assez généreusement le catéchumène, comme on le voit sur les illustrations du baptême de Clovis telles que l’on se l’imaginait vers l’an 1200. Mais le baptême mérovingien était un vrai bain. Ceci permet de conclure que le baptistère de Portbail date de cette époque (probablement VIème siècle). On n’en connaît aucun autre au nord de la Loire.

Baptistère mérovingien de Portbail

Il est aussi exceptionnel car la cuve est hexagonale et non cylindrique comme les autres baptistères mérovingiens français. A l’époque, un baptistère implique un lieu religieux très important car seul l’évêque peut baptiser lors de cérémonies très solennelles. C’est curieux car Portbail n’a jamais été siège d’un évêché, lequel se trouvait à Coutances depuis l’an 450 environ. On sait tout au plus que plusieurs voies romaines convergeaient à Portbail et on en conclut que Portbail devait être un port important, probablement spécialisé dans le transport de l’étain de Cornouaille.

L’évêque avait-il donc décidé de procéder aux baptêmes plutôt dans la grande ville portuaire, où ceci pourrait attirer des païens en mal de conversion, que dans sa ville fortifiée plus isolée ? Ou Portbail était-il plus pratique parce que les îles anglo-normandes faisaient partie de son évêché et que le port lui donnait un argument pour faire venir les catéchumènes des îles plutôt que de se déplacer à une époque où la navigation était une perspective terrifiante ?

Je suis toujours ému d’admirer des reliques mérovingiennes car nous n’avons presque rien de cette époque reculée. Des bijoux surtout. Se trouver devant l’un des rarissimes vestiges tangibles 1500 ans après est émouvant, comme aussi à Jouarre. Il nous reste un nombre raisonnable de monuments soit romains, soit carolingiens, mais si peu pour les 400 ans entre les deux…

Digue de Portbail

Le village de Portbail se répartit en deux sections séparées par environ 1 km de route le long de l’estuaire. La route traverse un bras latéral de l’estuaire par un long pont dont on mentionne sur Internet qu’il a 13 arches, chose rare puisque l’on évite normalement ce nombre – je pense que la superstition vient du fait que le 13ème apôtre est Judas, voire du fait que les tous premiers scientifiques (en Mésopotamie) comptaient en base 12 et trouvaient donc 13 moins pratique que 12.

Estuaire de Portbail

Le village balnéaire, dont je n’ai vu que les premières maisons, s’étend le long de la mer vers le nord en arrière des dunes. C’est la vue vers le sud que j’ai trouvée intéressante; comme c’est un endroit difficile d’accès en voiture, la grande plage est déserte de même que la rive sud de l’estuaire. Ce serait sûrement très amusant de se promener en canoë et j’ai d’ailleurs vu deux personnes en kayak. Le site m’a beaucoup rappelé certains estuaires de Nouvelle-Zélande sur la côte ouest de l’île du Nord. Aussi sauvage et en même temps sans reliefs menaçants. De quoi ressentir un peu de nostalgie.

Vue classique de Portbail

Le vieux village de Portbail, où je suppose que les bâteaux accostaient au Moyen-Âge sur la grève, est à l’intérieur de l’estuaire. Il est dominé par l’ancienne église paroissiale qui se trouve au bord de l’eau dans un site un peu exposé mais très pittoresque. C’est une belle église romane avec abside en cul-de-four et clocher fortifié du XIème siècle qui a été transformée en salle d’exposition municipale. J’aurais regardé à l’intérieur par curiosité mais elle était fermée.

J’ai essayé d’acheter à Portbail une carte postale puis j’ai ensuite repéré un itinéraire cyclable prometteur. En fait, il n’est pas pratique au début, longeant la rive de l’estuaire sur la grève un peu sablonneuse, mais il offre à défaut un paysage agréable. Il rejoint vite une ancienne ligne de chemin de fer où il se transforme en voie verte très confortable. Il y en a tout un réseau dans le Cotentin et c’est dommage que j’eusse rarement besoin d’aller dans les directions proposées.

