Etape 19: Périgord blanc

(19ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Lundi 11 juin

95 km, dénivelé 845 m

Belles éclaircies, puis grosse pluie pendant 2 h, 21 puis 13°

Cadouin – Saint Avit Sénieur – Bannes – Beaumont par la petite route – Labouquerie – Fontcrose – Montferrand – Monpazier – Biron – Gavaudun – Monflanquin – Condezaygues – Saint Vite

Périgord blanc, départements 24 et 47

Le petit déjeuner des auberges de jeunesse n’est pas ce qu’il y a de plus excitant, mais on peut se servir de céréales et ça remplit suffisamment le ventre. Le pain blanc est moins efficace.

Abbatiale de Saint-Avit-Sénieur

J’ai quitté Cadouin comme la veille par une longue côte assez facile dans la forêt, la différence étant que je suis parti vers le sud plutôt que vers le nord cette fois. Après quelques kilomètres sur le plateau, j’ai trouvé le petit village de Saint-Avit-Sénieur qui domine la petite vallée de la Couze. Il est dominé lui-même par une église extrêmement massive franchement impressionnante.

C’est une ancienne abbatiale qui se trouvait sur le très important chemin de Compostelle par Vézelay et qui date de 1100 environ. La visite est particulièrement intéressante car on peut faire le tour de l’église pour voir derrière des traces des anciens bâtiments abbatiaux.

Ancien bâtiment abbatial à Saint-Avit-Sénieur

Il en reste quelques murs hauts et épais, des fondations et au fond un édifice magnifique avec arcades voûtées au rez-de-chaussée et une galerie à colonnes à l’étage sous un superbe toit en tuiles rousses à deux pentes. En fait, l’étage date seulement du XVIIème siècle, ce qui n’enlève rien à sa beauté. Le bâtiment sert maintenant de salle d »exposition. Il y a une autre exposition en saison dans la salle capitulaire romane, mais je n’ai pas pu la voir.

A défaut, des pancartes très bien faites expliquent comment les murs de défense fonctionnaient et on voit que les pierres sont tantôt dorées, tantôt rousses. Les pierres rousses sont des pierres que ont subi un incendie et témoignent ainsi de combats violents au pied du mur. Effectivement, on sait qu’elle fut attaquée pendant la guerre de Cent Ans vers 1250.

On dit qu’elle aurait aussi été attaquée par les Albigeois en 1214 (le château de Castelnaud vu de loin la veille était cathare) et par les Anglais en 1442. On sait que les boulets trouvés dans un puits sont de cette époque car ils sont en pierre et 1450 marque la transition vers les boulets en fonte.

Voûtes gothiques à Saint-Avit-Sénieur

L’église a une façade extrêmement massive qui s’explique bien par tous ces combats. On voit qu’un des clochers est en ruine et ceci date de 1577 quand un seigneur protestant voisin pille l’abbaye et la détruit en partie avec l’assentiment de Henri IV pour se venger d’une prétendue dette impayée. La restauration vers 1890 a été un peu trop enthousiaste et les mâchicoulis au-dessus du portail sont fantaisistes.

L’intérieur de l’abbatiale est assez nu mais particulièrement intéressant y compris pour les spécialistes. Les voûtes sont gothiques et rappellent un peu les églises des Dominicains à Toulouse; comme elles ne semblent pas avoir souffert d’un incendie, on pense qu’elles ont été construites après 1250 et qu’elles remplacent des coupoles qui auraient été normales dans une église romane du Périgord. Ceci expliquerait les volumes bizarres au niveau de l’entrée car la nef était plus longue à l’origine.

Autels dans l’abbatiale de Saint-Avit-Sénieur

Le maître-autel et le tabernacle sont couverts de dorures un peu baroques, mais celles de l’autel sont modernes si on regarde les motifs.La combinaison des deux est assez réussie. Ce qui fait vraiment l’intérêt de l’abbatiale, ce sont les fresques découvertes vers 1995. Certaines sont figuratives (un Saint Christophe gothique) mais une bonne partie sont de très curieux motifs géométriques qui ressemblent à des tapis posés contre les murs.

