Etape 15: Limousin

(15ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Jeudi 7 juin

99 km, dénivelé 1070 m

Violent orage vers midi mais beau ensuite.

Les Bordes – Bellac – Blond – Montrol Sénard – Nouic – Bussière Boffy – Lesterps – Saulgond – Rochebrune – Chassenon – Rochechouart – Oradour sur Vayres – Cussac – Dournazac

Limousin, départements 16 et 87

Une étape aussi sportive que la veille, mais en plus avec beaucoup de monuments intéressants. J’ai préféré passer par Lesterps plutôt que par Oradour-sur-Glane parce que je trouvais l’occasion amusante de passer en Charente et dans l’arrondissement encore vierge pour moi de Confolens. En plus, pour passer par Oradour, il faut franchir un col dans les Monts de Blond et j’ai été prudent compte tenu du temps menaçant au moment de la décision.

J’ai retrouvé le couple flamand de la veille au petit déjeuner, mais j’ai dû manger à peu près dix fois autant qu’eux. Je suis allé voir le magasin de foie gras ensuite, pensant y trouver éventuellement un pâté, mais les prix n’étaient pas très avantageux et les produits n’étaient pas très originaux.

Monts de Blond depuis Bellac

Quelques minutes de route nationale m’ont suffi pour atteindre Bellac et j’ai un peu hésité à visiter la ville vu que je n’avais pas encore beaucoup avancé. Tous comptes faits, j’ai bien fait de prendre une heure parce que c’est une petite ville animée avec pas mal de charme – j’ai été très surpris de constater plus tard qu’elle a 2.000 habitants de moins que le bourg endormi du Blanc. La ville profite aussi d’être sous-préfecture plutôt que la ville industrielle beaucoup plus importante mais moins centrale de Saint-Junien (connue pour ses usines de gants et ses ostensions, paraît-il).

Ancien hôtel particulier fortifié à Bellac

Bellac, où habitaient les Bellachonnes jusqu’à ce qu’elles se transforment en Bellacquoises, fut fondée par le comte de la Marche au Xème siècle pour défendre sa frontière contre les comtes d’Angoulême et de Poitiers, mais ce qui semble être un château à première vue est en fait l’hôtel de ville et date seulement du XVIIème siècle. C’était un hôtel particulier mais il fallait pouvoir se défendre car il se trouvait hors des murailles. Les petites tourelles aux coins font fortement penser aux échauguettes espagnoles de la forteresse de Luxembourg qui est contemporaine.

Il y a un certain nombre de maisons anciennes dans le centre même s’il faut être conscient que les maisons du Limousin sont généralement crépies et ne font pas ressortir leur âge par des décorations ou par des colombages. Il y a toutefois un plaisir certain à se promener dans les rues qui tournent un peu partout dans le désordre naturel qui était normal au Moyen-Âge.

Viaduc sur le Vincou à Bellac

Un peu en contrebas de la ville moderne, l’église domine directement la vallée encaissée du Vincou que franchit d’ailleurs aussi un beau viaduc de chemin de fer. Il est encore utilisé par les trains Limoges-Poitiers mais pas de train pour moi.

Retable en pierre dans l’église de Bellac

L’église est le grand monument de la ville et justifie une visite même si c’est un mélange de styles roman et gothique. Il y a une curiosité inhabituelle dans une nef latérale, un grand retable en style gothique flamboyant entièrement en pierre avec prédelle et statues. Mais il faut surtout admirer le trésor avec un magnifique reliquaire d’environ 1130 qui serait le plus ancien exemple connu d’émaux de Limoges.

Les tous premiers ouvrages de ce type sont des commandes du comte de la Marche qui semble vouloir lancer ainsi une industrie nouvelle sur son territoire. La première mention écrite des émaux date de 1170 et Limoges prend ainsi la suite de Liège dont les émaux mosans ne sont plus produits après la disparition de l’empire carolingien. Limoges à son tour perdra sa prééminence après sa destruction pendant la guerre de Cent Ans quand les émailleurs partent vers le Berry.

