Etape 14: Médoc

30 août 2016

Lundi 30 mai

81 km, dénivelé 355 m

Couvert puis crachin, pluie violente pendant 1 h 30 dans l’après-midi

Naujac – D4 – Vertheuil – port de Saint-Estèphe – Cos d’Estournel – Cussac – Donissan – Moulis – Arcins – bac de Lamarque – voie verte – Le Pontet – Anglade estuaire

Médoc, département 33

Une étape beaucoup plus courte et plus facile que mes étapes habituelles. D’une part, je pensais qu’il valait mieux compter large pour le bac. D’autre part, le temps était médiocre le matin et j’ai pensé que ce serait plus agréable de me promener à petite vitesse dans le Médoc, surtout que la dame m’avait décrit de nombreux chais curieux à voir, plutôt que de faire le tour du lac de Hourtins par la belle piste cyclable et de parcourir encore la forêt de pins rapidement sans avoir le temps de visiter le Médoc. A cause de la pause forcée l’après-midi due au très mauvais temps, j’ai pris la bonne décision.

Je m’étais demandé ce que la dame servirait au petit déjeuner après le repas gastronomique en soirée. Elle propose diverses confitures bien sûr faites maison – curieusement, elle n’a pas le même goût que moi et j’ai trouvé que ses confitures étaient toutes un peu fades. Par contre, sa brioche était vraiment délicieuse et je me suis concentré dessus.

 

Route forestière à Naujac

Route forestière à Naujac

Il faisait gris quand je suis parti mais il ne pleuvait pas. Finalement, il s’est mis à faire menaçant 2 km plus loin et j’ai mis le k-way, mais l’averse est restée légère et n’a pas duré longtemps. Sur les 10 premiers kilomètres, j’étais encore dans la forêt des Landes, puis on a une courte bande de bocage sur 3 km et on est dans les vignes, un peu comme entre Villandraut et Sauternes une semaine avant d’ailleurs. La circulation devient instantanément beaucoup plus forte avec des poids lourds et on voit partout de gros villages et de nombreuses propriétés isolées.

C’est impressionnant de voir la population dense et la richesse produite par la terre dès que l’on peut cultiver le vin, et ceci vaut en Alsace ou en Touraine autant qu’en Provence ou en Bordelais. Inversement, dès que la vigne n’est plus possible, on voit beaucoup moins de maisons et le pays est beaucoup moins riche même quand la terre est fertile, comme dans l’intérieur du Gers, du Berry ou de la Drôme.

 

Eglise de Vétheuil

Eglise de Vertheuil

Mon premier objectif dans le Médoc était le port de Saint-Estèphe parce que la dame m’avait dit que c’était un joli site. Je me suis arrêté en cours de route dans le gros village de Vertheuil où ma carte recommande une ancienne abbatiale. L’église est curieusement en bas du village dans le fond du vallon et il devait donc être plus important d’avoir accès à un cours d’eau suffisant que de voir arriver les ennemis de loin.

 

Portail à Vertheuil

Portail à Vertheuil

Le portail de l’église est une curiosité. On croit d’abord que c’est un portal roman saintongeais classique avec une voussure montrant les 24 vieillards de l’apocalypse que j’avais déjà vus ailleurs vus qu’ils ornent avantageusement une série de claveaux, et une archivolte extérieure avec des entrelacs compliqués et des figures, probablement des vignerons au travail. Je trouve un peu surprenant que le même motif soit répété 10 fois, c’est vraiment rare de trouver ce genre de production presque industrielle sur une église romane. On a rajouté au XVIIème siècle un portique Renaissance à la mode par-dessus le portail roman et le résultat est vraiment bizarre.

 

Scène bestiale

Scène bestiale

L’intérieur est en partie gothique avec surtout une très curieuse tribune à grande hauteur au milieu de la nef. Je ne vois pas comment on y accédait ni à quoi elle pouvait servir. Il ne reste de l’époque romane que quelques chapiteaux, dont une scène curieuse où un ours tripote le derrière d’un homme. On suppose que c’est pour évoquer la zoophilie mais j’ai de la peine à y croire même si les moines romans n’étaient visiblement pas au-dessus des tentations terrestres vu le nombre de sculptures explicites dans la région.

 

Miséricorde

Miséricorde

De l’époque gothique, il reste plutôt du mobilier, surtout des stalles assez vénérables du 15ème siècle. La miséricorde sur la photo semble représenter deux femmes nues, sujet aussi intéressant que la zoophilie du chapiteau, mais c’est plus probablement Adam et Eve au paradis.

 

Château de Pez

Château de Pez

Vertheuil était la grande curiosité religieuse de la journée mais n’aura pas été la seule. J’ai continué comme prévu vers Saint-Estèphe par une route tranquille dans les vignes, passant les premières propriétés viticoles que l’on appelle évidemment toujours des châteaux. J’avais trouvé le nom franchement exagéré dans l’Entre-Deux-Mers et le Languedoc vu que la plupart étaient de modestes fermes, mais on peut parler de manoirs dans le Bordelais vu que c’étaient souvent les maisons secondaires des négociants. Ils sont en général transformés en bureaux de nos jours dans les maisons réputées, mais sont toujours habitées dans les propriétés un peu plus modestes.

 

Cimetière de Saint-Estèphe

Cimetière de Saint-Estèphe

Une des choses ennuyeuses pour les cyclistes dans un vignoble auxquelles on pense rarement est qu’il est difficile de trouver un coin discret pour un arrêt hygiénique. En l’occurrence, j’ai donc été très soulagé en arrivant devant un portail majestueux de découvrir une petite pancarte pour des toilettes d’ailleurs parfaitement entretenues. Le portail appartient au cimetière de Saint-Estèphe et date de 1881. J’aurais eu bien de la peine à le dater, le style est vraiment unique et c’est très rare de toute façon de marquer un cimetière avec un tel arc de triomphe.

 

Eglise de Saint-Estèphe

Eglise de Saint-Estèphe

Après un arrêt culturel autant que pratique, j’ai continué volontiers jusqu’au village. Ma carte n’en fait pas un plat mais on ne peut pas ignorer l’église qui est très volumineuse. Sur le conseil de la pancarte du syndicat d’initiative, j’ai poussé la porte par curiosité et je suis bien content de l’avoir fait. Curieusement, l’église n’est monument historique que depuis 1995 alors que l’intérieur est vraiment spectaculaire.

 

Transept baroque

Transept baroque

En 1764, le curé qui était devenu très respecté pour son zèle apostolique après 13 ans de mandat décida que les paroissiens méritaient une plus belle église. Il obtint des subsides abondants et ceci lui permit de faire de son église l’une des plus belles églises baroques de France. Les boiseries sculptées du chœur sont dignes du château de Versailles avec dorures, balustrades, colonnes de marbre rouge et magnifiques cartouches rococo.

 

Bas-relief très enlevé

Bas-relief très enlevé

Les chapelles du transept sont légèrement plus sobres mais comportent des grilles en fer forgé superbes (un peu comme à Belfort), des panneaux peints en trompe-l’œil variés et très bien exécutés, et au-dessus de l’autel un bas-relief en marbre gris très enlevé d’une grande qualité. La nef et la voûte sont peintes dans un mélange savant de rouge pompéien et de couleurs tendres avec des colonnes romaines elles aussi en trompe-l’œil. Je n’avais jamais vu en France un ensemble aussi complet et aussi bien rénové, la plupart des décors baroques se limitant à un autel ou à des boiseries de chœur.

 

Couleurs tendres

Couleurs tendres

 

Bord de la Gironde

Bord de la Gironde

Après l’éblouissement des splendeurs baroques, il fallait bien une pause pour se remettre et je suis descendu à travers les vignes jusqu’au « port », en fait quelques maisons et un bout de quai en bois au bord de l’estuaire. Le bord de l’eau est une grande prairie avec des peupliers majestueux et des bancs bien pratiques, ce qui fait que l’endroit était parfait pour un en-cas en admirant le fleuve. Le temps était gris mais assez lumineux et on voyait bien l’autre rive.

 

 Château Phélan Ségur

Château Phélan Ségur

Je n’étais pas tellement pressé, ayant prévu de prendre le bac à 16 h et sachant que je ne pouvais pas visiter les châteaux. Certes, il y en a deux ou trois qui ont un musée et pas seulement des dégustations, mais il faut toujours prendre rendez-vous et je me serais senti gêné en arrivant dans ma tenue de cycliste pour admirer des commodes rococo et des tableaux de famille.

La dame m’avait mentionné la veille plusieurs châteaux intéressants à voir de l’extérieur et ils sont en fait faciles à trouver car ils se trouvent tous sur la route principale en l’espace de 10 km. Ce sont de grands noms et de grands châteaux solennels; j’en ai pris une douzaine en photo pour les bâtiments même si le vin ne m’intéressait pas.

 

Château Le Crock

Château Le Crock

J’ai trouvé un peu curieux que ces domaines parmi les plus prestigieux du monde aient des vignes qui ressemblent à toutes les vignes. Il faut supposer que la terre et l’orientation font la différence. Le monsieur de la veille m’avait prouvé avec le vin de son frère qu’un très grand vin n’a pas besoin d’avoir un très grand nom et un très grand prix, mais comment le savoir sans connaître les producteurs personnellement ?

 

Chais du Cos d'Estournel

Chais du Cos d’Estournel

Certains châteaux du Saint-Estèphe sont connus comme Montrose et Calon-Ségur, mais les plus beaux bâtiments à mon avis sont Phélan-Ségur et Le Crock (drôle de nom !). Le bâtiment le plus original et le plus célèbre, étape indispensable de toute excursion organisée pour touristes, est celui du Cos d’Estournel. Il appartenait à un négociant qui vendait beaucoup aux officiers anglais installés en Inde et fit donc décorer les chaix en 1830 avec des tourelles en forme de pagodes à clochettes. On a ajouté plus tard un portail de style marocain et un petit jardin de style andalou en accès libre. Je n’ai pas pu m’y promener parce qu’un petit groupe de touristes chinois (avec chauffeur en gants blancs dans un minibus) prenait toutes sortes de photos.

 

Château Lafite Rothschild

Château Lafite Rothschild

La commune qui suit Saint-Estèphe est le centre commercial du Médoc, Pauillac. La ville est sans intérêt en dehors des chais mais on trouve sur son territoire certains des plus grands noms de Bordeaux comme Lafite, Mouton-Rothschild, Pichon Longueville et Comtesse de Lalande. Celui qui fait le plus l’effet d’un château est Lafite, qui a les moyens de s’offrir un grand parc avec étang et roseraie en plein milieu du vignoble. Les touristes font tous la photo depuis la route car il ne se visite que pour les dégustations.

 

Château Clerc Milon

Château Clerc Milon

Le château le plus original est Clerc Milon juste à l’entrée de la ville car la commune a autorisé l’agrandissement du bâtiment d’origine, un manoir élégant mais assez banal, par deux ailes en verre très « chic contemporain ». On a visiblement replanté les vignes après les travaux vu la taille des plants.

 

 Châteai Pichon-Longueville

Châteai Pichon-Longueville

Au sud de la ville, Pichon-Longueville est un manoir assez 19ème siècle où l’on a choisi de mettre les nouveaux chais dans un bâtiment séparé presque entièrement en sous-sol avec une façade de pierre crème très austère qui fait penser au style d’architectes comme Ricardo Bofill. C’est une bonne solution, les chais du Médoc étant sinon presque toujours des hangars aveugles assez laids.

 

Château Beychevelle

Château Beychevelle

Après Pauillac, on passe à Saint-Julien-Beychevelle, autre appellation réputée mais moins connue car le territoire de la commune est plus petit. Une grande partie du vignoble appartient à des maisons plus connues sous leur propre nom comme Latour, Léoville Las Cases, Léoville Barton et Léoville Poyferré. Les bâtiments sont assez quelconques, le seul beau château est le château Beychevelle.

 

Chais à Beychevelle

Chais à Beychevelle

Il y a aussi un bâtiment intéressant et original tout près, mais j’ai été obligé de chercher après à la maison à qui il appartient. Ce sont les chais du domaine Henri Martin, nommés d’après l’ancien maire du village. L’architecture très contemporaine est l’œuvre d’un des grands cabinets de la région.

A la sortie de Beychevelle, la route descend dans une vallée verdoyante probablement trop humide pour le vignoble et on sort tout d’un coup du Médoc. Le village de Cussac de l’autre côté de la vallée n’a pas beaucoup de vignobles, c’est déjà la banlieue pavillonnaire de Bordeaux avec de grands lotissements même si on est encore à 30 km de la ville. J’avais déjà eu envie de m’arrêter pour pique-niquer depuis longtemps mais c’est une activité visiblement pas prévue par les municipalités du Médoc car je n’ai vu de bancs nulle part. Je pense qu’il aurait fallu que je descende au bord de la Gironde, ce qui m’ennuyait parce que ce sont des routes en cul de sac.

Vu l’heure, je me suis arrêté à Cussac parce qu’il était vraiment temps. Il n’y avait pas de banc en dehors de l’arrêt d’autobus de la route principale et je suis donc allé me réfugier sur les marches de l’ancienne sacristie à l’arrière de l’église pour que ce soit moins bruyant. C’était probablement le coin pique-nique le plus médiocre du voyage et il faisait en plus gris et un peu menaçant. C’était l’heure de mener les enfants à l’école pour l’après-midi et je me suis amusé à regarder les mamans disant à Elodie ou à Nicolas de se presser un peu.

Après le pique-nique, il me restait finalement nettement plus d’une heure avant le bac (je comptais 15 h 30 pour le bac de 16 h) alors que je n’étais qu’à 6 km, ce qui fait que j’ai examiné la carte et que j’ai décidé de faire un détour par Moulis où la carte recommandait l’église. Je voulais prendre la petite route par Listrac, ce qui n’a pas été sans peine car elle n’est pas indiquée. J’ai donc pris deux impasses avant de trouver une route partant dans les vignes dans la bonne direction.

Elle finissait par rejoindre le bois prévu, mais j’ai eu quelque peine car je roulais momentanément contre le vent d’ouest et je me suis rendu compte qu’il était beaucoup plus fort que je ne pensais jusque là quand il venait de côté. Après quelques carrefours où j’ai eu de la chance que mon sens de l’orientation fonctionne bien, j’ai atteint Listrac où la route de Moulis est bien indiquée.

 

 Moulis-en-Médoc

Moulis-en-Médoc

Moulis est peut-être la moins connue des appellations du Médoc, probablement parce que c’est la seule où il n’y a que des crus bourgeois – une classification que beaucoup de gens trouvent complètement démodée vu qu’elle est inchangée depuis 1855, mais qui arrange bien les titulaires actuels du titre « grand cru ». Le vignoble est différent des autres communes, réparti plutôt en parcelles isolées dans le bocage car le terrain est inégal avec des vallons parfois trop humides pour la vigne.

 

Eglise de Moulis

Eglise de Moulis

L’église a une jolie forme avec un clocher carré roman très massif et un portail plus ou moins saintongeais – pas tout à fait vu qu’il n’y a pas vraiment les faux portails latéraux typiques et que les voussures ne sont pas sculptées. Elle était fermée mais j’ai supposé qu’elle ne présentait pas beaucoup d’intérêt à l’intérieur, comme souvent dans la région à cause des guerres de religion.

 

Corbeaux finement sculptés

Corbeaux finement sculptés

Finalement, la seule partie qui justifiait le détour est le chœur. Il est du même type que celui de Rioux avec de fines colonnes séparant les pans de murs. Les murs sont nus mais les colonnes ont des chapiteaux intéressants. Un des plus beaux montre une arcade surmontée de ce qui pourrait être un toit en lauze comme en voit souvent en Périgord sur les clochers. Le tout est combiné à des motifs géométriques très fins. Un autre montre des hommes barbus en robe plissée accroupis et se tenant par la main. Ils ont des yeux curieux presque bouddhiques.

 

Navire avec tonneaux

Navire avec tonneaux

Entre les chapiteaux, on voit une suite de corbeaux ornés normalement de décors géométriques mais il y en a un tout à fait exceptionnel qui m’a immédiatement rappelé une très célèbre tombe romaine de la Moselle allemande et qui montre deux navires chargés de tonneaux de vin. Le vin s’exportait en grande quantité vers l’Angleterre pendant tout le Moyen Âge et jusque sous Louis XV indépendamment des guerres occasionnelles. C’est la Révolution française qui suspendit les exportations, causant des pertes considérables qui ne furent compensées que vers le milieu du XIXème siècle.

Après le petit arrêt à Moulis, j’ai décidé de prendre des routes secondaires pour aller vers l’embarcadère, espérant passer devant un château intéressant. En fait, il aurait été plus simple de rester sur la départementale car les petites routes que j’ai prises étaient dans un état médiocre. En plus, je ne suis pas passé devant le château espéré à Arcins. Par contre, j’en ai trouvé un peu avant l’embarcadère au village de Lamarque.

 

Entrée du château de Lamarque

Entrée du château de Lamarque

C’est nne propriété viticole cachée dans un parc arboré et je n’ai donc pu voir que les grilles avec un mur élégant en arc-de-cercle et des pavillons en pierre de chaque côté. C’est nettement plus pompeux que dans la plupart des châteaux du Médoc et j’ai lu ensuite que c’était effectivement la maison de campagne des gouverneurs de Guyenne. Il y a une statue charmante sur la place devant les grilles avec un pâtre quelque peu mièvre (ou est-ce une déesse ?) sur un socle volumineux. C’est le socle qui est superbe, la commune a peint les sculptures en couleurs vives et on voit parfaitement les roseaux, grenouilles, serpents, iris et autres fleurs chargés d’évoquer le bord de l’estuaire.

 

Eglise de Lamarque

Eglise de Lamarque

Il y a évidemment aussi une église à Lamarque. Elle n’a rien de très artistique mais j’ai trouvé qu’elle domine la place du village de façon franchement impérieuse et que le clocher du XIXème siècle a une forme vraiment étrange: un étage carré de style néo-classique, une terrasse voyante, deux étages d’arcades un peu romaines et un étrange dôme métallique au sommet. Evidemment, un tel clocher forme un amer efficace quoi que l’on pense sur son élégance…

La photo faite, j’ai fini le trajet qui restait jusqu’au bac, 2 km en faux plat descendant. Je savais que j’étais un peu en avance et je pensais admirer le fleuve si je pouvais trouver un banc. Malheureusement, le temps était devenu très menaçant. Quand je suis arrivé à l’embarcadère très en avance juste avant un gros tracteur, j’ai constaté que le bac était là, faisant peut-être une pause entre deux traversées. Il était 15 h 15.

 

La Gironde à Lamarque

La Gironde à Lamarque

Le bac s’est mis tout d’un coup à donner un coup de sirène et le matelot m’a fait signe ainsi qu’au tracteur de monter à bord. J’ai quand même pris le temps de faire une photo du bord du fleuve parce que l’on voit très bien les carrelets dans un cadre un peu marécageux qui évoque vraiment la Gironde. Il commençait à pleuvoir et je n’étais pas mécontent que le matelot me fasse monter directement sur le bac.

 

Pont du bac

Pont du bac

A ma grande surprise, le bac a quitté immédiatement l’embarcadère et j’ai été vérifier l’affiche des horaires, constatant ainsi que je m’étais complètement trompé et que j’avais mélangé les départs depuis Lamarque avec ceux depuis Blaye. Si j’avais raté le bac, j’aurais été obligé d’attendre une heure et demie. Je serais quand même arrivé à l’heure le soir mais je pense que je me serais pas mal ennuyé.

 

Bateau de pêche pendant un grain

Bateau de pêche pendant un grain

Un autre avantage du départ inattendu, c’est que j’étais dans le bateau quand la tempête a éclaté. Il s’est mis à pleuvoir fort et surtout avec un vent très violent qui m’aurait empêché de m’abriter efficacement. Je n’ai pas vu grand chose du paysage pendant la traversée, les rideaux de pluie cachaient les rives et même un bateau de pêche avec filets latéraux qui avait un air intéressant. Je n’ai pas vu non plus le fort installé par Vauban sur une île au milieu du fleuve (le fort Pâté).

 

Au milieu de la Gironde

Au milieu de la Gironde

Je n’ai pas vraiment eu le temps de m’ennuyer malgré l’absence de vues, la traversée ne prend pas beaucoup plus de 20 minutes même en faisant un détour à cause des îles. Le bac est beaucoup plus petit que celui de Royan puisqu’il n’a pas à craindre les vagues de l’embouchure.

Arrivé à Blaye, je suis sorti du bac comme tout le monde mais il pleuvait toujours assez fort et j’ai décidé de m’asseoir à un arrêt de bus qui avait la bonne idée d’avoir la paroi principale du côté d’où venait le vent. J’avais mis mes habits de pluie car on est quand même un peu mouillé par les gouttes qui passent entre les panneaux de verre. Pendant que j’attendais, il y a eu un grain particulièrement violent et j’étais bien content d’avoir un abri. J’en ai profité pour manger mon goûter même si c’était un peu tôt, pensant que c’était une façon de s’occuper.

Au bout d’une bonne demi-heure, le grain s’est transformé en pluie encore abondante mais plus aussi violente. Comme je n’avais que 12 km jusqu’à mon hébergement et qu’il était encore tôt grâce à l’horaire imprévu du bac, je ne craignais pas de me retarder et je n’avais donc pas tellement envie de partir tout de suite pour me faire tremper. En général, plus la pluie est forte, plus elle est courte. Mais je m’ennuyais sous mon abri et j’ai décidé de visiter la citadelle, pensant que la pluie me gênerait un peu moins pour admirer des fortifications en poussant le vélo que pour rouler contre le vent.

 

Accès à la citadelle de Blaye depuis le port

Accès à la citadelle de Blaye depuis le port

La citadelle de Blaye est une construction extrêmement imposante, en partie parce qu’elle tire avantage d’une colline naturelle pour apparaître encore plus haute qu’elle ne serait avec ses murs. J’ai trouvé que Blaye est plus impressionnant que Longwy. On monte dans la citadelle par une pente pavée, on traverse un premier tunnel assez long sous le poste avancé puis on peut admirer le mur principal et le pont qui y accède.

Il a exactement la même forme qu’au Château d’Oléron avec une série d’arches percées d’arcades à la base, mais il est rendu nettement plus impressionnant par le fait qu’il est en forte pente. Je n’avais jamais remarqué un accès en pente raide dans les forteresses de Vauban mais il est vrai que j’entrais par le chemin du port qui était secondaire par rapport à la porte principale utilisé pour tracter les canons ou les carrioles de livraison.

 

Porte supérieure

Porte supérieure

Après le long passage sous le mur d’enceinte, on est dans la citadelle. Il pleuvait toujours mais les photos montrent que la pluie n’était plus aussi forte et que l’on pouvait donc se promener si on acceptait d’être un peu mouillé. Je sais bien avec l’exemple de Luxembourg qu’un assortiment de casernes de l’époque de Vauban n’est pas un cadre très pittoresque… c’est exactement ce que l’on voit à Blaye.

Evidemment, si l’on veut voir à quoi ressemblait la forteresse sous Louis XIV, c’est donc assez fidèle. Quelques bâtiments abritent des ateliers d’artiste ou des salles de musée, c’est tout ce que l’on peut faire d’un tel lieu. Il y a évidemment aussi la vue depuis les remparts, mais je n’ai même pas essayé vu que la pluie ne permettait pas de voir le fleuve pourtant tout proche.

 

Porte Royale

Porte Royale

C’est assez curieux, l’intérieur de la citadelle déçoit un peu alors que l’extérieur est vraiment imposant (je n’ai pas dit « beau »). Je suis sorti par l’ancienne porte royale qui servait aux approvisionnements et qui est donc nettement plus large et en pente un peu plus douce. La porte tient un peu d’un arc de triomphe, ce qui était usuel dans les forteresses de Vauban qui espérait que le roi, connu pour ses instincts guerriers, viendrait inspecter les lieux un jour ou l’autre.

 

 

Remparts de la citadelle

Remparts de la citadelle

Depuis la porte, on a une vue particulièrement efficace des remparts parce que le rempart extérieur est beaucoup plus bas que le rempart intérieur du fait de la pente de la colline, permettant de comprendre nettement mieux le système. C’est intéressant aussi de comparer avec les forts qui restent à Luxembourg. La plupart ont été renforcés au XIXème siècle avec des remparts arrondis (contre les boulets) et un réseau compliqué de contrescarpes et de passages souterrains entre les différents morceaux, chose qui n’était pas encore nécessaire à l’époque de Vauban.

Je n’ai pas visité la ville de Blaye, le temps que j’aurais pu y consacrer étant passé à attendre la fin du grain dans l’abri de bus, mais je ne pense pas avoir raté grand chose car on a reconstruit la ville au XVIIème siècle quand Vauban a fait raser la vieille ville pour construire ses remparts. Je suis content d’avoir eu le courage de monter à la citadelle à un moment où il était difficile de dire si la pluie diminuerait bientôt. En fait, elle s’était presque arrêtée un moment pendant que je regardais les casernes; elle a repris ensuite pendant dix minutes que j’ai passées à gêner les voitures qui voulaient entrer par la porte royale, puis elle s’est transformée ensuite en petit crachin plus très gênant.

 

Port de Blaye

Port de Blaye

J’ai jeté encore un coup d’œil à l’étier qui servait probablement d’accès au quai de la citadelle autrefois, le port moderne étant un peu en dehors de la ville. L’étier a un côté tranquille et provincial qui reflète peut-être assez fidèlement l’atmosphère d’une petite ville qui n’atteint les 5.000 habitants que grâce aux navetteurs travaillant à Bordeaux (45 km). C’est quand même une sous-préfecture grâce au fait que c’est la seule partie de la Gironde située sur la rive droite de l’estuaire. Il doit aussi y avoir des raisons politiciennes, la Gironde ayant un nombre surprenant d’arrondissements (6) comparé par exemple à la Loire-Atlantique ou aux Bouches-du-Rhône (4 chacun).

J’avais vu sur ma carte qu’il existe une piste cyclable qui va de Blaye vers l’intérieur des terres et que je pouvais m’en servir pour faire une partie du trajet plutôt que de longer l’estuaire par la route plate dans les marais. J’ai eu une bonne surprise, la piste part depuis quelques années du pont au pied de la citadelle et plus comme autrefois de la gare car elle utilise l’ancien raccordement ferroviaire du port. C’est très confortable.

Comme toutes les pistes cyclables de la Gironde, elle est en parfait état. Elle monte sur le plateau ondulé qui domine Blaye par une pente toute douce, comme on peut s’y attendre d’une ancienne voie ferrée, et on traverse des vignobles avec de nombreux hameaux répartis un peu partout sur les collines. Le vignoble ne rappelle plus le Médoc avec toutes ces collines, plutôt le Languedoc, et le vin (côtes de Blaye) n’a pas tout à fait la réputation du Médoc.

