Etape 3: Madeleine et Limagne

(Vous lisez la description d’un voyage en vélo de 15 jours dans le Massif Central et en Provence en 2005. Veuillez respecter mon copyright et ne pas reproduire les photos sans mon autorisation.)

Lundi 16 mai

96 km avec 750 m de dénivelé

Très belles éclaircies, mais vent frais de Nord

Monts de la Madeleine et Limagne:

Bully – Saint Maurice Port – Lentigny – Saint André d’Apchon – Saint Haon le Châtel – Col de la Croix du Sud – Châtel Montagne – Isserpent – Saint Etienne de Vicq – Magnet – Saint Félix – Billy sur Allier – Marcenat – Les Châtelains

Remarque: le mot Limagne désigne stricto sensu les plaines d’effondrement entre Brioude et Gannat, je l’emploie ici pour la région suivante plus au nord faute d’avoir trouvé un terme élégant

Départements 42 et 03

Nous avions annoncé que nous prendrions le petit déjeuner vers 8 h 30, ce qui est notre heure habituelle, mais nous étions prêts avant, ce qui nous a donné le temps de faire une partie de billard parce qu’il y a une table dans la chambre. Je n’ai jamais vu cela ailleurs et nous nous sommes bien amusés, même si j’ai l’impression que nous aurions tous les deux besoin d’un peu d’entraînement ! Après, j’ai demandé à P. de réfléchir au trajet qu’il préférait ; finalement, nous avons choisi de combiner deux sites culturels avec un vrai col plutôt que de rester au pied des montagnes pour visiter plus d’églises et de châteaux. La région de Roanne a d’excellentes petites fiches sur chaque village d’intérêt culturel qui nous ont bien aidées.

Saint Maurice sur Loire

Le premier village par lequel nous sommes passés, Saint Maurice sur Loire, fait partie des « plus beaux villages de France » et nous avait en plus été abondamment recommandé par l’institutrice, ce qui fait que nous y avons volontiers fait une pause, d’autant plus que l’arrivée sur le village est charmante, montrant le donjon et le clocher de l’église dominant le fleuve. L’effet devait être plus sauvage avant le barrage, mais on ne va pas chipoter.

Mairie de Saint Maurice

Nous avons commencé par aller vers l’église, passant devant le très joli bâtiment de la mairie, une ancienne maison noble. La pile de mon appareil photo, qui fonctionnait depuis deux ans, a choisi ce moment pour tomber en panne, ce qui fait que j’ai eu recours aux piles de rechange de P. tant qu’il n’en avait pas besoin. Malheureusement, mes piles sont d’un modèle peu fréquent et je n’ai pas pu les remplacer avant de revenir à Luxembourg. P. a donc pris un peu plus de photo que moi pendant le reste du voyage de façon à ce que ses piles de rechange restent utilisables s’il en avait besoin (l’avant-dernier jour finalement).

Eglise de Saint Maurice sur Loire

Nous avons ensuite continué par une petite rue charmante entre de vieilles maisons en pierre jusqu’à l’église, qui ne paie guère de mine. On s’y rend pour les fresques dans le chœur, de charmantes œuvres gothiques montrant la Visitation, l’Annonciation, la création d’Eve et d’autres scènes issues des vies de saints. Nous avons particulièrement apprécié la posture étrange d’Adam endormi pendant que Dieu crée Eve ; on croirait qu’il est à 4 pattes le derrière en l’air ! P. aimait bien aussi les chevaux représentés dans une scène consacrée à Saint Martin ; il a souvent admiré pendant le voyage le bétail, chevaux, vaches ou taureaux. Il faut dire que la riche herbe du massif central est visiblement propice à engraisser et embellir les animaux (de notre côté, nous avons engraissé grâce à leur fromage et embelli grâce aux côtes accédant aux alpages).