Trésor de l’église de Bellac

La châsse de Bellac est particulièrement archaïque par son décor de cuivre doré qui fait penser à des icônes; j’ai admiré la technique remarquable de sertissage des cabochons et ils semblent en plus être au complet. Mais la gloire de la châsse est évidemment la série de médaillons en émail. Comme c’est un art nouveau, on pense que les orfèvres ont recopié des tissus byzantins ou peut-être arabes rapportés de la première croisade. Les lignes dorées qui séparent clairement chaque morceau d’émail coloré deviendront presque invisibles quand les artistes maîtriseront mieux la technique et font penser à l’art du vitrail avec des filets de plomb.

Pont gothique de Bellac

Après la découverte de ce témoin majeur de l’art roman, je suis descendu dans la vallée du Vincou où j’ai pu admirer un pont du XIIIème siècle. J’ai trouvé les arches étonamment basses, ne laissant aucune place en cas de crue, mais je suppose que le pont était plus haut à l’origine et qu’il y a peut-être un barrage en aval. Le pont m’a consolé d’avoir raté celui de Châteauponsac et d’avoir été trop paresseux pour descendre à celui de Rancon.

Depuis Bellac, une route un peu monotone mène tout droit vers les monts de Blond, une petite chaîne de hautes collines (436 m au sommet) entre les bassins de la Gartempe et de la Vienne. Le vent du sud était assez violent et aurait dû me gêner sensiblement sur ce trajet, mais il était finalement amorti par des bois et des haies.

Eglise fortifiée de Blond

Les monts doivent leur nom au petit village de Blond où l’on peut admirer une église fortifiée. Elle n’est pas frappante vue de près, mais le chevet est imposant vu depuis le bas du village. Elle date du XIIème siècle et les fortifications sont probablement un ajout pendant la guerre de Cent Ans comme d’habitude dans la région.

C’est à Blond que j’ai décidé de faire le tour des monts de Blond plutôt que de les traverser. Je n’avais pas envie de lutter contre le vent du sud et il y avait des nuages très menaçants dans cette direction. J’ai donc commencé à longer les collines, ce qui implique comme toujours dans ce cas pas mal de ravins à traverser. J’ai fini par prendre une petite route qui monte un peu plus haut au flanc de la montagne parce qu’un prospectus avait recommandé Montrol-Sénard.

Plaine de Bellac depuis Montrol-Sénard

La route qui y mène est vraiment raide mais traverse des hameaux charmants perdus entre les bois et les fougères et on a au sommet de la côte une vue impressionnante sur toute la vallée de la Gartempe. Je pense même qu’il n’y a pas une seule colline plus haute entre cet endroit et la côte de la Manche à 500 km. En tous cas, on voit jusqu’à la courbure de l’horizon qui se perd dans les lointains bleutés de la Touraine.

Le village attire les amateurs de patrimoine par une croix hosannière que je suis allé voir de près parce que je n’étais pas tellement sûr de ce que c’est. Il s’agit d’une colonne de pierre sur un socle carré avec une croix au sommet et cela marque souvent un ossuaire, ce qui fait que cela m’a fait un peu penser aux enclos paroissiaux bretons. Le nom de croix hosannière vient des hymnes (Hosanna) du dimanche des rameaux. La plupart des croix se trouvent dans le pays de Caux et dans le Poitou.

Je suis content d’avoir appris quelque chose mais je ne me suis pas fatigué à prendre une photo. En faisant le tour du petit village, je suis tombé sur toute une série de petits groupes de jeunes qui avaient des questionnaires à remplir et se faisaient parfois aider de leurs professeurs. J’ai lu plus tard que plusieurs des maisons du village ont été rénovées par une association pour montrer comment fonctionnaient l’école et certains ateliers d’artisans dans les années 1930.

