Etape 13: Brenne

(13ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Mardi 5 juin

117 km, dénivelé 505 m

Nuages et éclaircies, jusqu’à 23°.

Villiers – Le Blanc – Douadic – Le Maupas – Usseau – Méobecq – St Gaultier – voie verte – Le Pont Chrétien – Argenton sur Creuse – Les Nébilons – La Bézarde – Rocheblond – Château Guillaume

Brenne, département 36

Journée inutile si l’on regarde une carte puisque le trajet entre les deux hébergements n’est que de 20 km. C’est un peu une erreur de planification (j’aurais pu passer un jour de plus dans le Périgord en enlevant la Brenne), mais je ne regrette pas vraiment parce que j’ai visité deux très beaux monuments.

Je n’ai pas été surpris d’avoir un petit déjeuner digne du Café du Commerce avec une quantité de pain insuffisante pour un sportif et une confiture premier prix du supermarché, mais je reconnais que l’employée du matin était vraiment gentille et faisait de son mieux. Elle a toutefois été contrainte de reconnaître que les hôtes se plaignaient régulièrement du rapport qualité-prix.

Il y a eu un gros drame au moment de payer parce que je n’avais pas la monnaie juste et que les propriétaires ne lui font pas assez confiance pour lui laisser une caisse de monnaie. Résultat, il a fallu une demi-heure de palabres et de recherches quelque part ailleurs avant que l’employée puisse me rendre la monnaie sur son propre argent -j’espère qu’elle est rentrée dans ses fonds sans problèmes après. Visiblement, les propriétaires n’ont jamais pensé au fait que les étrangers ne peuvent pas utiliser des chèques français et que les chèques n’existent plus dans la plupart des pays européens de toute façon. Tant de cinéma pour payer a fini de me rendre furieux contre les propriétaires.

Je suis parti par une petite route charmante pour la « grande » ville du Blanc toute proche puisque j’avais besoin d’un distributeur bancaire. C’est une ville en grandes difficultés économiques sans desserte par le train ni par l’autoroute et les deux plus grands employeurs sont un établissement de la gendarmerie et l’hôpital, qui emploient ensemble un tiers des habitants.

Le gouvernement du Président Sarkozy, voulant fermer les petits hôpitaux non rentables (celui du Blanc a moins de cinq patients par employé dans l’année !), a vu défiler dans les rues 80% de la population terrifiée à l’idée de voir supprimer un tiers des emplois de la ville. Par un hasard amusant, le fils de bons amis au Luxembourg a justement été soigné au Blanc en 2011 après un accident de parachutisme.

Le Blanc fait partie de ces petites villes de province qui sont d’anciens bourgs agricoles où il n’y a jamais eu beaucoup d’industrie, comme Montmorillon, Châteaudun ou Bar-le-Duc. D’un autre côté, quelles sont les conséquences pour les agriculteurs de la région si leur ville de ressource est fermée par l’Etat ? Peut-être faire deux heures de route pour aller chez le médecin ou prendre un train, comme en Australie ?

Faudrait-il prévoir un avoir fiscal pour les gens isolés pour compenser les taxes sur l’essence qu’ils sont forcés de verser à l’Etat alors qu’ils sont les seuls à assurer encore un entretien du paysage et des monuments ? Mais ceci attirerait-il des familles inutilement loin des villes où leurs enfants auraient plus de choix et moins de trajet scolaire ? Beaucoup de questions intéressantes.

Le Blanc avec le pont sur la Creuse

Puisque j’arrivais au Blanc par la rive sud plus escarpée, j’ai pu visiter sans faire de détour la vieille ville avec les restes d’un château transformé en musée mais peu impressionnant vu de dehors. On a une jolie vue depuis la terrasse sur les toits de la vieille ville et le pont sur la Creuse.

On voit bien aussi sur la photo l’ancien viaduc du chemin de fer qui franchit la rivière à 38 m de hauteur. Il fut construit en 1885 et est décrit sur Internet comme le monument « le plus imposant de la ville ». C’était une voie unique secondaire, abandonnée depuis longtemps. On peut le traverser à vélo sur une voie verte, mais je n’ai pas essayé car il mène dans la mauvaise direction.