Fresque avec Saint Jacques en pèlerin

On a trouvé il y a quelques années une fresque de Saint Jacques de Compostelle dans une embrasure de fenêtre de l’église. Le pauvre Saint Jacques a des pieds vraiment volumineux, mais sa présence est sinon considérée comme très importante car le village n’avait pas de preuves de son statut de ville-étape du pèlerinage, chose gênante quand on veut attirer les nombreux randonneurs itinérants aux dépens des villages voisins mieux documentés. Nous avons souvent traversé des itinéraires de Saint Jacques cette année, mais sans en suivre un de façon régulière (même sans faire exprès) comme en 2004. Je pense honnêtement que les pèlerins faisaient mieux de passer par Limoges et Moissac que par Orcival ou Estaing au milieu de hautes montagnes.

Dans la cour du château fort de Saint Maurice

Nous sommes montés aussi au château fort, dont il reste un donjon et quelques murs de la cour. Le plus intéressant est un assez étrange portique visiblement moderne, un effort d’animation artistique qu’il ne faut probablement pas essayer de comprendre. Nous ne sommes pas restés plus longtemps que le temps nécessaire pour prendre le portique en photo et nous sommes redescendus au milieu du village où P. a acheté des goûters et du pain. Cela a pris pas mal de temps, comme toujours dans les petits villages où les habitués font les courses plus pour passer le temps que pour autre chose.

Tenté par le panorama et par un oubli de la carte Michelin, j’ai proposé de prendre la petite route qui longe la Loire plutôt que de monter bêtement sur le plateau… La descente était très bien, avec une jolie vue avant d’atteindre un petit port de voile, mais il fallait ensuite remonter un vallon charmant mais un peu raide. La carte aurait dû montrer un voire deux chevrons ! Une fois arrivés sur la route principale, nous avons longé le plateau quelques kilomètres avant de prendre une route de vignes, chose qui m’a amusé parce que je ne m’y attendais pas forcément dans le pays de Roanne.

(photo 066)

Château renaissance à Saint André d’Apchon

Les villages les plus anciens de la région s’étalent au pied des monts de la Madeleine et au-dessus des vignobles, un peu comme en Alsace, et nous sommes montés dans le premier, Saint André d’Apchon. L’arrivée est très belle, le long d’un réservoir parsemés de groupes d’iris jaunes, mais l’église ne justifie pas le détour. Le château est une curiosité un peu plus intéressante bien qu’il soit visiblement abandonné depuis longtemps, il y a une petite porte en gothique flamboyant faisant penser au château de Josselin et surtout des médaillons typiquement Renaissance avec des têtes à l’antique répartis sur la façade. Mais cela ne nous a pas pris très longtemps au total.

Saint Haon le Châtel

Le village suivant, Saint Haon le Châtel, est beaucoup plus connu grâce au label « Plus beaux villages de France  », et nous avons eu l’impression de bien le mériter après avoir franchi trois beaux raidillons – le dernier en poussant les vélos. L’église était fermée, mais nous avons trouvé les petites rues amusantes, surtout deux chats qui se reposaient au soleil sur le toit d’une voiture. J’ai aussi pris une belle photo de la maison du bailli, un représentant de l’évêque de Roanne qui était le grand seigneur féodal de la région comme dans d’autres endroits du Massif Central (Gévaudan, Vivarais).

Vue lointaine sur le Charolais

La commune a utilisé un terrain libre à proximité pour y planter un agréable jardin où P. a admiré les très beaux iris bicolores (il a même fait une photo de moi qui serait charmante si je n’y avais pas un visage aussi bien nourri…). J’ai aussi noté le panorama depuis le bout du jardin sur la vallée de la Loire qui quitte les montagnes à Roanne pour s’étaler entre les collines plus modestes de la Lomagne et du Charolais (visitées en 2003, mais seul à l’époque). Le jardin de plantes médicinales est plus banal, sauf que ma photo semble montrer qu’elles ont toutes des fleurs bleues, ce que je n’avais pas remarqué sur place.