J’ai quitté la piste cyclable avec un peu de regret au bout de 10 km, il ne pleuvait maintenant plus du tout et c’était aussi bien car il fallait que je roule un moment contre le vent. J’ai traversé un long village viticole, Anglade, en notant un « château » à la sortie du village car il proposait des chambres d’hôtes. Pas que j’eusse été tenté, ces chambres étant dans le Bordelais au même niveau de prix que les vins.

La dame m’avait bien expliqué au téléphone qu’il fallait prendre un chemin le long d’un étier. Je n’ai pas trouvé la pancarte qu’elle m’avait indiquée et je me suis demandé un bon moment sur quelle rive de l’étier il fallait que je continue. Finalement, j’ai pris le chemin qui part directement à l’arrière d’un restaurant comme elle me l’avait indiqué et j’ai vite découvert qu’il serait très fatigant et imprudent de rouler sur ce chemin.

Il n’est pas goudronné et le plus souvent en sable compacté plutôt qu’en terre dure. Non seulement un vélo chargé dérape dans le sable, mais j’ai en plus fait l’expérience les années précédentes que rouler dans du sable mouillé cause très facilement l’usure des pignons et des chambres à air (le sable entrant dans le pneu). J’ai donc poussé le vélo sur presque toute la distance non goudronnée, à peu près 1 km.

Le paysage est intéressant et très différent de ce que j’avais vu jusque là dans la région, des prés presque hollandais parcourus de canaux de draînage, des étangs à roselières munis de cabanes de chasse, des haies d’herbes très hautes et de fleurs sauvages… Dans les prés, on voit plutôt des moutons mais il y a des vaches aussi.

Au bout du chemin de sable, on arrive à une construction dont je n’ai pas vraiment su quoi penser. On dirait de loin une cabane de fortune que l’on aurait agrandi avec diverses extensions dans les matériaux disponibles. De près, on voit que les matériaux sont bien construits et coordonnés, c’est simplement un effet artisanal. Le bâtiment est curieusement aplati pour résister aux tempêtes de l’estuaire avec un pignon abrité par les arbres haut d’un étage et une extension très basse et très longue de l’autre côté.

Quand je suis arrivé, je me suis demandé où je devais sonner, problème que j’ai souvent en arrivant dans une propriété si les gens n’ont pas un chien pour m’annoncer. Deux types sortant d’une camionnette un peu fatiguée garée près de la maison m’ont paru des interlocuteurs potentiels, mais ils ont réagi d’une drôle de façon. Finalement, une dame est sorti du bâtiment et c’est elle qui tient les chambres d’accueil paysan (le seul adhérent de ce réseau chez qui j’ai pu aller cette année).

 

 Yourte servant de chambre

Yourte servant de chambre

Il s’est avéré que les deux types demandaient à dîner sur le principe de la ferme-auberge tandis que j’avais réservé une chambre. La dame m’avait demandé au téléphone si cela ne me gênerait pas de coucher dans une yourte et j’avais accepté par curiosité vu que le prix était le même alors que c’est le genre de couchage excentrique qui coûte 100 € et plus dans certains endroits. Le gros inconvénient de la yourte est que la salle d’eau est dans le bâtiment et que la yourte est dehors, accessible par un ponton pratique mais très glissant après la pluie.

La dame avait fait ériger trois yourtes quand son mari et elle se sont installés, le bâtiment central ayant besoin d’être complètement rénové mais les gens ne pouvant pas se permettre de vivre ailleurs parce qu’ils s’occupaient d’un grand troupeau de moutons justement à cet endroit. Une yourte était leur chambre, une deuxième était celle de leur fils qui est maintenant adulte et une troisième abritait les ouvriers. C’est celle que j’ai eu.

 

Poteau de la yourte

Poteau de la yourte

Une yourte est une cabane ronde en feutre imitée des cabanes transportables mongoles et j’ai constaté avec intérêt que les pluies abondantes de la nuit n’ont pas du tout traversé le feutre. Il y a un mât central, ce qui fait que la dame avait disposé le grand lit de telle façon que le pied touche le mât afin que l’on ne rentre pas dedans. Le haut du mât soutient un éventail de nervures en bois léger peint de couleurs vives et cela valait vraiment une photo.

 

Vue en cercle

Vue en cercle

Il y a deux choses qui me laissent un peu prudent sur les yourtes: d’une part, on ne peut pas installer des fils électriques à demeure faute de murs et il faut donc utiliser des câbles encombrants et il est difficile de placer des interrupteurs. D’autre part, le feutre protège très bien de la pluie mais l’air à l’intérieur de la yourte était très humide. Bon pour les allergies mais pas pour les rhumatismes !

La salle d’eau faisait un peu camping en plus soigné, mais ce n’était pas gênant puisque j’étais le seul hôte à m’en servir. C’est un peu drôle de prendre sa douche en sachant que l’autre côté de la cloison est la cuisine où la dame est en train de travailler… Et ce serait très peu pratique de transporter ses affaires à chaque fois pour ne pas encombrer les autres utilisateurs.

La grande salle de la maison est décorée dans un style ethnique voire légèrement hippie que l’on ne voit plus guère de nos jours que dans les milieux vraiment altermondialistes convaincus – tout adhérent d’Accueil Paysan ne partage pas cette niche sociétale et culturelle, certains ayant plutôt le style d’une ferme traditionnelle, mais il ne faut pas rater l’expérience quand on peut.

Le dîner a été très inattendu et assez distrayant. On mange dans un endroit peu pratique, la partie basse de la salle dont le plafond est à 1 m 50. Une fois que l’on est assis, ça va, mais attention en se levant. La dame a servi à cet endroit, mais toute l’assistance a passé aussi une partie du dîner autour de la cheminée à âtre central pour admirer le monsieur en train de faire rôtir la viande.

La dame a servi en apéritif une délicieuse terrine et du guacamole (encore l’aspect ethnique) puis en entrée une salade curieuse avec de tous petits artichaux. Il s’agit d’une espèce spéciale cultivée presque uniquement dans la région et on les mange crus sans les éplucher. Ils sont craquants un peu comme des carottes et ont un léger goût de légume vert.

Le plat principal était donc une grillade, en fait une épaule d’agneau absolument délicieuse et garantie bio car c’était un agneau du troupeau de monsieur que j’avais vu paître dans le pré en arrivant (le troupeau – pas le monsieur ni cet agneau précis). La dame a servi avec l’épaule un gratin de blettes et du riz au fenouil sauvage, chose qui m’a intéressé car je m’étais toujours demandé si le fenouil sauvage est comestible ou s’il faut uniquement manger du fenouil cultivé. Le fenouil donne un bon goût s’il est cru, mais perd un peu de son effet si on le cuit trop longtemps.

Il y avait aussi du fromage, qui était par un heureux hasard justement du fromage que j’achète volontiers quand je suis dans le Midi, du Bethmale. Les hôtes ont des amis qui produisent ce fromage. Le dessert était particulièrement bienvenu pour moi mais serait assez exotique pour beaucoup de Français, une tarte aux groseilles à maquereaux. Je trouve le nom compliqué comparé à l’allemand Stachelbeer = baies à piquants, le nom français étant apparemment dû au fait que l’on servait souvent les poissons gras autrefois accompagnés de ce fruit.

J’ai dit un peu avant « toute l’assistance » car nous étions six personnes à table. Le monsieur et la dame, moi, un monsieur dans la force de l’âge qui s’est avéré être un vigneron du village et les deux types entre 25 et 30 ans. Un des types a un énorme appareil photo et des cheveux longs, il est effectivement photographe. L’autre a l’air d’un jeune premier d’école de commerce dynamique voire pétulant et parle d’ouvrir un bar à vins pour Bobos à Paris. Il voudrait se spécialiser dans les vins chics dont on parle dans les cercles prétentieux et le vigneron est l’un des 20 producteurs qu’il consultait.

Je n’arrivais pas à prendre ce jeune premier complètement au sérieux, en partie parce que je trouvais suspect qu’il estime nécessaire de passer 18 mois à faire le tour des vignerons intéressants dans sa camionnette où il couchait avec le photographe (je ne veux pas dire par là qu’ils sont un couple, le pétulant me semblant même plutôt « méditerrannéen macho »). Est-ce qu’il passait deux semaines à casser les pieds de chaque vigneron visité ? Ou est-ce qu’il glandait pendant les périodes où le copain photographe ne pouvait pas voyager avec lui ?

Le pétulant n’hésitait pas à jeter des noms de vignerons qui semblaient parlants pour le producteur présent. Je pense qu’ils font partie d’un petit groupe qui se connaît bien et j’ai écouté avec beaucoup d’intérêt la vision qu’il a de son métier. Plutôt que de produire honnêtement le vin typique de la région et de faire honneur à la propriété héritée de son père, il a décidé de passer en bio et de consacrer une partie de la récolte à faire des expériences de vinification.

Les vins qui en résultent ne correspondent évidemment pas aux catégories officielles et il les vend donc sous des noms de fantaisie adaptés. Pour les expériences, il échange avec des collègues d’autres régions et vinifie son raisin avec certaines de leurs méthodes traditionnelles. On peut ainsi facilement produire en Bordelais du vin préparé comme un vin jaune ou comme un gewürtztraminer. Comme ce sont des cépages locaux, on obtient un goût original et un peu hybride.

Si on arrive à convaincre certains milieux parisiens que c’est du dernier tendance d’acheter un tel vin à 40 € la bouteille, on peut dire que c’est une idée commerciale intéressante. Je n’étais pas prévenu au début et j’ai mentionné en goûtant le premier vin blanc qu’il me faisait penser à un riesling ou à un auxerrois, mais sans le goût d’ardoise et de métal du riesling. Apparemment, j’avais assez bien deviné car le vigneron m’a ensuite volontiers donné plein de détails sur son travail.

Le photographe prenait des photos et le pétulant prenait des notes tout en buvant abondamment. La dame et moi buvant juste des petits fonds de verre, les autres messieurs ont vidé deux bouteilles chacun… En tous cas, c’était vraiment intéressant. Au demeurant, le vigneron est celui dont j’avais remarqué la pancarte pour les chambres d’hôtes.

Il ne pleuvait pas trop quand je suis arrivé chez la dame, mais il a plu plusieurs fois très abondamment pendant la nuit. C’est un avantage du toit en feutre des yourtes, le bruit est amorti et on dort très bien sans s’inquiéter de la tempête.

 

 

Etape 15: Blayais et Bordeaux

29 août 2016

Mardi 31 mai

70 km, dénivelé 560 m

Couvert puis belles éclaircies. Pluie fine à Paris.

Anglade estuaire – Saint-Genès – Cars – Berson – Bourg – Saint-Laurent-d’Arce – Le Bouilh – Cubzac-les-Ponts – Garlop – Carbon-Blanc – haut de Cenon – Bordeaux

Blayais et Bordeaux, département 33

Etape courte parce que je voulais avoir le temps d’arriver à Bordeaux sans inquiétudes avant mon TGV et que j’espérais ainsi visiter un peu aussi la ville dont on dit beaucoup plus de bien depuis quelques années. Je n’ai pas raté de curiosités importantes pour autant, il n’y a pas grand chose d’intéressant dans un rayon de 30 km autour de Bordeaux de toute façon (comme autour de beaucoup de grandes villes).

Il ne pleuvait plus le matin mais le ponton de la yourte était encore glissant et j’ai trouvé que ce ne serait pas très pratique d’habiter dans un endroit où ce problème est fréquent ! J’ai pris le petit déjeuner seul, les types de la veille cuvaient leur vin dans la camionnette et monsieur était dans son atelier. Madame a servi une délicieuse pâte de coing et une confiture intéressante de prune au gingembre. Elle en vend comme d’ailleurs beaucoup de personnes à la campagne à qui cela fait un peu d’argent de poche.

 

Marais de l'estuaire à Anglade

Marais de l’estuaire à Anglade

J’ai sorti le vélo du couloir où il avait passé la nuit à l’abri de la pluie et ceci a probablement réveillé le beau parleur parisien de la veille car je l’ai croisé quand je suis revenu au vélo avec les bagages. Il avait vraiment besoin d’un café très noir. Je suis parti sans plus attendre sur le chemin encore un peu détrempé, poussant le vélo une partie du trajet. Ceci m’a permis de prendre une belle photo du troupeau de mouton des hôtes.

 

Château à Saint-Genès

Château à Saint-Genès

Puisque j’étais passé par les collines la veille, j’ai décidé de longer le matin un moment la route de l’estuaire, plate et directe. Comme je ne voulais pas traverser la ville de Blaye, j’ai fini par quitter la route pour couper dans l’intérieur, passant un joli château construit en 1881 à Saint-Genès par un patron de presse parisien pour jouer au notable bordelais maintenant qu’il avait acheté un vignoble.

 

Château Pardaillan à Cars

Château Pardaillan à Cars

Il y a moins de manoirs dans le Blayais que dans le Médoc, le suivant était 5 km plus loin au-dessus du village de Cars, le château Pardaillan. C’est l’une des rares propriétés vraiment historiques dans le Blayais, elle date en partie du 15ème siècle même si la façade de la photo est visiblement plus tardive. Le village de Cars avait une certaine importance car il domine la Gironde et la ville de Blaye d’assez haut, ce qui le rendait plus sûr. Il y a effectivement une église avec un beau clocher roman que l’on a couronné au XIXème siècle d’un toit en tuiles vernissées bourguignonnes certes très jolies mais pas du tout typiques pour la région.

 

Eglise de Cars

Eglise de Cars

Château d'eau à Samonac

Château d’eau à Samonac

Après Cars, j’ai découvert que le Blayais est un pays de collines assez raides et de petits vallons profonds mais je n’avais pas trop peur de quelques côtes à un chevron le dernier jour du voyage, surtout après les jours précédents très plats. A un endroit, la route suit vraiment une crête et passe assez logiquement devant un château d’eau que j’ai trouvé joliment peint avec des gouttes d’eau géantes.

 

La Dordogne depuis la terrasse de Bourg

La Dordogne depuis la terrasse de Bourg

La route descend ensuite sur Bourg qui n’est déjà plus sur la Gironde mais sur la Dordogne car on est à quelques kilomètres en amont du confluent avec la Garonne. Dans cette région, les deux fleuves sont des fleuves à marée aux eaux brunes et vaseuses. On voit bien la Dordogne depuis la terrasse devant la mairie car la ville d’origine était en hauteur un peu comme à Lescar. Les maisons plus près du port forment maintenant un beau paysage de toits de tuiles brunes avec le fleuve majestueux en arrière-plan.

Orangerie de la mairie à Bourg

Orangerie de la mairie à Bourg

La petite ville étant sans grand intérêt stratégique vu que Blaye était beaucoup plus important, il reste quelques beaux bâtiments anciens comme l’orangerie de l’ancien château, un bâtiment bas qui domine directement le fleuve. La commune s’est donné la peine d’entretenir un beau jardin à la française autour et utilise un bâtiment annexe comme musée des calèches. Je pense que l’orangerie ne sert plus qu’à des réceptions et on peut se promener librement autour. Le site me plaisait tant que j’ai pris mon en-cas à cet endroit.

 

 Jurade de Bourg

Jurade de Bourg

L’autre bâtiment important de la ville est l’anciene jurade, terme qui désignait en Guyenne les hôtels de ville. Plus exactement, la jurade abritait les jurandes de la ville qui étaient les corporations des maîtres artisans. Celle de Bourg fut construite au XVIIIème siècle et c’est curieux de voir comme on retrouve le même style dans toute la France de Louis XV de Belfort à Bourg ou à Arras.

Après avoir bien profité de Bourg, j’ai continué en remontant la Dordogne, mais la route principale avait trop de circulation et je me suis rabattu sur une route parallèle plus pentue. Elle a l’avantage de passer plusieurs curiosités comme la grotte de Pair-non-Pair. C’est l’une des rares grottes préhistoriques peintes que l’on peut visiter mais la plupart des peintures se sont effacées depuis l’ouverture en 1881. Le nombre de visiteurs est très limité et il faut réserver à l’avance. Je suis allé voir le parking par curiosité, il y a un joli bâtiment en bois qui sert de billetterie et la grotte est cachée en dessous; elle a l’air assez petite.

 

Château fort de Prignac

Château fort de Prignac

De l’autre côté d’un ravin, la route continue par les carrières de Prignac, un site curieux quand on les voit de haut car on voit un château fort en ruines perché à l’aplomb du front de taille. Les deux carrières semblent produire de très beaux blocs calcaires jaunes qui sont certainement utilisés avant tout pour la restauration des monuments historiques.

 

Mairie de Saint-Gervais

Mairie de Saint-Gervais

Je suis passé après dans un autre village avec terrasse dominant la Dordogne. Elle est un peu plus loin du fleuve qu’à Bourg, dominant plutôt une bande de vignes, mais il y a là aussi une très jolie orangerie qui sert maintenant de mairie pour le petit village de Saint-Gervais. Le principal intérêt de la vue est que l’on devine dans le lointain le Pont d’Aquitaine. Il a finalement pas trop mal rendu sur la photo alors que j’étais encore à 20 km environ.

 

Pont d'Aquitaine vu de 20 km

Pont d’Aquitaine vu de 20 km

La route passe encore après Saint-Gervais à proximité du château du Bouilh mais je n’ai pas eu le courage de faire le détour. C’est apparemment un très grand château XVIIIème siècle qui irait bien dans une campagne anglaise. Il aurait été construit par le gouverneur de Guyenne sous Louis XVI dans l’espoir d’y inviter le roi mais seulement une partie fut achevée, le gouverneur étant monté à Paris comme ministre de la Guerre.

Le château se trouve dans la banlieue de Saint-André-de-Cubzac, un ancien petit port agricole devenu une ville importante dans la banlieue bordelaise grâce à l’amélioration des liaisons TER et à l’autoroute. Il y a une église ancienne au milieu de la ville et je me suis arrêté pour voir, dérangeant un peu une équipe d’ouvriers en charge de la restauration d’une partie de la nef. Finalement, il y a peu de décoration et je ne suis pas resté longtemps.

Il me restait quelques provisions que je trouvais utile de finir avant d’arriver à la fin du voyage et j’ai donc cherché un coin agréable pour un pique-nique. Comme je ne voyais rien dans le centre traversé par une nationale très passante, je suis descendu au port, ce qui faisait un petit détour mais où j’ai effectivement trouvé des bancs au bord du fleuve dans un endroit tranquille.

 

Viaduc ferroviaire de Cubzac

Viaduc ferroviaire de Cubzac

Le port est situé de façon amusante au milieu entre le viaduc du chemin de fer et celui de la nationale. On peut donc admirer les deux constructions un peu différentes même si elles utilisent toutes les deux le système de constructions métalliques de Gustave Eiffel. Le pont du chemin de fer est une vraie œuvre d’Eiffel avec une très longue rampe côté Entre-deux-mers puisque le train doit passer à une hauteur suffisante pour laisser passer un petit bateau de commerce. Le pont ressemble assez aux ponts sur le canal de la Baltique près de Hambourg mais il est probablement un peu moins haut. Le TER roule très prudemment dessus, peut-être à cause du vent, et j’aurais pu prendre une photo sans difficultés.

 

Pont routier de Cubzac sur la Dordogne

Pont routier de Cubzac sur la Dordogne

Le pont routier, reconstruit presque à l’identique après la seconde guerre mondiale, est un pont entièrement métallique avec un mince tablier goudronné et des piliers en pierre de chaque côté du fleuve. Une méchante petite côte y monte depuis Cubzac et j’ai fait la queue en haut avant de passer le tablier à cause de travaux. La circulation en sens alternée m’arrangeait bien car le pont est étroit et j’aurais gêné les voitures qui n’auraient pas pu se croiser sans me pousser à l’eau. C’est frappant comme une voiture double gentiment un cycliste en laissant plein d’espace si elle peut le faire sans freiner. Par contre, si elle doit croiser une voiture venant en sens inverse, la voiture ne freine pas et fonce à 3 millimètres du cycliste terrorisé. L’explication psychologique doit être intéressante…

A cause de la circulation, je n’ai pas pu prendre de photo du haut du pont. En fait, ce n’est pas très spectaculaire, juste le fleuve boueux dans sa plaine verdoyante. Une fois arrivé sur l’autre rive, j’ai trouvé des pancartes inattendues pour un itinéraire cycliste en direction d’Ambarès. Elles recommandent une petite route que j’avais eu l’intention de prendre de toute façon mais c’était rassurant de voir que j’étais sur le bon chemin vu les carrefours et les ronds-points neufs un peu irritants. Lors du voyage de 1995, j’étais resté sur la nationale qui n’est pas très agréable. Le village au carrefour des deux itinéraires, en fait guère plus qu’une église, s’appelle curieusement Saint-Vincent-de-Paul. Il existe une autre commune du même nom plus authentique dans les Landes où le saint est né.

Une fois que j’ai atteint Ambarès, j’étais dans la banlieue de Bordeaux et le trajet n’avait plus grand intérêt. Pour ne pas suivre la même route qu’en 1995, j’ai traversé la gare d’Ambarès par un tunnel pour cyclistes tout neuf très utile puis je suis monté sur la crête qui sépare la Dordogne de la Garonne avec les banlieues de Carbon-Blanc, Lormont et Cenon. Ces communes dominent les anciennes zones portuaires et industrielles que l’on commence tout juste à dépolluer, ce qui fait que ce sont des banlieues modestes avec plusieurs quartiers HLM. De façon intéressante, ce sont donc les quartiers pauvres qui ont à Bordeaux la plus belle vue sur la ville tandis que les beaux quartiers dans la verdure sont dans la plaine à la limite de la forêt des Landes.

 

Pont de Pierre à Bordeaux

Pont de Pierre à Bordeaux

J’ai fini par descendre à Cenon vers le centre ville, rejoignant la ligne de tramway qui s’est avérée la façon la plus simple de continuer et qui est d’ailleurs bordée par un genre de bande cyclable pas toujours très respectée par les camionnettes de livraison. Le tramway et la bande cyclable traversent la Garonne par un grand pont de pierre long de 470 m, ce qui est plus court que le pont de Cubzac sur la Dordogne avec 540 m. J’ai mesuré les deux avec le compteur du vélo par curiosité.

 

Restaurant près de la gare

Restaurant près de la gare

J’ai eu un petit peu de peine à trouver la gare, l’accès se faisant par des rues à sens unique mal indiquées dans un quartier où on a l’impression d’être sorti du centre ville. Il y avait un bâtiment amusant au passage que j’ai photographié, c’est le genre de façade exotique que l’on aimait vers 1900. Un panneau prévenait les voyageurs dans la gare que la Grande Grève Annuelle de la SNCF commencerait le soir même, mais un agent m’a confirmé que mon TGV pour Paris circulait normalement.

Il me restait un peu plus de trois heures avant le départ du train à 18 h 18 comme je l’avais espéré et j’en ai profité pour me promener dans Bordeaux. Puisque j’avais le temps et que je voulais plus découvrir la ville que visiter un monument spécifique, j’ai poussé le vélo dans les rues en direction du centre ville, la gare étant effectivement nettement en dehors. A l’origine, les trains ne traversaient pas la Garonne que l’on passait en bac et on avait donc construit les deux gares comme à Paris en bordure de la ville, une sur chaque rive.

J’avais trouvé Bordeaux assez gris et triste en 1995 et je n’avais pas été très enthousiasmé non plus par l’auberge de jeunesse ni par les restaurants que j’avais trouvés. Je n’avais pas cette préoccupation cette fois-ci et j’ai pu m’intéresser plutôt aux bâtiments. Après avoir passé les établissements interlopes usuels près d’une gare, j’ai atteint un bâtiment ancien que j’avais déjà repéré en passant avant et qui s’est avéré être l’arrière de l’ancienne abbaye Sainte-Croix.

 

 Fontaine dans le jardin du conservatoire

Fontaine dans le jardin du conservatoire

Une partie des bâtiments sert maintenant de conservatoire de musique et date du 18ème siècle avec un jardin public tranquille et bien propre (mais sans bancs) où il y a une jolie fontaine baroque. L’abbatiale a été rénovée assez agressivement par le même architecte qu’à Périgueux et Angoulême, Abadie, ce qui fait qu’il faut se contenter de l’impression d’ensemble.

 

Ancienne abbaye Sainte-Croix

Ancienne abbaye Sainte-Croix

La partie centrale de style saintongeais est la plus ancienne; le cavalier à gauche était fréquent en Poitou sur les façades mais n’est pas d’origine. On voit quelques sculptures sur les voussures, la plus amusante étant celle du portail latéral avec des diables dans diverses positions essayant d’arracher une besace, probablement une représentation de l’avarice bien adaptée aux marchands bordelais qui étaient parmi les paroissiens.

 

Diables dansant

Diables dansant

Décor surréaliste

Décor surréaliste

La ville de Bordeaux s’est développée tout le long du fleuve mais en tournant le dos aux quais, ce qui fait que l’on peut assez facilement visiter en allant toujours plus ou moins tout droit jusqu’aux avenues du XVIIIème siècle qui finissent la vieille ville. Autour de Sainte-Croix, les rues sont étroites et sombres, probablement un reflet de l’urbanisme médiéval même si les maisons sont en pierre et datent le plus souvent du XVIIIème siècle. Il paraît qu’elles ont souvent de très beaux jardins et cours, mais on ne voit que les façades banales et tristes depuis la rue. L’une des rares décorations amusantes que j’ai trouvées est une frise très Art Nouveau qui ornait probablement une poissonnerie.

 

Clocher de St Michel

Clocher de St Michel

La deuxième grande église de Bordeaux en longeant la ville parallèlement au fleuve est Saint Michel, construite au XVème siècle dans le style gothique dans ce qui était alors la ville neuve où s’installaient les marchands après la conquête française. Je n’ai pas visité l’intérieur vu le trop grand risque de laisser le vélo dehors avec les bagages dans une grande ville. A l’extérieur, la grande attraction est le campanile, séparé de l’église parce qu’il a fallu le reconstruire au XIXème siècle après un ouragan. La modestie délicate des paroissiens se reflète dans le fait qu’ils ont tenu à construire le plus haut clocher du sud de la France avec 114m, un peu comme on voulait construire à Cologne un clocher plus haut encore que ceux d’Ulm et de Fribourg.

 

 Cours Victor Hugo

Cours Victor Hugo

Puisque Saint-Michel était dans un faubourg rattaché, on franchit un peu plus loin un boulevard circulaire qui marque les anciens remparts. Les immeubles construits lors de la destruction des remparts sont des petits immeubles élégants du XVIIIème siècle comme celui d’une banque marocaine que j’ai pris en photo. On retrouve les macarons ailleurs dans Bordeaux, mais le très beau balcon en fer forgé et la balustrade à urnes en font presque un palais de ville.