Maisons Renaissance au Blanc

J’ai noté quelques jolies maisons anciennes dans la vieille ville (deux rues) et on reconnaît bien les arches des anciens étals de commerce. La maison la plus ancienne date du XVème siècle. Il y a évidemment une église au Blanc, un ancien prieuré du XIIème siècle sous le patronage de Saint Génitour, saint qui n’a pas donné son prénom à beaucoup de gens. Elle a été remaniée après diverses destructions, ce qui la rend assez curieuse à visiter.

Eglise désaxée au Blanc

D’une part, le chœur n’est pas du tout dans l’axe de la nef, ce qui est dû aux difficultés rencontrées pour agrandir l’église sans gêner les rues existantes. D’autre part, les nervures des voûtes se rencontrent de façon peu harmonieuse tout en reposant sur de jolis corbeaux sculptés de style berrichon. On ne voit pas souvent ces têtes couronnées de feuillages stylisés dans d’autres régions.

J’ai trouvé par hasard mais avec plaisir un supermarché derrière l’église. Il appartient à la chaîne Netto, assez rare en France mais qui représente un positionnement particulier. Elle réunit des gérants indépendants sous une marque commune un peu comme Intermarché et Netto est à l’origine une marque allemande d’Intermarché qui a 400 membres en France.

Ceci explique probablement le choix de produits régionaux et de produits frais de bonne qualité que je n’attendais pas: en Allemagne, où les consommateurs font une obsession sur les prix les plus bas, Netto vend comme ses concurrents des produits pas chers mais souvent médiocres. J’ai plus souvent eu affaire à des magasins Super U pendant ce voyage et ils sont assez satisfaisants, mais c’est une coopérative et pas seulement une marque commune comme Netto.

J’ai ensuite essayé de retirer de l’argent au distributeur de la banque française correspondante de la mienne. Le distributeur est tombé en panne pendant l’opération même s’il m’a heureusement rendu ma carte. Puisque nous étions en semaine, je suis entré demander de l’assistance et la jeune femme est allé chercher une responsable qui m’a fait patienter cinq minutes avec force sourires et excuses le temps de relancer le programme. Malheureusement, le distributeur s’est à nouveau mis en grève.

Retour à l’intérieur où la dame un peu énervée m’a dit d’un ton ferme que je pouvais peut-être présenter un chèque. Quand je lui ai dit que j’étais étranger, elle m’a pris de très haut et m’a mis dehors avec insolence en me disant que je pouvais repasser demain pour voir si un technicien serait passé. Je lui ai demandé où se trouvait l’agence la plus proche de sa banque disposant d’un distributeur et elle a m’a dit mot à mot qu’elle s’en fichait et que je n’avais qu’à me plaindre à ma propre banque dans mon pays si je n’étais pas content.

Je décris cette scène en détail pour déconseiller vivement de s’adresser aux employés de la BNP car j’ai été accueilli de la même façon il y a quelques années en Bretagne dans une autre agence de cette banque. Si on n’a pas de besoins compliqués, on est mieux servi à la Poste où il n’y a pas en plus de banquiers spéculant sur les matières premières et les produits douteux avec l’argent des déposants puis se versant un milliard de bonus annuel. Et si on a des besoins compliqués, je suis sûr que des banques régionales ou des agents de change ont un accueil plus agréable.

En arrivant au Blanc, j’ai trouvé la ville un peu petite et provinciale. En repartant, j’avais découvert que la ville est animée et assez jolie, mais la combinaison de l’hébergement et de la BNP me fait penser qu’on n’y est guère soucieux d’accueillir gentiment et honnêtement les touristes.

La ville marque l’extrémité sud de la Brenne, une plaine couverte d’étangs si on se fie à la carte. Effectivement, il n’y a que quelques petites collines isolées sur les 40 km entre l’Indre et la Creuse. On ne voit pas toujours les étangs qui sont privés et entourés d’arbres, mais circuler à vélo est une bonne façon de faire car on est plus haut que les roseaux et les arbustes. Comme la Brière ou la Dombes, la Brenne est évidemment un endroit très attrayant pour les oiseaux d’eau et d’une grande importance pour les oiseaux migrateurs même si juin n’est pas un bon mois.

Etang de Douadic

On pourrait penser que des abbayes auraient pu s’installer au Moyen Âge, draîner les marais et cultiver les terres, mais le sol est trop pauvre et il peut faire très chaud en été, ce qui attire les insectes. Les petits seigneurs locaux avaient donc encouragé les paysans à creuser des étangs artificiels avec de longues digues de faible hauteur. Comme en Sologne ou en Mazurie polonaise, on vide les étangs tous les 20 ans et on récolte les carpes qui aiment l’eau stagnante peu profonde.