Fresques dans l’abbatiale de Saint-Avit-Sénieur

On sait que les abbayes suffisamment riches recouvraient les murs de tapisseries au Moyen Âge, comme dans les châteaux, et on sait aussi que les églises étaient entièrement peintes en couleurs vives. Saint-Avit permet donc d’avoir une petite idée de à quoi ressemblait un mur d’église au Moyen-Âge. Les spécialistes examinent aussi avec attention les motifs car ils y reconnaissent certaines techniques de tapisseries et combinaisons de couleurs qui aident à comprendre la fabrication des tissus gothiques.

Château de Bannes

Entre Saint-Avit et Beaumont-du-Périgord, je me suis offert un petit détour le long de la Couze jusqu’au château fort de Bannes, qui est franchement impressionnant vu de près. Il a l’air très médiéval mais date en fait du XVIème siècle. J’étais très content du détour !  Il fut construit vers 1510 par l’évêque de Sarlat et c’est maintenant une propriété privée que l’on ne visite pas.

Une petite route charmante se terminant par une grande côte permet d’accéder à Beaumont, situé en hauteur sur un éperon de plateau comme la plupart des bastides. C’était ma première bastide du voyage car elles sont typiques du Sud-Ouest. On en trouve encore quelques-unes en Rouergue, mais la plupart sont dans l’Agenais ou en Gascogne.

Bastide de Beaumont

Il s’agit de bourgs fondés par le roi de France ou par le roi d’Angleterre pendant la guerre de Cent Ans pour repeupler des régions dévastées par le banditisme. Joue aussi un rôle l’espoir de s’assurer des sujets fidèles qui défendraient le territoire dans leur propre intérêt. Pour ce faire, les bastides sont entourées de murailles et organisées autour de places centrales avec des halles ou au moins des arcades abritant les marchands. L’église est secondaire, rejetée hors de la place centrale, et parfois fortifiée.

Pour attirer des gens dans les bastides, les deux rois leur promettaient des libertés comme un certain degré d’autonomie administrative et judiciaire, mais surtout la dispense de certains impôts féodaux et la garantie qu’ils ne pouvaient plus être réclamés par leurs propriétaires si ils étaient des serfs en fuite. On peut se douter que certains seigneurs traitant mal leurs serfs en perdaient beaucoup et les bastides devaient aussi se défendre contre ce genre d’attaquants.

Beaumont fut fondée en 1272 au nom du roi d’Angleterre sur des terres données par les abbayes de Cadouin et de Saint-Avit, ce qui montre combien on désirait de nouveaux habitants. Défendue par des murailles à partir de 1320, elle fut assiégée en 1442, 1561, 1575, 1576 et 1585, quand elle est prise par les Huguenots. Le roi de France se comporta fort mal envers les habitants: de temps en temps, il vendait la ville à divers seigneurs et les habitants étaient forcés de la racheter. Mais ils ne pouvaient pas devenir un état indépendant et devenaient à nouveau territoire royal jusqu’au prochain épisode. C’est presque comme une méthode indirecte de percevoir des impôts !

Eglise de bastide à Beaumont

J’ai visité l’église, ce qui n’en vaut pas toujours la peine dans les bastides. Celle de Beaumont est fortifiée et vaut surtout la peine vue de l’extérieur avec les chemins de ronde au sommet des clochers. Mais il y a un détail très curieux à l’intérieur, un trou rond (recouvert d’une dalle en verre) avec dedans un liquide verdâtre. C’était en fait un puits qui servait aux habitants réfugiés dans l’église en cas de siège. Je suppose que ceci existait aussi dans d’autres églises fortifiées, mais je n’en avais jamais vu.

La place centrale typique des bastides existe évidemment encore à Beaumont aussi, mais une partie des maisons ont changé et c’est bien d’avoir vu cette bastide en premier pour ne pas être déçu par les exemples mieux conservés. Evidemment, la plupart des maisons de la place ont des arcades.