Suivant gentiment les pancartes, j’ai ignoré la route principale et traversé l’Ollonde, mais j’ai découvert ensuite que l’accès à Canville-la-Rocque pourtant fléché sur la voie verte ne se fait pas comme je le pensais par une petite route de ferme mais par un long chemin bouillasseux et pentu parfaitement inutilisable à vélo. J’ai poussé un quart d’heure puis j’ai fini par atteindre Canville, un village minuscule mais dont l’église est recommandée sur un prospectus consulté à Cherbourg.

Pendu de Compostelle à Canville-la-Rocque

On voit dans la chapelle latérale une fresque du XVIème siècle très intéressante qui prouve que les pèlerins anglais se rendant à Compostelle passaient probablement par Cauville. La fresque découverte dans les années 1990 montre comme une bande dessinée une légende célèbre, celle du pendu et du coq: lors du passage d’une famille de pèlerins allemands dans un village castillan, la servante était tombée amoureuse du fils de la famille. Quand il avait refusé ses avances, elle l’avait fait accuser de vol en cachant dans ses bagages une tasse en argent et il avait été pendu.

Les parents continuèrent leur pèlerinage et s’arrêtèrent à nouveau dans le village au retour. A leur grande surprise, leur fils était toujours pendu au gibet, mais toujours vivant car Saint Jacques avait envoyé un ange lui soutenir les pieds. Quand les parents demandèrent au juge de dépendre leur fils, il leur déclara qu’il n’en ferait rien à moins que le coq dans le plat devant lui ne se mette à chanter. Quand le coq se mit à chanter, le fils fut dépendu et la servante pendue à la place.

Les fresques de Canville montrent l’ensemble de l’histoire avec le fils si mignon, le juge si arrogant et la servante si méchante. Il paraît que c’est le seul cycle complet de cette légende au nord des Pyrénées et il est en assez bon état.

Un peu après Canville, j’ai été obligé de revenir sur la route principale, tranquille mais rectiligne et très large, ce qui était très désagréable par un temps aussi beau et chaud. La route monte en plus car la crête du Cotentin se trouve le long de la côte ouest et atteint un peu plus de 100 m d’altitude. Quand je suis arrivé au bord d’une forêt, je me suis donc arrêté cinq minutes et j’ai constaté sur un panneau que je pouvais me rendre à Saint-Sauveur-le-Vicomte par une allée forestière puis par une route secondaire plus amusante que la route principale.

Cela rajoutait 4 km mais je trouvais la forêt ombragée particulièrement tentante, l’allée était assez roulante et la montée n’était pas raide. J’ai appris au passage que la forêt de Saint-Sauveur est la plus grande de la Manche, qui est le département le moins boisé de France avec seulement 3% de forêts. J’ai beaucoup apprécié l’ombre fraîche et tout simplement le changement de paysage, et j’ai eu le même sentiment régulièrement tout le long du voyage car j’ai traversé beaucoup de régions peu boisées.

A Saint-Sauveur, la carte mentionne une église intéressante, mais je ne suis pas du même avis après m’y être arrêté (elle a été beaucoup rénovée au XIXème siècle). La carte Michelin est un peu trop généreuse dans ce domaine et c’est gênant: si on fait le détour, on est déçu une fois sur deux. Si on ne fait pas le détour, on rate des curiosités de premier ordre. Michelin devrait distinguer entre les églises « un peu » intéressantes et les églises valant vraiment le détour.

Saint-Sauveur-le-Vicomte

Ce qu’on trouve par contre à Saint-Sauveur et qui ne figure pas sur la carte, c’est une majestueuse forteresse médiévale avec double enceinte, énorme donjon rectangulaire et petit musée municipal. Je me suis évidemment dispensé du musée mais j’ai pu admirer tranquillement la forteresse car je me suis offert un en-cas dans la cour extérieure. On peut monter sur le donjon pour admirer la vue car il a été consolidé; c’est maintenant un bel exemple des donjons normands datant d’avant la conquête française de 1204.

Donjon de Saint-Sauveur-le-Vicomte

La Normandie est probablement la région de France qui a les plus beaux exemples du tout début de l’ère féodale avec la motte de Gisors et les donjons de Falaise ou de Saint-Sauveur. Dans le reste de la France, les châteaux forts qui dominent datent du 13ème siècle, époque des tours rondes pour mieux couvrir les angles. Les donjons normands se distinguent aussi par leurs gros contreforts réguliers rendus nécessaires par l’espace intérieur important.