J’ai exploré un peu les petites rues autour de ce boulevard, ne trouvant finalement ni bâtiments intéressants ni magasins amusants. A Toulouse, les vieux quartiers ont plus de vie commerciale. A Bordeaux, elle se concentre dans les grandes rues rectilignes au sud de la cathédrale et ce sont surtout des magasins de chaîne sans âme comme par exemple à Nancy.

Centre ancien

Centre ancien

J’ai pris deux photos assez complémentaires d’une ancienne porte de ville. La première montre une rue typique du centre ville avec des immeubles un peu solennels et peu de commerces. La seconde montre une rue commerçante avec les façades plus voyantes qui rappellent un peu le Marais. Il y a une place qui m’a bien plu dans la zone commerçante parce qu’il y a une imposante fontaine baroque du même style que certaines fontaines parisiennes. Bordeaux s’orientait indubitablement sur la capitale.

 

Fontaine dans la vieille ville

Fontaine dans la vieille ville

 Cathédrale

Cathédrale

A la fin de la vieille ville, on arrive à une série de grandes places qui hébergent les principales institutions. La cathédrale se trouve au bout d’un parvis assez gigantesque mais c’est difficile de la trouver belle car c’est un mélange étrange. Elle est gothique et comporte deux flèches, ce qui n’a rien d’exceptionnel, sauf que les deux flèches ornent le portail latéral et non le portail ouest comme on s’y attendrait. On ne pouvait apparemment pas construire vers l’ouest à cause du palais du gouverneur et des remparts.

 

Portail royal

Portail royal

En plus d’avoir cette structure en L bizarre, les flèches dominent un portail modeste alors qu’il y a un très beau portail sculpté un peu plus loin donnant dans un côté de la nef à un endroit bizarre. Le portail est précédé d’un portique Renaissance finement sculpté tandis que le portail lui-même est classiquement gothique. J’ai admiré le portail en même temps que plusieurs personnes qui ont fini par se séparer en deux groupes, celui des touristes admirant l’architecture et celui des pèlerins déçus de voir que l’on n’avait pas ouvert la Porte Jubilaire.

 

Contrefort Renaissance du portail

Contrefort Renaissance du portail

Résurrection avec traitement des corps intéressant

Résurrection avec traitement des corps intéressant

Le portail gothique a bien évidemment le tympan usuel avec le Christ en majesté et des statues bien rangées. Comme on venait de le rénover en 2015, je ne sais pas reconnaître si toutes les statues sont vraiment anciennes. Le détail que j’ai le mieux aimé est la frise montrant la résurrection des morts avec des nus dignes et pudiques. Au 19ème siècle, le portail était particulièrement admiré pour les dais architecturaux très travaillés et tous différents des statues. Viollet-le-Duc s’en serait inspiré.

 

Dais admirés par Viollet-le-Duc

Dais admirés par Viollet-le-Duc

Hôtel de ville

Hôtel de ville

Outre la cathédrale, l’immense parvis donne aussi accès à un campanile isolé qui est le clocher officiel (à la place des flèches) et au palais qui sert d’hôtel de ville. Si on lui trouve un air de famille avec le palais de l’archevêque à Strasbourg, ce n’est pas un hasard car il y avait également un archevêque de la famille de Rohan à Bordeaux vers 1775. La photo n’est pas très réussie à cause du contre-jour.

 

Place Gambetta

Place Gambetta

En suivant les grandes places qui limitent la vieille ville, je suis passé place Gambetta où il y a une circulation affreuse mais où j’ai vu une belle série de façades XVIIIème siècle à comparer à celle de la banque marocaine. Ici, elles ont été construites par un genre de promoteur et ceci donne une longue série de maisons identiques mais ornées de petits mascarons tous différents et charmants si on les regarde en détail. L’ensemble par contre fait un peu froid et fermé, ce qui est exactement ce que je trouve un peu décevant à Bordeaux.

 

Macarons place Gambetta

Macarons place Gambetta

Les célèbres allées de Tourny qui sont l’avenue suivante ont un urbanisme beaucoup plus mélangé faute de promoteur unique et ceci ne leur donne pas beaucoup de grâce ni de vie. La vie était sur le terre-plein au milieu des allées sous forme d’une fête foraine. C’est difficile d’animer une avenue rectiligne avec un trottoir pas très large et des bâtiments alignés au cordeau – voir l’avenue de la Grande Armée à Paris par exemple.

 

Grand Théâtre

Grand Théâtre

Les allées se terminent au plus beau bâtiment XVIIIème siècle de la ville, le Grand Théâtre construit en 1780 par le grand architecte Gabriel. J’étais fatigué de marcher dans la ville avec mes chaussures de vélo qui ne sont pas faites pour cela et j’avais déjà admiré en 1995, mais il faut reconnaître que c’est un bâtiment néo-classique nettement plus réussi que la Bourse ou la Madeleine à Paris. Je suis un peu surpris que le toit soit plat et assez bas pour un théâtre. Combiné avec le palais de l’archevêque et les avenues élégantes qui datent de la même époque, on voit combien les marchands bordelais se sentaient riches à l’époque. Il paraît que les grandes familles de négociants continuent d’être discrètes mais soucieuses d’une apparence digne et prospère de nos jours.

 

Fontaine des Girondins

Fontaine des Girondins

Dans tout ce que j’avais vu jusque-là, je ne vois pas très bien d’où peut venir l’enthousiasme de nombreuses personnes parlant de Bordeaux de nos jours. J’ai finalement trouvé des bancs et même un banc libre sur une place qui donne près du théâtre vers les quais. On y a érigé aussi une gigantesque fontaine vers 1900 pour commémorer la Révolution (et plus particulièrement les Girondins).

 

La Concorde masculine

La Concorde masculine

Le style pompier ne manque pas de grandeur et il faut regarder plus en détail pour des détails amusants comme la moustache très IIIème République des héros nus. Il n’y a pas que la fontaine qui soit gigantesque, la place l’est aussi (encore plus que celle de l’Arsenal à Metz) parce qu’elle occupe toute la surface de l’ancienne forterese royale.

 

Vue des quais

Vue des quais

Puisque j’étais aussi près du fleuve, il était tentant de retourner vers la gare en longeant les quais. J’avais largement le temps mais je ne voyais pas ce que je pourrais encore voir plus en détail dans la vieille ville. On pouvait déjà longer les quais en 1995 sur une grande avenue qui fonctionnait un peu comme une voie rapide. On a réduit un peu la place des voitures et aménagé la place gagnée en promenade le long du fleuve avec ici et là des parterres soignés.

 

Place de la Bourse

Place de la Bourse

La vue vers la ville donne sur de longues rangées de maisons solennelles à trois étages alignées impeccablement – encore toute la froideur du style néo-classique. Il n’y a que deux places qui coupent l’alignement, une grande et une petite, qui correspondent aux anciennes portes des remparts. La vue depuis la promenade vers le fleuve est assez imposante, un peu comme à Londres avec la Tamise, interrompue à un seul endroit par le pont de pierre que j’avais emprunté en arrivant en ville.

 

Porte de Bourgogne

Porte de Bourgogne

Ce qui gâche complètement l’effet, c’est que l’autre rive montre des terrains vagues maintenant boisés, des petits immeubles modernes désordonnés ou des rangées d’entrepôts monotones. On n’a pas du tout l’impression d’être au milieu d’une grande ville, plutôt dans un lieu de loisir en périphérie de la ville. Autant c’est sûrement très agréable d’y passer souvent quand on habite là, de même que j’aimais aller au bord de la Tamise de temps en temps à Londres, autant c’est un peu « fade » pour les touristes.

 

Vue de la Garonne depuis les quais

Vue de la Garonne depuis les quais

Il faudrait des boutiques, des cafés, des brocantes, des jeux pour enfants… et probablement des arbres pour donner plus d’ombre en été. On a essayé de faire ces efforts dans une partie de la promenade plus près de la gare, mais c’est justement dans un quartier où l’on a moins envie de se promener en tenue élégante.

 

Gare en travaux

Gare en travaux

Quand je suis arrivé à la gare, il me restait un peu plus d’une demi-heure, ce qui est acceptable. Malheureusement, le train venait de Toulouse et s’est retardé d’une demi-heure supplémentaire. Je trouve que les retards entre 10 et 30 minutes deviennent très fréquents avec la SNCF. C’est peut-être que la ligne de TGV est surchargée et le moindre problème mécanique se répercute alors sur de nombreux autres trains. Je constate aussi que la SNCF s’excuse souvent en mentionnant des opérations de police, probablement expulsion de resquilleurs ou d’immigrants illégaux.

Cela m’est arrivé une fois de vivre la situation directement sur la Côte d’Azur, un resquilleur a refusé de payer pendant 25 minutes et le contrôleur a gardé le train en gare, puis le resquilleur a fini par payer quand il a pensé que la police appelée se rapprochait. Un contrôleur ne peut pas toucher physiquement un voyageur récalcitrant pour l’expulser, en partie aussi à cause du danger, et certaines personnes en profitent.

Une fois que le train a bien voulu arriver, il était très confortable car il n’y avait pas grand monde dans ce train de soirée. J’ai pu m’étaler et manger les provisions qui me restaient sans gêner quiconque. Le train roule pendant 3 h 30 sur 600 km sans arrêt dans un paysage pas forcément monotone mais peu excitant avec des collines et quelques fleuves. La seule section vraiment pittoresque est dans la vallée du Clain près de Poitiers. C’est une bonne chose que l’on construise une ligne à grande vitesse sur tout le trajet, on ne ratera pas grand chose.

A Paris, il pleuvotait et il faisait évidemment nuit, mais ce n’est pas trop gênant parce que je pouvais rouler dans les couloirs de bus qui sont assez tranquilles la nuit. Le seul risque est qu’un taxi roule trop vite et il faut évidemment être très prudent aux carrefours genre Maubert-Mutualité, les voitures devant couper la voie des bus et des cyclistes pour tourner à droite.

Introduction et étape de départ (Luxembourg français)

4 janvier 2016

Tour en Rhône-Alpes

J’avais le choix entre plusieurs régions pour avancer dans mon objectif de passer dans tous les arrondissements. Après un voyage moins physique dans des paysages très agricoles en 2014, j’avais envie de grands espaces sauvages.

Pour atteindre l’objectif et visiter à la fois Albertville et Saint-Jean-de-Maurienne, il était plus ou moins nécessaire de prévoir le passage du col de l’Iseran. Il a deux intérêts, celui d’être le plus haut « vrai » col de France (le plus haut, celui de la Bonnette, est en fait une route d’excursion partant d’un col plus bas) et celui d’avoir une pente modérée dans l’ensemble.

C’est pour être certain que le col serait libre de neige que je suis parti en juin, un peu plus tard que normalement. J’ai en plus coupé le voyage en deux morceaux de 10 et 14 jours avec une pause de 4 jours au milieu pour donner suite à une invitation en Allemagne. J’ai presque eu l’impression de faire deux voyages séparés, ce qui ne serait pas forcément une mauvaise idée dans le futur.

Pour le départ apparemment peu logique à Antibes, il me permettait de visiter la Haute-Provence que je connaissais peu et d’utiliser le train de nuit pour la Côte d’Azur plutôt que de partir de Lyon, qui est très difficile à atteindre depuis Luxembourg, aucun TGV passant par Lyon n’acceptant les vélos.

La date tardive du voyage a peut-être contribué au temps exceptionnellement agréable dont j’ai profité. Je n’ai eu que deux averses orageuses et il a fait beau presque tous les autres jours. Contrairement à mes craintes, la chaleur est restée supportable presque partout, en grande partie grâce au vent de vallée typique dans les Alpes. Il ne m’est arrivé que deux fois d’avoir envie de faire une sieste à midi.

J’ai trouvé que j’avais particulièrement bien découpé les étapes parce que j’ai rarement eu l’impression d’être pressé par l’horaire. Cela rend un voyage beaucoup plus détendu. Je pense toutefois que l’effet tient aussi au nombre réduit de curiosités à visiter, les églises en particulier étant soit sans intérêt soit fermées (Haute-Maurienne, Forez). Il y a très peu de châteaux sur le trajet et les villages pittoresques sont peu nombreux. C’est compensé par les paysages de montagne grandioses.

J’avais prévu de pouvoir écourter certaines étapes en cas de besoin, par exemple si je mettais plus de temps que prévu pour monter les grands dénivelés, et je l’ai d’ailleurs fait deux fois. Deux étapes ont été nettement plus longues que prévues à cause de routes barrées par des travaux car on semble utiliser le printemps pour refaire les routes de montagne avant l’invasion touristique de l’été. Il y a une seule région où j’ai l’impression d’avoir pris un itinéraire peu convaincant, sur les trois jours entre le Mont Gerbier de Jonc et Montbrison, prenant des routes inutilement fatigantes et ratant des curiosités intéressantes.

Les touristes ne m’ont pas vraiment gêné car je n’étais que rarement dans des régions très touristiques (Haute-Provence et Mont Gerbier de Jonc surtout). La circulation m’a quand même paru assez pénible sur certaines routes utilisées par des milliers de navetteurs, surtout tout autour du Lac Léman jusqu’à Saint-Gervais et Morzine. En échange, on a construit de nouvelles autoroutes en Maurienne et dans la vallée de la Durance qui rendent l’ancienne nationale bien plus supportable.

Pour les hébergements, je savais depuis le voyage de 2011 qu’il y a peu de tables d’hôtes en montagne, la plupart des habitations étant des résidences secondaires. Il y a par contre des auberges de jeunesse bien mieux tenues que celles des grandes villes et des hôtels de famille à prix raisonnable. Cette année, tables d’hôtes comme hôtels ont été de qualité très variable, du franchement médiocre au vraiment remarquable, les prix étant les mêmes presque partout (70 € en table d’hôte, 80 € en hôtel). Ceci veut dire que le rapport qualité-prix est franchement difficile à prévoir. Et j’ai évidemment souvent dîné seul, mais on s’y habitue et on lit les prospectus touristiques.

Je ne parlerai pas des problèmes mécaniques parce que je n’en ai pas vraiment eus sauf un couinement déplaisant qui provenait tantôt de la selle, tantôt du pédalier. J’ai changé les pédales au retour sans effet convaincant sur le couinement; le vélo me semble de toute façon avoir fait son temps car on trouve des vélos nettement plus légers aujourd’hui.

 

Dimanche 31 mai

88 km, dénivelé 645 m

Eclaircies timides le matin, crachin après 17 h

…Bettembourg – Frisange – Preisch – Basse-Rentgen – Rodemack – Usselskirch – Kœnigsmacker – Aboncourt – Antilly – Olgy – Barrage d’Argancy – voie cyclable de la rive gauche – Metz

Luxembourg français, Grand-Duché et département 57

J’aurais évidemment pu prendre le train de nuit le dimanche soir à Luxembourg, mais je trouvais l’idée amusante de partir de chez moi. Ceci ne veut pas dire que je me suis pressé pour partir tôt le matin, je savais que ce ne serait pas une étape très fatigante. En plus, le train ne partant de Metz qu’à 20 h 37, je n’étais vraiment pas pressé.

Je suis déjà allé à Thionville ou revenu de Metz plusieurs fois par la rive gauche de la Moselle, qui a en plus l’inconvénient de vallées transversales avec des pentes raides et des zones sidérurgiques ou minières à moitié abandonnées. J’ai donc décidé d’aller à Metz par la rive droite en ignorant complètement Thionville. Pour cela, j’ai commencé par longer la frontière en restant du côté luxembourgeois sur une quinzaine de kilomètres. Je suis passé une nouvelle fois à Bettembourg, prenant le château en photo pour changer. J’aime bien le centre de Bettembourg avec le parc ombragé entre le château et un immeuble rond amusant.

 

 Château de Bettembourg

Château de Bettembourg

Le bourg est né autour d’un petit château fort des comtes de Luxembourg qui surveillait un carrefour de routes: d’une part la vallée de l’Alzette avec les seigneurs de Soleuvre et de Dudelange, d’autre part la vallée de la Gander qui menait à la forteresse lorraine de Sierck, et au milieu la route principale du comté entre Thionville et Luxembourg. Le village a perdu de son importance quand Louis XIV a annexé Thionville.

Le château actuel fut construit en 1734 comme un genre de grande ferme de maître pour le principal propriétaire terrien des environs. Son épouse avait un nom particulièrement simple, Apolline-Agnès de Haagen zur Motten (avec donc un titre bilingue typique du Luxembourg d’Ancien Régime). Le château fut vendu à l’un des fondateurs de la sidérurgie luxembourgeoise, le Dr Collart, et ses descendants l’ont vendu en 1971 à la commune qui s’en sert comme hôtel de ville et centre culturel.

Je n’avais pas de raison de m’attarder dans un endroit que je connaissais bien et j’ai continué directement par la route assez pénible vers Frisange, rectiligne avec pas mal de circulation, mais difficile à éviter. La route passe dans un bois à la sortie de Bettembourg où l’on trouve l’entrée du Parc Merveilleux, une attraction que j’ai longtemps prise pour une relique poussiéreuse des années 50 quand il s’appelait encore « Märchenpark » et montrait des dioramas avec des scènes de Blanche-Neige.

Il a été racheté en 1999 par une association qui emploie des handicapés mentaux et qui en a fait avec l’aide des subventions gouvernementales un petit parc d’attractions habilement rénové au goût du jour et très apprécié des familles avec des petits enfants. Il est maintenant surtout connu pour son zoo et divers manèges. Les voitures se garaient sur un bon kilomètre à l’entrée du parc ce dimanche, montrant le succès, et il compte plus de 200.000 visiteurs sur les six mois de la saison d’ouverture.

Après le Parc Merveilleux, on passe un petit village que les Luxembourgeois connaissaient bien autrefois car la célèbrissime Léa Linster, héroïne d’innombrables émissions culinaires allemandes, y tenait un restaurant de spécialités luxembourgeoises en complément de son restaurant gastronomique de Frisange.

Le bistrot a fermé depuis longtemps parce que Madame Linster est trop occupée par ses émissions, ses livres de recettes et son magasin de madeleines. C’est une friandise dont elle se fait une grande gloire – j’en ai mangé une fois car elle en avait apportées en l’honneur d’une conférence littéraire donnée par un de ses amis, un avocat célèbre pour son sens de la publicité et de la provocation. Délicieux mais le prix de vente inclut un supplément « célébrité » quelque peu excessif.

Enfin arrivé à Frisange, j’ai tourné vers le Sud pour quitter le Grand-Duché en passant l’inévitable rangée de stations-services. Je suis passé aussi devant l’ancienne caserne des douaniers français, où je me souviens avoir rendu visite à un monsieur suite à une petite annonce sur Internet. Il s’est avéré que nous n’avions guère de points communs.

 

 Allée du château de Preisch

Allée du château de Preisch

Juste après l’église du minuscule village frontière français, une grande pancarte incite à tourner vers le golf de Preisch par une route fort étroite où les grosses voitures des nombreux clients venant du Grand-Duché ont beaucoup de peine à se croiser, d’autant plus que la route est bordée de chaque côté de beaux platanes. Je voulais jeter un coup d’œil au château qui sert de siège au golf mais qui se visite aussi.

Malheureusement, l’accès se fait maintenant par une route qui descend assez raide et que je n’avais pas envie de remonter après, d’autant plus que c’est un bâtiment du XVIIIème siècle assez austère d’après les photos. Il appartient depuis 1824 à une famille qui installa des petites usines autour au XIXème siècle; elles ont maintenant été remplacées par le terrain de golf. Je ne suis donc pas allé voir le château.

Maison à Esing

Maison à Esing

J’ai été irrité de constater en repartant qu’une petite route figurant sur la carte Michelin n’existe tout simplement pas, chose vraiment exceptionnelle vu que l’éditeur utilise des vues par satellite fiables en temps normal. A défaut, j’ai donc pris la route normale de Basse-Rentgen et je ne l’ai pas regretté car c’est une allée d’un bon kilomètre bordée de tilleuls puis plus tard de magnifiques marronniers centenaires. Mérite le détour !

Basse-Rentgen est un village sans intérêt et le hameau suivant, Esing, serait semblable si je n’y avais vu une maison de maître surprenante au milieu des fermettes. La maison n’a pas de parc ni même de jardin et on se demande qui l’a construite. Un industriel ou un notable aurait certainement prévu un grand jardin clos. Il y a un bâtiment de ferme à l’arrière, donc c’est peut-être simplement un paysan enrichi.

 

 Remparts de Rodemack

Remparts de Rodemack

Esing dépend de Rodemack, qui se présente dans les prospectus comme la « Carcassonne lorraine ». C’est tout-à-fait exagéré, il y a simplement une section de mur médiéval avec quelques petites tours rondes, deux ou trois grosses maisons Renaissance en pierre et au-dessus du village un rocher avec un énorme mur de soutènement et au sommet un genre de caserne en cours de rénovation.

Rodemack était le siège d’une seigneurie très importante, mais elle fut confisquée par l’Empereur suite à une trahison et devint une forteresse frontalière très disputée entre la France et les détenteurs successifs du Luxembourg. Elle fut annexée par Louis XIV et le château a été transformé en caserne sans intérêt architectural.

 

 Jardin médiéval de Rodemack

Jardin médiéval de Rodemack

Comme je connaissais déjà un peu, j’ai surtout cherché un banc pour un pique-nique. Etant assis presque devant une des tours, je pense que je figure sur un certain nombre de photos prises par les excursionnistes. Je suis allé voir ensuite le petit jardin médiéval, où le conseil municipal discutait des améliorations à apporter. Si j’ai bien compris, un jardin médiéval comporte surtout des pergolas, des rosiers à petites fleurs et des parterres de plantes médicinales. C’est logique puisque l’on ne connaissait pas encore les plantes importées d’Orient ou des colonies.

 

Remises troglodytes à Rodemack

Remises troglodytes à Rodemack

Il y a une curiosité à Rodemack que je n’avais pas remarquée lors d’autres passages, une série de cabanes de jardin troglodytes. Sur la photo, il y en a une qui a des fenêtres assez élaborées avec encadrement de grès presque comme dans le Val de Loire. La pierre tendre a aussi inspiré un sculpteur qui expose ses œuvres du genre « bestiaire fantastique » au bord de la route de Thionville.

 

Piscine de Breistroff-la-Grande

Piscine de Breistroff-la-Grande

Il y a une bonne côte à la sortie du village, mais je l’ai trouvée nettement moins dure que lors d’un entraînement un mois avant, ce que j’ai estimé prometteur. On descend de l’autre côté vers Breistroff, un gros village avec une piscine impressionnante de style futuriste. C’est en fait la piscine de la communauté de communes de Cattenom, qui jouit de revenus importants grâce à la centrale nucléaire d’EDF. Curieusement, on voit les tours de la centrale depuis tout le Grand-Duché ou presque, mais pas depuis les villages voisins.

 

Clocher préroman d'Usselskirch

Clocher préroman d’Usselskirch

De l’autre côté d’une petite vallée, il y avait autrefois en face de Breistroff un prieuré qui servait de paroisse à toute la vallée. A cause de violents combats en 1940, il ne reste dans la vallée qu’un seul bâtiment historique, le clocher de l’ancienne église paroissiale. On l’appelle Usselskirch mais c’est une déformation de Lutzelkirch, à rapprocher de Lutzelbourg/Luxembourg pour un petit château. Le clocher date de l’an mil, ce qui est rare dans la région, et on a disposé devant le monument les restes d’un chemin de croix baroque avec des scènes presque grandeur nature très enlevées.

J’ai été doublé devant l’église par deux cyclistes hollandais avec des bagages mais je les ai rattrapés un kilomètre plus loin car un des deux avait une crevaison. Je me suis mis à espérer que cela ne m’arriverait pas trop vite. La route est bordée par une superbe piste cyclable qui continue à travers la forêt et le long d’un lac de pêche – elle se termine à l’entrée de la centrale nucléaire. Vues de près, ces centrales sont d’autant plus laides qu’il y a un gigantesque terrain vague autour avec des grillages et des barbelés dignes d’un camp de concentration. Celle de Cattenom produit 8% de toute l’électricité d’EDF.

 

Un des châteaux de Cattenom

Un des châteaux de Cattenom

Le village de Cattenom lui-même est un bourg important qui a beaucoup grandi avec la centrale nucléaire. Par contre, il n’a plus grandi ensuite car les frontaliers travaillant au Luxembourg préfèrent des endroits un peu mieux reliés à l’autoroute et peut-être plus éloignés des vapeurs de la centrale. On y tenait autrefois une foire importante et il en reste plusieurs maisons fortes bâties par les grands commerçants autour du prieuré des Chevaliers Teutoniques. Je n’ai pris qu’une photo du château-prieuré mais je me suis dit qu’il faudrait que je revienne un jour pour me promener et admirer les autres maisons.

J’ai toujours trouvé le pont de Cattenom sur la Moselle un peu étrange, on y accède par une série de virages raides surprenants dans la plaine. Le pont est à voie unique réglée par un feu, chose délicieusement amusante, et même un peu rouillé. En fait, il a été construit dans les années 50 avec des éléments récupérés du port allié d’Arromanches et ce n’est qu’en 2015 que l’on a jugé nécessaire de construire un pont moderne et surtout à deux voies. Quand on y pense, les matériaux utilisés lors du débarquement étaient donc de bonne qualité.

Une petite rivière se jette dans la Moselle près de Cattenom, la Canner, et elle a l’avantage de couler presque Sud-Nord parallèlement à la Moselle, ce qui en fait un bon trajet pour aller vers Metz. Je connaissais la vallée parce que le rendez-vous avec des amis allemands pour la fête de mes 50 ans était à Kédange dans cette vallée (moins cher qu’au Luxembourg et délicieusement exotique pour des Allemands).

On traverse dans la vallée toute une série de « cités » ou quartiers construits pour les familles des militaires de la ligne Maginot. Il y a tout près un énorme ouvrage fortifié sur le Hackenberg que j’ai visité avec des amis est-allemands en 1990. Je me souviens surtout que la dame avait été piquée par une guêpe. J’y suis finalement retourné en août et la visite est passionnante. Elle prend pas moins de 2 h 30.

Château de Hombourg

Château de Hombourg

J’ai fait mon deuxième arrêt pique-nique au début de la vallée à cause de l’heure, mais j’ai eu de la peine à trouver un endroit agréable et je me suis contenté d’une table dans un parking sans ombre et en plein vent. J’avais du moins une vue sur un grand pré où des Charolais avançaient dignement vers un coin plus attirant au bord de la rivière. Je me serais bien arrêté au bord de la Moselle, mais on n’y trouve aucun banc, ou à Cattenom, mais le parc était occupé par une trentaine de camping-cars qui ont tendance à se regrouper en colonies assez affligeantes.