Le Périgord Blanc à Labouquerie

La bastide suivante, Monpazier, n’est qu’à 16 km et j’ai décidé d’en profiter pour faire un détour par la vallée de la Couze plus pittoresque que la route directe sur le plateau. J’ai trouvé une petite route charmante et tortueuse qui passe dans le minuscule village de Labouquerie. En cours de route, on traverse un ravin ombragé où je me suis offert un en-cas dans une prairie pas trop humide. On peut dire que c’était un endroit vraiment calme. J’ai ensuite pris une photo de l’église parce que le cadre est joli et que c’est un clocher-porche très méridional.

Halle de Montferrand-du-Périgord

En redescendant dans la vallée de la Couze, j’ai pu longer quelques kilomètres la petite rivière puis je me suis arrivé à Montferrand-du-Périgord qui est conseillé par les prospectus touristiques du département. Je ne suis pas parfaitement objectif parce qu’il y a une côte assez longue et particulièrement raide à travers le village ! Le château date à l’origine du XIIème siècle et a été transformé à la Renaissance, mais je n’ai pas pu le voir parce qu’il est privé et je me suis contenté de la silhouette au-dessus des arbres depuis la vallée.

Par contre, j’ai trouvé la halle jolie et plutôt impressionnante pour un aussi petit village de 170 habitants. Elle a ses 12 piliers et aurait donc sa taille d’origine au contraire de celle de Cadouin à laquelle elle ressemble par ailleurs. Tout en haut du village et nettement à l’écart, j’ai trouvé une petite chapelle dans le cimetière qui est un morceau de l’ancienne église romane construite avant 1153.

Fresques dans la chapelle de Montferrand

Elle était malheureusement fermée mais on peut jeter un coup d’œil à l’intérieur à travers un des vitraux parce que le sol du cimetière est nettement plus haut que celui de la chapelle. J’ai ainsi aperçu un morceau des fresques exceptionnelles datant pour les plus anciennes de la construction de l’église. La seule que l’on voit par les fenêtre et donc sur ma photo est un miracle de Saint Léonard qui est effectivement dans un style archaïque remarquable.

D’après Internet, il y a aussi toute une zone de fresques dans le chœur avec un Pantocrator et les symboles des évangélistes, qu’il aurait été intéressant de comparer aux mêmes sujets dans la vallée du Loir. Mais je n’étais pas trop frustré puisque j’avais déjà pu voir une partie.

Entre Montferrand et Monpazier, j’ai pris une petite route qui permettait de rester sur le plateau en traversant une grande forêt. En cours de route, j’ai aperçu une pancarte signalant un dolmen et j’ai laissé le vélo sur le parking pour aller voir. Il faut marcher 10 minutes dans une lande épaisse et la commune a dégagé à la débroussailleuse deux chemins tortueux d’environ 5 m de large qui permettent d’atteindre le site en surmontant force racines et rochers affleurant. Ce serait en fait un excellent site de pique-nique puisqu’il y a une table et un site à proximité.

Dolmen de Marsalès

J’étais ennuyé de laisser le vélo sans surveillance dans une zone déserte où personne ne remarquerait un voleur, mais je suis quand même aller voir. Il n’empêche que j’ai paniqué en entendant des bruits suspects de voiture et de portes et je suis revenu en courant au vélo – le bruit provenait d’une voiture dans un chemin creux à 200 m et je m’étais donc inquiété pour rien. Le dolmen est assez reconnaissable et fait penser à celui que j’avais vu en Touraine également par hasard – je suppose qu’il y en un nombre important que personne ne connaît parce qu’ils sont cachés dans des landes ou forêts difficiles d’accès.

Monpazier est probablement l’archétype des bastides du Périgord et semble très visitée car il y a de très grands parkings et de nombreux magasins de souvenirs, d’artisanat et de produits alimentaires. La création de la bastide répondit à une situation politique et stratégique importante: un vassal du roi de France avait créé des bastides à l’ouest et à l’est de Monpazier dans les années 1260 et le roi d’Angleterre qui détenait alors la Guyenne et le Périgord se devait de répondre en créant une ville fortifiée pour couper les ambitions du roi de France. Le bourg fut créé en 1284 et ne fut pas détruit plus tard, survivant en particulier aux attaques protestantes.