Etang de la Mer Rouge

La plupart des étangs le long de ma route étaient évidemment en eau et ceci donne de jolis aperçus. Par contre, on ne peut pas se promener au bord, trop marécageux ou privé, et on ne peut pas s’y baigner ni faire du bateau (trop de vase et interdit à cause des oiseaux).

J’ai passé deux heures à traverser toute la région de Douadic (un nom curieusement presque breton) jusqu’à Méobecq par les plus petites routes que je pouvais trouver. Plusieurs fois, j’ai vu des voitures s’arrêter aux carrefours et me demander comment aller à tel ou tel endroit, ce qui montre que les gens ne savent pas lire la carte Michelin ou font trop confiance à leur navigateur GPS. Je ne me suis en tous cas pas perdu même si certains carrefours sont mal indiqués.

Route de la Brenne près du hameau du Blizon

La plupart des routes sont assez rectilignes et ceci les rend finalement un peu ennuyeuses si on ne peut pas voir d’étangs. Certains passages sont toutefois très pittoresques avec des allées forestières goudronnées sous des petits chênes moussus. Pour les étangs, j’ai vu celui de Douadic, celui de la Mer Rouge (dont la légende dit qu’il aurait été nommé ainsi par un seigneur revenant des croisades et nostalgique de l’Orient) et celui du Sault.

Maison de la Brenne au Bouchet

La Brenne est un parc naturel et on peut visiter dans un hameau au beau milieu un petit musée accompagné d’un grand magasin de souvenirs et d’un encore plus grand établissement de restauration. Le tout se trouve au pied de la colline du Bouchet, la plus haute de la région, mais on ne peut pas voir le château privé qui se trouve dessus. Il ne se visite qu’en plein été et je n’ai donc pas pu admirer le panorama paraît-il spectaculaire. Les photos montrent aussi tout un assortissement de murs médiévaux et de tours sûrement séduisant. Pour compenser la frustration, je me suis offert un en-cas assis derrière le musée en regardant des ânes au bord de leur mare.

Je suis finalement sorti de la Brenne à Méobecq où je voulais visiter l’église malgré un détour de 10 km – je manquais de monuments après les excès en Touraine. L’église semble sans aucune prétention de l’extérieur mais justifie vraiment un arrêt tant pour le décor que pour l’histoire. On y voit en particulier de très beaux chapiteaux avec des feuillages très travaillés que les experts mettent en relation avec la grande abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire contemporaine.

Abbatiale de Méobecq

Il y a seulement quelques chapiteaux historiés, dont un motif qu’on retrouve ailleurs dans la région et qui montre un personnage sur un trône que l’on interprète souvent comme un père abbé. Sur ma photo, il est entouré d’animaux féroces, de feuillages et d’un chasseur, symbole du bien vainqueur du mal, mais il est intéressant aussi pour son arcade et sa position hiératique presque byzantine.

Fresques de Méobecq

L’abbatiale fut aussi ornée dès la construction au XIème siècle de fresques qui sont particulièrement colorées et vivantes pour des fresques aussi anciennes. La photo montre un cavalier avec un arc, motif profane de chasse. Méobecq est l’une des abbayes les plus vénérables de France, fondée probablement sous Dagobert au VIIème siècle, et l’église fut consacrée en 1048. L’abbaye devint assez puissante mais fut en partie détruite pendant les guerres de religion et ne s’en releva jamais vraiment.

Comme presque toutes les abbayes de France à partir de la Renaissance, le roi pouvait la donner en commende à une personne de son choix qui en percevait ainsi les revenus sans aucune obligation d’entretenir les bâtiments ou d’encourager la foi des moines. En 1663, Louis XIV la donne en commende au vicaire apostolique chargé de fonder un évêché au Québec, chose impossible sans revenus. Le futur évêque reçoit un rapport très inquiétant sur l’effondrement imminent des bâtiments, les cinq moines vivotant dans des maisons de paysans du village. Il finit par se rendre sur place, constate que les revenus espérés n’iront pas bien loin et repart au Québec…

Immédiatement, les ennuis commencent car les fermiers et les voisins s’entendent à merveille pour faire disparaître les récoltes, déplacer les bornes, couper les bois, le tout sans s’occuper de l’évêque lointain. On imagine comment conduire les procès nécessaires s’il faut attendre six mois la réponse de chaque lettre envoyée à l’avocat. Finalement, l’évêque de Bourges profitera de la situation en 1735 pour fermer l’abbaye et confisquer les terres au profit de son propre diocèse.