En effet, en Normandie (et un peu en Gascogne), les nobles habitaient dans les donjons et avaient besoin de place; dans le reste de la France, les donjons servaient uniquement de refuge et de caserne et les nobles habitaient dans un « palas » plus confortable donnant sur la cour. On retrouve le principe des donjons d’habitation dans d’autres régions frontalières comme en Ecosse.

Forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte

Une petite pancarte au pied du donjon recommande d’aller admirer le tombeau de Barbey d’Aurevilly, né en 1808 à Saint-Sauveur. On en fait un culte littéraire dans le Cotentin mais il n’a pas eu un grand écho au-dehors. En tous cas, je n’ai jamais eu de texte de lui à étudier à l’école. Evidemment, comme il fut violemment monarchiste et ultramontain pendant une partie de sa vie, le ministère de l’Education Nationale devait le trouver sulfureux. Il faillit être condamné en 1873 pour avoir tenté de publier un ouvrage jugé « outrageant à la morale publique et aux bonnes mœurs », ce qui montre qu’il avait changé de style entre-temps tout en restant sulfureux.

Après avoir bien profité du site superbe, j’ai traversé une rivière, la Douve, qui se jette dans la Manche sur la côte est du Cotentin alors qu’on n’est qu’à 12 km de la côte ouest. La Douve est déjà au niveau de la mer à Saint-Sauveur et coule ensuite à travers un grand marais salé. En Hollande, il aurait été transformé en polder ! On ne peut pas longer directement le bord du marais, il faut rester sur les collines au nord ou au sud et passer de nombreux petits ravins transversaux. Je suis resté en l’occurrence au nord et j’ai trouvé sur chaque colline un hameau intéressant.

Aisselles peintes à Rauville-la-Place

Le premier est Rauville-la-Place, où le prospectus de Cherbourg m’a conduit à regarder dans l’église un Christ très réaliste. Je soupçonne le sculpteur d’avoir été fasciné par l’idée d’un nu masculin car son Christ est vraiment très déshabillé, surtout vu de côté. L’artiste s’est aussi fatigué à lui peindre des poils sous les aisselles. J’ai déjà vu des Christ barbus, surtout sur les enluminures les plus anciennes, mais je crois que je n’avais jamais vu un Christ avec des poils sur le corps.

Quand on y pense, il faut probablement attendre Arno Breker (spécialisé dans les nus héroïques pour Hitler) pour voir des poils pubiens et Lucian Freud pour voir des poils sur la poitrine. Est-ce considéré comme disgracieux ? Ou trop sexuel ? Le Christ de Rauville est aussi amusant en référence à l’enfant le plus connu du village, le publiciste Jacques Debout qui fut un des animateurs du catholicisme social aux côtés de Marc Sangnier.

Château de Crosville-sur-Douve

Le village suivant Rauville est Crosville-sur-Douve, dont le château du XVIIème siècle est assez connu. Il a été racheté en 1980 par les fermiers, ce qui montre d’ailleurs que l’agriculture rend plus riche que l’oisiveté, parce que la dame avait toujours rêvé de le remettre en état. Ils ont fait presque tous les travaux eux-mêmes, comme à Dur-Ecu, et le résultat est superbe. Il abrite un restaurant assez cher et on peut visiter plusieurs salles. Le seul inconvénient du château en ce qui me concerne est qu’il est au bout d’un long cul-de-sac en descente et que j’ai donc dû remonter ensuite.

Manoir d’Etienville

Le dernier village intéressant est Etienville, où l’on trouve un autre château rénové avec beaucoup de soin. J’ai trouvé plus tard sur Internet qu’il date du XVème siècle et le bâtiment est imposant et inhabituel. Une spécialiste m’a fait remarquer sur la photo le mélange étrange des fenêtres; petites et rectangulaires sur les tours mais aussi au rez-de-chaussée, larges et à meneaux à l’étage supérieur du corps central. Quant au toit en arrondi recherché à droite, il est évidemment moderne. On peut coucher au château dans des chambres d’hôtes fort coûteuses et on peut visiter en été le parc.