Bastide de Monpazier

Il est donc particulièrement complet avec des remparts dont il reste plusieurs tours de ville. Les murs ont été remplacés par des maisons qui ouvrent maintenant sur le glacis, mais on n’a pas percé de nouvelles rues et la rangée continue des maisons maintient l’impression défensive. A l’intérieur de la ville, les rues en damier, doublées comme toujours en Guyenne par des ruelles intermédiaires (appelées carreyrous en gascon et qui desservaient les jardins), se retrouvent toutes au milieu sur la place.

Couverts à Monpazier

C’est une magnifique place à arcades avec une grande halle et elle mérite une visite attentive. Les arcades sont de très belles ogives gothiques étonnamment larges; aux coins de la place, on a coupé le bas des murs pour faciliter l’accès des chariots et ces pans coupés (appelés cornières) sont typiques des bastides. On les voit très bien sur une des photos. Celle-ci laisse aussi deviner la façade de l’église, qui est d’un intérêt limité et qui ne donne pas sur la place.

Halle de Monpazier

La halle est particulièrement grande avec 20 piliers et la théorie que j’ai lue sur les 12 piliers m’a donc semblé un peu douteuse. Le petit garçon sur la photo était allemand et ses parents cherchaient visiblement un restaurant; c’est un des rares bourgs du voyage qui m’ont donné l’impression d’un centre touristique animé mais sans les flots d’autocars de la vallée de la Vézère ou de Sarlat. Il semble aussi attirer pas mal de touristes étrangers, peut-être parce que ceux-ci deviennent de toute façon plus nombreux en France quand on va vers le Sud et les plages.

Place de la bastide à Monpazier

La dernière photo montre bien que les maisons de la place ont gardé leurs façades gothiques avec cadres de pierres autour des fenêtres. La commune a pris soin d’installer des caillebottis sur une partie des façades afin de faire pousser des rosiers grimpants, chose certainement inconne au Moyen-Âge mais évidemment très attirante à la bonne saison.

J’ai bien profité de Monpazier, la plus belle bastide du voyage, et le temps est resté sec malgré des nuages devenant menaçants. J’en ai profité pour pique-niquer; je voulais le faire à l’origine sur la place centrale en profitant d’un banc sous les couverts ou sous la halle, mais je n’ai pas eu le courage de m’asseoir sur un banc en pierre sans dossier et il y avait trop de touristes qui passaient en me regardant d’un air apitoyé. J’ai finalement trouvé juste devant la porte de la ville un square autour du monument aux morts avec un banc plus confortable.

Village de Biron

Après Monpazier, j’ai continué vers le Sud. Il faut pour cela traverser la vallée du Dropt, rivière qui passe au pied de Monpazier puis qui devient assez importante plus en aval et qui arrose tout le nord de la Guyenne avec Villeréal, Castillonès, Eymet et Duras avant de rejoindre la Garonne près de Langon. Il y a une belle descente de la bastide jusqu’au pont puis je suis remonté rapidement de l’autre côté par une ascension longue mais pas très dure jusqu’à Biron, village situé sur une butte isolée sur la ligne de partage des eaux entre Dropt et Lot. Géographiquement, c’est l’extrême avancée vers l’ouest des plateaux boisés du Quercy avant de descendre dans les grandes vallées cultivées de Guyenne.

Biron était donc un site stratégique capital et un château-fort s’y trouvait dès le début du Moyen-Âge. En 1147, il devient le siège d’une des quatre baronnies du Périgord et donne son nom à l’une des familles les plus vénérables de la noblesse française puisqu’il n’y a qu’une douzaine de familles plus anciennes. La famille de Gontaut-Biron le vendit au département en 1978 après y avoir habité plus de 800 ans.

Château de Biron

Le château écrase le petit village d’une collection assez hétéroclite de bâtiments qui vont d’un donjon du XIIème siècle à un palais Renaissance et à une chapelle gothique. Puisqu’il appartient au département, on peut le visiter, mais c’était trop compliqué pour moi. Je me suis donc contenté des extérieurs que l’on voit très bien sur les photos avec par exemple le gros donjon carré.