Montrol se trouvant si haut au flanc des collines, j’ai évidemment profité d’une grande descente fort raide jusqu’au village voisin plus important de Mortemart. C’est un des « plus beaux villages de France » et le village est pittoresque bien que pas bien grand. Du coup, je n’ai pas trouvé un grand nombre de ruelles à explorer en dehors d’un passage couvert amusant.

Halle de Mortemart

Le village était à l’origine un petit château fort qui donna son nom à une des branches de la famille de Rochechouart, un des grands noms du Limousin. Les Mortemart eurent plusieurs représentants illustres, en particulier une certaine Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortimart plus connue comme la Marquise de Montespan d’après le titre de son mari. Mais cette dame n’a pas de lien particulier avec le village au contraire d’un certain Pierre Gouin ou Gauvain qui fut nommé cardinal par un des papes d’Avignon pour faire plaisir au roi de France dont Gauvain était le confesseur.

Le cardinal Gauvain était certes évêque d’Auxerre, mais il tint à faire profiter son village natal de sa bonne étoile et y créa pas moins de trois monastères (d’Augustins, de Carmes et de Chartreux !). Il n’en reste que des bâtiments isolés et en plus une des abbatiales d’une taille bien trop grande pour le village. Je suis parvenu à y entrer et j’ai pu admirer le superbe retable baroque dont les couleurs font un peu penser au baroque piémontais de la vallée de la Roya.

Ancienne abbatiale de Mortemart

J’ai joué de malchance pour l’église et on voit sur ma photo un certain nombre de personnes assises. Il s’agissait d’un groupe de personnes d’âge mûr en excursion et j’aurais pu écouter leur guide sans le gêner, mais elles avaient demandé au curé de dire une messe pour elles et il est arrivé en même temps que moi. J’ai eu le temps de regarder deux minutes les stalles le temps qu’il se change dans la sacristie, mais j’ai été obligé d’abandonner rapidement alors qu’il faudrait avoir le temps de bien admirer les stalles du XIVème siècle réputées.

Château de Mortemart

A défaut d’église, j’ai fait un tour dans le village et j’ai admiré la façade austère du château des ducs de Mortemart qui date du XVème siècle. Je suis surpris que les tours soient si basses si on compare aux forteresses de la même époque en Val de Loire, mais elles ont peut-être été arasées sous Louis XIII comme dans beaucoup d’autres châteaux susceptibles de servir d’abri à des Protestants en révolte. La photo est prise depuis la halle qui donne du charme au village et sous laquelle j’ai pris un en-cas.

Je suis reparti sous un ciel menaçant et il a même pleuvoté suffisamment pour que je mette un K-Way, mais la pluie s’est arrêtée très vite. J’ai alors continué jusqu’à Bussière-Boffy, le dernier village de Haute-Vienne, dans un décor de collines molles rappelant assez la Touraine. L’église possède un joli portail avec cinq voussures sans ornements qui se retrouvent souvent en Limousin; les églises étant construites en granit, l’effort nécessaire pour graver la pierre limitait les velléités de décoration.

Frise du portail de l’église de Bussière-Boffy

Le seul ornement est ici une frise de personnages qui ne sont pas toujours très faciles à distinguer (comme dans les calvaires bretons, le granit se prêtant mal à des sculptures précises). Tandis que le portail date du XIIIème siècle, la frise a été ajoutée deux siècles plus tard. On voit à droite un personnage accoudé puis le suivant est en train de se faire avaler par un loup.

J’ai continué à travers deux vallées encaissées mais sans côtes trop raides en direction de Lesterps, mais j’ai été obligé de m’arrêter en cours de route car le gros nuage noir qui me menaçait depuis une heure a décidé d’éclater. Il a plu des trombes d’eau pendant une demi-heure et le vent qui accompagnait l’orage était tellement fort que j’ai préféré rester sagement au bord de la route à me faire saucer malgré le K-Way. C’est la seule fois du voyage où je me suis fait surprendre par une averse même si j’ai été trempé une autre fois.