Après la pause, j’ai traversé les cités militaires et les villages un peu tristes et gris de la vallée, j’ai retrouvé l’hôtel de Kédange puis j’ai continué jusqu’à Budange où j’ai constaté que l’on ne visite plus le château. Il date de 1700 environ, après la conquête du Luxembourg français qui a pacifié la région, mais il est maintenant en très mauvais état. Les touristes vont plutôt à Budange pour utiliser un train à vapeur que j’ai entendu mais que je n’ai pas vu.

 

 Val de Moselle depuis Altroff

Val de Moselle depuis Altroff

La route ne remonte pas la vallée de la Canner au-delà d’Aboncourt et il faut monter une côte sérieuse pour atteindre le plateau lorrain, grande étendue céréalière qui descend en pente douce vers la Moselle. Sur la photo prise à Altroff, on voit le relief typique du Bassin Parisien avec un plateau incliné et une chaîne de cuesta, la côte de Moselle. Normalement, j’aurais dû apprécier la descente en pente douce sur des kilomètres jusqu’au fleuve, mais il y avait tellement de vent contraire que j’ai pédalé dans toute la descente ou presque.

En bas, je me suis arrêté deux minutes à un parking où un panneau promettait une piste cyclable. Grâce à la collection de panneaux financés par l’Union Européenne, j’ai appris que je pouvais quitter la route de Metz, ennuyeuse avec ses lignes droites dans les champs de blé, parce que l’on a balisé et groudronné divers chemins ruraux permettant de rejoindre le chemin de halage de la Moselle à différents endroits.

Ayant largement le temps et échappant au vent en changeant de direction, j’ai suivi les pancartes jusqu’à Olgy où elles manquaient. J’avais le choix entre un chemin creux avec une barrière qui semblait aller directement vers le fleuve ou le chemin groudonné qui continuait à gauche entre deux étangs de pêche. J’ai supposé que le pont que je cherchais serait plutôt au bout du chemin goudronné mais c’était une erreur, je me suis retrouvé sur un chemin creux faisant tout le tour du lac pour revenir au chemin barré précédent – qui conduit effectivement au pont.

 Moselle au barrage d'Argancy

Moselle au barrage d’Argancy

Il y avait plein de familles garées au bord du lac, ce qui change un peu des étangs luxembourgeois où l’on ne voit que des retraités du club de pêche local. On ne peut pas se baigner (et le temps était trop frais), mais cela semble attirer les gens quand même. Je sais que c’est une façon traditionnelle de passer son dimanche en Pologne par exemple, donc pourquoi pas aussi en Moselle

Une fois que j’avais trouvé le pont, j’ai constaté que c’est en fait la passerelle d’une usine hydroélectrique qui appartient à la ville de Metz. On a ouvert la passerelle il y a quelques années après avoir aménagé une rampe de chaque côté et ceci permet de mieux utiliser le chemin de halage dans le cadre d’un projet de piste cyclable entre le Benelux et la Méditerranée (via la Moselle et la Saône).

 

 Moselle à Argancy

Moselle à Argancy

Comme la rampe est très raide et très étroite, j’ai poussé le vélo et pris des photos. On voit que le temps se gâte et il s’est mis à crachiner jusqu’à l’arrivée à Metz. La piste cyclable n’est pas encore balisée sur tout le trajet mais je pense qu’elle mériterait d’attirer autant de touristes que l’itinéraire via le Rhin et le Doubs, ce qui serait une contribution significative à l’industrie touristique locale.

Entre le pont d’Argancy et Metz, la nouvelle piste cyclable du chemin de halage est remarquablement conçue. Elle comporte de nombreux virages pour éviter diverses petites installations industrielles et le nouveau port fluvial, et on a pris soin de laisser les fleurs sauvages de la ripisylve tranquilles, d’où de superbes couleurs. On est surpris de se retrouver tout d’un coup au pont de l’hôpital sans les 10 km de zone industrielle et de gare de triage que l’on avait autrefois sur la route de Woippy.

Je connaissais bien Metz mais j’avais deux bonnes heures devant moi et j’en ai profité pour chercher une boulangerie dans le centre ville. Un dimanche vers 18 h 30, j’avais des doutes, mais il y en avait effectivement une, en fait plutôt un comptoir de petite restauration vendant aussi des quiches et des gâteaux à emporter. J’avais faim à la fin de la journée et j’ai finalement acheté plus que je n’avais vraiment besoin de manger: un panini, deux parts de quiche, un gâteau à la noisette et une « favorite » aux abricots, viennoiserie que l’on appelle ailleurs une poche. J’ai mangé presque tout ensuite sur un banc de la place de l’Arsenal, le crachin étant un peu freiné par les arbres.

 

Rue des Piques à Metz

Rue des Piques à Metz

En cherchant la boulangerie, j’avais finalement fait un peu le tour du centre ville et je n’ai pas résisté à deux photos. La première est prise dans une rue que je ne connaissais pas, la rue aux Piques, où l’on voit un bâtiment médiéval cubique à mâchicoulis qui était un grenier où une abbaye entreposait les dîmes. Je connaissais le grenier de Chèvremont près de la cathédrale qui est semblable, mais pas celui-ci. La rue s’appelle aux Piques parce que c’est dans ce grenier que la milice de la ville entreposait ses piques pendant la Révolution vers 1793.

Place St Louis à Metz

Place St Louis à Metz

L’autre endroit que j’aime bien est la place Saint-Louis avec ses arcades qui me font penser à des villes bavaroises comme Wasserburg. Comme dans ces villes, les marchands ont cherché à la fin du Moyen Âge à imiter l’urbanisme italien. C’est un urbanisme exceptionnel en France, où les villes étaient construites autour des symboles du pouvoir royal ou épiscopal et pas autour d’une place de marché. La seule région où une place de marché à arcades est typique est la Gascogne, mais l’échelle y est beaucoup plus modeste.

Le train a bien voulu arriver à l’heure et j’ai trouvé dans le compartiment pour cyclistes un jeune homme qui m’a informé que la nuit ne serait pas très confortable car une troisième personne devait monter à minuit à Culmont tandis qu’il descendait à 5 h en Avignon. Comme il avait laissé une partie de ses bagages sur son vélo hors du compartiment, je lui ai dit que c’était-être imprudent compte tenu de l’arrêt prolongé à Nancy et à Culmont où l’on pourrait lui voler des affaires.

Nous avons papoté un moment vu qu’il était franchement trop tôt pour dormir (le train partait à 20 h 30). J’ai ainsi appris qu’il est employé de la mairie d’Anvers. Comme il a dormi en slip (très rare dans un train français, mais l’air conditionné n’avait été mis en route que vers 19 h et on est beaucoup moins artificiellement pudibond dans les pays du Nord), j’ai constaté qu’il avait un physique de taureau comme on en voit parfois aux Pays-Bas.

Il avait l’intention de suivre l’itinéraire d’un petit livre-guide très détaillé et ne semblait pas gêné à l’idée de retrouver peut-être des centaines de touristes ayant acheté le même livre, prenant les mêmes petites routes supposément tranquilles et couchant dans les mêmes terrains de camping recommandés. Il n’avait pas de carte en dehors de son guide et n’imaginait pas pourquoi il pourrait avoir envie de prendre une autre route.

Comme je connais assez bien la région qu’il voulait visiter (en gros d’Avignon à Nice et retour), j’admets que l’auteur du guide avait vraiment sélectionné un itinéraire efficace et riche en curiosités intéressantes. Mais je ne voudrais pas prendre le risque de me perdre si une route est barrée pour une quelconque raison !

Une rencontre intéressante qui compense un peu la nuit trop hachée. Nous n’avons pas été aidés par une dame qui a passé 40 minutes vers minuit à hurler dans son téléphone comme quoi elle avait été mal conseillée et comment le contrôleur lui faisait payer une amende qu’elle trouvait injustifiée (pour être montée avec un vélo sans avoir réservé un emplacement).

 

Etape 1: Pays de Grasse

4 janvier 2016

Lundi 1er juin

92 km, dénivelé 1405 m

Belles éclaircies, chaud avec brise de mer

Antibes – La Brague – Biot – Valbonne – D4 – Grasse – D13 – Saint-Cézaire – Callian – D56 – D4 – déviation de Fréjus

Pays de Grasse, départements 06 et 83

Il n’y a pas de raison très logique pour avoir ajouté cette étape à un tour en Rhône-Alpes, d’autant plus que j’avais déjà visité la région en 1998 et en 2013. C’est surtout un problème pratique, le manque d’hébergements à prix raisonnables dans le Var. Le seul que j’avais trouvé était à Aups, que j’aurais eu des difficultés à atteindre en partant d’une gare sur la côte à 10 h, heure d’arrivée du train de Luxembourg. Avec l’étape que j’ai incluse, je pouvais partir le lendemain de Fréjus vers 9 h et l’heure gagnée facilitait le trajet.

J’ai préféré partir d’Antibes plutôt que de Cannes parce que la route est indiquée sur la carte comme plus pittoresque. Elle est aussi plus tortueuse, ce qui ralentit les voitures. Par contre, on n’évite nulle part dans la région les innombrables camions et camionnettes des entreprises de construction car on traverse pratiquement en permanence des zones habitées avec des villas partout.

 

Baie de Cannes depuis le train

Baie de Cannes depuis le train

Le train de Luxembourg est arrivé comme pratiquement toujours sur cette ligne avec un retard important et je n’ai donc pu quitter la gare d’Antibes qu’à 10 h 15. Ceci m’a enlevé toute velléité de visiter à nouveau Antibes, dont je me souviens depuis 1998 surtout pour la promenade agréable au bord de la mer au pied de la citadelle. De toute façon, si on veut vraiment visiter la région et ses innombrables musées d’art, il faut y passer une semaine.

La route côtière au nord d’Antibes (contrairement à ce que l’on pourrait penser, la côte est Nord-Sud à cet endroit avant de tourner vers l’Est à Nice) est un ruban d’asphalte peu attrayant entre la voie ferrée et un parking ininterrompu surtout utilisé hors saison par les camping-cars (du moins là où les communes n’ont pas posé des barres en hauteur pour les forcer à utiliser les campings payants). La plage est une bande de galets gris sans ombre entre le parking et l’eau et je ne vois pas ce qu’elle a d’attirant.

 

 Rond-point à Antibes

Rond-point à Antibes

Je l’ai quittée presque au premier rond-point pour la route du Marineland. Le rond-point m’a bien plu parce qu’il est orné de grands palmiers que je pensais ne plus voir le reste du voyage. La route passe ensuite entre le zoo marin et une piscine à toboggans, produisant un effet étrange car il n’y avait pas encore de voitures dans les gigantesques parkings. Les deux attractions appartiennent à un groupe espagnol contrôlé depuis 2007 par des vautours de la City de Londres. Elles furent fondées en 1971 et c’est la plus grande destination touristique de Provence-Côte d’Azur avec plus de 3.000 visiteurs chaque jour de l’année.

Heureusement, la route quitte très rapidement après le parc la bande côtière et franchit l’autoroute où j’ai admiré l’embouteillage gigantesque quotidien causé par le péage d’Antibes. Puis on passe une pancarte pour le parking du village de Biot alors qu’il semble que le village soit le nid d’aigle sur la colline devant soi. J’ai donc continué sur la route, j’ai abordé la grande côte raide, très étroite et très tortueuse, j’ai ignoré la devanture d’une boulangerie qui n’avait pas assez de choix à mon goût et je suis finalement arrivé en haut sur la place du village.

Comme on ne peut pas s’y garer et qu’il était encore relativement tôt, la place était très tranquille avec ses fontaines et les terrasses sous les platanes. J’ai suivi les pancartes vers l’église puisque le village est plat en haut de sa colline – c’est bien pratique, je n’aime évidemment pas pousser le vélo dans des ruelles raides coupées d’escaliers, très fréquentes dans les villages autour de Nice. La rue passe une seconde place puis se termine au portail de l’église qui était ouvert à ma grande surprise. Mon expérience de 1998 et de 2013 est que les églises intéressantes vantées par les guides dans la région sont toutes fermées à cause des vols.

 

Eglise de Biot

Eglise de Biot

Celle de Biot était donc ouverte, peut-être parce que deux dames étaient en train d’arranger les fleurs devant l’autel. J’ai visité rapidement au cas où les dames voudraient fermer puis j’ai eu l’impression que j’avais le temps de m’asseoir pour une prière et un examen plus détaillé du décor. En effet, une des dames à qui je donne la cinquantaine a demandé à la vieille dame qui l’accompagnait si celle-ci ne voudrait pas participer à la litanie des saints protecteurs. La vieille dame m’a semblé suivre l’autre avec une résignation gentille plutôt qu’avec une pieuseté ostentatoire.

La première dame est allé se planter devant un autel puis à commencer à grommeler: « où est-ce que j’ai pu mettre la litanie ? Non, pas là. Ah, voilà, Madame Chose ». Puis un chœur assez assuré s’est fait entendre, accompagné par deux voix féminines fluettes – Saint Joseph, Sainte Rita etc. La dame se servait d’un I-Pad pour guider sa litanie, ce que je n’avais jamais vu mais qui est objectivement une bonne façon de moderniser les rites à l’aide des techniques modernes !

 

Tableau de Bréa dans l'église de Biot

Tableau de Bréa dans l’église de Biot

L’église est d’origine médiévale mais a été reconstruite au début du XIXème siècle dans un style néo-classique influencé par l’Italie voisine. Ce qui est vraiment intéressant, c’est la série de tableaux de maîtres anciens dont un éblouissant retable de Paul Bréa, le plus grand peintre parmi les « primitifs niçois ». Il allie un sens des couleurs et des postures Renaissance à une disposition des personnages et un décor architectural gothique. Il est très rare de voir un Bréa dans son église d’origine, presque tous sont soit dans les musées soit dans des églises fermées.

 

Sculptures de Roger Capron à Biot

Sculptures de Roger Capron à Biot

Biot est plus connu pour sa tradition de la céramique, lancée au XVIème siècle grâce à des gisements d’argile, et au musée Fernand Léger. J’ai trouvé une évocation de la céramique sur la petite place du vieux village qui est un cha rmant espace piétonnier entouré d’arcades avec au milieu de la place une série de sculptures fort modernes d’un certain Roger Capron. Artiste doué qui fréquentait Picasso, il possédait un important atelier de céramiques artistiques mais fut obligé de le vendre en 1982.

Je me suis encore arrêté un moment sur la place aux platanes pour remplir ma gourde à une fontaine évidemment marquée « eau non potable ». Je l’ai fait plusieurs fois par jour pendant tout le voyage quand l’eau de la vasque était claire et sans algues, chacun sait que c’est simplement une mesure de précaution de la part des municipalités. Certaines installent à côté un robinet d’eau municipale dont je me sers dans ce cas, mais c’est rare et l’eau de la fontaine est souvent plus rafraîchissante.

Ancienne chartreuse de Valbonne

Ancienne chartreuse de Valbonne

J’étais finalement très content de mon arrêt à Biot, ce qui m’a donné l’énergie pour franchir un petit col à la sortie du village et une longue côte un peu après. On arrive en haut sur une crête moins fatigante, mais on ne voit rien car les arbres des jardins de chaque côté cachent la vue éventuelle. On finit par descendre au fond d’un vallon assez profond qui est l’une des rares zones non constructibles de la région et qui est donc agréablement boisé, puis on remonte par une pente en plein soleil vers la crête de Valbonne.

 

C’est un village tout en pente, mais le vallon n’est pas très profond et on peut pousser le vélo dans les rues sans problèmes d’escaliers. Le village est assez particulier car il a été créé de toutes pièces en 1519 par l’abbaye de Lérins pour mettre en valeur les terrains qui lui appartenaient à cet endroit. Les rues et les maisons étaient toutes identiques, avec au milieu exact du village une place à arcades. Ma photo montre que les rues atteignaient la place aux coins en passant sous les bâtiments.

 

Hôtel de ville de Valbonne

Hôtel de ville de Valbonne

Les maisons ne sont plus intéressantes de nos jours même si on voit encore un bel hôtel de ville du XIXème siècle en pierres apparentes avec le beffroi classique en Provence, une fontaine et un très joli portique d’apparence romaine. Le grand monument de Valbonne est l’ancienne abbatiale, qui date de 1230 environ. Elle fut construite par des moines cisterciens venus de la région de Grenoble. Trop concurrencé par la Grande Chartreuse, leur ordre avait été obligé de déménager et de s’installer dans les Alpes du Sud.

 

Chartreuse de Valbonne

Chartreuse de Valbonne

L’église est un exemple tout à fait exceptionnel de construction romane cistercienne à l’état pur, sans aucune ornemantation et avec très peu d’ouvertures. A l’intérieur, j’ai été très impressionné par une voûte d’un type que je n’avais jamais vu, un berceau en pointe. Ceci permet une hauteur de la voûte bien supérieure aux voûtes en berceau classique, mais le poids des pierres empêche d’ouvrir des fenêtres dans les murs. C’est donc le tout premier pas vers les voûtes en ogive gothiques. J’ai vu en Irlande un petit oratoire du VIème siècle qui faisait le même effet, mais ce n’est pas comparable car il avair une voûte en encorbellement..

 

Ancienne chartreuse de Valbonne

Ancienne chartreuse de Valbonne

Sur ma photo, on voit que les bâtiments conventuels existent encore; ils abritent un musée local. J’ai suivi les pancartes pour le cloître mais il n’en reste plus que le départ des arcades et il était certainement aussi nu que l’abbatiale.

J’ai poussé le vélo pour remonter tout le village, l’église se trouvant en bas et la route en haut, puis je suis parti vers Grasse par une route qui remonte ce qui reste du vallon et qui est en fait en pente très douce. La proximité du gigantesque complexe scientifique de Sophia Antipolis a transformé toute la zone en une série ininterrompue d’entrepôts, de commerces et de carrefours giratoires. C’était la seule section vraiment laide de l’étape. Au bout du vallon, on atteint un genre de col avec une circulation très intense mais aussi quelque chose que je cherchais depuis la descente du train, une boulangerie suffisamment bien achalandée.

 

Grasse depuis Plascassier

Grasse depuis Plascassier

Je suis descendu ensuite par une route étroite mais pas trop fréquentée vers les anciens moulins de Grasse tout en bas, ce qui était un peu frustrant car la ville domine la vallée de la Siagne d’assez haut comme d’un balcon. Une fois arrivé aux moulins, j’ai constaté que la route vers le centre ville n’est pas trop raide, passant une série de grandes épingles à cheveux. On passe ainsi la gare, qui m’a intrigué car je pensais qu’il n’y avait plus de trains. La ligne a effectivement été supprimée en 1944 après des dégâts dus aux bombardements mais a été reconstruite en 2004 par le Conseil Général.

La gare était autrefois reliée au centre ville par un funiculaire. On prend maintenant un bus freiné par les embouteillages et personne n’a gagné au change en dehors des spéculateurs qui auraient construit des immeubles sur le site de l’ancienne ligne. Le dénivelé m’a semblé important, environ 200 m, le triple de Pau. J’ai quand même été obligé de pousser le vélo deux fois, une fois à travers un carrefour trop dangereux et une fois sur la rampe d’accès à la cathédrale qui m’évitait de traverser les rues piétonnes très encombrées.

 

 Monument aux morts à Grasse

Monument aux morts à Grasse

J’avais visité la cathédrale en 2014 et je me suis contenté d’admirer le panorama depuis la placette qui se trouve derrière, même si la vue était peu convaincante à cause de la brume. Comme je ne trouvais pas de banc agréable pour pique-niquer, je suis passé devant la cathédrale, prenant une photo du curieux monument aux morts qui ressemble à un baldaquin entre le style romain et le style mauresque avec des bas-reliefs art déco.

J’ai ensuite été obligé de traverser la zone piétonne où l’on s’écrase entre la marée de touristes (c’est la ville la plus encombrée dans laquelle je suis passé cette année) et les stands des magasins qui occupent presque toute la largeur des petites rues. On entend très peu de français dans les rues de Grasse, les langues dominantes sont l’allemand, le néerlandais, le russe, le japonais, l’anglais…

 

Jardin public de Grasse

Jardin public de Grasse

J’avais gardé en mémoire qu’il y a un jardin public au bord ouest de la vieille ville. En fait, il y a un mail et un parc, séparés par une terrasse extrêmement haute que l’on franchit par un escalier ou une rampe très raide. Je n’ai pas eu le courage de descendre dans le parc et je me suis contenté d’en prendre une photo. Je trouve qu’il y a trop d’asphalte et pas assez d’ombre. Le mail en haut est plus ombragé, mais la partie vraiment sous les platanes est évidemment occupée par les terrasses des cafés et tous les bancs publics sont en plein soleil. Heureusement, il y avait beaucoup de nuages.

C’était assez curieux de pique-niquer à cet endroit vu le nombre de touristes étrangers qui passaient en se posant des questions sur mon comportement. Normalement, je préfère la placette d’un village tranquille ou un endroit ombragé en pleine nature, mais on n’a pas le choix dans la région puisque tout le territoire est couvert de villas et de leurs jardins. L’avantage est que je trouvais assez intéressant de regarder les touristes et leur habillement – je me suis demandé le plaisir qu’éprouve un enfant de 6 ou 10 ans dans une ville comme Grasse.

 

Fontaine aux gentils lions à Grasse

Fontaine aux gentils lions à Grasse

Avant de quitter la ville, je suis allé regarder de plus près la fontaine du mail et elle méritait vraiment une photo. Elle est ornée de symboles maçonniques mais je ne me souviens pas si elle date de la Révolution. L’eau sort de la gueule de quatre lions absolument délicieux, usés par la pollution au point de ressembler à des pandas souriants.

 

Environs de Spéracèdes

Environs de Spéracèdes

J’ai eu un peu de peine à trouver la petite route secondaire dont j’avais besoin, ce qui est classique dans les villes importantes, mais on finit par développer un certain sens de l’orientation. La route descend en tortillant entre les villas vers le fond de la vallée puis remonte presque sans interruption pendant 11 km. La pente est le plus souvent très douce et la circulation diminue assez rapidement car on s’éloigne de la côte et donc de la marée de villas, mais on finit par se lasser au bout d’une heure d’efforts.

 

Estérel depuis Le Tignet

Estérel depuis Le Tignet

La route est orientée au sud et donc peu ombragée, l’avantage étant que l’on a de temps en temps un aperçu sur la vallée et que la vue devient étendue voire impressionnante à force de monter. En direction de la mer, on voit surtout la marée des habitations. Par contre, en direction de l’Estérel, les maisons s’arrêtent comme par enchantement à la frontière des Alpes-Maritimes (en fait, parce que l’Estérel est une forêt domaniale) et on voit depuis un village comme Le Tignet les crêtes bombées couvertes de pins et au milieu le lac de barrage de Saint-Cassien.

J’y étais passé en 2013 mais j’en ai gardé un souvenir médiocre, les rives sont abruptes presque partout et il sert surtout pour faire du canoë ou de la voile. Et les routes qui quittent le lac sont toutes extrêmement raides.

Après le panorama, ma route monte encore un peu puis atteint un plateau avec une belle pinède. J’étais fatigué et j’aurais voulu m’arrêter un moment mais il n’y a pas de siège pratique ni de parking aménagé dans la pinède et on finit par arriver à Saint-Cézaire qui se trouve à 500 m d’altitude. Le village est connu pour une petite grotte aménagée par l’agriculteur qui possède le terrain correspondant et qui reçoit beaucoup de visiteurs l’été quand il fait trop chaud sur la côte. Il y a aussi une chapelle romane mais j’ai constaté par la suite que j’avais bien fait de ne pas me déranger jusqu’au sommet de la colline où elle se trouve car on n’y voit pas grand chose.

 

 Gorges de la Siagne depuis St Cézaire

Gorges de la Siagne depuis St Cézaire

Par contre, j’ai suivi au centre du village les pancartes pour le point de vue et je suis tombé après plusieurs coins de ruelles imprévisibles sur une terrasse entre deux maisons d’où l’on a effectivement une vue très impressionnante sur les gorges de la Siagne qui coule 300 m sous le village. Ce n’est pas une falaise verticale mais c’est quand même imposant d’autant plus que l’on voit dans l’enfilade des gorges les hautes montagnes austères qui séparent la vallée de la Siagne de celle du Verdon.

J’ai pris le panorama en photo puis je suis retourné sur la placette du village pour manger un en-cas et me reposer un moment de la longue côte. Il y avait plus d’ombre fraîche avec une fontaine, quelques grands platanes et les façades verticales des maisons. Quand je suis passé à Saint-Cézaire en voiture en 2014, je ne m’étais pas arrêté parce que la route utilise une déviation, ce qui montre que l’on visite autrement à vélo.

 

Gorge de la Siagne

Gorge de la Siagne

Pour rejoindre le bord de mer depuis Saint-Cézaire, il faut traverser la gorge et une petite route très étroite et tortueuse descend tout au fond en offrant un très beau panorama sur la vallée. A certains endroits, on voit dans l’axe les sommets de l’Estérel. Sur une des photos prise presque au fond de la gorge, on voit bien en haut à gauche les maisons de Saint-Cézaire, village perché typique pour la région.

Tous les villages anciens étaient soit fortifiés (comme Antibes), soit sur les hauteurs afin de pouvoir se défendre contre les fréquentes attaques de pirates sarrasins venus d’Afrique du Nord. Cela dura jusque vers 1500 lorsque les rois de France et d’Espagne se sentirent suffisamment forts pour attaquer eux-mêmes Tunis et Alger quand les pirates devenaient trop agressifs.

 

Gorges de la Siagne

Gorges de la Siagne

Au fond de la gorge, il paraît que l’on peut voir les restes d’un aqueduc romain, mais elles ne sont pas indiquées sur place et je me suis contenté du paysage assez spectaculaire. Les barres rocheuses calcaires m’ont un peu fait penser au canyon d’Añisclo en Aragon. Il y a une entreprise de canyoning au fond et cela occasionne une circulation très gênante sur la petite route à certaines heures, mais le temps couvert ou le niveau trop bas de la rivière faisaient qu’il n’y avait personne cette fois.

 

Gorges de la Siagne depuis la côte de Callian

Gorges de la Siagne depuis la côte de Callian

Evidemment, il faut ressortir de la gorge de l’autre côté et je savais que ce serait une côte sérieuse. Je me suis rendu compte que je n’étais pas encore vraiment entraîné parce que j’ai trouvé la côte dure après la longue montée depuis Grasse alors qu’elle ne m’aurait pas vraiment gêné quelques jours après. Au sommet sur la rive droite, on traverse une assez jolie forêt méditerrannéenne avec des chênes-liège plutôt que les pins de l’Estérel.