Après toutes les visites, nous avons choisi un banc pour pique-niquer au pied des remparts. La vue était un peu médiocre, avec le parking à droite et un mât rouillé devant qui gâchait la vue sur la vallée, mais on avait au moins un peu d’espace. Une dame qui passait nous a suggéré avec insistance de remballer le pique-nique et de longer un peu les remparts jusqu’aux tables où nous aurions une très belle vue. Nous avons suivi ce conseil qui nous a permis de faire presque tout le tour des remparts indubitablement fort imposants. Par contre, la table recommandée se trouvait au bord de la rue d’accès à la vieille ville côté montagne, la vue se limitant à un bout de ravin avec des crapauds assez bruyants dans une eau jaunâtre. C’est l’une des rares fois où l’on nous a donné un conseil visiblement erroné.

Saint Rirand dans la vallée de la Tache

Après le pique-nique, nous avons attaqué la montée du Col de la Croix du Sud, que j’avais très envie de prendre pour son nom étrange (d’abord, on ne voit pas la Croix du Sud dans l’hémisphère nord, et ensuite ce col est le plus au nord des Monts de la Madeleine !). L’alternative aurait consisté à passer par un col plus raide plus au sud, mais cela nous aurait forcé à passer à Vichy dont P. n’avait pas gardé un bon souvenir, ou à rester dans les collines de Lomagne plus au nord, mais dans un paysage que je savais banal et peu ombragé.

Col de la Croix du Sud

Nous sommes donc montés courageusement, trouvant finalement que la route se montait assez bien. Il y avait souvent de l’ombre, le panorama devenait plus majestueux à chaque virage, la route tortillait en pente raisonnable sans ces horribles montées raides et droites dont nous avions souffert dans les gorges de la Loire la veille, et nous n’avons croisé que quatre véhicules en une heure et demie. Nous avons fait seulement trois petites pauses en cours de route, profitant de la vue, et les derniers kilomètres dans une forêt de sapins bien fraîche étaient en fait un faux plat le long de la crête. Un col finalement très faisable et très à recommander.

Les Monts de la Madeleine

La vue est d’ailleurs bien plus spectaculaire par la route que nous avons prise que par la route principale, qui remonte une vallée verdoyante et encaissée. Nous l’avons prise en photo parce que c’était joli d’en haut, mais je pense que nous l’aurions trouvée longue et un peu ennuyeuse. L’autre côté du col est dans la forêt et on n’a aucune vue, mais on domine de toute façon le plateau de Lomagne dont les reliefs sont assez modestes. Après le Col de la Croix du Sud, la carte nous montrait 20 km avec un liseré vert (parcours pittoresque), suivant à flanc de montagne les pentes nord des Monts de la Madeleine.

Cela rappelait un peu la route prise l’année précédente à la limite nord du Morvan, on alterne entre des passages dégagés où l’on domine au loin la plaine et des grandes sections de forêt, et on passe de temps en temps des petites vallées profondes par une belle descente suivie d’une bonne montée. Nous n’avons pas fait le détour jusqu’à la Cascade de la Pisserotte bien que le nom nous en aie donné envie, nous avons continué bravement pendant plus d’une heure avant de penser que nous aimerions faire une pause.

Un panneau très ambigu

Ce n’était pas très pratique dans la forêt faute de banc, mais nous commencions à vouloir nous arrêter au premier carrefour venu quand nous avons atteint un ancien relais de poste (la première maison sur 20 km, depuis le col de la Croix du Sud), à partir duquel la route descend à toute vitesse vers le plateau. C’est tout juste si nous sommes parvenus à nous arrêter pour prendre une photo du panneau le plus étrange du voyage : « élevage gay au tour ». Je ne sais pas si l’on se trouvait au milieu d’un élevage, si les taureaux étaient gay, si c’était une ferme où l’on pouvait changer ses goûts sexuels, s’il faut pour cela se faire masser sur un tour de potier…

Vue d’ensemble de Châtel Montagne

Après la photo, nous avons continué à descendre avec grand plaisir jusqu’au village de Châtel Montagne, très joliment situé en corniche au-dessus de la vallée très encaissée de la Besbre. P. a acheté du fromage dans une épicerie assez antédiluvienne, puis nous sommes allés nous asseoir sous les marronniers de la place, voyant que la famille encombrante qui occupait le secteur était en train de partir.