Lesterps (on prononce apparemment « Les Terres » parce que c’est un mot occitan) était une abbaye fondée vers 1030 par une famille de la noblesse locale en partie pour assurer une situation à un de leurs fils. Un autre fils de la famille, se sentant spolié, occupa l’abbaye en 1040 et en fit un centre de brigandage. Le comte de la Marche appelé au secours par les moines assiégea l’abbaye, massacra les occupants et pilla le monastère. Le pape le condamna évidemment à réparer les destructions et aussi à fonder l’abbaye de Fontgombault. L’abbaye survécut à la guerre de Cent Ans mais fut détruite par des Protestants en 1567. Il n’en reste qu’un imposant clocher de 43 m de haut.

Clocher à galilée à Lesterps

Le clocher est particulier dans le sens où il repose sur une forêt de gros piliers à claire-voie formant une galilée. J’ai déjà parlé de galilée à Vendôme où elle n’existe plus et Lesterps m’a plus fait penser à Saint-Benoît-sur-Loire. Comme à Saint-Benoît, les piliers supportant le clocher ont des chapiteaux décorés, mais de façon assez frustre à cause du granit trop dur à tailler.

En face de l’abbatiale, j’ai remarqué une maison curieuse qui faisait probablement partie des bâtiments abbatiaux: les deux moitiés de la maison semblent faire partie d’un même bâtiment sous un grand toit en faible pente qui fait penser au pays basque, mais une moitié est à colombages et l’autre est en pierres apparentes avec corbeaux et petites fenêtres gothiques. On voit parfois des maisons dont une moitié est ancienne, mais c’est rare de voir deux moitiés anciennes toutes les deux mais d’aspects aussi différents.

Vieille maison à Lesterps

Je n’ai pas trouvé d’endroit agréable pour pique-niquer à Lesterps, le terrain le plus adapté étant occupé par des forains préparant une kermesse. J’ai donc continué vers le sud et j’ai trouvé à la sortie du village suivant un coin tranquille au bord du stade avec une grosse pierre sur laquelle je pouvais m’asseoir. Je voulais être assis au soleil par exception car le vent était encore froid et fort; heureusement, il a fini par pousser les nuages et il a fait meilleur ensuite.

Château de Rochebrune

Pour éviter les routes nationales, j’ai décidé de traverser la Vienne au pont d’Étagnac et ceci m’a permis de découvrir avant le village le superbe château de Rochebrune fondée par la même personne que l’abbaye de Lesterps. Le château servit à un ultra catholique pendant les guerres de religion mais fut en partie détruit par les Protestants en 1569 et le château actuel est donc un bon exemple de château de défense transformé en demeure de plaisance.

Communs du château de Rochebrune à Etagnac

Il est privé mais se visite en été; toutefois, les souvenirs d’un général de Napoléon ne suffiraient pas à m’y attirer. Je pense que les propriétaires actuels ont une bonne situation professionnelle car le château est parfaitement entretenu avec des douves bien propres en eau, un pont-levis, une cour avec des topiaires parfaites et des communs assez gascons d’apparence. Une excellente découverte.

La Vienne à Etagnac

J’ai un peu profité de la descente vers la Vienne, mais elle n’est pas très raide et j’anticipais déjà la côte sur l’autre rive qui est nettement plus abrupte. La photo prise du pont est l’une des plus belles photos de rivière du voyage et on a vraiment l’impression d’un grand fleuve dans un paysage sauvage. Sur la rive gauche, j’ai eu la côte prévisible jusqu’au village de Chassenon, puis la route continue à monter, heureusement avec moins de circulation que la largeur de la route ne le laisse craindre.

