Etape 11: Reculées du Jura

Mercredi 13 juin

95 km

Très beau temps, petits nuages

Saint Ylié – Azans – La Vieille Loge – Montbarrey – Chissey – Arbois – Les Planches – La Châtelaine – Chilly – Moulaine – Salins – Source du Lison – Nans sous Sainte Anne

Dénivelé: 510 m plus quelques raidillons

C’est le premier des jours mieux planifiés où je suis resté en dessous de cent kilomètres, et j’ai constaté que c’est bien plus détendant, permettant de pleinement apprécier le paysage et de faire des pauses plus fréquentes, sans pour autant arriver très tard. Je m’en souviendrai pour les prochaines années, à côté du problème des tables d’hôtes.

Le petit déjeuner était quelconque, sur des tables en formica dans un bar dallé en simili-marbre, et je suis parti sans regret d’un hôtel où un décor plus recherché et un accueil plus souriant permettraient certainement un souvenir bien plus agréable. J’ai commencé par chercher un supermarché, puisque j’étais dans une ville importante, mais je l’ai découvert au bord du Doubs en contrebas de la ligne de collines où je me trouvais et cela m’a valu de prendre le grand viaduc de la déviation, passablement impressionnant en vélo du fait des 50 mètres de hauteur.

Puis j’ai fait mes courses et je suis parti pour mon étape de la journée, tout en n’étant pas parvenu à planifier au-delà des premiers trente kilomètres. Je me suis simplement dit que je déciderais à ma première pause si je choisissais la solution de facilité, par Arbois, ou une étape plus ambitieuse par Poligny. Arbois permettait de voir la reculée des Planches, un site recommandé, et de passer à Salins, tandis que Poligny semblait avoir plusieurs églises intéressantes et donner plus facilement accès à la route forestière de la Joux, traversant une des plus belles forêts de France.

Pour le moment, j’ai suivi la première partie, non soumise à controverse, qui constituait à traverser la forêt de Chaux, l’une des plus grandes forêts naturelles de France (les Landes forment une forêt plantée qui ne compte pas). La forêt fait 25 km de long sur 10 de large, avec juste un petit village au milieu, ce qui est exceptionnel. C’est le reste d’une forêt bien plus grande mais qui a été défrichée au fil des siècles pour alimenter les salines de Salins puis d’Arc et Senans, où l’on extrayait le sel de la saumure en faisant s’évaporer l’eau.

Des routes forestières traversent une partie, mais en général sans possibilité de se garer, et seul un petit morceau en bordure du massif est vraiment équipé pour les excursionnistes. Le reste est accessible en vélo, à cheval ou à pied. La forêt est impressionnante, déserte, et des panneaux explicatifs mentionnent qu’on y trouve encore pas mal d’animaux sauvages. Elle est vallonnée, mais la végétation change peu à cause du sol pauvre, c’est presque partout un mélange de feuillus rappelant la forêt de Saint Germain en Laye, sauf dans les fonds de vallon où l’on trouve un sous-bois plus abondant avec des fleurs sauvages.

Je me suis arrêté plusieurs fois dans la forêt, tantôt pour le silence inhabituel, tantôt pour un arbre remarquable (en fait, un arbre avec un trou abritant une statue de Sainte Vierge derrière une vitre, chose assez fréquente dans la région d’après ce que j’en ai lu), tantôt pour une source. La source était intéressante, me permettant de remplir ma gourde d’une eau tellement pure que les amateurs d’aquariums y viennent de très loin et que l’eau est rationnée. D’ailleurs, quand je suis parti, un couple venait d’arriver avec une dizaine de bidons transparents.

Baraques du Quatorze en Forêt de Chaux

Mon dernier arrêt en forêt a été pour un hameau curieusement appelé les « baraques du quatorze », qui n’ont rien à voir avec l’arrondissement à Paris. Il y a aussi des « baraques du huit », je suppose qu’il s’agit des cantonnements forestiers. Les baraques du 14 ont été transformées en petit écomusée pour illustrer la vie des charbonniers et des garde-chasse à l’époque royale, mais elles servent surtout à montrer l’architecture rurale de la plaine comtoise, qui a pratiquement disparu ailleurs.