Eglise de Châtel Montagne

Après avoir repris des forces, nous avons poursuivi nos efforts culturels en visitant une des plus belles églises romanes du voyage. Comme souvent, une belle église peu connue fait encore plus de plaisir qu’une église célèbre envahie de touristes. C’était le cas l’année précédente à Saint Révérien ou Monpezat de Quercy, c’était le cas ici aussi. La lumière semble curieusement verte et rose sur les photos, je pense que c’est un effet des appareils numériques.

Chapiteau montrant la Fuite en Egypte

En dehors des formes très pures, l’église vaut aussi par de beaux chapiteaux qui marquent l’influence de la riche école bourbonnaise (Souvigny en particulier). C’est là que nous avons constaté qu’il vaut mieux éviter le flash sur un appareil numérique pour photographier l’architecture, au contraire des appareils classiques. Un chapiteau qui nous a bien plu montre un âne, peut-être pour la fuite en Egypte, un autre montre un homme avec une ceinture bizarre. On dirait un peu un cordon ombilical avec une boucle comme sur un bébé après la naissance, mais l’homme est un adulte. Son visage est étrangement stylisé et fait penser à la figurine à l’oreille coupée dans un Tintin (celui dans lequel il va en Amazonie).

Après avoir pris le temps de bien admirer la magnifique église de Châtel, il était temps de repartir. Nous avons d’abord bien apprécié la grande descente dans la vallée de la Besbre, un fort modeste ruisseau, mais j’ai trouvé (plus d’ailleurs que P.) la remontée de l’autre côté assez pénible, même si je m’y attendais. En plus, nous ne sommes pas restés longtemps sur la crête, nous sommes descendus pendant plus de 3 kilomètres (la section la plus agréable de la journée, je crois) jusqu’à un village sans intérêt qui porte le nom bizarre de Ysserpent. Je pensais que la route longerait ensuite la vallée, mais elle court sur un plateau légèrement au-dessus en ne manquant pas de faire un plongeon occasionnel dans un ravin. C’est un peu énervant, heureusement qu’il ne faisait plus trop chaud.

David dans la fosse aux lions, Saint Etienne de Vicq

Le seul endroit où nous nous sommes arrêtés était Saint Etienne de Vicq, où j’ai trouvé l’église curieuse. J’ai pris en photo un chapiteau avec un homme tenant deux animaux par la tête ; je pense que c’est Daniel dans la fosse aux lions, iconographie classique pour un transept (symbole du Christ vainquant les péchés, ce qui convient bien à l’entrée du chœur où n’entraient que des hommes supposés plus purs, le curé et les diacres). Le sculpteur n’avait visiblement aucune idée de ce à quoi ressemble un lion !

L’autre curiosité de l’église est la plaque consacrée aux morts de la Grande Guerre (extrêmement meurtrière dans l’Auvergne rurale d’alors, il y a souvent vingt ou trente morts dans des villages minuscules, avec seulement deux ou trois morts de 1939 à 1945). Outre la plaque de marbre et le tableau médiocre d’usage, il y a une frise faite des faire-parts de décès, ce qui est beaucoup plus touchant et met un visage sur les morts.

Après Saint Etienne, P. a préféré passer par les petites routes quitte à monter une côte et nous nous sommes donc dirigés vers Magnet plutôt que vers le village fort connu dans les milieux ferroviaires de Saint Germain des Fossés (son église romane, son carrefour entre la ligne Lyon-Nantes et la ligne Paris-Clermont…).

Rond-point imposant à Magnet

Après un kilomètre bruyant mais sans danger sur une nationale, nous avons trouvé à l’entrée de Magnet un rond-point stupéfiant, certainement le plus étonnant du voyage. Une grande arche en poutrelles d’acier pourpres surmontée de lampes géantes dans le plus pur style art déco proclame fièrement que Magnet fut le premier village électrifié de France en 1939. « Magnet » est un nom bien approprié, il fait déjà assez « haute technologie » même si la micheline qui est passé sur la voie ferrée à ce moment nous a plutôt fait l’effet inverse. En plus du portique, le rond-point est orné d’un bâtiment bas dont l’enseigne annonce fièrement « Bar La Tomate ».