La Creuse à Saint-Gaultier

Il ne faut que 11 km en ligne presque droite et en terrain presque plat pour revenir au bord de la Creuse dans le village de Saint-Gaultier où j’ai suivi les pancartes vers le parc municipal qui est en fait une prairie tondue assez rarement sur une île entre un canal de moulin et la rivière. Le cadre est très agréable et je n’ai pas eu trop de moustiques pour mon pique-nique. On voit tout au fond sur la photo un pont assez haut d’apparence bizarre, plus haut à gauche qu’à droite. C’est un pont à ouïes, ce qui me fait penser que la Creuse doit avoir des crues relativement fortes au printemps comme le Cher (mais moins que l’Aveyron par exemple qui a des ponts suspendus).

Je suis allé voir jusqu’au moulin où une petite passerelle permet de rejoindre le bourg.qui est centré sur une grande abbaye. Les bâtiments actuels sont de style classique et abritent un collège, mais on peut très bien visiter l’abbatiale qui date de la fondation de l’abbaye vers 1080. Elle fut construite sur un terrain donné par le seigneur de Chabanais, qui avait pillé l’abbaye de Lesterps en Charente (dont j’ai visité l’abbatiale trois jours après) et qui avait fini par avoir des remords par crainte de l’enfer.

Ancienne abbatiale de Saint-Gaultier

L’abbatiale est évidemment romane mais sur un modèle qui change de la Touraine. Il y a une très large nef en plein cintre, une coupole sur le transept et des bas-côtés étroits et bas qui servent presque de simples couloirs. C’est le style poitevin. Je ne peux pas dire grand chose des chapiteaux qui sont trop hauts. Par contre, il y a un joli portail de style saintongeais avec des sculptures géométriques en rayons de soleil. Les experts admirent aussi l’agneau pascal dans une croix à entrelacs, mais les entrelacs ne valent pas ceux de Normandie.

Site de Saint-Gaultier

Je suis sorti de Saint-Gaultier par le pont que j’avais vu avant et on a une vue magnifique sur l’abbaye dominant la rivière. Le pont est même assez vertigineux. J’ai trouvé sur la rive gauche l’ancienne ligne de chemin de fer transformée en voie verte. La carte Michelin montre que l’on peut la suivre sur plusieurs kilomètres vers l’amont jusqu’à l’ancien pont de chemin de fer sur la Creuse et que l’on rejoint alors une route.

J’ai l’impression que la carte anticipe sur un état futur projeté car la voie verte n’est en fait pas aménagée en amont de Saint-Gaultier. Voyant que ce n’était qu’un chemin de terre inégal, je suis resté un peu sur la route jusqu’à me rapprocher du fameux pont. J’ai alors escaladé le remblai en poussant le vélo non sans peine le long d’un champ, puis j’ai essayé de pédaler sur un sentier envahi d’herbes et de cailloux qui mène effectivement jusqu’au pont. J’ai essayé de continuer après le pont, mais je suis tombé régulièrement sur des passages de gros gravier ou de cailloux et j’ai fini par abandonner en regrettant d’avoir perdu une demi-heure à faire beaucoup d’efforts peu utiles.

Je suis ainsi arrivé à Pont-Chrétien-Chabenet, où j’ai renoncé à l’église gothique mais où je suis surtout passé sans le savoir à côté d’une forteresse du XVème siècle superbe et d’un pont de bois couvert unique en France. Dommage, c’est en partie la faute de mon hébergement de la veille car on trouve normalement en chambres d’hôtes des prospectus sur les curiosités intéressantes du département.

A défaut de ceci, j’ai eu droit à une grande côte raide sur la nationale avant de franchir l’échangeur de l’autoroute et de descendre sur le village de Saint-Marcel, où je me suis arrêté sur la foi d’une pancarte discrète en pensant que visiter l’église serait une petite pause agréable.