Le site était très agréable du fait du beau temps et de l’ombre plaisante, et j’ai passé un bon quart d’heure à faire le tour des bâtiments qu’une dame était en train de passer à l’aspirateur. Je ne l’ai pas vue parce qu’elle était à l’intérieur, mais je trouvais que le bruit en soi n’était pas particulièrement typique !

L’une des photos montre le bâtiment d’habitation, dont on a laissé un mur à nu pour montrer la technique de construction. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est le toit en lauzes de châtaignier, une chose peu fréquente. C’est le toit en bois le plus ancien de toute la Franche Comté avec un peu plus de 200 ans.

Copie d'un four du 18ème siècle

L’autre photo montre un chalet miniature tout à fait chou qui est un peu trop léché pour être authentique, mais qui est en fait la copie exacte d’un four du XVIIIème qui se trouve ailleurs dans la région. On l’a construit pour les besoins de l’écomusée, mais cela ne change rien au fait que je l’ai trouvé très bien travaillé. Lui aussi a un toit en lauzes de bois.

J’ai quitté la forêt un peu plus loin après avoir posté une carte postale. Ce n’était pas une idée géniale compte tenu du peu de levées dans ce hameau perdu, mais il n’y avait pas urgence pour la carte, je n’en ai d’ailleurs pas écrit énormément cette année. J’ai longé la plaine du Doubs à travers une série de villages en trouvant qu’il faisait un peu chaud et j’ai fini par m’arrêter dans celui qui avait une église intéressante, Chissey (tout près d’Arc et Senans, où je suis passé une fois en voiture, et dont je pense qu’une visite suffit).

L’église est ornée de nombreux petits corbeaux dans la nef, comme pour soutenir des tribunes qui n’existent plus, et les corbeaux sont tous sculptés dans un style naïf. Les motifs sont curieux, il y a un âne et un singe entre autres. Je n’avais pas encore vu ce genre de décoration romane ailleurs et je ne sais pas très bien ce qu’elle signifie (note de 2011: en fait, ce n’est pas du tout exceptionnel, et les animaux symbolisent souvent l’un ou l’autre péché).

Comme il faisait franchement chaud dans la plaine (presque la seule fois du voyage où j’ai vraiment eu cette impression, avec Pontailler la veille), j’ai fait une longue pause assis sur un banc de la placette devant l’église, profitant de l’ombre des tilleuls. Le décor était simple, avec le mur du cimetière et le monument aux morts, mais j’avais quand même besoin de me reposer. J’en ai profité aussi pour réfléchir à mon itinéraire, comptant les kilomètres sur la carte, et j’ai finalement estimé que je n’avais pas envie de trop monter des côtes raides, surtout avec mes vitesses un peu dérangées. De plus, j’avais compris les jours précédents que les étapes de 110 km ne conduisent qu’à se mettre soi-même sous pression toute l’après-midi, chose superflue en vacance. Je n’ai donc pas visité Poligny…

A la place, j’ai pris des petites routes ondulant dans la forêt (avec trois côtes en six kilomètres, dont une raide et longue, ce que j’ai trouvé un peu excessif) jusqu’au passage à niveau du chemin de fer Strasbourg-Lyon, surprenant parce qu’il est à voie unique, avec des courbes à rayon fort raide. Evidemment, c’est inévitable dans les collines au pied du Jura.

Vignoble du vin d'Arbois

Après le chemin de fer, j’ai pris une jolie photo des vignobles d’Arbois, où l’on produit en particulier le célèbre vin jaune d’Henri Maire, mais aussi divers autres vins très agréables. Les vignes apparaissent elles-même jaunes sur la photo, c’est une chose qui m’a un peu surpris et je suppose que c’est un raisin particulier. On devine mal la ville au débouché de la reculée des Planches; le fond de la reculée est invisible sur la photo, en arrière et à droite. On voit les nuages sur les hauteurs contrastant avec le soleil en plaine, c’est fréquent dans la région.