Après avoir documenté ce haut-lieu de l’architecture décorative du siècle dernier, nous avons traversé le village où j’ai trouvé moyen de photographier un jardin plein de statuettes en plâtre particulièrement délirantes, en particulier Kermit la grenouille jouant de la guitare. L’église qui nous aurait ramenés à une culture plus savante était fermée compte tenu de l’heure et nous avons donc attaqué la côte de Saint Félix sans attendre. Je pense que nous étions fatigués, parce qu’elle nous a paru fort raide.

La vallée de l’Allier avec Billy

En plus, c’est un peu frustrant parce que le plateau n’est large que de quelques kilomètres (il y a la même chose dans la région d’Auxerre, d’ailleurs) et que l’on redescend donc très vite. La récompense est l’arrivée sur la forteresse de Billy sur Allier que l’on voit de haut avant de passer au pied. Le village est vivement recommandé par les guides, mais il était un peu tard et je ne me souviens d’ailleurs pas que les maisons le long de la rue principale m’aient particulièrement impressionné.

On va ensuite traverser l’Allier, un fleuve finalement relativement modeste à cet endroit par comparaison au souvenir que j’en avais tant en aval (Moulins en 2003 ou Apremont en 2004) qu’en amont (Saugues et Brioude en 1993). On descend un raidillon pour cela, que l’on remonte sur l’autre rive après un fond de vallée fertile mais probablement inondable. Il ne nous restait qu’une dizaine de kilomètres, mais c’était un peu pénible : le vent était contre nous, il faisait un peu frais, le paysage de champs cultivés et plats manquait d’attraits.

L’Allier à Marcenat

C’est là que P. m’a expliqué qu’il envisageait de renoncer à ses idées de vélo dans les Flandres (pour 2006). Le seul centre d’intérêt pendant ce morceau était une belle propriété dans un parc sur la droite ; j’ai pensé que c’était une construction du 19ème siècle, ayant lu que la vallée de l’Allier appartenait à des bourgeois de la ville (comme celle de la Charente autour de Cognac). En fait, le château est beaucoup plus ancien, son aspect gothique est authentique, et il a une histoire, ayant servi de siège à un ministère sous Pétain (le château du Lanzat).

Nous avons finalement trouvé la chambre d’hôtes sans trop de problèmes, la ferme donne directement sur la départementale. La dame avait juste commencé à nous accueillir quand son mari est arrivé et nous avons demandé à le suivre pour visiter l’étable où nous avons admiré des « babys » de 2 ans, des jeunes bœufs de Charolais qui nous ont paru de taille assez impressionnante pour des bébés. Le monsieur nous a expliqué en quelques minutes plein de choses intéressantes sur le marché, disant qu’il vend ses jeunes bœufs en Italie car c’est le seul pays où le consommateur exige de la viande de qualité qu’il paye à son prix. En France, pratiquement toute la viande de bœuf vendue est en fait de la vache laitière de réforme (abattue parce qu’elle ne donne plus assez de lait à cause de son âge). C’est pour cela que la viande tendre est rare en France.

C’était différent avant la crise de la vache folle, mais beaucoup d’éleveurs à viande ont abandonné à ce moment-là (200.000 éleveurs, soit la moitié environ), laissant seulement les éleveurs laitiers. Mais la grande époque de la vache à viande est bien plus ancienne en France, c’était surtout dans les années cinquante : on ne mangeait certes pas beaucoup de bœuf en ville, mais on en mangeait énormément dans les villes ouvrières du Nord et de Lorraine, où les mineurs et les gars des aciéries gagnaient suffisamment bien leur vie pour se payer les gros steaks dont ils avaient besoin pour trouver la force nécessaire dans leur travail. Le bœuf le plus demandé était à l’époque le bœuf de 3 ans.