Portail de l’abbatiale de Saint-Marcel

En réalité, ce fut une des meilleures surprises de tout le voyage, une magnifique abbatiale avec surtout un mobilier du plus grand intérêt. L’origine du village est très ancienne puisque c’était le site d’un important oppidum gaulois contrôlant un gué de la Creuse. Les Romains y installèrent l’important bourg commerçant d’Argentomagus et il semble avoir survécu aux invasions barbares car l’abbatiale repose sur une crypte du VIIIème siècle. Je ne sais pas si elle se visite, je n’ai pas pu y entrer en tous cas, mais ce serait vraiment intéressant car il paraît qu’elle est de style byzantin.

Stalles avec décor textile à Saint-Marcel

L’abbatiale date de la toute fin de l’époque romane (XIIème siècle), mais le portail est encore un bel exemple purement roman avec des sculptures d’une grande finesse pleines d’entrelacs, de monstres rappelant les tissus rapportés des croisades et de jolies rosettes toutes différentes. A l’intérieur, j’ai surtout été frappé par les stalles. Elles datent d’une époque rare, la dernière guerre de religion quand Henri IV encore protestant conquiert la France contre la Ligue catholique associée aux mercenaires espagnols.

Les dossiers des stalles sont ornés d’un décor fin gothique qui rappelle des plis de tissus (probablement pour évoquer les tapisseries dont on décorait les salles des châteaux pour se protéger du froid). C’était particulièrement intéressant pour moi car ces imitations de plissés sont le signe typique du style Tudor en Angleterre (1550 environ) où elles sont très fréquentes.

Trésor de Saint-Marcel

Il y a une chose encore plus exceptionnelle dans l’abbatiale, le trésor. Le Limousin est la seule région de France où l’on voit dans beaucoup d’églises des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie en accès libre (protégés dans des armoires de verre sous alarme évidemment). Il y a deux raisons à cela.

D’une part, les abbayes de la région se fournissaient volontiers en émaux de Limoges qui se sont bien conservés et qui n’avaient pas de grande valeur si on les fondait au contraire des calices en or. D’autre part, un archevêque de Limoges eut la généreuse idée au XVIIIème siècle quand il supprima l’ancienne abbaye de Grandmont et son fabuleux trésor de distribuer des pièces du trésor aux principales paroisses du diocèse (il garda les terres).

Sur ma photo du trésor de Saint-Marcel, on voit le bras-reliquaire gothique en argent, deux croix du XIVème siècle en cuivre doré et en argent et deux châsses. La plus précieuse est couverte d’émaux et de statuettes en cuivre en ronde-bosse d’environ 1230. L’autre chasse est émouvante, elle est tout simplement en bois peint et je trouve fascinant d’imaginer que ce matériau simple et fragile a survécu 600 ans en gardant une partie de ses couleurs.

La Creuse à Argenton

Saint-Marcel était l’oppidum gaulois puis romain, mais on construisit le pont sur la Creuse juste en amont au XVème siècle au pied d’une forteresse conquise par Pépin le Bref sur le dernier duc d’Aquitaine indépendant en 761. C’est ainsi que naquit la ville d’Argenton-sur-Creuse, terreur des automobilistes dans les années 1960 en raison des embouteillages considérables causés par le pont sur la route de Toulouse. C’est un bourg animé mais sans grand intérêt architectural.

J’y ai pris un goûter assis sur une place ombragée presque un peu méridionale puis j’ai cherché si je pourrais trouver un distributeur BNP dans une ville aussi commerçante. Le distributeur fonctionnait cette fois et je n’ai donc pas eu besoin de parler aux employés si peu serviables et si insolents de cette banque.

Site d’Argenton-sur-Creuse

Ce qui est le plus agréable à Argenton, c’est la vue depuis le vieux pont avec les maisons en encorbellement au-dessus de la rivière. On voit sur les photos que la ville est encaissée: en effet, c’est ici que la Creuse sort du Limousin et en même temps des gorges. Encore une fois, la frontière entre deux régions est une limite géographique bien visible sur le terrain.

Je ne me suis pas enfoncé dans les gorges où j’aurais d’ailleurs très vite retrouvé le trajet de 2009. Je suis simplement monté sur le plateau et j’ai roulé 30 km plein ouest dans une région surprenante d’immenses forêts sur des chaînes de collines. En plus de 20 km, j’ai simplement traversé trois hameaux et un petit village. Je ne m’attendais pas à une région aussi déserte alors qu’on est finalement près d’une autoroute et pas en pleine montagne. Je suppose que le sol rend les cultures difficiles, comme dans le Boischaut au sud de Châteauroux. De toute façon, j’aime énormément rouler en forêt quand le soleil joue à travers les feuillages.