Maisons anciennes à Arbois

Après la superbe descente jusqu’à la ville, j’ai constaté que j’avais le temps de visiter et j’ai commencé par me promener dans la ville bourgeoise, sur la rive droite du torrent. On voit que les maisons ont des grands toits très raides, c’est typique de la région à cause de la neige l’hiver. Les arcades sont très belles sur la place centrale, c’est dommage qu’il n’y en aie pas dans les rues latérales. L’autre curiosité de la ville est la basilique, un grand vaisseau d’un roman assez pur qui n’a rien donné sur la photo.

Ce que j’ai trouvé le plus intéressant, c’est la tradition déjà ancienne de la procession de la grappe, une ossature de fer que l’on recouvre de fleurs et de raisins à l’automne pour en faire le centre d’une procession de vendanges. J’ai lu avec intérêt dans le dossier qui se trouve dans l’église que c’est une des traditions qui ont été analysées avec attention par les ethnologues dès le XIXème siècle ! Intéressant aussi de voir les tentatives de récupération politiques, partant de Clémenceau pour passer par Pétain et de Gaulle et finissant par les ministres socialistes.

Une des choses très particulières pour les ethnologues, c’est que les porteurs de la grappe, qui sont logiquement des notables des milieux viticoles, ont toujours refusé de porter le moindre signe de costume pseudo-folklorique, allant jusqu’à annuler la procession une fois sous le régime de Vichy pour ne pas porter des culottes paysannes et des jupettes à dentelles. L’honneur de porter la grappe coûte cher, les porteurs doivent offrir le raisin de leurs vignes personnelles (d’où le rôle des notables) et il faut une telle quantité pour la décoration que le manque à gagner est important, le raisin d’Arbois ayant pas mal de valeur.

J’avais un peu envie de faire une pause en plus de la visite, mais il n’y a pas de banc agréable. Le site n’est pas mal, il y a une grande cascade artificielle juste sous la basilique, malheureusement pas très visible, et un joli quartier au bord de la rivière en amont, mais nulle part un endroit pour s’asseoir. Il y avait bien le coin d’herbe sous les tilleuls sur la place, mais il y avait déjà trois caravanes et un monsieur allemand presque tout nu avec un petit bébé, ce qui fait que j’ai trouvé l’affluence excessive (l’esthétique du monsieur aurait pu me faire changer d’avis, mais pas avec le voisinage des personnes grassouillettes en short à fleur qui sont descendues d’une des caravanes).

Cascade dans la reculée des Planches

J’ai donc continué en remontant la reculée, qui ressemble à toutes celles du Jura: un fond de vallée avec une grosse rivière issue d’une résurgence et une falaise en arc de cercle au-dessus de la résurgence. Je me suis arrêté à un moment parce que j’entendais le bruit de l’eau et j’ai regardé un peu la belle cascade, mais je ne suis pas parvenu à la prendre en photo correctement. On devine un pêcheur, je reconnais que l’endroit était vraiment superbe -mais toujours pas de banc.

Reculée des Planches-en-Arbois

Un peu plus loin, j’ai atteint le hameau des Planches, au fond de la reculée. Je ne m’en souvenais guère et j’ai été impressionné par la superbe falaise en arc de cercle au point de la prendre en photo. J’ai évidemment vu de belles falaises ailleurs, par exemple à Asbyrgí en Islande, mais cette photo est vraiment réussie, presque un tableau, sans que je m’en rende d’ailleurs compte sur place. On peut s’approcher de la falaise et pénétrer le long de la résurgence, la grotte des Planches est aménagée. Je l’avais visitée lors d’un voyage en voiture et j’en avais gardé le souvenir d’une très belle grotte, en particulier du fait de l’eau abondante qui y forme de grosses cascades.

Je ne suis pas attardé au hameau parce qu’il est stupide de faire une pause pique-nique au pied d’une grande côte; j’ai juste regardé deux minutes un couple âgé qui avait l’air d’essayer de repêcher quelque chose dans le bassin d’un lavoir. Le problème était qu’ils n’avaient pas l’air de voir ce qu’ils cherchaient et qu’ils cherchaient à l’aveuglette. Je ne sais pas ce que ça pouvait être, ils avaient l’air assez ennuyés. Je n’ai rien vu dans le lavoir, mais je n’ai pas regardé en détail.