On passe devant une série de hangars laids et volumineux presque sur la crête de la colline qui abritent des fouilles romaines. En effet, il y avait ici sur la voie romaine un bourg commerçant appelé Cassinomagus et qui figure sur la carte de Peutinger (comme Dalheim – Ricciacus au Luxembourg). On a trouvé là trois temples et surtout des thermes construits au Ier siècle avec les pierres d’une météorite tombée 200 millions d’années avant avec un cratère de 22 km de diamètre. Les thermes sont un des monuments romains les plus connus et les mieux conservés de Gaule, mais je dois avouer que je les ai laissés de côté car il y en a de magnifiques à Trèves, capitale impériale au IIIème siècle, qui est tout près de Luxembourg.

J’ai été surpris de voir que je devais monter autant entre la rivière et la crête de la colline (moins de 100 m de dénivelé en fait), c’est comme de passer un col avant de redescendre à flanc de vallée vers Rochechouart, bourg de Haute-Vienne qui est une sous-préfecture comme Bellac mais avec encore moins d’habitants (moins de 4.000). Rochechouart est toutefois une très jolie petite ville avec pas mal d’animation et un beau site au-dessus de la Grêne.

Château de Rochechouart

Le grand monument est le château des vicomtes de Rochechouart, qui apparaissent dans l’histoire avant l’an mil. Le château actuel date en partie de 1200 environ, époque de la jolie légende de la vicomtesse Alix. Accusée d’adultère par l’intendant du château en 1205, elle fut enfermée dans une tour avec un lion, mais il n’avait pas faim. Elle fut donc libérée et on enferma l’intendant à la place qui se fit dévorer. Jugement de Dieu, disait-on alors. Les Rochechouart furent généralement de valeureux militaires fidèles au roi; le dernier propriétaire privé vendit le château en 1836 au département et il abrite maintenant la sous-préfecture et un musée d’art contemporain.

Cour du château de Rochechouart

Ma photo montre à droite derrière le gros arbre le châtelet d’entrée qui date du XIIIème siècle, le reste du bâtiment datant du XVème siècle après la guerre de Cent Ans avec ses fenêtres gothiques flamboyant caractéristiques. Je suis parvenu à entrer dans la cour intérieure et ceci en vaut la peine pour une très jolie petite colonnade Renaissance avec des colonnes chantournées en sens alternativement opposé. Je me demande pourquoi la colonnade est en avant d’une tour en coupant l’angle, c’est en tous cas très mignon.

Terrasse du château à Rochechouart

On a une belle vue depuis le château vers la vallée, mais la rive opposée devient vite plus haute et la plus belle vue serait plutôt depuis la vallée vers le château. Il y a un petit parc au bord de la rivière, ce qui rend Rochechouart très semblable à Bellac, mais celui de Bellac est plus grand et plus beau. Un détail m’a amusé au moment de franchir le pont, j’y ai vu la première pancarte pour Toulouse qui était encore à une semaine de trajet.

Le château de Rochechouart vu du pont

Etant peu au courant des détails de la topographie, je n’avais pas vraiment remarqué que les collines au sud de Rochechouart atteignent 470 m, soit 250 m au-dessus de la ville. On ne s’en rend pas compte facilement à cause du labyrinthe de vallées encaissées et boisées, même si j’avais gardé le souvenir de deux passages dans le Limousin que c’est une région pleine de côtes longues et raides.

Barrage de La Monnerie sur la Tardoire

C’est aussi le cas sur cet itinéraire, il faut monter presque sans interruption de Rochechouart à Oradour pendant 10 km. La pente n’est pas raide mais cela finit par être fatigant. On redescend ensuite pour traverser un ravin au niveau d’un joli petit lac de barrage. La rivière est  couverte de plantes aquatiques au niveau du barrage et le jeu des surfaces bleue et verte fait presque penser au bord de mer à marée basse.

Porche soigné à Cussac

J’ai remarqué en contrebas une ancienne usine transformée en bureaux avec des gens qui sortaient du travail, une chose très rare dans une région rurale française et qui fait penser à l’Allemagne. Le village de Cussac en haut d’une méchante côte après le barrage n’a pas grande réputation, mais on a très bien aménagé le porche de l’église avec des rosiers sur les piliers de la galerie en bois et un beau banc de pierre avec une décoration en forme de gâble flamboyant. Très réussi.