La Douve à Pont-l’Abbé

Après Etienville, on retrouve la Douve et je suis passé à Pont-l’Abbé sur la bordure sud des marais. J’ai essayé de passer au château de Franquetot, mais il est caché derrière un grand mur et on peut seulement le voir quand quelqu’un le loue pour une réception. J’ai donc monté la côte pour rien parce qu’on redescend ensuite à Baupte. Il y a une voie verte de Baupte à Carentan, mais je cherchais un coin pique-nique et j’ai pensé le trouver plus facile dans un village comme Auvers. Malheureusement, l’église recommandée par la carte avait pour seul intérêt sa taille (elle était fermée) et il n’y avait pas de banc à l’ombre.

J’ai donc continué jusqu’à Carentan malgré la faim (il était 14 h 30). C’est une petite ville un peu étrange dont les espaces généreux mais un peu vides datent sûrement de l’époque où la route de Cherbourg passait au milieu du bourg. La voie ferrée coupe la ville en deux avec un seul pont, ce qui fait que j’ai utilisé une passerelle pour piétons heureusement munie d’un ascenseur. Il est étroit et j’ai été obligé de mettre le vélo verticalement dedans, ce qui m’a valu des regards inquiets de la part du monsieur un peu bizarre qui attendait en haut que je sorte de la cabine.

Hôtel de ville de Carentan

Le plus grand monument de Carentan est un grand complexe Louis XIII (brique et pierre) en face de la gare, l’ancienne abbaye. Elle abrite la mairie et il y a quelques parterres de fleurs, mais pas de banc pratique. L’église était fermée et ne m’a fait aucun effet, ce qui fait que j’ai essayé de me rabattre sur le port en suivant les pancartes d’ailleurs pas très efficaces.

Port de Carentan avec palmiers

J’ai finalement bien trouvé le port qui est en fait un bassin à flot rempli de bateaux de plaisance au bout d’un long canal rejoignant la Manche. D’un côté, on voit quelques résidences d’habitation dont l’architecte ne s’est pas beaucoup fatigué. De l’autre, la début de la zone industrielle. Entre les deux, un espace vert avec une rangée de palmiers inattendus et quelques bancs.

Un carrefour dans un style assez « rapport de stage en première année d’urbanisme paysager » agrémente le tout. Mais le banc était très pratique pour pique-niquer et j’avais besoin d’une pause. Pour le reste du voyage, j’ai fait attention de m’arrêter avant  d’avoir trop faim (d’ailleurs, alors que faire les courses pour le pique-nique m’énervait un peu en 2010, cela ne m’a pas du tout gêné cette année).

Hôtel de ville d’Isigny

Carentan possède une sorte de ville jumelle à 10 km de l’autre côté de la Vire, Isigny (qui se dit Isigny-sur-Mer mais qui en est à 10 km). J’ai trouvé une petite route tortueuse entre les deux et j’ai donc évité tant la voie rapide que la nationale trop rectiligne. Isigny m’a bien mieux plu que Carentan. Certes, il n’y a pas de monument historique à cause des bombardements de 1944 rendus nécessaires par la situtation stragégique avec le pont sur la Vire entre les différentes plages du débarquement allié.

Topiaires à Isigny

Mais la ville semble avoir un tissu économique plus solide que Carentan, certainement lié à l’industrie laitière (le célèbre beurre d’Isigny, mais aussi les fromages de la coopérative Isigny-Sainte Mère). De plus, les indemnisations reçues après la guerre ont été investies dans un tissu urbain harmonieux sans espaces vides excessifs.

Ancien port d’Isigny

La place centrale est ornée de topiaires et de fontaines tandis que l’hôtel de ville est installé dans un palais mansardien précédé de superbes parterres fleuris. Tout ceci se combine à un petit coin charmant au niveau de l’ancien port à marée car Isigny a su construire le bassin de plaisance sans abîmer le vieux port. Un détail amusant sur Isigny: la famille de Walt Disney venait d’Isigny, Disney étant une déformation d’Isigny !

Pointe du Hoc

Après Isigny, j’avais encore le temps d’aller voir la mer, mais j’avais parcouru suffisamment de kilomètres pour m’épargner les détours inutiles. J’ai donc choisi de longer quelques kilomètres l’ancienne nationale avant de couper à travers le bocage vers la Pointe du Hoc. Plus je m’approchais de la mer, plus le ciel se couvrait, mais c’était un drôle de brouillard plutôt doux et sec. A la pointe, on ne voyait pas loin.