A la place, j’ai entamé l’ascension de la côte du Fer à Cheval, que je pensais être une des plus sérieuses du voyage à cause de l’impression faite par la falaise. En fait, c’est la même altitude que les grandes côtes des Ardennes luxembourgeoises et la route est ombragée. Le début monte bien, mais pas excessivement, et la suite est très facile, même si on traverse un petit tunnel dans la falaise. Arrivé donc sans trop de peine en haut (si ce n’est que mouliner avec le petit plateau était on ne peut plus énervant), j’ai traîné le vélo sur le sentier jusqu’au point de vue et je m’y suis installé sans vergogne pour mon pique-nique.

Point de vue sur la Reculée des Planches

J’ai eu la visite de quelques touristes dont j’espère qu’ils ne m’ont pas trouvé trop sans-gêne, mais la vue était si belle que j’aurais vraiment regretté de ne pas en profiter aussi longuement. La photo donne une idée, sauf que les reliefs ont curieusement l’air moins raide que l’impression sur place. C’est l’une des reculées les plus spectaculaires, bien que celle de Baume les Messieurs soit encore plus raide et celle du Hérisson plus belle.

Je suis reparti ensuite par une route forestière déserte et vraiment charmante qui tortillait entre les prairies, les champs de digitales et les sapinières. J’ai simplement regretté que la route soit en partie en gravier au lieu d’être goudronné, ce qui est une catastrophe avec un vélo chargé, presque aussi pénible que du sable. Je suis redescendu après dans la vallée de la Furieuse, qui arrose Salins les Bains.

Avec mon frein un peu faible, je ne suis pas allé trop vite, et la petite route est d’ailleurs trop dangereuse pour cela avec des gravillons et des virages très raides, mais j’ai bien profité de la vue. Un morceau était sur la nationale et j’en ai profité pour foncer, c’était aussi excitant que dans les descentes des Pyrénées (entre Payolle et Sainte Marie de Campan, par exemple). Le paysage rappelle d’ailleurs un peu certaines vallées du piémont béarnais.

Salins est une ville probablement moins importante qu’elle n’en a l’air, mais elle est toute coincée en longueur dans le fond de la vallée au pied d’un fort de Vauban et on a donc l’impression de mettre longtemps à la traverser. Il n’y a aucun bâtiment datant de l’époque des salines, c’est-à-dire antérieur au XVIIème siècle, parce que les salines fonctionnaient à l’évaporation de la saumure et que le feu nécessaire pour cela a souvent détruit la ville. Cela a changé avec la fondation de la saline d’Etat à Arc et Senans au milieu du XVIIIème siècle, mais il était déjà trop tard face à la concurrence des mines de sel découvertes en Alsace et à Dombasle, ce qui fait que la ville s’est endormie.

La ville fut riche, et on voit encore les hôtels particuliers des hauts fonctionnaires des salines dans le quartier de la basilique, qui domine la vallée (à l’écart des vapeurs nauséabondes et dangereuses de la saumure à l’époque). J’ai eu un peu de peine à trouver la basilique et j’ai été un peu fâché de devoir monter une grande côte à pied, mais je reconnais que cela permettait de bien mieux se rendre compte de la disposition de la ville.

Stalles dans la basilique de Salins

La basilique est d’ailleurs assez intéressante, le chapitre disposant de droits de sel avait les moyens de décorer un peu l’église et j’ai photographié les stalles, pas très anciennes, mais très amusantes. On voit à gauche une sirène à tête de chien (et avec une ceinture affriolante !), à droite une truie ailée à queue rallongée, et en arrière plan un genre de scarabée avec une épée. J’ai mangé quelque chose ensuite en admirant la vue, puis je suis descendu au fond de la vallée où je suis tombé sur quelques panneaux explicatifs sur l’histoire de Salins. J’ai ainsi lu que le travail dans les salines était très bien payé, mais très dangereux, la plupart des ouvriers mourant jeunes de maladies respiratoires causées par l’air saturé d’humidité et de sel.