Comme nous étions chez des éleveurs, la dame nous a servi à dîner du rumsteck de Charolais, une viande effectivement délicieuse, très tendre. Ce n’était pas une de ses bêtes, mais le boucher de Paray lès Briailles chez qui elle se fournit achète de temps en temps un bœuf dans un élevage du village, ce qui fait que tout le monde connaît la provenance. Le reste du repas était bon mais pas particulièrement original : terrine de foie de porc (délicieuse… et faite par la belle-mère), crudités, fromage et glace.

La dame ne mangeait d’ailleurs pas avec nous, elle nous a expliqué que les éleveurs sont tributaires des bêtes qui demandent la traite en début et en fin de journée – 18 h en hiver, 21 h en été. Comme les touristes n’ont pas du tout les mêmes horaires, c’est plus simple de manger séparément. Une explication sensée que je n’avais pas encore entendue. Pour la boisson, nous nous sommes laissés convaincre par la dame de goûter la « ficelle de Saint Pourçain », qui avait une étiquette amusante. C’est en fait un vin trop jeune comparable au Beaujolais Nouveau et ce n’est pas franchement pas à recommander !

Ceci mis à part, la dame nous a aussi expliqué des choses intéressantes sur l’exploitation. Elle n’est pas de la région à l’origine, étant parisienne, mais elle est tombée amoureuse d’un bel agriculteur lors d’un séjour chez sa cousine et s’est donc installée dans le Bourbonnais profond où ils ont acheté avec son mari les terres. C’est assez rare dans la région, les terres appartiennent presque toutes à des châteaux (il y en a 500 dans le département !) et ces châteaux appartiennent à des familles riches qui habitent dans les grandes villes, Clermont, Lyon ou Paris. Nous n’en avons pas parlé avec la dame, mais je pense que cette répartition des terres obligeait les gens de la région à rester métayers et que cela explique pourquoi le parti communiste fut longtemps très influent alors que c’est rarement le cas dans une région aussi rurale.

Avec son mari, ils ont mis 20 ans à rembourser l’emprunt pour les terres, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient libres de dettes car un agriculteur est contraint d’acheter sans cesse des machines spécialisées ruineuses. La dame ne trouve pas cela inquiétant, elle estime que c’est plutôt les conseilleurs du Crédit Agricole qui poussent sans cesse les agriculteurs à investir afin de pouvoir leur accorder des prêts. En tous cas, après avoir remboursé les terres, ils ont commencé à investir dans la maison afin d’y construire des chambres d’hôtes.

La dame aime le bricolage (nettement plus que le repassage et la cuisine, nous a-t-elle avoué). Elle a aussi un goût assez sûr (sauf pour la couleur de ses cheveux, le blond faisait un peu trop « coiffeuse de province »), la chambre et la salle de bains sont très spacieuses et très joliment arrangées, avec même un araucaria de 1m50 dans la salle de bain. Il faut simplement faire attention aux poutres magnifiques dans la chambre qui est sous le toit (et je me méfierais juste un peu par temps très chaud…).

Elle construit actuellement une chambre supplémentaire de plein pied avec véranda pour y accueillir des gens peu mobiles qui voudraient passer plusieurs jours de repos à la campagne, par exemple des personnes âgées ou des handicapés. Le seul inconvénient des chambres d’hôtes à son goût est la montagne de bureaucratie ; entre les papiers officiels et les réponses aux clients potentiels, elle compte une heure par jour.

Elle nous a aussi raconté une anecdote amusante quand nous lui avons demandé si elle avait trouvé facile de s’adapter à la vie calme de la campagne : elle essaye depuis 20 ans de convaincre son mari de laisser ses bottes à l’extérieur et non dans le couloir comme on le fait souvent à la campagne. En effet, quand elle se lève la nuit et traverse le couloir, elle manque s’évanouir à chaque fois qu’elle trébuche dans les bottes, croyant voir un fantôme. Mais son mari ne se laisse guère impressionner.

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