La pointe du Hoc est un endroit très célèbre parce que c’était un des principaux forts construits par les occupants allemands pour contrer un débarquement éventuel. Le brouillard était finalement une bonne chose parce que cela me permettait d’imaginer la réaction surprise des soldats allemands voyant apparaître l’armada du débarquement à un moment où elle était déjà trop proche pour la repousser facilement.

Côte d’Omaha Beach

Autour de la pointe, la côte est faite d’une petite falaise assez friable (30 m de haut) et je conçois que les soldats alliés arrivaient plus facilement à débarquer ici que dans le pays de Caux. Mais il y a quand même un côté « escalade de château fort » qui devait être plutôt difficile. En haut de la falaise, on visite maintenant l’emplacement des défenses allemandes, dont on ne voit que quelques restes de salles enterrées, des murs en béton à ras de terre et de nombreux entonnoirs causés par les obus. J’étais là vers 18 h hors saison et il n’y avait donc qu’un seul autocar et une trentaine de voitures, mais je suppose que l’affluence doit être insupportable à d’autres périodes.

Les gens se promènent un peu au hasard sur le site, suivant divers sentiers pas très définis et se demandant à quoi tout cela pouvait bien ressembler avant ou pendant les combats. Les gens prennent aussi un grand plaisir à descendre dans les entonnoirs les moins raides pour examiner un peu les restes des bunkers, il y a un côté jeu de piste et cela ne semble pas dangereux.

Falaise de la pointe du Hoc

Le bunker directement sur la pointe a été en partie reconstruit pour donner un point central, mais on n’y trouve pas de pancartes bavardes. Que ressent-on dans un endroit comme celui-ci ? Probablement la même chose qu’à Monségur, on essaye de s’imaginer mais ce n’est pas poignant comme un cimetière militaire ni menaçant comme les forts de la ligne Maginot.

Même si certains visiteurs sont d’âge mûr (mais pas plus de 70 ans), tous sont trop jeunes pour avoir combattu ici. Ceci n’empêche pas les Américains, souvent des personnes de 40 ans environ, d’examiner le site avec soin, aidés de carnets de notes, et de prendre des photos documentaires. Ce sont probablement les enfants voire les petits-enfants de combattants.

J’imagine mal des Français ou des Allemands du même âge visiter un site de guerre de la même façon concentrée et révérentieuse, comme on visite une cathédrale ou un site préhistorique. Je suppose que le système scolaire et éducatif américain insiste lourdement sur le patriotisme et sur l’idée de sauver la nation élue par le sacrifice des soldats. Ou les guerres sont-elles le fondement de l’identité nationale parce que c’est un pays dont l’histoire est si courte ?

En ce qui concerne le paysage, le brouillard limitait nettement la visibilité, mais ceci ne m’a pas empêché de bien voir la pointe elle-même, un cône isolé en avant de la falaise et qui est effectivement assez inhabituel. On peut descendre au bord de l’eau, mais j’ai estimé que je n’avais pas le temps et je n’avais pas envie de remonter la côte après.

Manoir typique du Bessin à Saint-Pierre-du-Mont

Comme dans le Pays de Caux, il suffit d’être à 1 km de la côte pour avoir l’impression qu’on est complètement à l’intérieur des terres au milieu de bocage. Le Bessin doit être un bocage très riche car il y a énormément de petits villages et de hameaux autour de gros manoirs. Les manoirs se ressemblent tous, on trouve un corps de logis assez haut avec un étage et des combles, un bâtiment en équerre servant pour la ferme et un mur d’enceinte extrêmement haut percé d’une porte-cochère imposante. Je suppose que le mur protège du vent.

Les cours sont gigantesques et vides, mais je suppose qu’elles abritaient autrefois les cultures fragiles et les potagers. Le long de la côte, la plupart des nombreux manoirs offrent un hébergement soit en chambres d’hôtes, soit en camping. Je n’en avais pas trouvé par le site des Gîtes de France car la plupart n’en sont pas membres, trouvant leur clientèle par les agences de voyage américaines ou sur des sites spécialisés anglais.