Il ne me restait plus qu’une côte pour la journée. Objectivement, le dénivelé était très raisonnable, mais on a un sentiment de triomphe quand on arrive en haut parce que la route est tracée de façon assez aérienne au-dessus d’un ravin, avec plusieurs épingles à cheveux. C’est même assez étonnant, le col est plus majestueux que des cols beaucoup plus hauts comme le col de Port ou le col de la Croix de Berthel.

Le côté ouest, plus raide, est assez « piémont pyrénéen », le côté est dans les sapins est plus vosgien et serait probablement un peu monotone à la montée. On arrive au bout du col sur le petit village de Nans sous Sainte Anne qui donne une impression d’isolement complet dans un cercle de hautes montagnes raides. La seule vallée sortant du cirque, celle du Lison, est une gorge qu’aucune route ne longe, du moins au fond.

Source du Lison à Nans-sous-Sainte-Anne

Comme j’avais plein de temps (ce qui m’a vraiment incité à limiter le kilométrage les jours suivants, vu le plaisir que ce sentiment me procurait), j’ai été jusqu’à la résurgence du Lison, en haut d’une belle petite côte et dans la forêt. Je me souvenais d’une visite il y a des années que c’était un beau site, mais la falaise est nettement plus modeste qu’aux sources du Doubs. Ce qui est magnifique, c’est la cascade en éventail avec toute cette masse d’eau. C’est de loin la plus belle résurgence du Jura.

On peut la voir d’en bas, mais on peut aussi monter un sentier pour la voir de tout près, on a l’impression d’une plage qui s’enfonce sous l’eau toute calme au-dessus de la cascade. Si l’eau était plus chaude, on aurait envie de s’y baigner pour voir si on ne peut pas nager un peu dans la grotte. Mais c’est évidemment impossible avec le courant. Si on n’est pas satisfait de la vue depuis là, on peut même monter derrière un rocher jusqu’à une plate-forme qui fait balcon directement au-dessus de l’eau. J’ai passé une demi-heure à admirer la cascade, principalement depuis le bas. L’eau produit un effet hypnotique fascinant.

Résurgence du Lison

Je suis retourné ensuite au village où j’ai trouvé sans peine le centre de spéléologie qui avait accepté de me loger. Il avait même une petite chambre double avec douche qui me laisse penser que c’est un ancien petit hôtel. Le patron était franchement débordé, c’est son style de toute façon, et il m’a fallu pas mal de patience pour me faire montrer le local à vélo, puis la chambre, puis une clé, puis pour me faire indiquer l’heure du dîner que j’avais commandé.

Pour le dîner, je suis arrivé nettement en avance, le groupe supposé partager le repas n’étant pas au complet. Un des membres est même arrivé tellement tard qu’il a été obligé d’expliquer qu’il était allé se baigner à la rivière. Sur la demande d’une grosse dame curieuse qui avait envie d’être choquée, il lui a confirmé qu’il s’était baigné tout nu, mais dans un endroit discret.

Mis à part le fait que je me suis demandé s’il avait le genre de corps susceptible de causer des émotions, cela m’a amusé de constater une fois encore l’effet que ce genre de révélation cause en France, tandis qu’un Allemand n’y accorderait aucune attention particulière. Je l’ai fait moi-même en Islande avec un groupe international, et même dans les Landes ou en Andalousie sur des plages où c’est admis.

Au fur et à mesure du repas, j’ai fini par comprendre que les gens étaient des agents de l’administration de l’environnement venus en stage de formation pour quatre jours. Comme beaucoup de fonctionnaires territoriaux que j’ai rencontrés dans mes voyages, des gens très attachés à leur région et à leur métier. Ils sont très différents des agents assez anonymes et administratifs des préfectures ou de la poste, et très différents aussi des agents en uniforme qui mettent toujours mal à l’aise parce qu’ils représentent les punitions.