J’avais hésité pour la fin de la journée entre passer par le château fort de Brie ou par la route directe, mais j’ai pensé préférable d’éviter le détour par ce qui pourrait être un ravin plein de raidillons. Je n’ai pas vraiment été récompensé. La route est certes déserte et traverse une belle forêt, mais elle monte pendant 6 km jusqu’au Puyconnieux qui n’est autre que le point culminant de toute la région avec 477 m.

Panorama depuis le Puyconnieux

Je n’ai pas eu le courage de monter à pied du parking au sommet, prétextant comme excuse qu’il était tard et que le temps était brumeux. Il y a un seul endroit sur la route d’où l’on voit le paysage, en l’occurrence en direction du sud et du Périgord vert, et on voit sur la photo que la visibilité était excellente. Toutefois, il est vrai que l’on ne voit pas de choses très spectaculaires genre montagnes couvertes de neige.

Château de Montbrun

Maintenant que j’étais autant monté, je pouvais redescendre de 100 m en tout juste 3 km. Voilà qui est sympa ! Le fond du ravin est atteint au niveau d’un beau château d’apparence médiévale mais le château de Montbrun est en grande partie une reconstruction car il a brûlé plusieurs fois. Comme je l’ai appris le soir, il a été reconstruit par un millionnaire hollandais qui a pris conseil soigneusement auprès des Monuments Historiques (ce qui se voit entre autres par le contraste entre les parties anciennes grises et les parties refaites plus claires, ce contraste étant recommandé par les spécialistes pour montrer ce qui est authentique).

Château de Montbrun

Le monsieur trouvant avec l’âge le château trop onéreux à entretenir, il cherche à le vendre, mais les acheteurs susceptibles de payer le prix nécessaire sont rebutés par le fait que le château est directement visible depuis la route de l’autre côté de son étang. Ainsi, il paraît que Brad Pitt est venu voir la propriété, causant des attaques d’émotion aux gens du village qui n’avaient pas remarqué que le monsieur séduisant dans la grosse voiture qui s’arrêtait au café était effectivement le célèbre acteur. Mais il aurait trouvé que le château est trop exposé à la curiosité malsaine des journaux à sensations.

Mon hébergement était à quelques kilomètres du château, mais quand même après un bon raidillon et une grande descente. Il appartient à un jeune couple adhérent d’Accueil Paysan mais qui cherche un peu sa vocation en termes d’hébergement. Ils n’ont pas les bâtiments nécessaires pour une ferme-auberge et leur grande grange presque vide sert plutôt de temps en temps à des activités culturelles sur l’initiative d’associations de la région comme du théâtre ou des soirées de contes (très appréciées en hiver). J’ai eu l’impression que ces soirées les motivent tout particulièrement.

Comme ils se lassent un peu du travail lié aux chambres d’hôtes, en particulier de la literie dont le changement quotidien est évidemment un facteur peu écologique, ils sont tentés de reconvertir leur annexe en gîtes à la semaine qu’ils proposeraient pendant les vacances scolaires pour un prix assez modique dans l’idée de recevoir des familles moins favorisées mais aussi pas trop exigeantes en termes de gadgets modernes.

L’attraction principale pour les familles serait évidemment la ferme. Le monsieur qui a tout juste 30 ans a repris récemment l’exploitation de son père et élève avec sa femme et leur bébé 500 canards de façon artisanale qu’ils gavent à l’ancienne. Maintenant qu’ils sont un peu connus, la demande dépasse leur offre et ils ne peuvent pas agrandir parce qu’ils ont besoin d’utiliser le laboratoire de cuisson et de mise en bocaux de la coopérative, qu’ils ne peuvent utiliser qu’une semaine chaque hiver vu le nombre de membres. J’ai un peu envie de dire qu’un dirigeant dynamique de la CUMA devrait analyser les besoins et je suis sûr que le Crédit Agricole serait ravi de financer une extension du laboratoire si la demande est suffisante.