Eglise de Formigny

J’ai quitté la route côtière pour passer par Louvières et Formigny dont la carte recommande les églises. Celle de Louvières était fermée et ne m’a fait aucun effet, celle de Formigny était fermée mais curieuse. La façade ouest est ornée de trois arcades romanes très pures comportant le décor en chevrons géométriques typique du roman normand mais qui datent en fait du XVème siècle. Au-dessus du portail, on voit une statue de Saint Martin pas parfaitement proportionnée avec un chapeau bizarre, le tout dans une niche tout ce qu’il y a de plus XVIIème siècle. Saint Martin ne me semble d’ailleurs pas un saint très normand.

Cimetière de Formigny

Le cimetière vaut aussi un arrêt avec trois pierres tombales verticales surmontées chacune d’un étonnant baldaquin baroque à colonnes excessivement travaillées. Les personnes enterrées ne semblent pourtant pas être des personnalités remarquables.

Formigny fut le cadre d’une bataille très importante en 1450. L’année précédente, un aventurier allié aux Anglais avait pris la forteresse de Fougères, conduisant le duc de Bretagne jusque-là neutre à s’allier au roi de France. En 1450, les Anglais ne contrôlent plus que le Cotentin et essaient d’empêcher les Bretons de rejoindre les Français, mais ils subissent une défaite à Formigny qui est une étape essentielle vers la fin de la guerre de Cent Ans.

Après Formigny, j’ai encore traversé Trévières, qui a également une église en partie romane, puis j’ai trouvé sans difficultés la chambre d’hôtes dont l’accès m’avait été très bien expliqué. Elle se trouve dans une grande longère au milieu d’un grand jardin plein de fleurs et de légumes et le vélo a trouvé sa place dans une grange. Ce n’est plus une ferme mais les parents de la dame étaient agriculteurs. J’ai donc vu de très beaux meubles rustiques dans la maison.

Le monsieur et la dame ont mangé avec moi, mais la dame m’a dit que ce n’était pas toujours le cas car elle accueille souvent des Hollandais qui viennent à plusieurs couples et n’ont donc pas vraiment besoin de sa compagnie même si elle a appris un peu de néerlandais. Les premiers Hollandais sont passés chez elle un peu par hasard, mais elle figure entre-temps dans plusieurs guides spécialisés et n’a plus que rarement des Français. Elle n’accepte d’ailleurs pas souvent les voyageurs pour une nuit  car elle a souvent des Hollandais à la semaine.

La dame est aimable et chaleureuse et elle n’hésite pas à inciter ses hôtes à prendre un petit verre et encore un autre. Son mari m’a fait comprendre qu’elle ne détestait pas non plus les petits verres elle-même, mais que les Hollandais apprécient beaucoup l’opportunité de se mettre de bon humeur pour un prix forfaitaire. La dame vit maintenant avec ce monsieur qu’elle a rencontré pendant la convalescence d’un accident de santé.

Il est martiniquais et sa grande passion est la course à pied; il a participé à de nombreux marathons jusqu’à l’accident qui lui a permis de rencontrer la dame. Le monsieur ne mange pas souvent avec les hôtes, ne parlant pas néerlandais, mais il était très content de parler avec moi et nous avons discuté en particulier des nourritures appropriées quand on fait des efforts sportifs.

La dame m’a servi en entrée une tarte au camembert aux ingrédients donc typiques de la région. Elle utilise une pâte fine qui fait un peu penser à une tarte flambée. Ensuite, j’ai eu du poulet avec des haricots jaunes et des pommes de terre. C’est très rare de manger des haricots jaunes en chambre d’hôtes et les pommes de terre étaient extraordinairement bonnes, certainement une espèce spéciale. En Normandie, le fromage est une évidence et j’ai beaucoup apprécié un livarot coulant et plutôt fort. Le dessert comportait des fraises, mais elle s’était donné la peine de faire un sorbet à la fraise plutôt que de servir le fruit, ce qui était original.

Je n’ai pas bu de vin avec le repas, n’étant pas persuadé qu’il serait à la hauteur des plats, mais j’ai accepté un peu trop vite un apéritif. Le monsieur a servi un « ti-ponch » qui m’a semblé tenir plus du rhum pur avec des glaçons que d’autre chose. Cela suffisait largement pour la soirée en ce qui me concerne. Monsieur aussi ne boit pas beaucoup d’alcool car ceci diminuerait ses résultats en marathon.

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