Puis on descend sur Callian, un des villages perchés qui forment une longue série tout du long d’une dépression entre Grasse et Aix-en-Provence, séparant les montagnes du Verdon au nord des massifs côtiers comme les Maures et l’Estérel au sud. J’avais visité Fayence en 2013 et je suppose que Callian ressemble assez.

 

Callian

Callian

Je suis resté sur la déviation à la fois parce que la descente dans la dépression était trop amusante pour être interrompue et parce que j’étais prudent pour l’horaire. Si j’avais eu le temps, j’aurais pu aller voir le château médiéval qui abrite l’hôtel de ville et l’église qui abrite des tableaux baroques – comme à Fayence. La photo donne une idée du site, qui m’a suffi pour le moment.

En bas dans la vallée, je me suis retrouvé devant une route barrée ou plus exactement mise en sens unique contre ma direction afin de construire un rond-point 2 km plus loin. Vu la circulation intense, j’ai fini par décider que prendre la route barrée à contresens était plus agréable que de faire des kilomètres de détour dans les gaz d’échappement. J’ai poussé le vélo autour du tout petit morceau de chantier où j’aurais pu gêner, indépendamment du fait que les ouvriers étaient déjà partis vu l’heure, et j’étais assez content de ma décision.

 

Rond-point sous Callian

Rond-point sous Callian

Après le rond-point, la route est tout d’un coup particulièrement large, avec un asphalte parfait et des grandes courbes remplaçant les virages serrés d’autrefois par une rampe franchement raide en plein soleil. Je trouvais des travaux aussi importants un peu surprenants mais j’ai eu l’explication après 2 km à transpirer dans la côte: la nouvelle route se transforme en petite route traditionnelle juste après l’entrée d’un terrain de golf. Ce n’est pas n’importe quel golf, c’est le Golf Spa Resort, un immense complexe immobilier avec lotissement de grand luxe, hôtel 5 étoiles etc. Je pense que c’est le complexe qui a payé la nouvelle route.

Une fois que j’étais sur l’ancienne route, elle était très agréable même si la chaleur était plus sensible que dans les gorges de la Siagne. C’est typique dans la région, il faît souvent couvert sur les montagnes et le piémont tandis qu’il y a très peu de nuages sur la côte. Je suis monté patiemment jusqu’au petit plateau qui sépare la dépression varoise de la plaine côtière mais j’étais un peu fatigué en haut et j’avais surtout envie de manger un des gâteaux achetés le matin près de Valbonne.

J’ai trouvé un muret sous un pin, mais ce n’était pas parfait parce que plusieurs camions de construction ont choisi ce moment pour entrer et sortir du chemin creux. Il doit mener à une villa cachée dans la forêt; il n’y en a pas beaucoup à cet endroit à cause de la forêt domaniale et des problèmes d’eau mais plusieurs mas ont été construits au XIXème siècle pour profiter des pacages à moutons.

Le plateau dépend de Bagnols-en-Forêt où j’étais passé en 2013, mais je ne me souvenais pas qu’il y a un ravin assez profond de chaque côté du village perché. Pas de panorama cette fois et les deux ravins ne sont pas très graves car c’est une route très étroite et très tortueuse où les voitures ne gênent pas trop. J’ai croisé un flot ininterrompu de voitures de navetteurs faisant la queue derrière une douzaine d’autobus de navetteurs qui montaient lentement en manœuvrant prudemment à chacun des virages extrêmement serrés. Je comprends pourquoi une villa à Bagnols dans le maquis est plus agréable qu’un simple studio sur la côte qui coûte le même prix, mais de là à m’infliger une heure sur les petites routes matin et soir…

Au demeurant, le village n’a qu’un intérêt limité, je m’y suis simplement arrêté quelques minutes pour remplir la gourde. C’est un des jours où j’étais un peu ennuyé pour l’eau, j’aurais mieux fait de passer quand même par Callian pour avoir une réserve. Même si je n’ai pas souffert souvent de la chaleur cette année, j’ai bu une quantité assez surprenante d’eau et je pense que c’est le vent qui m’asséchait.

 

Vue depuis le col de Bagnols-en-Forêt

Vue depuis le col de Bagnols-en-Forêt

Après Bagnols, on traverse donc le deuxième ravin, toujours avec une belle forêt méditerrannéenne dont on profite bien vers 17 h puisque les arbres donnent de l’ombre sur la chaussée suffisamment étroite pour cela. Puis on atteint un dernier col et on devine la mer au loin. Il reste 20 km, la moitié sous forme de descente en pente douce très amusante dans les pins (moins amusante en sens inverse comme je l’avais remarqué en 2013, il fait chaud près de la côte et les pins ne donnent pas d’ombre sur la route). L’autre moitié est une route ennuyeuse dans le maquis le long d’un camp militaire.

M’estimant suffisamment fatigué, j’ai pris le chemin le plus court pour l’auberge de jeunesse et j’ai donc pris la déviation de Fréjus. Il y a une piste cyclable protégée par un muret, ce qui est indispensable vu la circulation terrifiante. Le problème est qu’il faut traverser un énorme rond-point pour atteindre la piste et que les voitures ne respectent pas la priorité du carrefour giratoire (sauf si le véhicule « ennemi » est suffisamment gros comme un camion).

Une fois le carrefour franchi, on est très vite à l’auberge de jeunesse en montant la longue côte le long du parc municipal de Fréjus. J’avais réservé à l’avance par prudence mais l’auberge de Fréjus ne semble pleine que pendant les vacances d’été. Le gérant m’a attribué gentiment une chambre entière pour moi tout seul, ce qui était très appréciable vu la nuit hachée dans le train. J’ai trouvé un peu imprudent de laisser le vélo bien visible devant l’auberge, le bâtiment n’ayant pas de garage ou de grange appropriée, mais il est vrai que l’auberge est au milieu d’un très grand terrain isolé et qu’il faudrait vraiment y aller exprès avec de mauvaises intentions.

Il n’y avait pas grand monde dans l’auberge et j’avais de toute façon prévu d’aller dîner au centre ville, qui est à une bonne demi-heure à pied (je préfère laisser le vélo une fois arrivé à destination le soir). Je suis donc reparti après m’être rafraîchi et je suis allé voir si je trouvais un restaurant italien qui m’avait bien plu en 2014, mais il était difficile à repérer et j’ai fini par aller à la place dans un restaurant réunionnais qui m’avait bien plu en 2013.

Comme j’étais le seul client, j’ai finalement pas mal papoté avec le propriétaire, un homme jovial et assez solidement bâti qui a été entraîneur de football. Il a épousé une dame originaire du Cap-Vert et elle ajoute parfois une touche portugaise dans les plats réunionnais. Les accras de morue sont courants à la Réunion comme au Portugal mais le rougail saucisse est servi normalement à la Réunion avec des haricots rouges tandis que la dame avait mis des fèves, féculent très portugais. Les fèves étant un légume plutôt cher, j’ai apprécié l’occasion. Le riz aussi n’était pas le riz de style indien auquel on est habitué en France, c’était un riz collant comme en Thaïlande qui va d’ailleurs bien avec les sauces épicées de la Réunion.

Pour le dessert, le gâteau à l’ananas de la carte avait été remplacé par un gâteau à la noix de coco et à la confiture très portugais, rendu plus léger par une boule de glace au chocolat et de la crème à la vanille. Au total, le repas était un peu plus cher que mon budget normal avec 32 €, mais raisonnable pour la région.

A force de papoter avec le monsieur, j’ai appris qu’il avait beaucoup d’habitués, en particulier des Allemands qui reviennent chaque année en vacances dans la région. Son restaurant est peu visible depuis les rues piétonnes, mais la clientèle régulière doit suffire à couvrir les frais de base vu le niveau des prix. Il m’a raconté une aventure avec un client mal embouché qui est allé jusque dans la cuisine se plaindre du prix trop élevé. Il soupçonnait que le monsieur était tout simplement un émule de Maggy Nagel, la ministre luxembourgeoise accusée en 2015 par un restaurateur d’avoir essayé de quitter un restaurant sans payer sous prétexte que la viande n’était pas assez bonne.

Un des amis du monsieur ayant finalement payé la note, le monsieur est parti après avoir injurié généreusement le propriétaire devant ses clients. Les Réunionnais ne sont pas si placides qu’il le pensait car le propriétaire l’a suivi dans la rue jusqu’au parking où cela s’est terminé par un coup de poing. Le monsieur est allé se plaindre à la police mais la policière a conseillé au propriétaire quand elle est arrivée de porter plainte pour tentative de grivèlerie – intéressant de voir une policière prendre parti aussi clairement après avoir compris ce qui s’était passé.

Je suis revenu à l’auberge avec l’estomac franchement rempli car la portion de saucisse était généreuse sans compter le dessert nourrissant. Heureusement, on brûle les calories vite à vélo. En longeant le parc municipal qui est limité par un petit muret, j’ai entendu des bruits bizarres et je me suis bientôt rendu compte qu’il y avait une famille de sangliers (monsieur, madame et les petits) en train de profiter de l’herbe à moins de dix mètres de moi.

Ils m’ont vu mais cela n’a pas semblé les déranger beaucoup, ils sont juste allés un peu plus loin sans se presser. Je n’avais pas mon appareil photo et il faisait assez sombre, mais cela aurait été une occasion unique, c’est seulement la deuxième fois de ma vie que je voyais une famille de sangliers sauvages. J’ai raconté la chose à un ami chasseur qui m’a donné l’impression de ne pas vraiment me croire.

Etape 2: Vallée de l’Argens

4 janvier 2016

Mardi 2 juin

81 km, dénivelé 1007 m

Très beau et chaud, mais brise agréable et sections ombragées

Fréjus – D8 – Roquebrune – La Roquette – Le Muy – La Motte – Trans – col des Anges – Lorgues – Entrecasteaux – Salernes – Aups

Vallée de l’Argens, département 83

L’étape est nettement plus courte que d’habitude parce qu’un incident technique m’a fait perdre une bonne heure. Le plan d’origine était de passer après Lorgues par l’abbaye du Thoronet, ce qui aurait fait 100 km avec guère plus de dénivelé.

L’auberge de jeunesse de Fréjus sert le même petit déjeuner que toutes les auberges de France, mais cela s’est nettement amélioré en 20 ans car on peut maintenant avoir du musli. Et c’est le plus souvent un buffet, ce qui économise beaucoup de personnel et qui a l’avantage que je peux manger autant que je l’estime nécessaire.

Comme il faisait beau mais pas encore trop chaud, le gérant avait ouvert les vantaux de la salle du buffet et on pouvait porter son plateau sur les tables de pique-nique dehors. C’est assez exotique pour les gens qui viennent des pays du Nord comme moi… Je me suis assis à une table où il y avait deux dames qui se sont avérées par la suite être une Autrichienne et une Britannique.

J’ai d’abord parlé français avec la jeune femme autrichienne, qui parlait remarquablement bien parce qu’elle a fait des études en France. Comme elle était en habits de vélo, nous avons comparé nos trajets, mais elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas faire les mêmes que moi. Pas par manque d’entraînement (son vélo était bien plus professionel que le mien), mais parce qu’elle ne voulait pas circuler sur des routes trop désertes de peur de se faire attaquer.

J’ai été un peu surpris, ne pensant pas que le risque est élevé dans la campagne provençale, mais elle avait fait une mauvaise expérience au Portugal et préférait être très prudente. Je lui ai donc conseillé de longer la Corniche de l’Estérel, route extrêmement fréquentée où elle serait rassurée, en revenant par le col de la N7 qui est assez tranquille mais avec beaucoup de camping-cars de touristes.

Je n’avais jamais réfléchi au risque que peut percevoir une jeune femme mais je me suis quand même permis la remarque qu’elle pouvait essayer d’imiter l’habillement des femmes de son âge dans la région quand elle descend du vélo, par exemple en passant une petite robe légère par-dessus les habits de vélos apparemment trop révélateurs. Le conseil a semblé lui paraître tout à fait inattendu et je me demande pourquoi elle n’y avait jamais pensé.

L’autre dame était une Galloise de mon âge (pas une Anglaise !) qui ne parlait pas français. Elle était venue passer une semaine à Fréjus pour se détendre, ayant un travail fatigant (je ne sais pas lequel) et elle pensait passer la semaine à rôtir sur la plage avec un roman, tout en marchant les 5 km de l’auberge à la plage le matin et le soir pour profiter du climat. Ce n’est pas mon genre de vacances !

 

Colonnes romaines trouvées au large de Fréjus

Colonnes romaines trouvées au large de Fréjus

Je suis parti un peu tard de l’auberge du fait des conversations (9 h 40), mais je pensais que je n’aurais pas de côtes très raides sur cette étape. J’ai commencé par traverser le centre de Fréjus pour éviter le rond-point très dangereux de la veille, mais je n’ai pas visité puisque j’y avais été en 2013 et en 2014. Je me suis simplement arrêté un instant près de la gare pour un rond-point décoré de colonnes antiques. En fait, ce n’est pas un temple, ce sont des éléments de colonnes pré-cannelées que l’on a trouvés dans l’épave d’un navire romain au large de Fréjus.

 

L'Argens à Fréjius

L’Argens à Fréjius

J’ai traversé ensuite l’Argens que j’allais remonter une partie de la journée. Ce n’est pas un gros fleuve mais il draine tout l’arrière-pays du Var, le seul département nommé d’après un fleuve qui n’y coule pas – en fait, le département allait effectivement jusqu’au Var qui formait la frontière en 1792 lors de la création des départements, mais la région de Grasse a été rattachée au Comté de Nice pour former les Alpes-Maritimes en 1860 lors de l’annexion par Napoléon III.

 

 Chapelle à Roquebrune-sur-Argens

Chapelle à Roquebrune-sur-Argens

Puisque la rive gauche de l’Argens est parcourue par la nationale et surtout envahie de centres commerciaux, j’ai préféré la rive droite nettement plus tranquille. Elle permet de passer à Roquebrune, un gros bourg très ancien. A l’entrée du village, j’ai remarqué une jolie chapelle médiévale construite par les Templiers au XIIème siècle. Elle servit longtemps de bergerie puis de dépôt d’armes et c’est maintenant une salle d’exposition qui vaut surtout par l’impression d’ensemble. Sur la façade, on voit un enfeu, tradition provençale de l’époque gothique. Depuis la chapelle, on a une vue agréable sur la vallée de l’Argens avec l’un ou l’autre gros mas viticole et en arrière-plan les sommets de l’Estérel.

 

 Arcades de Roquebrune

Arcades de Roquebrune

Le village d’origine était fortifié et il en reste des traces sous forme d’un mur de soutènement et d’une rue en arc de cercle avec de belles maisons à arcades. La maison du fond sur la photo est plus récente que les autres, en tous cas pour les étages, car on ne souligne pas les lignes horizontales dans les maisons traditionnelles de la région. La couleur rose de la maison rappelle beaucoup plus les bâtiments officiels sardes des années 1850 dans le Comté de Nice que les crépis provençaux.

 

Retable à Roquebrune

Retable à Roquebrune

Je suis monté jusqu’à l’église au centre du vieux quartier; elle date pour l’essentiel des années 1530 car il n’y avait pas de paroisse à Roquebrune avant. Comme le plus souvent dans la région, elle vaut surtout par les tableaux baroques, en particulier un autel orné de six scènes assez maniéristes. Chose amusante, l’orgue a été racheté à une paroisse dans le Nord de l’Allemagne puis muni d’un buffet dans le style gothique tardif – en 2007. Comme quoi on continue de faire du néo-gothique de nos jours.

 

 Roche de Roquebrune

Roche de Roquebrune

J’ai rempli ma gourde à la fontaine (non potable comme toujours) parce que j’étais arrivé à en boire la moitié après seulement deux heures de trajet, puis j’ai pris une petite route qui continue sur la rive droite de l’Argens. Elle est très appréciée des cyclistes car j’en ai croisé plus d’une douzaine – l’explication est le camping municipal.

 

Géologie près de Roquebrune

Géologie près de Roquebrune

La route est très mal goudronnée au début pour décourager les voitures, mais elle est très sympathique. Elle est ombragée par endroits et donne une vue superbe de la Roque Brune, une montagne de grès rouge comparable à celui de l’Estérel. Vu de près, il semble y avoir une géologie particulière car l’accès est interdit par endroits. Sur une des photos, on voit à la fois des plans inclinés lisses et bombés et des zones horizontales très érodées en alvéoles. Le deuxième type est identique à celui du grès de Luxembourg, les alvéoles étant dues à des particules dures que le vent fait tourner dans le grès plus tendre.

 

Pont du Muy sur l'Argens

Pont du Muy sur l’Argens

Après le passage très intéressant au pied de la montagne, il faut longer un petit moment l’autoroute puis on arrive à un pont sur l’Argens dans un beau site qui m’a fait penser aux Corbières au printemps. Je ne m’attendais pas à ce que la rivière coule dans une gorge aussi sauvage et j’étais très content de mon itinéraire.

 

Gorges de l'Argens au Muy

Gorges de l’Argens au Muy

J’ai traversé ensuite la voie ferrée et la zone de pavillons et d’entrepôts le long de la nationale, puis je suis monté un peu vers La Motte où ma carte promettait une cascade. Je n’étais pas certain qu’il y aurait beaucoup d’eau en juin, mais le problème ne s’est même pas posé car je n’ai pas trouvé l’accès. Le village est un enchevêtrement de rues en forte pente surchargées de circulation sans aucune pancarte utile. Je l’ai vite quitté pour monter à un petit col dans un cadre verdoyant bien agréabe si n’étaient ici aussi les nombreuses villas.

Vu l’heure, j’avais eu l’intention de m’arrêter pour un en-cas depuis un certain temps, mais c’est difficile dans la plaine entre les pavillons et je n’ai finalement trouvé un endroit ombragé et approprié qu’au sommet du col. J’ai regardé soigneusement si je risquais de m’asseoir sur des insectes déplaisants, mais je n’en ai pas vus sous l’arbre que j’avais choisi. Je suis resté assez longtemps à cet endroit, l’ombre était agréable et j’avais déjà roulé longtemps.

 

 Le Nartuby à Trans-en-Provence

Le Nartuby à Trans-en-Provence

Je suis descendu ensuite rapidement dans la vallée, la route dominant d’assez haut la rivière car celle-ci sort d’une petite gorge que la route traverse par un pont un peu vertigineux. Mon pneu arrière a signalé une crevaison pendant que je prenais la photo, ce qui m’a beaucoup étonné car il n’y avait pas vraiment eu de signe avant-coureur. En regardant le pneu parce que je regonfle toujours une fois pour voir si c’est un gros trou ou une petite fuite sans urgence, j’ai constaté que le pneu était tailladé sur toute la longueur, un peu comme s’il avait frotté quelque chose de très coupant ou s’il avait recroquevillé sous l’effet de la sécheresse.

Cela ne m’est jamais arrivé avant sans que je le remarque et je ne sais vraiment pas si c’est un acte de malveillance (dans le train de nuit ou à l’auberge de jeunesse) ou si j’ai vraiment posé mon vélo contre un endroit coupant sans m’en apercevoir. Très bizarre. En tous cas, la chambre à air se dégonflait immédiatement et il fallait que je la change, ce qui n’est pas un problème en soi car j’en ai toujours une de rechange depuis le voyage de 1998. J’ai craint par contre que cela ne suffise pas et je n’avais pas du tout envie de me retrouver avec le même problème trois kilomètres après sans chambre à air de rechange cette fois.

J’ai donc poussé un moment le vélo dans le village puisque le pont où j’avais pris la photo marque l’entrée de Trans-en-Provence. Après un moment de réflexion, j’ai remarqué une dame qui circulait à vélo et je lui ai demandé si elle savait où je pourrais trouver un magasin pour cyclistes. A ma grande surprise, non seulement elle savait mais en plus le magasin ne se trouvait qu’à 500 m. Le village de Trans est très modeste mais il accueille une partie des commerces de Draguignan, situé à 4 km, parce qu’il est au bord de la voie rapide vers l’autoroute.

J’ai donc poussé le vélo jusqu’au magasin Décathlon où j’ai trouvé un monsieur en mesure de me dire si le pneu qu’il avait passerait sur ma jante allemande (la largeur diffère légèrement). Le pneu n’était pas très cher mais s’est avéré plus tard assez médiocre (il était presque usé à la fin du voyage alors qu’un pneu devrait durer au moins 5.000 km). Du moins était-il très utile. J’ai changé le pneu et la chambre à air en profitant d’un petit coin d’auvent devant le magasin car ceci me permettait ensuite de jeter le pneu abîmé sur place – ou de faire intervenir le monsieur si son pneu ne fonctionnait pas.

Une fois la réparation terminée, il était bien 14 h et il était évident que je devais raccourcir l’étape, ce qui était heureusement possible sans difficultés. J’ai simplement été obligé de renoncer ainsi au détour par Le Thoronet. C’est dommage parce que cette abbaye est considérée comme le chef-d’œuvre de l’architecture cistercienne, mais je ne sais pas si j’aurais su l’apprécier vu qu’elle est dénuée de tout ornement, conformément à la règle d’origine extrêmement austère de Saint Bernard. Mes parents qui y sont passés deux mois après ont émis des avis diamétralement opposés sur la beauté du monument, ce qui ne m’a pas beaucoup aidé.

 

Cascades du Nartuby à Trans

Cascades du Nartuby à Trans

A défaut, y renoncer me donnait le temps de me reposer un peu à Trans et de déjeuner. J’ai choisi pour cela un banc en bordure du parking de la mairie parce qu’il y avait un grand platane qui l’ombrageait, mais les voitures étaient un peu gênantes. Si le temps avait été nuageux, je me serais installé sur la petite terrasse en contrebas du parking au bord de la rivière. On y voit très bien comment le Nartuby passe sous un pont médiéval puis plonge en cascades dans la gorge qui fait le tour du village. On peut aussi descendre une partie de la gorge à pied si l’on n’a pas peur des escaliers, ce qui serait très amusant pendant un voyage en voiture mais pas quand on est à vélo.

 

Vieux pont de Trans

Vieux pont de Trans

 Hôtel de ville de Trans

Hôtel de ville de Trans

Avant de quitter le paysage de la cascade, j’ai aussi noté l’ancien hôtel de ville dont la façade est ornée de fresques baroques en trompe-l’œil très raffinées datant de 1780. Je suis très content d’être passé par Trans pour les curiosités et je suis très soulagé que la crevaison ait eu lieu presque devant un magasin de pneus – d’autant plus que le reste du voyage a parcouru presque toujours  des régions extrêmement isolées.

Je suis reparti ensuite vers Draguignan en hésitant un peu entre la déviation et le centre ville. Je me suis dit que les déviations sont souvent rectilignes et pleines de poids lourds. Effectivement, il faut du temps pour atteindre le centre ville par une voie rapide en plein soleil, mais les deux grandes avenues du centre sont superbement ombragées. Je n’ai pas visité la vieille ville, les curiosités se limitant à deux ou trois maisons médiévales.

Du moins puis-je dire que je suis passé dans cette ville qui fut la préfecture du Var jusqu’en 1980. Draguignan n’est pas au centre du Var actuel, mais était au centre du Var d’avant 1860 quand il s’étendait presque jusqu’à Nice. On a beaucoup discuté sur la décision du Président Chirac de déménager la préfecture. Je vois deux arguments principaux. D’une part, Toulon était une ville beaucoup plus importante et mieux desservie par le train.

D’autre part, Draguignan était une ville régie par un maire socialiste soupçonné de nombreuses magouilles et qui avait protégé son pouvoir en « incitant » les employés municipaux à adhérer à son parti, à la mutuelle gérée par son parti et au comité de soutien à sa carrière personnelle. Voyant la préfecture et de nombreuses possibilités d’influence disparaître, il avait encouragé des émeutes contre la décision et il fut victime d’un attentat jamais élucidé quand des inconnus lui tirèrent des chevrotines dans l’épaule à l’autre bout du département.

Le maire de droite qui lui succéda ne dura que trois ans, les conseillers municipaux de son propre parti démissionnant pour le forcer à partir suite à des soupçons relatifs à une gigantesque affaire de corruption. Le procureur ne parvint jamais à éclaircir l’affaire, de nombreux documents relatifs aux travaux municipaux avaient disparu mystérieusement et les témoins se contredisaient dans la plus grande pagaille.

Pour tout dire, Draguignan fut longtemps un exemple parfait de gestion scandaleuse, clientéliste et corrompue. Intéressant pour une ville dont la moitié des habitants sont des militaires, la ville étant le siège d’un grand nombre de régiments et de plusieurs écoles qui ont besoin du camp voisin de Canjuers pour les entraînements. Il y a de la place, c’est le plus grand camp de France avec 30 km sur 15. Quand je travaillais dans une banque, une des assistantes avait épousé un fringant sous-officier français et elle avait beaucoup souffert de devoir l’accompagner à Draguignan quand il avait été muté.

Draguignan est dans un bassin creusé par la petite rivière Nartuby et il faut donc passer un col pour quitter la vallée. Comme les autres cols du centre du Var, il n’est objectivement pas bien haut, le dénivelé n’atteint que 80 m. C’est un col assez satisfaisant: on arrive en haut sans se fatiguer beaucoup et on a une vue sur la ville pendant toute la montée. Par contre, la circulation est importante, c’est une des routes les plus logiques entre les gorges du Verdon et les plages.

Arrivé au sommet du col des Anges, j’ai pris la route plus tranquille vers Lorgues qui est particulièrement agréable. Elle tortille dans une pinède sur 10 km, montant légèrement au début jusqu’à un grand chantier qui est le site d’une future prison, puis descendant de façon particulièrement sympathique dans un vallon puis remontant avec une pente raisonnable. Cela ne valait pas la photo, mais c’était une route vraiment bien adapté au cyclotourisme.

La situation s’est gâtée sur le dernier kilomètre à l’entrée de Lorgues, on était en train de refaire la route et les ouvriers semblaient trouver tout à fait normal de faire rouler les voitures sur les gravillons enrobés de goudron brûlant qu’ils venaient de déverser, et le tout sur toute la largeur de la route et sur toute la distance. Je ne me formalise guère des travaux en général, mais j’ai vraiment souffert du goudron franchement collant dont j’avais peur qu’il fasse fondre les pneus, des gravillons glissants et des projections douloureuses que les voitures ne pouvaient pas éviter même en roulant tout doucement.