Chapelle castrale de Biron vue du village

J’ai trouvé la chapelle particulièrement intéressante. Elle est à deux étages et je suppose que la partie inférieure servait d’église paroissiale et la partie supérieure de chapelle castrale. Pour des raisons de statique, la partie paroissiale a des ouvertures très modestes et des grandes voûtes assez simples. La partie supérieure a des grandes fenêtres et est couronnée d’une très jolie dentelle de pierres. Celle-ci ne fait pas tellement d’effet vu du village tandis qu’elle est superbe vu de la cour du château. La façade sur la cour comporte en plus une très jolie porte en gothique flamboyant. Au total, la comparaison entre le monde simple des paysans du village et le monde élégant des barons en haut est frappante !

Chapelle castrale vue de la cour du château

Quand je suis arrivé au niveau de la cour du château, j’avais une vue extrêmement étendue sur la campagne, particulièrement vers l’ouest, et j’ai ainsi pu remarquer une bande de nuages d’un noir très inquiétant. J’ai estimé qu’il s’agissait probablement d’un orage violent et j’ai surveillé son approche, confirmée par un flou croissant du paysage disparaissant sous la pluie. J’ai même essayé de prendre une photo du panorama pour montrer à quoi ressemble un orage annoncé, mais ce n’est pas très convaincant.

Halle de Biron vue du parvis de la chapelle castrale

Heureusement, il y a une très jolie petite halle sur la place du village et j’y suis donc descendu quand le vent a commencé à augmenter et que les premières gouttes sont tombées. En quelques minutes, le vent s’est mis à souffler si fort que le vélo appuyé à un pilier est tombé (je pense que je serais aussi tombé si j’avais été en train de rouler) et la pluie a commencé à tomber avec une violence rare.

Mauvais temps sur les coteaux de Guyenne

Je me suis donc assis sur une chaise en ferraille qui se trouvait fort utilement dans un coin de la halle et j’ai attendu en admirant le spectacle de la nature en furie. Divers touristes moins prévoyants couraient bêtement du château vers leur voiture ou l’inverse au lieu de rester dix minutes à l’abri. Au bout d’un quart d’heure, toutes les rues étaient transformées en flots mugissants mais le vent s’est un peu calmé et la pluie a un peu diminué, ce qui aurait suffi pour protéger un peu les touristes du pire.

Pour moi, c’était plus ennuyeux, surtout que la pluie ne semblait pas s’arrêter rapidement. Comme j’avais froid sous la halle à cause du vent et qu’il fallait bien que je continue, j’ai fini par repartir quand la pluie est devenue un peu moins forte mais j’ai quand même été trempé et j’ai demandé le soir aux hôtes des vieux journaux pour mettre dans les chaussures pendant la nuit; le papier absorbant l’humidité, ceci accélère le séchage qui est très lent.

Biron avec église paroissiale

Je suis passé sous la pluie à travers le village, renonçant à m’arrêter à l’église mais prenant quand même une photo parce que la place est pittoresque avec de vieilles maisons en partie courvertes de lierre et un joli petit puits rond. Il y a aussi un monument curieux près de la halle que j’avais eu le temps de regarder pendant la pluie, un obélisque couvert de petites plaques rouges.

C’est le monument aux morts et les plaques portent des inscriptions qui sont les réponses que toutes sortes de personnes ont donné à un « sculpteur conceptuel » qui leur demandait: « qu’est-ce qui est assez important à votre avis pour risquer votre vie ? ». Du point de vue artistique, ce n’est pas d’un intérêt esthétique quelconque, surtout que les inscriptions sont gravées en blanc sur des petites plaquettes rouge vif qui jurent avec le soubassement. Mais je reconnais que la question est intéressante; l’artiste Jochen Gerz est allemand d’origine, mais a habité 10 ans en France et habite maintenant en Irlande.