Ces collines boisées montrent vraiment la limite sud du Bassin Parisien et j’ai eu beaucoup de plaisir à arriver là, en partie par anticipation. Les tivières changent et sont plus encaissées à partir de là, et les reliefs deviennent aussi plus sportifs. Ceci veut dire aussi plus de panoramas quand on monte une côte et plus de différences entre deux versants d’une chaîne de collines.

Manoir de Rocheblond

Je suis descendu finalement dans la vallée de l’Anglin, qui est techniquement dans l’Indre mais qui est vraiment plus Poitou que Touraine ou Berry. Je suis passé devant un joli manoir au hameau de Rocheblond, mais je reconnais que c’est peut-être simplement une grange aux dîmes, on voit depuis la route des ouvertures minuscules et une tourelle d »escalier.

Château de Château-Guillaume

J’ai pris une toute petite route mal indiquée dans un paysage particulièrement tranquille et rural pour atteindre Château-Guillaume, m’inquiétant un peu de l’horaire car j’étais un peu fatigué et je n’avais pas envie de franchir des raidillons si je pouvais les éviter. Finalement, le seul raidillon sérieux était dans le village et je suis arrivé à 19 h 30. Compte tenu du trajet de la journée et du dénivelé, c’est un horaire correct, mais qui explique pourquoi j’essaye de compter avec 80 km quand je choisis les hébergements. J’en fais finalement toujours plus pour voir plus de monuments ou de paysages, surtout si je suis seul.

Hameau de Château-Guillaume

Château-Guillaume est un hameau autour d’un gros château qui est plus pittoresque qu’authentique. Le château d’origine fut achevé en 1112 pour le duc d’Aquitaine Guillaume IX (d’où évidemment le nom). C’est un personnage étonnant vraiment typique de son époque. Il est violent (il confisque des biens d’église quand il a besoin d’argent), conquérant (l’Aquitaine atteint son apogée et comprend alors Toulouse, Rodez et Poitiers), batailleur (il part aux Croisades ou fait la guerre en Espagne), jouissif (il abandonne sa femme pour une jeunette déjà mariée et compose des poèmes scabreux y compris sur des sujets homosexuels) mais aussi cultivé (il est le premier grand troubadour et un des inventeurs de l’amour courtois) et pieux (il fonde de nombreuses abbayes).

Château-Guillaume

Le château fut agrandi plus tard, mais en partie détruit sous Louis XIII pour éviter qu’il ne serve d’abri à des Protestants révoltés. Il fut finalement fortement reconstruit au XIXème siècle dans un style médiéval fantaisiste. Le château appartient depuis des générations à la famille de Beauchamp, maintenant installée en Belgique, mais se visite en été. Les gens de la région apprécient beaucoup la châtelaine, qui a fait faire des travaux et qui ouvre régulièrement le parc pour les évènements des associations.

Il y  a quelques années, quand un groupe théâtral avait lancé un nouveau spectacle, ils avaient offert à la châtelaine la première de la pièce et elle en avait profité pour inviter beaucoup d’amis. Les gens de la région ont gardé un souvenir mitigé de la soirée car on avait retrouvé le lendemain une voiture dans l’étang et quelques jeunes invités avaient accusé des voleurs anonymes alors qu’ils étaient les coupables, ayant mélangé drogues et alcool de façon apparemment choquante.

Je n’aurais pas eu envie de visiter le château puisque c’est une reconstruction, mais le hameau a beaucoup de caractère et m’a bien plu. Les maisons ne sont plus en pierre blanche de Touraine mais en petites pierres blondes du Limousin appareillées et les toits sont plus raides et couverts de tuiles rousses. Je pense que la commune a fait un très bon travail en termes de règlement des bâtisses.

J’ai trouvé mon hébergement 1 km après le hameau. Il y avait pas mal d’agitation avec plusieurs camionettes et voitures dans la cour de la ferme, ce qui fait que je me demandais à qui m’adresser. Finalement, les gens étaient en train de partir et le monsieur m’a expliqué qu’il tient dans sa cour une fois par semaine un genre de marché paysan où il échange des produits avec ses collègues sous forme de troc. Le marché est ouvert aux acheteurs extérieurs, mais ils sont peu nombreux car la région est particulièrement rurale et isolée.