Une fois arrivé dans le village, j’ai constaté que je n’arrivais plus à passer certaines vitesses. Ceci m’est arrivé dans le passé quand un pignon était abîmé, mais je ne voyais pas de dégât sérieux et j’ai mis au moins dix minutes à manœuvrer prudemment le vélo avant de trouver le gravillon qui coinçait le câble du changement de vitesse. Un gravillon semblable est réapparu comme par enchantement plusieurs jours plus tard pour bloquer le frein.

 

 Hôtel de ville de Lorgues

Hôtel de ville de Lorgues

Lorgues est un gros bourg commerçant avec un assez beau mail où j’ai regardé en vain si je trouvais une boulangerie appétissante ou même simplement un banc agréable. J’y ai renoncé en pensant qu’il était un peu tôt pour faire une pause. Je me suis donc contenté d’admirer les bâtiments le long du mail, en particulier l’hôtel de ville avec une fontaine assez décorative mais difficile à prendre en photo.

Je n’ai malheureusement pas pris le temps de chercher les anciens bains maures du VIIIème siècle; j’aurais sûrement examiné avec soin ce rarissime souvenir de l’occupation sarrazine du Sud de la France. Je me suis donné la peine de monter à l’église, mais elle ne m’a pas semblé très intéressante et je n’ai pas remarqué sur place les statues de Pugin autour du maître-autel.

 

 Les Maures depuis les environs de Lorgues

Les Maures depuis les environs de Lorgues

J’ai trouvé sans peine la toute petite route qui relie Lorgues à Entrecasteaux et qui me permettait le raccourci nécessaire pour arriver à l’heure le soir. La petite route mène plus ou moins à flanc de plateau avec l’un ou l’autre ravin en cours de route. Elle traverse le plus souvent des pinèdes et j’ai bien apprécié l’ombre. Quand elle sort des pinèdes pour traverser des vignes, la chaleur est compensée par de très beaux panoramas en direction des gorges de l’Argens et de la chaîne des Maures. On admirera sur la photo les reliefs d’une rare clarté, il n’y avait pas trace ici de la brume de mer fréquente à Grasse.

La route passe devant une petite chapelle joliment cachée au milieu de la forêt. Une pancarte précisait que la visite est seulement possible sur réservation payante avec une permanence supplémentaire certains jours du mois d’août. La raison de ceci est que la chapelle abrite d’éblouissantes fresques du XVème siècle si j’en crois le site Internet idoine. J’ai été un peu stupide de ne pas m’arrêter pour voir l’extérieur car il paraît qu’il y a quelques fresques autour du portail aussi.

 

Vallée de la Bresque

Vallée de la Bresque

Comme la route était finalement assez facile depuis Draguignan, je suis arrivé à une heure raisonnable à Entrecasteaux où j’ai fait une pause avec un gâteau et des cerises. L’arrivée sur le village par la petite route est très belle, on domine la vallée de la Bresque qui fait un coude autour du rocher qui porte le village. La photo donne aussi une idée assez fidèle des pinèdes qui m’avaient tant plu; je ne m’attendais pas du tout à ce que la région soit aussi boisée. Je craignais du maquis brûlé par le soleil comme autour de Marseille, même s’il aurait été plus réaliste de craindre des vignes écrasées de soleil.

 

Château d'Entrecasteaux

Château d’Entrecasteaux

Entrecasteaux est un village assez modeste, c’était le premier des villages de mon trajet dont la population n’a pas quintuplé voire décuplé depuis 1960. On est trop loin des plages et de l’autoroute pour attirer des navetteurs. La population est même la moitié de ce qu’elle était au début du XIXème siècle.

Entrecasteaux est un nom connu des amateurs de récits d’explorateurs car c’est le nom d’un contre-amiral qui explora entre autres la Tasmanie et la Nouvelle-Calédonie entre 1791 et 1793. L’explorateur était effectivement né au château d’Entrecasteaux, sa famille l’ayant acheté au comte de Grignan, le gendre de Madame de Sévigné qui était gouverneur de Provence et qui avait de gros problèmes d’argent. Le château se visite en été mais c’est en fait plus une collection d’objets anciens rassemblés par un collectionneur dans les murs assez austères du XVIème siècle.

Je ne suis pas monté jusqu’à la cour du château mais j’ai admiré tranquillement le jardin, mon banc sur le mail donnant directement dessus. Trois dames du village surveillaient leurs enfants qui couraient dans le parc et qui avaient le plus grand plaisir à se cacher derrière les haies de buis hautes de 1 m environ qui forment des couloirs autour des parterres. Certains des enfants étant assez jeunes, les mamans étaient inquiètes et je me souviens d’un mot amusant: « Oui, Quentin, je t’entends très bien, mais je ne te vois pas. Reste là où je peux te voir ! ».

 

 Jardin dessiné par Le Nôtre

Jardin dessiné par Le Nôtre

Le jardin a été dessiné par rien moins que Le Nôtre, ce qui surprend un peu car on n’y voit point de statues. Le jardin est dans un site particulier avec le rocher du château au Nord, une rampe assez imposante à l’Est, le mail à l’Ouest (qui a peut-être remplacé autre chose) et un genre de terrasse au Sud qui porte la fontaine du village et qui s’ouvre sur le parc par un très bel escalier à double révolution.

Après une pause bien agréable, il ne restait plus qu’à rejoindre Aups, ce qui m’a plongé dans des hésitations difficiles à trancher. Fallait-il passer par Cotignac et Sillans, par Salernes et Sillans ou seulement par Salernes ? Je ne pense pas que Cotignac soit vraiment nécessaire car l’attraction principale est la visite des grottes, chose difficile à vélo. Par contre, je regrette d’avoir laissé Sillans de côté car on y voit des remparts, un château fort et une petite cascade. Il me manquait une petite heure pour le faire, et on sait où elle était passée.

J’ai donc pris la route la plus directe, remontant la vallée tranquille de la Bresque vers Salernes. Le paysage est agréable mais encaissé et pas vraiment spectaculaire. Quant à Salernes, je me suis posé quelques questions. C’est un bourg important avec beaucoup de circulation aux heures de retour des navetteurs, mais j’ai surtout remarqué que les gens dans les rues avaient l’air différent de ceux de Lorgues ou de Trans, moins bourgeois.

J’ai lu plus tard l’explication: Salernes n’est pas une ville de navetteurs, c’est une petite ville industrielle, la capitale de la production des tomettes (les carrelages bruns classiques en Provence). Les entreprises ont aussi su évoluer de la production de masse pour les HLM dans les années 60 à des produits émaillés ou artistiques de nos jours. Bel exemple de montée en gamme pour contrer l’ouverture des frontières à des productions importées.

 

Environs de Salernes

Environs de Salernes

A la sortie de Salernes, j’ai hésité au carrefour pour Sillans, mais j’ai préféré être prudent et j’ai pris la route directe pour Aups, qui commence par monter une grande côte assez raide au début, Aups se trouvant sur un plateau à 500 m d’altitude, 300 m au-dessus de la vallée de la Bresque. L’avantage de la côte est que l’on a une belle vue à un moment sur les vallées boisées. La photo est prise à 18 h 30, ce qui rappelle pourquoi j’étais prudent.

Une fois que l’on est arrivé sur le plateau, la pente devient très modéree et la route reste relativement agréable. Les voitures vont un peu vite et le revêtement est très rugueux mais c’est tout. Il y en a pour 7 km jusqu’à l’entrée d’Aups, où j’ai aperçu un supermarché encore ouvert. J’en ai profité pour acheter du fromage et des fruits, mes réserves de Luxembourg étant épuisées. C’était un Intermarché, chaîne dont j’ai été assez satisfait cette année (l’année précédente, je préférais les Super U, plus fréquents en Normandie). J’évite Carrefour quand je suis en voyage, ils ont trop peu de produits régionaux et leurs fruits et légumes sont souvent médiocres.

Je savais où aller dans Aups, ayant consulté Internet, et l’hôtel se trouve en fait au bout du mail entre le début de la zone piétonne et l’église. C’est un grand bâtiment en U autour d’une cour ombragée spacieuse et très bien aménagée avec de nombreuses plantes en pots donnant un peu de discrétion aux tables. Il n’y avait personne dans la cour et j’ai trouvé une affichette sur la porte indiquant que la réception est fermée le mardi et que la clef de ma champre (la 7, je m’en souviens encore) était sur la porte à l’étage.

Un peu surpris, j’ai monté l’escalier en face de la réception, mais le tapis et les murs étaient fatigués, il y avait divers ustensiles et produits d’entretien sur le palier… Cela ne correspondait pas au prix de la chambre et je me suis dit qu’il devait y avoir une autre entrée pour les clients. J’ai donc poussé une porte au rez-de-chaussée et je me suis retrouvé dans la salle à manger d’hiver, une pièce assez sollennelle qui n’avait pas l’air utilisée régulièrement même si les tables étaient dressées très proprement. Au bout de la salle, une nouvelle porte vitrée donnait accès à un départ d’escalier et je suis parti en exploration. C’était mieux cette fois, la chambre était effectivement en haut. Elle n’avait rien d’extraordinaire mais je n’ai pas de reproches à faire non plus.

 

Rue à Aups

Rue à Aups

Puisque la réception et le restaurant de l’hôtel étaient fermés, j’ai décidé de rentrer le vélo dans le pas carré au pied de l’escalier, où il ne gênait pas tellement, puis je suis parti explorer le bourg à la recherche d’un restaurant. J’ai eu beaucoup de plaisir à me promener dans les rues, c’est un village provençal typique avec ses façades crépies, ses rues en pente, ses placettes avec qui un figuier, qui une fontaine, qui une tour ancienne…

Le bourg est très ancien, c’était un oppidum ligure avant de devenir une étape romaine. Il a essayé rapidement de se débarrasser de son suzerain, le duc de Blacas, mais le procès débuté en 1346 prit longtemps et ne se termina que 366 ans après en 1712. Ce doit être l’un des plus longs procès de l’histoire de France ! L’autre grand moment historique du bourg est 1851, quand Aups fut le centre d’une insurrection contre le coup d’état du futur Napoléon III. L’ordre revint après le massacre de 50 meneurs, dont un qui fut fusillé deux fois: ayant survécu blessé à la première exécution en faisant le mort, il fut fusillé une seconde fois après avoir été découvert chez des paysans qui le cachaient !

J’ai constaté qu’Aups a une supérette en face de la boulangerie et que ces deux magasins me seraient très utiles le lendemain si je voulais prendre un petit déjeuner puisque la réception était fermée. Pour les restaurants, il y a plusieurs gargotes sur la rue piétonne, des bars sur le mail, deux restaurants d’hôtels fermés et deux établissements appétissants en bordure de la vieille ville.

Le Logis de France ayant l’air très agité, j’ai eu peur d’attendre longtemps et je suis allé à l’autre, mais la dame m’a fait attendre debout le temps de servir deux plats et j’ai constaté que les portions étaient très « nouvelle cuisine », expliquant probablement le prix avantageux. Je suis donc ressorti avant que la dame ne me rattrape et je suis allé au Logis de France où l’on m’a donné une table sous un tilleul absolument extraordinaire. Je n’en avais jamais vu de si noueux et antique, il couvre toute la terrasse qui est pourtant grande.

J’ai dîné seul mais cela ne m’empêchait pas d’écouter un peu les conversations des Anglais aux tables voisines. La plupart n’étaient ni jeunes ni minces, mais il y avait aussi un couple d’environ 35 ans assez bourgeois avec deux enfants très sages. Je pense que le père était banquier, il prend en tous cas bien soin de sa personne. Outre les Anglais, j’ai aussi remarqué un groupe d’une vingtaine de jeunes sportifs qui sont entrés après moi. Ils avaient un style assez machiste et étaient tous des hommes aux cheveux coupés très courts, je pense que c’étaient des militaires en excursion.

 

Terrine de canard

Terrine de canard

Comme la jeune fille a mis un peu de temps à venir prendre ma commande, j’ai bien regardé ce que l’on servait autour de moi et j’ai constaté que les portions étaient copieuses et appétissantes. Je n’ai pas pris le menu gastronomique assez tentant, mais le menu régional s’est avéré irrésistible. J’ai commencé par du pâté de canard maison accompagné de tant de garnitures décoratives que j’ai pris une photo de l’assiette, chose que je trouve très plouc en temps normal. Pouvoir alterner entre le confit d’oignons, les tomates fraîche et séchée et les cornichons était une très bonne idée car tous les produits étaient exceptionnellement bons, visiblement achetés chez des producteurs gastronomiques ou bio.

 

Raie aux câpres

Raie aux câpres

Chose rarissime de nos jours, le menu comportait après le pâté un poisson, une aile de raie aux câpres. C’est ce qui m’avait incité à prendre ce menu, j’aime beaucoup les câpres. J’ai encore pris une photo pour montrer la garniture généreuse – on voit au passage aussi l’excellent pain de campagne. Comme plat principal, n’ayant pas prévu des entrées aussi copieuses, j’avais choisi des tagliatelle aux cèpes. En fait, vu l’étape très fatigante du lendemain, je n’ai pas mal agi. Pour une fois, on sentait vraiment le goût des cèpes. Ils ne sont pas cueillis sur place puisque ceci est interdit par les règles d’hygiène, mais ce n’étaient en aucun cas des cèpes de Bulgarie surgelés.

Il n’y a que le dessert que j’ai trouvé décevant, c’était une mousse au chocolat qui avait une consistance très bizarre, franchement pâteuse. La patronne m’a expliqué ensuite qu’elle avait essayé d’autres recettes, trouvant comme moi qu’une mousse légère est plus agréable en fin de repas, mais que ses habitués s’étaient plaints, venant exprès pour la mousse pâteuse.

 

 Bon restaurant à Aups

Bon restaurant à Aups

Le restaurant sert un tel menu à un prix très honnête (entre 25 et 30 € si je me souviens bien), ce qu’il peut se permettre parce qu’il a énormément de clientèle. On vient volontiers à Aups des grandes villes de Provence pour passer un weekend en altitude plus frais, et il y a aussi pas mal de touristes de passage en route vers les Gorges du Verdon où il n’y a pratiquement pas d’hébergements en raison des sites protégés. Je me suis amusé à prendre une photo de l’établissement en repartant à la nuit tombée car il est illuminé de néons colorés qui font penser à la Floride ou à la Californie plus qu’à la Provence.

 

Façade de l'église d'Aups

Façade de l’église d’Aups

Ma dernière photo du jour a été pour la façade de l’église. Je n’ai pas pu la visiter, peut-être à cause de mon horaire, et je crois qu’elle ne contient que les autels baroques habituels, mais j’ai remarqué le portail très original avec la devise républicaine et surtout l’inscription République Française. L’inscription daterait de 1901 dans l’intention de montrer aux catholiques qui prendrait les décisions dans le futur – la ville est traditionnellement plutôt de gauche.

 

Etape 3: Haute-Provence

3 janvier 2016

Mercredi 3 juin

95 km, dénivelé 1283 m (plus 2,5 km et 250 m de dénivelé à pousser le vélo sur une pente trop raide).

Très beau et franchement chaud, un peu de vent de vallée l’après-midi

Aups – Saint-Andrieux – Riez – Valensole – Oraison – La Brillanne – Monastère de Ganagobie – Peyruis – Les Mées

Haute-Provence, départements 83 et 04

L’étape représente un compromis. J’aurais aimé passer par Manosque et Forcalquier plutôt que par Riez, ceci offrant plus de curiosités que je ne connaissais pas. Encore que la relecture de mes souvenirs de 1998 m’a montré que j’avais visité l’une des principales, le prieuré Notre-Dame-de-Salagon, à ceci près que je m’en souviens absolument pas et que je n’avais pas pris de photos.

Passer par Forcalquier aurait impliqué une étape trop longue et je n’avais pas trouvé d’hébergement à prix raisonnable aux environs de cette ville extrêmement touristique. Pour compenser, je me suis offert la visite du prieuré de Ganagobie qui demande un très gros effort et qui n’aurait pas été sur mon chemin après Forcalquier. Si l’on ne visite pas Ganagobie, il est facile de raccourcir mon étape.

Pour le petit déjeuner, j’ai supposé que la réception serait certes ouverte pour me faire payer ma nuit mais qu’elle ne servirait rien à manger. Je suis donc allé dans la rue piétonne acheter du pain et des viennoiseries à la boulangerie, puis des yaourts à la supérette; je pensais à du yaourt à boire, mais il y avait une promotion sur les Marrons Suisses.

Une fois revenu dans ma chambre, j’ai donc avalé quatre Marrons Suisses, ce qui est sûrement un record pour moi même si je les aime bien. J’ai vérifié sur l’étiquette et les quatre portions représentaient effectivement une proportion importante des calories nécessaires pour une journée sportive (autrement dit, ne pas m’imiter si on veut continuer à pouvoir enfiler son pantalon).

Après le petit déjeuner peu diététique (et sans boisson chaude, mais il faisait déjà franchement chaud), je suis allé voir à la réception où un jeune homme avait préparé l’addition. Il avait pensé me servir un petit déjeuner au prix habituel en France de 8,50€, que j’aurais probablement trouvé un peu trop mince vu celui qu’il y avait sur la table d’un client. Il a donc corrigé sa note et nous avons essayé de faire marcher sa machine à cartes de crédit.

 Vue d'Aups

Vue d’Aups

Je ne voulais pas le payer en liquide et sa machine a refusé tant ma carte luxembourgeoise que ma carte anglaise ou ma carte allemande. Finalement, nous nous sommes mis d’accord qu’il me ferait passer chez Booking.com comme client ayant oublié d’annuler sa chambre et que Booking.com lui paierait directement la chambre en débitant le moment venu ma carte de crédit. J’espère qu’il n’a pas eu de problèmes avec son patron ensuite…

Pour aller d’Aups à la vallée du Verdon, il y a plusieurs solutions, mais il faut toujours passer une haute chaîne de collines qui protège Aups contre les vents du Nord. Le dénivelé est de près de 300 m, ce qui est très sérieux quand on ne peut pas s’échauffer avant. La pente est raisonnable et le paysage est beau, principalement de la pinède avec des aperçus sur le bourg. Sur la photo, on voit que la vue porte très loin sur le plateau boisé et au-delà jusqu’aux Maures (l’ombre bleue sur l’horizon).

 

Col au-dessus d'Aups

Col au-dessus d’Aups

Mais c’est la pente sud de la montagne, ce qui veut dire que l’on n’a pas d’ombre, et j’ai trouvé qu’il faisait extrêmement chaud dans cette côte. C’est la seule journée où la chaleur m’a vraiment gêné plusieurs fois. Quand j’ai atteint le col, je me suis offert une petite pause et je n’ai pas manqué de prendre une photo de la pancarte. Je ne sais pas très bien s’il y a une politique claire sur les pancartes de col, il n’y en a pas toujours. En tous cas, cette année, j’ai pris une photo à chaque fois qu’il y en avait une.

 

Plateau de Saint-Andrieux

Plateau de Saint-Andrieux

L’avantage d’être autant monté depuis Aups est que l’on descend de l’autre côté. Pas tout de suite en fait, on traverse un moment un plateau d’altitude curieux qui fait penser aux Causses et qui méritait une photo. Les montagnes sur la droite atteignent environ 1000 m et font partie du camp militaire de Canjuers.

Les touristes continuent généralement à travers le plateau vers Moustiers-Sainte-Marie mais j’y étais passé en 1998 et j’ai donc préféré passer par le barrage de Sainte-Croix-du-Verdon. Le barrage est à la même altitude qu’Aups et j’ai donc eu une longue descente très agréable. Quand on a construit le barrage et obligé les habitants des villages à déménager, on leur a offert en échange des grandes routes modernes bien droites en plein soleil. Heureusement que je descendais vers le lac car la montée aurait été très monotone.

 

Bauduen

Bauduen

La récompense quand on atteint le lac est la couleur très particulière, un bleu intense presque turquoise. La couleur est un peu plus foncée qu’au lac de Serre-Ponçon qui est alimenté par des torrents de glaciers mais reste une couleur de montagne étonnante. Lors du voyage de 1998, il ne faisait pas beau et je n’avais pas eu cette couleur. La route du barrage passe d’abord à proximité de Bauduen, un village touristique très bien situé sur une avancée de la montagne dans le lac, avec dans la baie au sud de nombreux petits bateaux à l’ancre qui font presque penser à une vue de Croatie ou d’Espagne. Ce sont des barques et des voiliers car les bateaux à moteur sont interdits sur le lac.

 

Lac de Sainte-Croix

Lac de Sainte-Croix

Après Bauduen, la route longe un peu le lac, ce qui est possible à peu d’endroits. Elle monte plusieurs fois pour franchir des avancées rocheuses, offrant à chaque fois une côte plus ou moins méchante, une vue superbe au sommet et une descente très amusante. Sur un des sommets, il y a un grand hôtel jouissant d’une vue superbe qui a bien de la chance d’avoir eu un permis de construire. J’ai pris une photo magnifique du sommet suivant avec toute l’enfilade du lac.

 

Lac de barrage du Verdon

Lac de barrage du Verdon

Barrage de Sainte-Croix

Barrage de Sainte-Croix

J’ai été un peu surpris de voir que la route ne franchit pas le barrage sur la crête, on a construit à la place un grand pont en amont à travers le lac. On voit sur la photo que le barrage semble tout petit en comparaison avec la taille du lac. Il fut mis en eau en 1973 et est un peu plus bas que prévu (18 m de différence), à la fois pour sauver deux des trois villages concernés et par crainte d’atteindre le niveau d’une résurgence qui aurait pu se renverser et drainer le lac.

C’est le quatrième lac de barrage de France par la taille et il sert uniquement à la production d’électricité, le captage pour l’irrigation étant effectué plus en aval. On voit mal sur la photo que le barrage marque aussi le début des gorges inférieures du Verdon, difficiles à visiter et moins profondes que les grandes gorges en amont du lac.

La seule route de la rive nord du lac le longe peu de temps, elle monte bientôt lentement dans une pinède clairsemée. Je craignais qu’elle ne monte encore un bon moment jusque sur le plateau de Riez (150 m de dénivelé) et j’ai donc cherché un endroit agréable pour faire une pause tout en admirant les couleurs du lac.

Malheureusement, les rives sont inaccessibles en dehors de quelques rares bases nautiques aménagées et j’ai dû me contenter d’un coin de champ pierreux qui avait tout du moins l’avantage d’être bien ombragé avec un léger souffle de brise. J’ai vu passer un monsieur qui s’est garé et qui est parti sous les pins, probablement dans l’idée de descendre au bord du lac, mais je ne peux évidemment pas le faire en laissant un vélo sans surveillance dans une région touristique.

Après la pause, j’étais suffisamment rafraîchi pour attaquer la côte. Elle est surprenante, on monte d’abord de façon classique entre les pins et des barres calcaires jusqu’à une maison isolée qui a bien de la chance pour la vue. On est en haut du village de Sainte-Croix-du-Verdon, qui est sans intérêt puisqu’il a été reconstruit après la mise en eau du barrage.

 

Genêts à Sainte-Croix-du-Verdon

Genêts à Sainte-Croix-du-Verdon

Tout d’un coup, la route jusque ici large et assez droite se met à faire une longue série d’épingles à cheveux pas très raides mais extrêmement serrées. C’est très amusant à vélo, on gagne vite de l’altitude et on voit où l’on était dix minutes avant. J’ai pris une photo pas tant pour le lac que pour le genêt, qui est fréquent dans la région et que je pensais inadapté au climat sec. Je confonds peut-être les ajoncs, plus heureux en Bretagne, et le genêt, heureux dans le Midi ?

Après quelques kilomètres sans grand intérêt sur le plateau, la route descend longuement dans la forêt, ce qui m’a procuré un effet rafraîchissant très agréable. On descend ainsi dans la vallée d’une rivière très secondaire mais où l’on trouve le bourg de Riez. J’ai croisé là ma route de 1998, mes souvenirs de l’époque prouvant que je m’étais promené dans le centre ville et que j’étais entré dans l’église qui m’avait beaucoup déçu. Cette fois, j’étais un peu sonné par la chaleur et je cherchais surtout un coin pique-nique même s’il était peut-être un peu tôt, ce qui fait que je me suis dispensé de la vieille ville.

Riez a une histoire intéressante: c’est un assez rare exemple de civitas romaine qui n’a pas grandi. La ville fut administrée à la chute de l’Empire romain par les évêques, chose qui resta possible en Provence car les invasions barbares ne passèrent pas le Rhône. La Provence resta romaine dans sa civilisation et passa sans heurts sous le contrôle des Ostrogoths, qui avaient installé à Ravenne une administration prenant efficacement la succession des fonctionnaires impériaux.

Ce n’est qu’avec l’anarchie féodale que Riez devint un fief laïc. Riez resta un diocèse et la modeste église était une cathédrale jusqu’au Concordat de 1801 quand Napoléon imposa un seul diocèse par département avec siège à la ville-préfecture (donc ici Digne). Les nombreux petits diocèses se retrouvent en Italie pour la même raison qu’à Riez, chacun correspondait à une ville romaine.

 

 Ancienne murailles de Riez

Ancienne murailles de Riez

Le plus beau monument de Riez est probablement la porte de ville avec le cadran solaire. Elle a une arche d’une hauteur exceptionnelle et est curieusement surmontée d’un logement avec deux fenêtres. Je pense que c’est un ajout ultérieur, peut-être pour obtenir la même hauteur que les maisons voisines qui ont toutes cinq niveaux. C’est rare en dehors des grandes villes, les bourgs provençaux dépassent rarement trois niveaux.

Les touristes se concentrent à Riez sur deux curiosités hors de la vieille ville. J’aurais voulu visiter le baptistère construit au Vème siècle pour comparer à celui de Fréjus mais il était inaccessible derrière des bâches car on refaisait la toiture. Je n’ai pas vu de photos de l’intérieur mais les descriptions rappellent effectivement beaucoup celui de Fréjus. Sur le moment, j’étais un peu déçu car c’était le principal monument que je comptais visiter pendant cette étape.

 

Restes du temple romain de Riez

Restes du temple romain de Riez

Je suis ensuite allé voir l’autre curiosité touristique puisqu’elle est tout près dans un champ voisin. C’est une série de quatre colonnes romaines avec l’architrave d’un temple disparu depuis longtemps. Même si c’est un beau reste, je dois quand même dire que le temple de Vienne est beaucoup plus impressionnant. J’ai hésité à pique-niquer près des colonnes, mais le seul siège vraiment à l’ombre avait été pris par des touristes environ 15 secondes avant que je puisse l’atteindre et je me suis donc contenté d’une courte pause et de remplir la gourde au robinet des toilettes publiques à côté.