Biron se trouvant sur la ligne de partage des eaux, je trouvais moins gênant de repartir sous la pluie parce que je savais que je n’avais qu’à descendre la vallée de la Lède, un petit torrent qui coule dans une vallée encaissée très verdoyante comme si on était en Quercy et pas en Guyenne. J’ai ainsi traversé Lacapelle-Biron, où l’on se souvient d’un crime de guerre allemand: suite à diverses actions du maquis dans la région, des militaires trop jeunes et mal encadrés ont rassemblé en mai 1944 tous les hommes du village et les ont envoyés en camp d’extermination.

Hameau de Saint-Avit sur Lacapelle-Biron

La partie la plus intéressante du village est un hameau plus en aval sur la Lède, Saint-Avit. On y voit une charmante petite église romane qui m’a permis de m’abriter un moment de la pluie qui continuait à tomber. Saint-Avit est le lieu de naissance du célèbre céramiste Bernard Palissy vers 1510 et on peut donc visiter en été un petit musée qui lui est consacré. Je ne sais pas s’il contient beaucoup d’œuvres originales vu qu’elles sont assez peu nombreuses et très recherchées.

Les plus frappantes sont des plats ornés d’animaux aquatiques et de poissons qui étaient moulés vivants. On ne peut pas dire que c’était très sensible au bien-être des bêtes, mais l’effet est saisissant de naturel… Le pauvre Palissy, savant distingué ennemi des alchimistes, était obsédé par la porcelaine et s’est ruiné à essayer d’en percer le secret. Par ailleurs, il mourut de mauvais traitements à la Bastille où la Ligue catholique l’avait enfermé parce qu’elle craignait qu’il ne serve d’agent secret pour Henri IV, protestant comme lui.

Vallée de la Lède avec donjon de Gavaudun

Il continuait de pleuvoir quand je suis parti de Saint-Avit mais je continuais à descendre la petite vallée pittoresque sur une route presque sans voitures et c’était donc supportable mis à part que j’avais froid. Il m’a fallu encore une petite demi-heure pour arriver à Gavaudun, le dernier village des « gorges ». Le mot est un peu exagéré et nous n’appelons même pas gorge au Luxembourg les vallées de la Sûre et de la Wiltz qui sont beaucoup plus impressionnantes que celle de la Lède… mais je suppose que quelqu’un qui remonte de la plaine de la Garonne est suffisamment marqué par le relief.

Château fort de Gavaudun

Au débouché de deux « gorges » confluentes et à l’entrée de la plaine, les Gaulois avaient construit un oppidum (les noms de ville en « dun » sont d’origine gauloise) et celui-ci devint une forteresse médiévale importante et souvent assiégée. Il n’en reste que le mur d’enceinte et le donjon à cinq étages que l’on voit un peu sur la photo. Je n’ai pas trop regretté de ne pas y monter puisqu’on ne visite plus grand chose.

A la place, je me suis arrêté sur la place du petit village pour profiter de la halle, pensant que je pouvais toujours faire égoutter le K-way. La halle est modeste mais on voit sur la photo que le village a un certain charme ancien. Une dame qui venait de récupérer son garçon à l’école attendait aussi, ne sachant pas trop si cela valait la peine de courir jusqu’à sa voiture. C’est alors que la pluie s’est arrêtée tout d’un coup au bout de 90 minutes de douche. Cela aura été l’épisode pluvieux le plus long du voyage, car ceux du lendemain étaient nettement plus courts.

Puisqu’il ne pleuvait plus et que j’avais encore deux heures pour faire 12 km, j’ai cherché un détour intéressant. On peut se rendre à Bonaguil, ce qui permet de visiter une église avec des chapiteaux historiés et un célèbre château-fort construit en 1480 (je le connaissais par un timbre). Mais il fallait remonter deux fois sur le plateau et je n’avais pas très envie de grandes côtes. J’ai donc préféré la bastide de Monflanquin car le détour est comparable mais paraissait conduire surtout dans la plaine. Si j’avais su, Bonaguil aurait peut-être été le meilleur choix.