Comme je n’y connaissais rien, j’ai profité de l’occasion pour discuter avec plusieurs des agents pendant la soirée, entre autres un de Saint Nazaire (le nudiste en retard) et un de Grenoble. Et j’ai aussi écouté la petite conférence du chef de service du Doubs, qui était l’invité d’honneur ce soir là. Le métier des agents de l’environnement consiste apparemment pour l’essentiel à surveiller la population d’animaux sauvages, ce qui peut impliquer des comptages (très appréciés par l’Union Européenne dans les régions appropriées; le monsieur de Saint Nazaire consacre trois jours par mois à compter les oiseaux dans la Grande Brière) ou le contrôle des chasseurs, pêcheurs et autres braconniers en puissance.

Ils interviennent aussi pour estimer les dégâts quand un agriculteur se plaint d’avoir des nuisances par un animal non protégé. Le monsieur de Grenoble a eu des discussions épiques sur les dégâts des sangliers, par exemple. Par contre, pour les castors, qui sont maintenant assez nombreux, mais qui restent protégés, il n’y a pas d’indemnité, il se contente de donner des conseils aux victimes (qui feraient mieux de ne pas planter des arbres fruitiers au bord de rivières à castors !).

Dans le Doubs, qui est un département à densité faible, on s’intéresse à des animaux rares comme le grand tétras et le lynx; le tétras va disparaître même sans intervention extérieure par manque de renouvellement génétique, tandis que le lynx, réintroduit depuis les Vosges, survit, et que l’on attend avec intérêt les premiers loups maintenant qu’ils ont atteint les forêts autrichiennes depuis la Roumanie.

Le gros problème, dans le Doubs, ce sont les mafias des champignons, qui écument les forêts avec des troupes d’immigrants illégaux et revendent les champignons très cher en Suisse. Des prises de 50 kg par personne ne sont pas rares ! Voilà un problème dont j’ignorais tout avant cette soirée ! Le chef de service avait apporté des photos des animaux de son secteur (on parle de secteur, pas de département, bien que ce soit le même territoire), et presque tous les agents étaient d’accord pour dire que leur plus grand plaisir dans le métier était de camper dans la forêt et de voir les animaux sauvages. Même quand on voit sur les photos le givre par terre…

Il y a un aspect de leur métier qui leur prend beaucoup de temps, et qui est vu différemment selon les intéressés (à 80% des hommes), c’est la participation aux comités de planification ou l’expertise pour des communes. La plupart trouvent ça énervant, tout en sachant que c’est nécessaire pour trouver des compromis efficaces. Les chasseurs ne sont pas forcément les plus difficiles à convaincre, cela varie beaucoup selon les départements et les tendances politiques concernées. Les agriculteurs sont souvent plus têtus.

Dans le Doubs, le problème le plus dramatique est ainsi une pullulation de campagnols. Ce sont des animaux mignons et sans danger, mais ils sont si nombreux qu’ils mangent jusqu’à 20% des récoltes de céréales dans le département. On a essayé des boulettes de poison, mais ce n’est plus efficace compte tenu du nombre de rongeurs et cela a en plus des effets secondaires dramatiques sur la population de renards et de buses (concentration du poison).

Les agriculteurs n’ont rien voulu entendre jusqu’à l’an dernier, quand on a découvert pour la première fois des traces de poison dans le lait des vaches à Comté. Comme c’est une appellation contrôlée très surveillée et rentable, les agriculteurs ont pris peur et on commence à discuter plus sérieusement. En Suisse, on installe des pièges (comme pour les souris), mais c’est comme un cautère sur une jambe de bois.

On voit que j’ai appris plein de choses pendant la soirée. C’est aussi là que j’ai appris que le Jura est la région de France où les fleurs sauvages sont les plus belles et les plus variées dans les prairies, ce que j’avais remarqué aussi. La raison essentielle en est que les prairies n’ont jamais reçu d’engrais, le climat suffisant à faire pousser assez d’herbe pour les vaches dans cette région d’élevage extensif.

Curieusement, la seule chose sur laquelle je n’ai pas appris grand chose pendant la soirée, c’est la spéléologie, alors que c’est l’activité principale du lieu. Le gérant m’a juste signalé le lendemain qu’il avait souvent des Luxembourgeois – c’est l’une des régions de grottes intéressantes les plus proches pour eux.

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