Puisque j’avais décidé nolens volens de continuer avant ma pause, j’ai décidé qu’il était préférable d’avancer tant que j’avais un peu d’énergie. Certes, il faisait très chaud en pleine heure de midi, mais retarder la pause me permettait de partir après avoir mangé au moment où la chaleur commence à baisser. C’est une théorie fumeuse, mais il est par contre exact que la brise de vallée se déclenche dans la région à partir de 15 h et que la chaleur m’a moins gêné après la pause.

 Coquelicots sur le plateau de Valensole

Coquelicots sur le plateau de Valensole

Je suis donc reparti de Riez après avoir appliqué pas mal de crème solaire. Le trajet s’est avéré bien plus varié que je ne le craignais, mais aussi nettement plus fatigant. Au lieu de traverser un plateau dans un maquis écrasé de soleil, on monte une route bordée de quelques arbres (c’est mieux que pas du tout), on passe un col dans une tranchée, on descend dans un joli ravin boisé, on remonte au soleil mais avec une belle vue, on descend dans un ravin boisé (un peu moins profond quand même), on remonte…

Puis j’ai vu que plusieurs voitures étaient arrêtées au bord de la route sur la crête devant moi. Je me suis préparé à rester attentif au cas où ce serait un chantier ou un accident. En fait, c’était un champ assez inhabituel que j’ai pris en photo comme tous les touristes des voitures. Je n’avais jamais vu un champ de coquelicots d’un rouge aussi intense et aussi étendu contrastant avec le bleu du ciel.

 

 Vue de Valensole

Vue de Valensole

Après cette vision surprenante, la route devenait bien plus facile, passant entre quelques champs de lavandin pas encore en fleur et descendant dans le vallon de Valensole. Le bourg s’étend au flanc de la colline au-dessus du vallon, orienté plein sud pour se protéger du mistral. Il m’a paru ressembler à tous les villages anciens de Provence, mais je n’étais pas très attentif car je cherchais surtout un banc ombragé.

 

Lavoir de Valensole

Lavoir de Valensole

Le mail est entièrement occupé par les terrasses des restaurants parce qu’il domine un peu le fond du vallon, ce qui est attirant pour les touristes. De l’autre côté de la route, j’ai vu à un endroit l’ancien lavoir derrière une fontaine. J’ai pris la photo de la jolie fontaine de style typiquement provençal avec une urne baroque et des lions fantaisistes. Derrière, on devine le toit du lavoir qui s’étend assez profondément entre les maisons.

Une eau bien froide y coule d’une demi-douzaine de robinets, se rassemble dans une grande auge, puis alimente par un petit canal le lavoir proprement dit. Toute cette eau produit une fraîcheur très agréable et on peut s’asseoir sur les rebords du lavoir sans problèmes. Comme on ne se doute pas de la disposition des lieux depuis la route principale, il n’y a pas grand monde qui se dérange jusqu’au lavoir bien que ce soit un monument historique daté de 1681 et j’ai été très tranquille pour mon pique-nique.

J’ai remarqué toute une colonie de guêpes qui tournaient autour de l’exutoire du lavoir, mais elles semblent très liées à la petite mare stagnante car il n’y en avait aucune au niveau du lavoir lui-même et je n’ai pas été gêné du tout. J’ai retrouvé le même phénomène plusieurs fois pendant le voyage et ceci confirme que les pièges à guêpes fabriqués avec un peu d’eau sucrée sont efficaces.

En dehors des guêpes, j’ai aussi vu de nombreux pigeons attirés par les robinets et l’auge où ils pouvaient boire. Ils ne faisaient que passer mais revenaient régulièrement. Après la pause, je suis allé consulter un panneau sur l’histoire de Valensole, bourg d’origine médiévale dont la principale raison d’être est d’héberger les paysans qui cultivaient le plateau céréalier, considéré jusqu’à la Révolution Française comme le grenier de la Provence.

 

Dans l'église de Valensole

Dans l’église de Valensole

Valensole est un des rares bourgs agricoles où la révolution n’eut aucun effet notable, la plus grande famille noble locale étant ralliée à la République. Ceci eut pour effet que les terres nobles ne furent pas vendues au contraire de celles des nobles émigrés et que Valensole a gardé une structure sociale latifundiaire héritée de l’Empire romain comme dans le Sud de l’Italie. La ville a logiquement voté très longtemps à gauche.

Les grandes familles habitant dans des châteaux en pleine campagne, le bourg n’a pas de monuments remarquables même si je suis allé visiter l’église recommandée par la carte. Curieusement, l’architecture gothique, les chapiteaux ornés de figures fantastiques et les stalles du XVIème siècle ne m’ont pas laissé de souvenir marquant et je n’ai même pas jugé utile de les prendre en photo. J’ai simplement remarqué une curieuse construction en encorbellement qui ressemble à une margelle de puits avec un seau en pierre. En fait, c’est un morceau de l’ancien jubé réutilisé pour embellir les fonts baptismaux ! On remarquera aussi le carrelage intéressant bleu et or, couleurs du blason de la ville.

 

 Champ de lavande près de Valensole

Champ de lavande près de Valensole

J’ai quitté Valensole par une petite route très tranquille qui m’a bientôt conduit au milieu des champs de lavandin. C’est une des grandes attractions locales (je n’ai plus besoin d’aller à Sénanque maintenant !) et j’avais vu beaucoup de touristes asiatiques en voiture de location qui prenaient des photos. Mais ils étaient sur la route entre Valensole et Moustiers où le lavandin était moins mûr. Sur ma route, il sentait franchement fort et le bleu violacé des fleurs contrastait de façon frappante avec le vert des tiges et le rouge de la terre.

 

Grenier de la Provence

Grenier de la Provence

Un peu plus loin de Valensole, j’ai traversé des champs de céréales, ce qui confirme la vocation d’origine du plateau, puis la route a commencé à descendre un petit ravin qui s’est vite transformé en gorge tortueuse distrayante et pas trop raide. Je suis sûr que j’aurais adoré la descente si la route avait été en bon état, mais elle est tellement abîmée que je n’ai pas osé dépasser 30 km/h. Vraiment dommage. J’ai croisé un cycliste chargé dans la descente, ce n’est pas une mauvaise idée de monter vers les gorges du Verdon par cette route tranquille même si je le plaignais un peu dans la chaleur (que je sentais moins avec le vent de la descente).

 

Descente sur Oraison

Descente sur Oraison

A un endroit, la route s’écarte un moment du fond de la gorge et passe une maison qui domine directement une vallée large et profonde. La photo donne une image assez fidèle du panorama grandiose avec la rivière Asse au premier plan et les collines du pays de Forcalquier au fond. Entre les deux, la vallée transversale est celle de la Durance que j’allais longer vers la droite. On voit déjà de là que c’est une vallée large et plate et je me suis dit que j’allais probablement souffrir d’une chaleur écrasante.

En fait, après la grande descente, j’ai découvert que la Durance canalise le vent et que j’avais donc un petit vent contraire. Sans être vraiment au frais, on souffre beaucoup moins de la chaleur dès que l’air ne stagne pas. La vallée de la Durance est parcourue par une grande nationale et une autoroute sur la rive droite tandis qu’il y a une route plus tranquille sur la rive gauche. Ce sont des routes plates, un peu monotones et très exposées au soleil car il y a très peu d’arbres au fond de la vallée.

 

Lit de l'Asse

Lit de l’Asse

J’ai d’abord traversé l’Asse, rivière trop petite pour figurer sur la plupart des atlas mais que l’on traverse par un pont de pas moins de 270 m de long, aussi long que les grands ponts sur le Rhône et la Garonne ! La photo montre un filet d’eau divaguant entre les bancs de sable blanc, ce qui n’empêche pas d’imaginer de superbes crues en cas de gros orage. J’ai vérifié, l’Asse coule sur guère plus de 50 km et n’arrose guère que Barrême et Mézel qui ne sont vraiment pas des grandes villes.

Après le pont sur l’Asse, j’ai atteint Oraison où je me suis offert une courte pause devant la fontaine sur le mail, profitant de l’ombre et de la fraîcheur de l’eau même si cela ne faisait pas si longtemps que j’étais parti de Valensole. Le village est sans intérêt majeur, il y a juste une évocation historique à faire car le maréchal Pétain avait fait interner à Oraison (dans divers bâtiments inadaptés comme des granges et le cinéma) des Français définis comme « indésirables », en particulier des communistes et des anarchistes. Ils furent transférés dans le Tarn quelques mois après vu les protestations des habitants et la sécurité insuffisante.

A Oraison, on est à nouveau dans la zone des navetteurs grâce à l’autoroute et l’effet est le même qu’autour de Grasse ou de Draguignan: doublement de la population en 20 ans et brutal virage politique à droite voire vers le FN. Par contre, faute de ressources en eau, les lotissements restent très concentrés près du chef-lieu.

 

 La Durance à La Brillanne

La Durance à La Brillanne

J’aurais pu aller directement d’Oraison à mon hébergement en une heure de trajet, mais il n’était pas encore 16 h et ceci me donnait le temps de visiter le prieuré de Ganagobie, que j’avais identifié en faisant des recherches sur le voyage avec Internet comme site vraiment intéressant. J’ai donc traversé la Durance par un pont d’ailleurs exactement aussi long que celui de l’Asse et avec à peu près aussi peu d’eau dans le lit du fleuve. La Durance devrait avoir beaucoup plus d’eau vu qu’elle draine une bonne partie des Alpes, mais l’eau est presque entièrement détournée au barrage de Serre-Ponçon pour l’irrigation dans le Vaucluse et l’alimentation de Marseille.

 

Vallée de la Durance

Vallée de la Durance

J’ai été obligé de longer la nationale sur 7 km après le carrefour, même si c’est moins gênant depuis que les poids lourds et les navetteurs utilisent l’autoroute ouverte en 1989. J’ai aussi traversé la voie ferrée où un petit autorail brinquebalant assure une liaison entre Gap et Aix-en-Provence à la vitesse révolutionnaire de 70 km/h. Il est passé en gare au moment où j’atteignais le passage à niveau.

Une fois arrivé au pied du prieuré de Ganagobie, dont j’étais conscient qu’il se trouve au sommet d’une haute colline, j’ai vérifié mon horaire, d’autant plus qu’une pancarte prévient que l’on ne peut visiter que de 14 h à 17 h. J’ai pensé qu’une petite heure suffirait pour monter les 4 km même si je devais les monter à pied.

En fait, je suis parvenu à monter environ 1,5 km à vélo en faisant de nombreuses pauses respiratoires, mais la pente est vraiment raide. Quand elle est devenue si raide que je n’arrivais plus à monter (donc environ 10%), j’ai commencé à pousser le vélo. Je l’ai finalement poussé jusqu’au sommet car la pente ne diminue pour ainsi dire plus jusqu’en haut.

La route est amusante en soi, on se trouve dans une très belle pinède pleine de fleurs sauvages, la route tortille avec de nombreuses épingles à cheveux et des passages en corniche, et on a quelques aperçus prometteurs sur le paysage. J’ai constaté à l’arrivée au bout de la route qu’il était 16 h 55 et que l’église n’est malheureusement pas accessible facilement, il faut encore marcher au moins 10 minutes dans le maquis en suivant un chemin raviné et pentu sur lequel j’ai encore été obligé de pousser le vélo.

J’étais évidemment très déçu même si j’ai essayé de me presser, espérant un peu une solution de secours car une pancarte précisait que les visites cessent à 17 h mais que l’on peut assister aux vêpres à 17 h 30. L’église serait-elle ouverte entre ces deux horaires ?

Quand je suis enfin arrivé au bout du chemin raviné, j’ai trouvé trois personnes bien mises qui papotaient à l’extérieur et je suis allé essayer la porte. Elle n’était pas fermée! J’ai donc vite mis un pantalon par-dessus la culotte de vélo, estimant que je pouvais bien respecter la demande sur la pancarte d’une tenue respectueuse, et je me suis précipité à l’intérieur.

 

 Prieurale de Ganagobie

Prieurale de Ganagobie

Je n’y ai vu qu’une personne assise qui attendait au frais les vêpres et j’ai donc pu visiter l’église. Je me suis un peu pressé de peur de voir arriver un frère portier irascible et je n’ai pas osé faire trop de photos vu le petit bruit de l’appareil, ne voulant pas déranger la dame assise, mais j’ai quand même pu admirer la principale curiosité, le carrelage médiéval.

Le prieuré fut fondé au Xème siècle et devint rapidement un monastère prospère, mais il fut détruit pendant les guerres de religion et l’abbatiale fut démolie en 1793. Heureusement, on ignorait à l’époque les mosaïques, qui furent découvertes en 1898 et intégrées lors de la reconstruction du monastère dans les années 1960.

Les moines qui s’y installèrent, des Bénédictins de la tradition de Solesmes, venaient de l’abbaye de Hautecombe en Savoie où l’emplacement au bord du lac du Bourget attirait tellement d’excursionnistes et de baigneurs qu’ils ne s’y sentaient plus tranquilles. Ils furent beaucoup soutenus par Francis Bouygues, l’une des plus grandes figures du capitalisme chrétien jusqu’à sa mort en 1993. Le monastère devint d’ailleurs très connu pour ses retraites à l’intention des chefs d’entreprise dans l’esprit des grandes encycliques sociales et du corporatisme de l’entre-deux-guerres.

 

Pavement médiéval de Ganagobie

Pavement médiéval de Ganagobie

Les mosaïques du sol datent de 1124 et sont uniques en France tant par leur étendue que par leur qualité et leur état de conservation. On estime qu’elles sont inspirées en partie par des artistes mozarabes (des Musulmans restés en Espagne après la reconquête par les rois de Castille et d’Aragon) et elles me rappellent les tissus siciliens de la même époque, où la culture musulmane restait très présente.

La première photo montre l’importance prise par les entrelacs abstraits et compliqués, ce qui est un héritage direct de l’art arabe qui interdit la représentation des êtres vivants. La seconde photo montre quelques médaillons avec des animaux un peu fantaisistes. L’éléphant m’a semblé être un motif plus carolingien qu’arabe et qui a peut-être été repris d’un livre d’enluminures. Mais c’est peut-être aussi un écho de l’art byzantin, que l’on avait découvert lors de la première croisade en 1099 et qui était très souvent copié dans les textiles.

 

 Portail de Ganagobie

Portail de Ganagobie

Ayant pu visiter rapidement l’église et voir le chef-d’œuvre roman pour lequel j’avais poussé le vélo sur une montagne aussi raide, j’ai pris ensuite le temps d’admirer tranquillement l’extérieur de l’église. Plus exactement, le portail est la seule partie ancienne, mais il est intéressant car il est très particulier. Le tympan est assez archaïque et pourrait même avoir été récupéré sur l’église précédente datant de 1050 environ. Il reprend en partie la tradition bourguignonne (le prieuré relevait de Cluny) avec le Christ dans la mandorle entouré des symboles des évangélistes. Chose typique du premier art bourguignon, les symboles ainsi que les anges regardent les fidèles et non le Christ. Les petites statues des apôtres sur le linteau sont de la même époque.

 

Sculptures romanes de Ganagobie

Sculptures romanes de Ganagobie

Autour du tympan, on a sculpté une arcade en arc brisé avec un décor appelé festonné tout à fait exceptionnel en France. On pense que c’est également une influence mozarabe. Autrefois, ce décor portait simplement sur l’arc sans aller jusqu’au sol ni rogner les pieds des apôtres comme il le fait maintenant. On pense que les ajouts relèvent d’un excès de zèle au XVIIème siècle.

Quand j’ai entendu la cloche appeler les frères (et les personnes venues faire une retraite) aux vêpres, je suis reparti sur le chemin raviné sans trop me presser. Quand j’ai atteint la porte principale du monastère, j’ai vu que l’on n’avait pas encore fermé la porte du magasin, mais je ne voyais pas ce que je pourrais y acheter de transportable à vélo, d’autant plus que je n’avais plus de cadeaux de communion à prévoir au contraire des années précédentes. Par contre, j’ai été très heureux de profiter du robinet d’eau bien fraîche vu que je n’avais pas pris le temps de boire en arrivant au sommet de peur de trouver l’église fermée.

 

Panorama depuis Ganagobie

Panorama depuis Ganagobie

Je suis ensuite retourné au parking au bout de la route, d’où j’ai découvert le panorama particulièrement impressionnant sur la vallée de la Durance. On a l’impression sur la photo qu’il y a un plateau régulier sur la rive gauche sans montagnes en arrière-plan. C’est un peu trompeur, la photo montre vers le Sud et donc vers le plateau de Valensole, les montagnes du Verdon sont trop loin et trop modestes pour être visibles.

Si on voyait plus loin sur la gauche, on verrait des montagnes plus hautes, ce seraient les Préalpes de Digne qui montent jusqu’à 2000 m. Sur la rive droite où se trouve le prieuré, il y a une série de hautes collines séparées par des ravins; en continuant plus à droite, on verrait les petites montagnes des Baronnies qui sont autour de 1000 m avec en arrière-plan le bloc isolé et dominant du Mont Ventoux.

Après avoir admiré la vue depuis le parking maintenant désert (mais gigantesque, preuve de l’affluence en saison), j’ai descendu la route que j’ai trouvée presque aussi difficile en descente qu’en montée. Il n’est pas question de se laisser aller à faire des pointes de vitesse, les virages sont très serrés et il faut freiner très fort en permanence.

Presque tout en bas (le dénivelé total est de presque 350 m), on devine dans la pinède un vieux pont en pierres. Une partie est romaine car il servait pour la grande voie romaine entre l’Espagne et l’Italie, qui évitait les falaises de la Côte d’Azur et de Ligurie et franchissait plutôt le col du Montgenèvre. Je ne suis pas allé voir de près car le pont n’est pas très pittoresque, on n’a découvert qu’en 1963 son antiquité. Un archéologue y a repéré un graffiti avec un phallus.

 Pénitents des Mées

Pénitents des Mées

Une fois que j’étais revenu sur la nationale, je l’ai longée pour les quelques kilomètres qui restaient jusqu’au pont sur la Durance conduisant au petit bourg des Mées où j’avais réservé une chambre d’hôtes avec dîner, la première du voyage. J’étais passé en voiture aux Mées en 1998 mais il faisait très mauvais et j’étais resté assez loin. Cette fois, je pouvais passer directement au village et c’était beaucoup plus convaincant.

 

Pénitents au sud des Mées

Pénitents au sud des Mées

La grande curiosité est un site géologique très particulier, les Pénitents, dont le nom renvoie à une légende délicieuse: au retour des Croisades, divers seigneurs de la région auraient apporté dans leurs bagages de ravissantes esclaves sarrazines et les moines de la Montagne de Lure n’auraient pas résisté à cette tentation exotique. Pour les punir, Saint Donat les aurait transformés en rochers, les Pénitents.

 

Pénitents au Nord des Mées

Pénitents au Nord des Mées

Géologiquement, c’est une simple falaise en poudingue comme il en existe aussi ailleurs, en particulier les célèbres Mallos de Riglos en Aragon. L’avantage de la falaise des Mées est que l’on y accède facilement et qu’elle forme une bande continue très harmonieuse. Les rochers s’élèvent à une centaine de mètres au-dessus de la vallée. J’ai pris plusieurs photos mais je n’avais évidemment pas le temps de parcourir le sentier de randonnée qui monte au sommet.

En dehors des Pénitents, il n’y a guère de curiosités importantes aux Mées. Il y a par contre quelques détails historiques intéressants. Comme à Oraison, il y eut aux Mées un camp d’internement pendant le régime de Vichy, qui était destiné à interner les Républicains espagnols et divers autres « étrangers indésirables ». Au contraire du camp d’Oraison, celui des Mées, qui fournissait plusieurs entreprises en main-d’œuvre bon marché, ne fut supprimé qu’en 1944.

C’est aux Mées qu’eut lieu un évènement complètement oublié de nos jours, une bataille rangée entre les militaires défendant le coup d’état de Napoléon III en décembre 1851 et une troupe de républicains de la région. La bataille eut lieu le 8 décembre, six jours après le coup d’état, et fut une victoire républicaine, mais elle resta sans effet car aucune autre région de France ne s’était révoltée.

Ignorant de ces évocations, j’ai plutôt cherché sur le moment le chemin indiqué par la dame au téléphone mais qui n’était pas tout à fait évident. Les chambres se trouvent dans une maison de maître qui comprend aussi deux gîtes loués de façon plus ou moins durable à des ouvriers en bâtiment dont les familles habitent ailleurs, chose fréquente de nos jours. Un des ouvriers est passé plus tard sur la terrasse où je dinais, affublé d’une salopette et d’un T-shirt blancs beaucoup trop grands pour lui. Il cherchait un endroit où son I-Pad aurait suffisamment de réseau et n’a pas semblé parler français.

Je pense qu’il faisait partie d’un petit groupe (probablement un artisan et deux ou trois membres de sa famille) et qu’il venait d’Europe de l’Est. Le jeune ouvrier ne peut probablement pas se payer des habits à porter le soir parce qu’il doit économiser chaque centime pour sa famille (ou pour s’acheter une voiture d’occasion). S’il est payé une misère au tarif de son pays d’origine, ce qui est illégal mais pas rare, l’effet est d’autant plus évident..

Couloir de la chambre d'hôtes aux Mées

Couloir de la chambre d’hôtes aux Mées

Si l’on met les gîtes de côté, j’étais le seul hôte et la dame ne mange pas avec les hôtes. Elle a rarement un hôte seul -en été, elle a maison pleine toute la saison de toute façon- et a donc pris l’habitude de manger séparément. Elle a quand même fait l’effort de papoter un peu en apportant les plats, surtout qu’elle était apparemment seule dans la maison ce soir-là.

Nous avons surtout discuté de l’histoire intéressante de sa maison, qu’elle a rachetée vers 1980 aux descendants de la personne qui l’avait fait construire en 1792. Pendant 200 ans, la famille avait gardé l’agencement des pièces sans rien y changer, y compris l’escalier et les plafonds. Le décor et les meubles étaient évidemment adaptés au fur et à mesure au confort moderne.

 

Salle de bain de la chambre d'hôtes aux Mées

Salle de bain de la chambre d’hôtes aux Mées

La dame a essayé de garder l’atmosphère d’une maison de famille pleine de tradition et j’ai eu plaisir à prendre des photos dans plusieurs pièces, en particulier la chambre, le couloir et la salle à manger d’hiver. La salle de bains mérite une mention (outre le fait qu’il y a une baignoire): la dame a habilement combiné des carreaux à décor végétaux avec des plantes vertes retombantes. Très original.

 

 Salon aux Mées

Salon aux Mées

La plus grande attraction de sa maison est le salon, où elle a découvert en faisant des travaux un papier peint inhabituel. Après consultation d’un expert, il s’agit d’un papier authentique des années 1790 avec un mélange de cartouches représentant des scènes romaines avec des médaillons représentant des scènes galantes. Le papier me semble effectivement peint à la main car je ne pense pas que l’on pouvait imprimer en autant de couleurs à cette époque.

 

Papier peint original de 1791

Papier peint original de 1791

Puisqu’il avait fait très beau pendant la journée, la dame m’a proposé de dîner sur la terrasse près des rosiers. Elle ne semble pas tellement gênée par les moustiques, en partie parce qu’ils ne deviennent vraiment gênants qu’en plein été et qu’ils ont tendance à rester près de la piscine (qu’elle n’avait pas encore mise en route, la saison ne durant même aussi loin au Sud que du 1er juillet au 31 août). Nous avons fait divers essais de lumières car c’était la première fois qu’elle servait dehors cette année.

 

Salle à manger d'hiver aux Mées

Salle à manger d’hiver aux Mées

Elle m’a servi un repas gastronomique qui m’a beaucoup impressionné. Certes, j’ai eu plusieurs fois de très bons repas cette année, mais le sien est certainement le meilleur. Elle a proposé avec l’apéritif des feuilletés de saumon au beurre d’escargot pour accompagner le kir au romarin. La portion était un peu généreuse pour une seule personne, mais probablement difficile à préparer autrement, et cela a presque servi de première entrée.

J’ai eu ensuite la véritable entrée, une petite tarte à la tomate avec une salade aux fleurs de capucine. Les fleurs étaient coupés en petits morceaux car elle m’a dit que certains hôtes ont sinon peur de les manger. Le plat principal était du poulet servi avec des champignons et des haricots verts à l’ail (j’ai échappé aux pâtes et j’ai même eu peu de féculents presque tout le voyage). En table d’hôte, on sert soit un petit vin de la région, soit un cubitainer de vin du Languedoc premier prix. Cette fois, j’ai eu le vin de la région, un rosé de Pierrevert avec un curieux goût fumé.

Comme beaucoup de gens, la dame hésite à servir des fromages bien faits, surtout quand il y a des étrangers à table, et j’ai laissé de côté le camembert plâtreux et les pâtes cuites fades. Par contre, j’ai beaucoup apprécié un fromage au lait cru régional, le Laragne, et j’en ai même acheté le lendemain matin en profitant du bon assortiment au Super U.

En dessert, la dame a servi un fraisier à la rhubarbe. Nous avons fait une expérience en matière d’infusion avec quelques fleurs d’oranger (elle a un superbe oranger en pot ainsi que des citronniers qui produisent), mais il faut apparemment laisser sécher les fleurs d’abord. L’odeur des fleurs en tous cas était une merveille, le goût était assez discret.

J’avais refusé poliment ses autres infusions, et j’ai d’ailleurs eu la même difficulté presque partout cette année, la plupart des gens n’ayant plus que des infusions « nuit câline », « digestion facile » ou « détente du soir ». J’aime mieux une infusion banale de tilleul ou de menthe, surtout si ce ne sont pas des sachets industriels, d’autant plus que mon docteur m’interdit toute tisane contenant du réglisse.

Etape 4: Préalpes de Sisteron

3 janvier 2016

Jeudi 4 juin

88 km, dénivelé 946 m

Très beau et chaud avec petite brise de vallée, nuageux puis orage dans la montagne

Les Mées – Saint-Donat – Peipin – Sisteron – Ribiers – Gorges de la Méouge sur 4 km – Laragne – Eyguians – Lagrand – D949 – Saint-André-de-Rosans

Préalpes de Sisteron, départements 04 et 05

Etape relativement courte et facile par comparaison, permettant de se reposer de celle de la veille, et on peut encore la raccourcir un peu en cas de besoin.

La dame n’était pas là quand je suis descendu pour le petit déjeuner, mais la femme de ménage avait mis en place un buffet impressionnant pour un seul hôte. Elle avait simplement oublié l’eau chaude pour le thé, je suis toujours obligé en France de dire clairement la veille au soir que je ne prendrai PAS de café. Ceci mis à part, j’ai été très impressionné par le choix.