Approche de Monflanquin

J’ai donc continué un peu dans la vallée de la Lède qui devient très vite plus ouverte et mollement encaissée entre les collines, puis je suis monté sur les crêtes avec devant moi la butte abrupte et isolée qui porte la bastide 50 m au-dessus du paysage environnant. Je n’avais pas le courage de monter en vélo parce que des bastides comparables plus à l’est m’ont laissé un souvenir assez fatigant lors d’un autre voyage. J’ai donc monté le raidillon en poussant le vélo.

Vallée du Lot depuis Monflanquin

Evidemment, on a une vue panoramique dans toutes les directions depuis le sommet de la butte. Dans l’axe des toits d’une usine, on voit sur la photo une autre butte qui est boisée; je suis passé au pied plus tard car mon hébergement était juste derrière. Les chaînes de hautes collines à droite montrent le niveau du plateau sur lequel on monte de façon répétée dans le Sud-Ouest après chaque vallée. C’est vrai dans l’Agenais comme dans la Guyenne ou la Gascogne.

Monflanquin est encore un « plus beau village de France »; il fut fondé en 1256 par le frère du roi de France et la ville devint donc française. Elle fut anglaise pendant quelques décennies au moment de la guerre de Cent Ans mais les habitants aidèrent les soldats royaux à chasser les Anglais, remplissant ainsi le contrat qu’impliquaient les libertés accordées lors de la fondation de la ville.

Carreyrou à Monflanquin

Comme Monpazier, le bourg est organisé autour d’une place centrale à arcades, mais il y a plus de place et donc tout un réseau de carreyrous (les ruelles secondaires) particulièrement pittoresques avec souvent des passages sous des maisons qui enjambèrent plus tard la ruelle. Comme à Monpazier, l’église est sans intérêt majeur.

Couverts à Monflanquin

Pour ce qui est de la place à arcades, je l’ai trouvé moins complète qu’à Monpazier et il n’y a pas de halles. La visite se justifie quand même parce que les maisons sont en pierre blanche de l’Agenais et plus en pierres dorées du Périgord, ce qui produit un contraste intéressant avec Monpazier si on les voit le même jour.

Une des photos montre aussi que la place, comme d’ailleurs toute la bastide, est assez fortement en pente. C’est donc un peu fatigant à visiter à vélo. On devine sur la photo le clocher-porche qui est surmonté d’une galerie de guet peu visible. La grosse maison avec deux fenêtres gothiques date du XIVème siècle, ce qui est vraiment respectable, et aurait même hébergé le Prince Noir, commandant des armées anglaises en 1356.

Place de la bastide à Monflanquin

Les contemporains l’appelaient simplement par son titre correct de « Prince de Galles », mais des thuriféraires mal intentionnés des rois de France voulurent noircir sa réputation en faisant allusion à sa conduite prétendument sanguinaire. En fait, le prince fit effectivement massacrer les Français qu’il avait fait prisonnier lors de la grande bataille de Crécy en 1346 (sauf ceux qui étaient de familles riches susceptibles de payer une rançon !). Ce massacre était déjà considéré à l’époque comme crime de guerre et il se fit gronder par le roi son père, ce qui l’amena à porter la couleur noire plus tard pour montrer sa honte et son repentir. On n’avait donc pas besoin à l’époque de Cour Pénale Internationale.

Je n’ai pas passé beaucoup de temps à Monflanquin, trouvant que la ville n’apportait finalement pas beaucoup après Monpazier. Elle m’a aussi fait penser aux bastides du Sud-Quercy comme Lauzerte. Il me restait 18 km par la route principale jusqu’à mon hébergement, ce qui ne m’inquiétait pas vraiment, mais j’ai trouvé le trajet assez long.

D’une part, tout trajet sur une route principale dans un paysage de plateaux cultivés sans arbres même vallonnés est un peu ennuyeux et d’autre part la région est beaucoup plus vallonnée que je ne m’y attendais et il y avait donc une série de côtes assez longues et ennuyeuses car en ligne droite. On passe ainsi un premier ruisseau puis un deuxième puis il faut monter longtemps jusqu’au pied de la butte boisée que j’avais vue depuis la bastide.