L’hébergement fait partie du réseau Accueil Paysan que j’avais découvert en 2009 dans la Creuse et que je privilégie quand je peux trouver un adhérent proposant chambre et table d’hôtes. Malheureusement, même si le nombre d’adhérents augmente, on n’en trouve pas dans toutes les régions et la plupart sont des paysans (ils n’aiment pas le mot agriculteur) qui vendent des produits et pas qui proposent des hébergements. Ils sont unis par une vision holistique de l’agriculture et pratiquent en général l’agriculture biologique ou au moins l’agriculture raisonnée. La plupart ne cherchent pas à agrandir démesurément leur exploitation, plutôt à mener une vie proche de la terre dans un réseau chaleureux de collègues.

J’ai eu l’occasion plusieurs fois de signaler le réseau à des petits agriculteurs membres du réseau Gîtes de France mais mécontents des cotisations élevées et du côté bureaucratique et anonyme d’une aussi grosse organisation. Mon hébergement près de Loches deux jours avant aurait très bien convenu pour Accueil Paysan.

Sur la commune de Lignac où se trouve mon hébergement, les agriculteurs « classiques » sont maintenant souvent âgés et une bonne partie du terroir est occupé par huit agriculteurs biologiques plus jeunes. Ceci est très important pour eux parce qu’ils peuvent échanger des productions complémentaires sans longs trajets et protéger leurs cultures des pesticides ou semences transgéniques qui viendraient potentiellement de champs voisins.

Le monsieur n’est pas paysan d’origine, il s’occupait de logistique dans l’exportation de missiles. Il trouvait les voyages d’affaires trop stressants et une exploitation agricole l’a tenté. J’en ai rencontré d’autres avec la même histoire. C’est un peu l’histoire du Larzac, mais avec des gens qui ont une expérience commerciale et une ambition réelle. Ils ont juste changé d’objectif pour leur ambition et certains rappellent des apôtres fraichement convertis dont on connaît le prosélytisme enthousiaste. Le monsieur a pu racheter la ferme en 1990 quand les châtelains de Château-Guillaume l’ont vendue pour payer les droits de succession.

Je note au passage que je rencontre presque dans chaque voyage des personnes qui travaillaient dans l’exportation d’armes. Je me demande si c’est un métier qui donne particulièrement envie de changer d’activité vers 40 ans. Je note aussi par la même occasion que le commerce d’armes semble un secteur économique particulièrement dynamique en France, voire le seul secteur industriel dont je rencontre régulièrement d’anciens membres. En Allemagne, on rencontre beaucoup plus de gens qui travaillent dans la mécanique, l’électrotechnique ou les programmes d’ordinateurs, y compris dans des petits bourgs ruraux.

La plupart des gens d’Accueil Paysan que j’ai rencontrés (dans la Creuse, le Jura ou ici dans l’Indre) sont des hommes très dynamiques animant des réseaux importants qui marchent bien et qui sont rentables. Je ne sais honnêtement pas si on pourrait nourrir le monde avec une agriculture sur ce modèle, mais c’est un modèle qui marche bien dans un pays riche et aidé par la nature comme la France.

Et c’est vrai que j’ai appris à acheter des produits biologiques quand le prix n’est pas trop ridicule et que le goût est différent des produits standard. Je suis toutefois en général satisfait avec l’agriculture raisonnée (œufs de libre parcours de la région plutôt qu’œufs bio importés par exemple).

L’un des problèmes non réglés est au niveau des matières premières pour les produits transformés (biscuits, petits pots, pâtes,…). Compte tenu des quantités nécessaires pour obtenir des effets de taille et des coûts de production bas, les produits bio restent beaucoup plus chers et je ne vois pas comment faire autrement.

Le monsieur qui m’a reçu avait pensé à des cultures, mais il est tombé amoureux d’une race de chèvres en disparition et s’est donc spécialisé dans le fromage de chèvre. J’ai visité son laboratoire qui est une petite pièce carrelée dans une annexe – le carrelage est une obligation sanitaire, mais les contraintes me semblent sinon faisables pour une petite exploitation, surtout qu’il n’y a pas de problèmes de réfrigération pour le fromage en train de s’affiner.