Le monsieur a aussi les autres animaux utiles pour sa propre consommation comme quelques cochons, poulets, vaches etc. C’est le père du monsieur qui s’occupe des poules car il habite à proximité immédiate et est trop jeune (56 ans) pour regarder la télévision toute la journée. Le monsieur tient aussi un camping qui est en fait une simple prairie et il en a mis un coin à disposition de son frère, qui n’est plus agriculteur, parce que celui-ci était un peu jaloux du succès commercial de la ferme et voulait essayer en proposant des hébergements dans un genre de tipi (je ne l’ai pas vu mais le monsieur est un peu caustique sur la débauche de lumières électriques de la chose).

J’ai aussi appris quelques détails sur le circuit de vente utilisé: le monsieur fait partie comme plusieurs collègues d’associations qui tiennent des magasins de producteurs répartis dans les différents bourgs de la région. Le Périgord tout proche étant une région très touristique avec une partie des vacanciers revenant chaque année, les magasins ont une clientèle suffisante.

Les agriculteurs se relaient chacun son tour pour une journée à tenir le magasin qui vend sur un pied d’égalité les produits des différents adhérents. Ce système est un peu différent de ceux que j’avais découvert dans le Jura (le rôle des cantines des écoles et des hôpitaux) et deux jours avant (petite production échangée avec les voisins presque en circuit fermé).

Le monsieur a aussi des chevaux, mais il n’a pas fait exprès. Ceux-ci appartenaient à deux familles anglaises qui ont racheté il y a une quinzaine d’années deux fermes qui complètent le hameau avec ses propres bâtiments. Ils s’y sont installés à demeure même si on peut se poser des questions sur le plaisir qu’un Anglais d’origine jamaïcaine pouvait éprouver dans les petites montagnes du Limousin. Puis ils ont disparu un jour en laissant sur place deux véhicules en panne, les maisons et les chevaux.

Il semble que la baisse de la livre sterling les a empêchés de continuer à vivre en France de leurs économies anglaises. Entre-temps, les toits des maisons commencent à fuir et les carcasses de voitures à rouiller, ce qui n’est guère attirant pour les visiteurs du monsieur dans le même hameau et déprécie même ses propres terrains. Il a appris que les Anglais cherchent à vendre les maisons, mais en demandent un prix compensant la baisse de leurs économies et qui est donc complètement irréaliste – surtout pour des maisons en train de s’abîmer de plus en plus vite.

J’ai appris toutes ces choses pendant le repas auquel a assisté en plus des propriétaires un couple de retraités venus d’Auray avec un camping-car et qui appréciaient la combinaison d’un dîner servi et d’un pré pour camper. Ils font partie d’une association qui référence pour ses membres des accueils à thème – les canards gras ce soir-là, une collection de tracteurs anciens la veille. Idée intéressante.

J’ai évidemment mangé du canard le soir – la dame m’avait demandé lors de la réservation si j’étais conscient que c’était sa spécialité et j’avais bien sûr confirmé que c’est justement cela qui m’attirait chez elle. En entrée, j’ai trouvé le pâté absolument délicieux, ce qui surprend moins quand on sait que c’est une combinaison 2/3 terrine 1/3 foie gras. J’aurais été tenté d’en acheter mais ils n’en avaient plus pour l’année.

Le plat principal était du magret avec des pommes de terre rissolées et j’ai été légèrement déçu car je l’ai trouvé un peu dur -soit parce que c’est un canard bio, soit plus probablement parce qu’il avait cuit trop longtemps pendant qu’on s’occupait de coucher le bébé. Un morceau de fromage d’un confrère et en dessert un genre de gâteau au chocolat léger.

Au total, je peux dire que c’était une soirée sympathique et intéressante et que je n’ai pas de reproches à faire, mais j’ai trouvé la soirée deux jours avant qui était également Accueil Paysan encore meilleure.

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