Curieusement, la butte ne semble pas avoir été utilisée pour une bastide, il y a juste un petit village au sommet. Ma route s’est contentée de passer au pied mais il fallait déjà pas mal monter depuis la vallée précédente (60 m de dénivelé). L’avantage est que l’on descend ensuite sur 4 km jusqu’au pont sur le Lot, passant à Condezaygues (joli nom occitan) une section à flanc de coteau avec une jolie vue.

Si j’avais été un peu plus intelligent, j’aurais continué jusque dans le centre ville de Monsempron où se trouve le vieux pont sur le Lot. Afin de m’éviter la tentation de visiter quelque chose dans la ville et de me retarder encore plus, j’ai pris la déviation avec le nouveau pont, mais c’était vraiment décevant. Le pont est trop large pour être pittoresque et la route monte en une très longue courbe ennuyeuse sur l’autre rive au lieu de traverser la ville.

Je n’aurais pas vu de toute façon l’église romane et le château, les deux se trouvant sur une colline nettement au-dessus du fleuve. Ce ne sont pas non plus des curiosités de tout premier ordre. Les touristes visitent plutôt le château de Fumel, la commune suivante au bord du Lot. Fumel est aussi la ville principale grâce à une importante usine métallurgique (il y avait un petit gisement de fer sur place) tandis que Monsempron était un prieuré et Libos la gare de triage.

J’ai ignoré tout cela qui n’est d’ailleurs pas gratifié de commentaires spécialement  élogieux sur les guides touristiques et je suis allé à mon hébergement qui est juste à la sortie de la ville et que la dame m’avait très bien expliqué (heureusement d’ailleurs, le carrefour étant discret). C’est une grande propriété avec des prairies et une immense cour bordée sur deux côtés de bâtiments d’habitation et sur le troisième d’une longue étable, Madame étant passionnée de cheval. Mon vélo a d’ailleurs passé la nuit dans un box à chevaux dont l’occupant habituel était dehors.

Les propriétaires sont des Anglais qui s’y sont installés probablement à la fin des années 90 quand Monsieur a décidé que son métier de restaurateur était vraiment trop stressant. Ils tiennent maintenant des chambres d’hôtes confortables avec une petite piscine dans la cour et s’adressent avant tout à des couples ou familles restant une semaine. Ils ont fait une exception pour moi parce que c’était en semaine hors saison.

Madame parle entre-temps assez bien français et pouvait donc s’entretenir avec le couple qui passait quelques jours chez elle et qui venait d’Amboise -j’ai su ainsi que l’industrie touristique du Val-de-Loire commence à sentir les conséquences de ses prix excessifs, mais que les jeunes ne voient aucun autre métier utile à apprendre dans la région vu qu’il n’y a aucune autre activité. Ceci mis à part, la conversation est restée assez convenue et superficielle, ce à quoi on peut toujours s’attendre avec des Anglais. Ils sont toujours d’une politesse et d’une discrétion exquises, mais ceci laisse peu de place pour une conversation instructive ou un peu personnelle.

Le Monsieur ayant été cuisinier, il se fait plaisir en préparant des plats qu’il aime bien et profite du fait que quatre à six personnes est exactement la taille de tablée qui permet de faire de la cuisine utilement. Il a servi en entrée un potage doux et original dont personne n’a deviné qu’il s’agissait de courgettes. Puis un banal melon avec du jambon cru (ou fumé, on fait la différence au Luxembourg mais rarement en France). Le plat principal était du filet mignon avec une sauce à la moutarde qui était évidemment le centre de ses efforts et qui était très bonne. Il a servi des pommes de terre avec. Curieusement, nous avons eu des cerises confites en dessert, ce qui n’est pas très courant en France.

Je n’ai pas gardé un souvenir très intense de cette soirée même si j’étais content d’avoir un peu de conversation après trois soirs passés seul devant mon assiette. La chambre est confortable et il y a très peu de tables d’hôtes dans la région, mais ce n’est pas une adresse exceptionnelle.

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