J’ai aussi rendu visite aux chèvres, qui ne correspondaient pas du tout à mon image naïve. Ce sont de grandes bêtes aussi grosses qu’un beau berger allemand et m’arrivant à la poitrine -pas du tout les biquettes de jardin ou les animaux petits et secs du Causse. Elles peuvent donner jusqu’à 6 litres de lait par jour, ce qui impressionne si on s’imagine boire 6 l de lait en une journée ! La production dépend toutefois beaucoup de la saison, comme d’ailleurs celle des vaches d’alpage.

Les 30 chèvres du monsieur sont des « chèvres à cou clair », de très belles bêtes en termes de portance comme de couleur, mais il a eu les plus grandes peines à en réunir un troupeau tant elles sont rares. Il a découvert il y a quelques années un mâle et ceci lui a permis de lancer un élevage de chevreaux; c’est très utile parce que ceci augmente la production de lait, et il peut vendre les chevreaux à des confrères. La demande commence à être importante parce qu’on a découvert que cette race originaire du Berry est beaucoup moins sensible aux maladies comme les inflammations des pis que les chèvres du Poitou.

Le monsieur a aussi fait des expériences intéressantes. Comme il a besoin de fourrage pour l’hiver, il a cherché des fournisseurs de la région proposant du foin biologique. Un de ses voisins aurait été intéressant, mais ceci a échoué au début: le fournisseur ne pouvait pas garantir la quantité nécessaire compte tenu de la taille de son champ et des risques climatiques. Ils ont fini par se mettre d’accord quand l’éleveur a découvert que ses chèvres raffolent d’épeautre.

C’est une céréale qui pousse bien dans des champs de mauvaise qualité mais on en cultive rarement car le traitement nécessaire pour en faire de la farine à pain est compliqué et rend le produit cher. Les chèvres mangeant l’épeautre non traitée (qui semble d’ailleurs très efficace pour leur santé), le fournisseur est content d’utiliser un champ de mauvaise qualité et l’éleveur est content d’avoir du fourrage bio à proximité.

Je n’ai pas eu de viande de chevreau à dîner ! Mais la dame avait évidemment cuisiné des produits du jardin. J’ai trouvé sa soupe de fanes de radis plus épaisse et plus goûtue que celle de ma mère, sûrement parce que ce sont des radis bio. Il y avait ensuite un très bon coq au vin avec de la purée de pommes de terre, une salade verte et du pain d’épice produit par une voisine qui a des abeilles. Il y avait aussi évidemment un fromage de chèvre, délicieux et très parfumé. Je lui en ai acheté un le lendemain pour un prix d’ami et j’ai regretté de ne pas pouvoir en conserver sur un vélo.

Le monsieur anime une douzaine d’associations autour de l’agriculture biologique, comme beaucoup de gens dans le réseau Accueil Paysan. C’est tout juste s’il trouve le temps de tenir son exploitation. Il est ainsi directeur régional du réseau et je lui ai donc suggéré de trouver plus d’adhérents proposant des chambres d’hôtes !

Une des associations qu’il dirige est particulièrement intéressante: Terre de liens (www.terredeliens.org) achète des terres et les met à disposition de jeunes agriculteurs voulant s’installer en biologique moyennant un loyer couvrant les frais, l’idée étant que l’accès à la terre est un des problèmes les plus difficiles à résoudre à cause des droits de préemption et de l’agrément nécessaire des chambres d’agriculture pour les nouveaux exploitants puisque les chambres généralement dominées par les gros agriculteurs de la FNSEA empêchent souvent les petites exploitations sauf dans les régions pauvres et isolées qui ne les intéressent pas.

La contribution de l’association à la fondation de nouvelles entreprises permet à ses membres de déduire leurs dons de l’impôt sur le revenu, ce qui compense le fait que les parts ne donnent pas de dividende et sont en pratique difficiles à revendre. C’est donc une structure typique de l’économie solidaire. Ce système n’existe pas au Luxembourg, trop petit pour avoir des réserves de terres, mais je trouve que ce serait une bonne façon pour une personne à la retraite de placer de l’argent qui ira plus tard aux héritiers mais qui aura travaillé de façon utile en attendant, surtout si les héritiers ont déjà une situation financière suffisante.

Je ne sais pas trop si le repas ou la conversation en est la cause, mais j’ai fait un rêve très inhabituel pendant la nuit, rêvant d’un voyage en Italie pour le compte du Comité d’Entreprise Européen. Après tout, ce sont des souvenirs datant de 2004.

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