Je crois que je n’avais jamais encore vu huit confitures maison différentes sur une table en chambre d’hôtes. L’année précédente, j’avais même été plusieurs fois frustrè que l’on ne me serve qu’une seule confiture, dont le but était visiblement de m’inciter à acheter celles que l’on ne me laissait pas goûter. Aux Mées, la dame est assez inventive et aime mélanger deux fruits.

Il y avait une autre chose sur la table que je n’avais jamais vue et que je ne reverrai probablement jamais ailleurs, une purée de cerises et de fraises maison. Cela m’a fait penser à la Rote Grütze allemande, mais on ajoute en Allemagne des groseilles, des myrtilles et surtout pas mal de gélatine liquide, ce qui fait que la consistance n’est pas la même et que la version allemande se mange plus facilement avec du fromage frais ou de la glace qu’en boisson.

La chambre d’hôte de Madame Mancin, la Campagne du Barri, est probablement l’un des meilleurs rapports qualité-prix de France. Je comprends pourquoi les réservations pour la pleine saison doivent être prises chez elle au moins un an à l’avance.

 

Pénitents des Mées le matin

Pénitents des Mées le matin

Puisque le choix limité d’hébergements dans les montagnes du sud de la Drôme ne me laissait pas d’alternatives (il faut reconnaître que la région en soi est très peu peuplée), l’étape aurait pu être vraiment courte et j’ai donc cherché des attractions justifiant un petit détour. La première qui figurait sur la carte était la chapelle Saint-Donat, juste en face des Mées sur la rive droite de la Durance,

Je me suis arrêté en passant à une boulangerie à l’entrée des Mées, mais surtout au Super U à la sortie du village pour acheter le fameux fromage de Laragne. Il s’est comporté de façon inattendue après deux jours de transport sur le vélo. J’ai été obligé de manger la partie molle sous la croûte plus vite tandis que le cœur plus sec a gardé sa forme, mais en devenant assez fort. Evidemment, si j’avais eu dans la première partie du voyage la poche rafraîchissante que j’avais oublié d’emporter, je ne sais pas comment le fromage aurait évolué.

 

La Durance au pont de Peyruis

La Durance au pont de Peyruis

J’ai donc traversé la Durance après mes courses. Le pont est banal mais la vue du pont est peut-être encore plus impressionnante que la veille à Oraison car le pont des Mées est juste en aval du confluent de la Durance et de la Bléone, ce qui double la largeur des bancs de sable sans doubler la quantité d’eau. Les montagnes que l’on voit sur la photo font partie des préalpes de Digne, la vallée de la Durance tourne un peu vers la gauche.

 

Chapelle du Val Saint Donat

Chapelle du Val Saint Donat

J’ai ensuite pris une petite route agréablement ombragée dans un vallon tortueux quittant la grande vallée principale. A un coude du vallon, on découvre la silhouette charmante de la vieille chapelle Saint-Donat qui date du XIIème siècle. Elle servit de simple ermitage après les guerres de religion et la version actuelle est donc en partie une reconstruction. La plus jolie partie est le chœur avec une abside centrale plus haute que les absides latérales, un clocher-mur et un petit transept.

 

Vue latérale de la chapelle

Vue latérale de la chapelle

J’ai laissé le vélo au pied de l’église, pensant que le risque était minime dans ce vallon peu fréquenté, et je suis monté par le vieux chemin rocailleux d’où l’on a une vue assez imposante des volumes. On voit l’architecture assez primitive à la taille très réduite des ouvertures dans les murs de la nef, qui est un peu trop haute comparée au reste de l’église.

 

Intérieur de la chapelle Saint-Donat

Intérieur de la chapelle Saint-Donat

On ne peut pas entrer à l’intérieur, mais on peut regarder à travers une grille; il y a juste une voûte en berceau refaite et des colonnes très simples. La photo donne l’impression d’une nef avec des fenêtres généreuses laissant entrer la lumière à flots et c’est assez difficile de comprendre l’effet quand on a vu la nef de dehors avant.

 

 Inscription obscure

Inscription obscure

Il y avait un chantier bruyant et poussiéreux juste en face de la chapelle et c’est même un cas où j’ai eu quelques difficultés car le sens unique a changé avant que je parvienne à franchir toute la zone de travaux (en côte assez sensible). Finalement, j’ai été obligé de me réfugier dans les herbes sèches pour laisser passer un camion qui avait feu vert. Une fois le chantier passé, la route devient assez facile, montant le reste du vallon par une pente assez douce, droite mais en partie ombragée. J’ai noté un panneau étrange annonçant « danger en rive ». C’est certainement du dialecte provençal remplaçant les pancartes « accotement non stabilisé » que l’on voit plus souvent.

 

Moulin fantaisie val Saint-Donat

Moulin fantaisie val Saint-Donat

En haut du vallon, on atteint des petits champs d’oliviers mais aussi une propriété assez étendue où un propriétaire nostalgique a fait construire il y a quelques années un moulin à vent tout neuf sur le modèle des moulins d’autrefois. C’est un peu artificiel.mais je reconnais que c’est une belle décoration quand on a les moyens d’embellir ainsi son jardin.

 

Erosion près de Châteauneuf

Erosion près de Châteauneuf

Le village lui-même, Châteauneuf-Val-Saint-Donat, est minuscule et m’a surtout intrigué parce que les habitantes s’appellent des Chabannaises. De là, je suis redescendu vers la Durance en longeant de loin les collines d’Aubignosc. La photo prise au téléobjectif m’a paru intéressante car elle montre un profil géologique particulier que j’ai retrouvé ailleurs dans la région, vers Digne, vers Tallard et vers Rosans. On voit la superposition de couches alternées calcaires claires et argileuses presque noires. Là où ces couches sont entaillées par une rivière, elle produisent des pans de colline très raides où rien ne pousse. Quand une route traverse un terrain de ce genre, on a l’impression de traverser un décor de film pour westerns.

 

 Bassin de Peipin

Bassin de Peipin

La descente en pente très douce se termine au petit village de Peipin où j’ai cherché une fontaine ou un robinet. J’ai quitté la route principale pour l’ancienne rue qui est assez typique avec ses maisons crépies à deux étages formant un ruban continu de chaque côté d’une rue en pente. Mais la rue en question ne conduit pas à la place de l’église, elle retrouve simplement la route principale un peu plus loin et la seule fontaine que j’ai vue était pleine d’algues. En plus, je n’ai pas vu depuis le village l’ancien château fort, en ruines depuis longtemps, et je ne me suis pas fatigué à visiter l’église avec les statues et autels baroques habituels.

 

Cluse de Sisteron

Cluse de Sisteron

En fait, j’ai finalement trouvé un robinet municipal 200 m plus loin sur la route de Sisteron. La route est énervante car il y a finalement pas mal de voitures pour une ville aussi modeste en nombre d’habitants. Une fois que l’on atteint le centre ville, par contre, on est tranquille parce que les voitures doivent traverser la ville par un petit tunnel.

 

Oliveraie près de SIsteron

Oliveraie près de SIsteron

Sisteron était une ville symboliquement importante pour moi car c’était ma dernière ville de Provence. Ceci se sent dans le climat, dans le paysage, dans la langue, dans les cultures… Au sud de Sisteron, c’est la plaine de la Durance écrasée de soleil où les oliveraies et le maraîchage jouent un grand rôle. Beaucoup d’habitants arrivés ces 20 dernières années ont construit des pavillons à proximité de l’autoroute qui les conduit aux centres de recherche de Cadarache, à l’université ou aux zones industrielles d’Aix-en-Provence. On parlait provençal et le paysage est marqué par des collines couvertes de pinède au pied de blocs de montagnes calcaires comme celles du Verdon.

 

 

La Durance à Sisteron

La Durance à Sisteron

Au nord de Sisteron, on est dans la vallée du Buëch ou de la Durance, une vallée généreusement ensoleillée mais clairement encadrée par des chaînes de montagne boisées parallèles qui peuvent devenir assez hautes (1836 m au Signal de Lure sur la rive droite, 2115 m aux Monges sur la rive gauche). Le fond de la vallée est occupé par des vergers, particulièrement pour les pommes golden. Le nombre d’habitants stagne en dehors de Gap qui vit des stations de ski et des casernes. On parlait la langue d’oc dans la version du Dauphiné.

Site de Sisteron

Site de Sisteron

Sisteron avait une grande importance stratégique au Moyen Âge car c’était la forteresse frontalière qui défendait la Provence contre des attaques venant du Dauphiné (par la vallée du Buëch) ou d’Italie (par la haute Durance). C’était aussi le seul pont permanent de tout le cours de la Durance sur 300 km. Ceci valut à Sisteron d’être détruit pendant les guerres de religion puis par des bombardements américains en 1944.

 

Quand on arrive par le Sud comme moi et comme la plupart des gens, on est un peu pris par l’agitation du centre ville et on ne remarque pas vraiment le site extraordinaire, sur une cluse verticale qui explique le rôle de forteresse. Quand Napoléon Ier remonta de l’île d’Elbe vers Paris en 1814, l’une de ses principales craintes fut l’attitude de la garnison de Sisteron, qui le laissa passer.

 

 Cathédrale de Sisteron

Cathédrale de Sisteron

Avant d’aller voir la cluse, j’ai constaté que j’étais de toute façon arrivé devant la cathédrale et que ce serait dommage de ne pas y entrer. Elle est placée sous le vocable original de « Notre-Dame-des-Pommiers-et-Saint-Thyrse ». Elle n’est pas considérée comme un monument majeur mais j’ai trouvé qu’elle est vraiment intéressante et inhabituelle. La façade est très inspirée par l’art roman italien avec les oculi (trois à cause de la Sainte Trinité) et les arcs en berceau bicolores que l’on retrouve en Corse et à Pise.

 

Nef de la cathédrale

Nef de la cathédrale

On descend une dizaine de marches pour arriver dans la nef qui est très sombre en raison de la conception très prudente: une basilique à trois nefs couvertes en berceau, la nef centrale s’appuyant directement sur de lourds piliers carrés décorés simplement de colonettes engagées. Il n’y a pas de place pour des fenêtres entre le berceau et les piliers car on avait peur que la voûte ne s’effondre dans ce cas. Quand on compare aux expériences bien plus lumineuses de la même époque à Caen, on voit la différence.

 

Coupole

Coupole

Il n’y a pas de transept, ce qui est apparemment classique dans les églises urbaines de l’époque par opposition aux abbatiales où l’on avait besoin de place pour les processions et pour des autels supplémentaires. Par contre, il y a une coupole en avant du chœur, souvenir romain. En Provence, on ne donne pas dans l’excès décoratif des suites de coupoles du Périgord ou d’Angoulême.

 

Clocher roman

Clocher roman

La coupole est très curieuse, on voit bien comment l’architecte passe du plan carré au plan octogonal (par des trompes dans les coins), mais la transition entre le plan octogonal et le cercle de la coupole est assez hésitante. J’ai pris une photo de l’extérieur où l’on ne se rend pas du tout compte de l’existence de la coupole, qui est cachée sous un genre de tour de guet octagonale avec une galerie étrange comme un couloir de cloître.

 

Conches décoratives_

Conches décoratives_

On a décoré au fur et à mesure la cathédrale, en particulier avec un genre de sculpture en bois rouge or or en forme de coquille Saint-Jacques cachant les culs de four d’origine des absides latérales. L’idée est une fantaisie baroque car Sisteron n’a jamais été une étape sur le pèlerinage jacobite. L’abside du chœur a été décorée dès le Moyen Âge par des bandes de pierres de deux couleurs comme en Italie, chose très rare en France. Pour le reste, le mobilier est assez modeste.

 

 Abside bicolore à l'italienne

Abside bicolore à l’italienne

On peut être surpris de trouver une cathédrale à Sisteron. L’idée est la même qu’à Riez, une civitas romaine, mais Sisteron est vite tombé dans les mains du seigneur local et on le voit acheter l’évêché en 1043 pour son fils âgé de huit ans. Un concile met fin au scandale en 1060 mais l’évêque suivant est forcé par une révolte de ses propres prêtres de se réfugier à Forcalquier où il prétend déménager l’évêché.

Il en résulte une chose alors unique dans la Chrétienté, un évêché avec deux sièges et deux cathédrales mais un seul évêque sur lequel les deux chapitres ne s’entendent évidemment jamais. La situation ne sera éclaircie qu’avec le Concordat de 1801 quand Napoléon supprime autoritairement les évêchés de Riez, Senez, Sisteron-Forcalquier et Entrevaux au seul profit de l’évêché de Digne.

J’avais remarqué en entrant dans la cathédrale une dame enveloppée dans un grand châle, ce que je trouvais vraiment surprenant vu le très beau temps. J’ai été encore plus surpris en sortant du monument car elle était assise entre-temps sur un muret du parking en plein soleil, recroquevillée dans son châle en laine. Elle était ravie d’avoir un auditoire captif dans la mesure où elle voyait bien que c’était moi le propriétaire du vélo appuyé sur la façade.

Elle était en effet sortie pour surveiller mon vélo de peur que des voyous ne s’en emparent, ce pour quoi je l’ai chaleureusement remerciée même si j’avais l’impression que les voyous n’étaient pas très nombreux sur la place pour le moment. Elle était sortie aussi parce qu’elle grelottait à l’intérieur, ayant attrapé la grippe mais voulant assurer son service de portière bénévole malgré son état de santé parce qu’elle attendait un groupe d’écoliers.

Porte dans la vieille ville de Sisteron

Porte dans la vieille ville de Sisteron

Quand les écoliers sont arrivés, j’ai pu échapper à la dame bavarde et j’ai commencé à prendre la rue principale du vieux Sisteron. La route traverse maintenant la cluse par un tunnel, mais la route d’origine traversait la vieille ville qui est vraiment coincée sur une bande de terrain très étroite et pentue entre les rochers et le fleuve. Du coup, la route donne à plusieurs endroits sur des escaliers vertigineux qui descendent sous les maisons vers le fleuve.

 

Les maisons sont crépies et ne sont pas particulièrement anciennes, mais j’ai vu quelques belles portes. Celle que j’ai photographiée est celle de la maison natale du maréchal d’Ornano, un brillant militaire très lié au frère de Louis XIII, qui adorait les intrigues sans avoir beaucoup de suite dans les idées. Le maréchal termina apparemment empoisonné au donjon de Vincennes sur l’ordre de Richelieu qui ne lui faisait pas confiance.

 

Beffroi de Sisteron

Beffroi de Sisteron

Je cherchais aussi un endroit agréable pour prendre un en-cas et j’ai finalement quitté la rue principale pour la placette du beffroi, une construction du XIXème siècle dans le style du comté de Nice. On voit très souvent dans les villes provençales un beffroi faire concurrence à l’horloge de l’église. Ces beffrois pas si anciens n’avaient pas le caractère de symbole des libertés communales qu’ils avaient en Flandre à la Renaissance, ils étaient plutôt un geste politique de la part de notables anticléricaux.

 

Pont de Sisteron

Pont de Sisteron

Après ma pause sur un banc à l’ombre au pied du beffroi, je suis retourné dans l’ancienne rue principale et j’ai fini de la longer jusqu’au carrefour qui domine la cluse et le pont sur la Durance. Le pont actuel date de 1945, il a remplacé le pont de 1365 bombardé par les Américains. Depuis la terrasse, le site de la cluse est saisissant, les rochers forment un mille-feuilles exactement perpendiculaire au fleuve qui se faufile difficilement à travers la gorge, passant d’une largeur normale de 300 m à seulement 40 m. La cluse de Sisteron est l’un des grands spectacles naturels de Haute-Provence.

 

 Le Buëch à Sisteron

Le Buëch à Sisteron

En amont de Sisteron, j’ai quitté la Durance pour son affluent, le Buëch, et j’ai trouvé que le paysage change instantanément. La route longe la rivière au début au pied d’une forêt de sapins et de feuillus tandis que la vallée devenue bien plus étroite semble buter rapidement sur des montagnes. En fait, la vallée tourne rapidement vers la droite et redevient un petit peu plus large, mais c’est vrai que le paysage a clairement changé.

Je n’ai pas pris de photos entre la sortie de Sisteron et Antonaves sur 15 km car la vallée est un peu monotone, couverte de vergers de pommiers. La route monte et descend un peu mais reste très rectiligne et ennuyeuse. J’ai été surpris d’apprendre que les arbres étaient des pommiers, imaginant qu’il faut un climat comme dans le Val de Loire pour qu’ils poussent bien.

En fait, les pommiers de la vallée du Buëch sont irrigués et arrosés avec l’eau du Buëch et ceci permet de produire rapidement de grosses pommes fades mais juteuses comme les golden qui se vendent très bien. Le gros village au milieu des pommiers est Ribiers, qui n’est vraiment pas très attirant.

 

Gorges de la Méouge

Gorges de la Méouge

J’ai continué un peu plus loin jusqu’au confluent d’une petite rivière, la Méouge, dont j’avais lu sur Internet qu’elle a creusé une belle gorge. Comme il était assez tôt puisque j’avais pu rouler vite dans la vallée autour de Sisteron, j’ai décidé que j’avais largement le temps de remonter une partie des gorges et que j’y trouverais même probablement un endroit agréable pour mon pique-nique.

J’ai été surpris de voir le nombre considérable de voitures garées dans les gorges un jeudi midi hors saison. Environ la moitié étaient des voitures allemandes ou hollandaises, mais il y avait aussi beaucoup de voitures de la région. Les touristes étaient soit des couples d’âge mûr, probablement des préretraités allemands, soit des groupes plus jeunes genre copains en RTT.

 

04-31_600x600_100KBLogiquement, la route des gorges est relativement haut au-dessus de la rivière et les parkings ne sont pas prévus pour le pique-nique, juste pour se garer. Comme j’avais besoin d’ombre et que je ne voulais pas laisser le vélo sur un parking pour descendre un petit chemin plein de cailloux instables avec des chaussures inadaptées, j’ai finalement remonté les gorges en une seule fois jusqu’à un endroit adapté, le confluent d’un ravin où un petit ruisseau avait fait pousser des arbres suffisamment grands pour donner un peu d’ombre. Par contre, je n’avais pas réfléchi que l’on ne sent plus le vent au fond d’une gorge et il faisait finalement très chaud sous l’arbre.

 

04-33_600x600_100KBAprès le pique-nique, j’ai redescendu les gorges, mais en prenant vraiment le temps de m’arrêter à tous les virages et de faire des photos. Le site est charmant mais je pense que l’attraction est surtout irrésistible en été quand il fait une chaleur étouffante et que c’est l’un des rares endroits où l’on peut se baigner sans danger en Haute-Provence. Il y avait quelques personnes qui s’amusaient dans l’eau, surtout à l’endroit le plus pittoresque où un bassin reçoit une petite cascade, mais la plupart des gens prenaient le soleil sur les rochers ou exploraient simplement le site.

 

04-37 Baigneurs dans les gorges de la Méouge_600x600_100KBJ’ai remarqué deux personnes dont j’ai su tout de suite que c’étaient des Allemands; il s’agissait de deux messieurs habillés l’un d’un tout petit maillot de bain rouge (les Français portent des bermudas de nos jours) et l’autre d’un chapeau (il avait quand même mis ses mains sur l’endroit stratégique, étant conscient qu’on les voyait bien depuis la route). Après vérification sur Internet, certains endroits de la gorge ont la réputation d’être des lieux de rencontre naturistes, mais pas en été quand le site est envahi.

 

04-34_600x600_100KBJe n’ai remonté que la moitié la plus spectaculaire de la gorge, ne voyant pas de raison d’aller au-delà, mais j’ai été content du détour qui me changeait de la vallée de la Durance ou du Buëch. Sur une des photos, on devine un pont en pierre au fond de la gorge; c’est un pont médiéval daté de 1400 environ. Une autre des photos montre le fameux bassin apprécié des familles. Le niveau de l’eau est normal pour la saison, je pense que l’on ne peut y nager que le lendemain d’un gros orage.

 

 Environs de Ribiers

Environs de Ribiers

En quittant la gorge, j’avais l’intention de prendre la petite route sur la rive droite du Buëch, mais j’ai été induit en erreur par la pancarte et je me suis retrouvé finalement sur la rive gauche où la route est une nationale monotone mais aussi plus plate et rapide. Je n’ai pas gardé grand souvenir du bourg commerçant de Laragne-Montéglin, où l’on fabrique certainement le fromage que j’avais acheté le matin aux Mées. Je n’ai pas eu besoin de rester longtemps sur la nationale, j’ai pu la quitter 6 km plus loin à Eyguians où je me suis aussi assis sous un genre de petite halle de marché après avoir rempli la gourde.

J’ai traversé là le Buëch pour la dernière fois et je me suis offert un petit détour jusqu’au village de Lagrand, suivant une pancarte qui recommandait une église romane. Le détour ne représente qu’un kilomètre, c’est plutôt la pente raide qui mène au sommet de la colline qui est fatigante. Comme j’étais ennuyé d’avoir trouvé la montée de Ganagobie si difficile la veille, je m’étais demandé si j’avais vraiment un niveau d’entraînement insuffisant, ce qui était inquiétant pour la suite du voyage. En montant à Lagrand sans trop de difficultés, je me suis rassuré sur ce point.

 Montagne de Chabre

Montagne de Chabre

L’église ne mérite pas vraiment un long détour, d’autant plus que le toit et le chœur ne sont pas romans. Chose surprenante, elle fut victime de bombardements en septembre 1914 et en juin 1940. Je peux comprendre dans le second cas, les Allemands craignant peut-être des chars embusqués en haut de la colline qui domine toute la vallée, mais je ne vois pas très bien ce qui explique une attaque en 1914 aussi loin de la frontière (ou alors c’est une erreur de frappe et il faut comprendre 1944)..

 

Ceci étant dit, on peut admirer la vue depuis la place devant l’église et on a vraiment l’impression d’être au milieu des montagnes. Elles ne sont pas très hautes mais il y en a tout autour. Vers le sud, c’est la montagne de Chabre qui atteint 1350 m. Vers l’ouest, c’est la montagne d’Orpierre qui atteint 1324 m. Vers le nord dans l’axe de la vallée, ce sont les montagnes qui séparent le bassin de la Durance de celui de l’Isère et qui atteignent 2000 m.

 

Eglise de Lagrand

Eglise de Lagrand

L’église vaut surtout par les ouvertures élégantes de la nef et du transept. Il paraît que l’arcade double dans un berceau en plein ceintre est inspirée de l’architecture byzantine, c’est un motif qui était connu en Occident depuis l’époque de Charlemagne. Les enfeux sont un ajout gothique.

 

 Bassin de Trescléoux

Bassin de Trescléoux

J’ai eu une petite descente rapide pour retrouver la vallée puis je suis parti vers l’ouest pour remonter la vallée d’une petite rivière, la Blaisance. Toutes les rivières des Baronnies coulent d’ouest en est (si elles se jettent dans le Buëch) ou en sens inverse (vers le Rhône) car les montagnes sont formées de chaînes calcaires parallèles. Si on veut traverser un chaînon calcaire, il faut monter des petits cols très raides. Par contre, si on veut simplement relier le Buëch et le Rhône comme moi, il suffit de suivre une des vallées et le col est doux et pas très haut.

 

Environs de Montjay

Environs de Montjay

C’était le cas ici aussi, on monte gentiment entre petites prairies et pentes boisées avec presque aucun village car l’exode rural n’a pas été compensé vu la distance et les mauvaises routes pour aller dans les villes de la plaine. Je me suis demandé pourquoi on appelle la région « Baronnies ». Il y avait effectivement deux baronnies féodales, celle de Mévouillon et celle de Montauban, qui étaient pratiquement indépendantes jusqu’à la conquête par le Dauphiné en 1317.

 

Panorama du col de Flachères

Panorama du col de Flachères

J’ai mis tout juste 1 h 30 pour atteindre le col de Flachière, c’est-à-dire que je roulais presque aussi vite qu’en plaine. Il faut reconnaître que le dénivelé est fort modeste avec 270 m en 19 km. Le panorama que j’ai pris au col montre bien le relief modeste tant que l’on reste dans la direction est-ouest. Pendant que je prenais la photo, il y a eu un petit coup de vent inattendu qui a fait tomber le vélo et cela m’a vraiment mis en colère car c’est comme cela que j’avais abîmé les bagages précédents. Heureusement, les attaches ne se sont pas déchirées (ni d’ailleurs la seconde fois où je me suis fait surprendre par le vent quelques jours après).

 

Erosion

Erosion

Côté ouest du col, la route descend nettement plus vite dans un ravin puis remonte sur une petite crête pour desservir le village de Saint-André-de-Rosans qui était ma destination du jour. Dans la montée, on passe une petite zone d’érosion intéressante qui ressemble beaucoup à celle d’Aubignosc le matin. C’était plus facile de prendre la photo cette fois et on voit très bien ce côté « désert raviné » au milieu d’un paysage sinon beaucoup plus doux et verdoyant.

 

Ancien prieuré de St André de Rosans

Ancien prieuré de St André de Rosans

Le monsieur m’avait donné des explications sur le chemin à suivre dans le village, sa maison étant en pleine campagne, mais il n’y a pas de pancarte claire sur sa route et il faut avoir un bon sens de l’orientation car son explication était moins claire que je ne le pensais. Comme je n’étais pas certain, j’ai fait un peu le tour du petit village jusqu’à ce qu’un gros nuage noir apparaisse presque sans prévenir et éclate sur le village. Je me suis dirigé vers une église en ruines parce qu’il y avait deux grands arbres devant qui abritaient un peu de l’averse orageuse.

J’ai regardé par la même occasion la pancarte explicative mais on ne peut pas se promener dans les ruines, elles se trouvent sur un terrain clôturé. Cétait un prieuré fondé en 988 qui fut détruit pendant les guerres de religion (les Baronnies furent un haut-lieu du protestantisme sous l’influence des prédicateurs venus de Genève et envoyés par Jean Calvin).

 

Détail des colonnes

Détail des colonnes

Lors des visites guidées, on voit apparemment des restes de mosaïque dans le sol du chœur qui ressemblent à celles de Ganagobie, mais je ne pouvais pas les voir depuis la clôture. Ce que je pouvais voir et qui est effectivement intéressant, c’est la décoration de la nef avec des piliers agrémentés de très curieuses colonnes torses souvent associées au Temple de Salomon. Les colonnes semblent avoir été bicolores, rouges et jaunes.

 

Chapiteaux

Frise aux lions

Sur un autre pilier, j’ai noté un très joli détail décrit comme des têtes de lions tenant des feuilles de figuier dans leurs gueules. La sculpture est d’une extrême finesse. J’étais trop loin pour voir les détails des autres piliers, la plupart seraient ornées de feuilles de vigne, au point que certains érudits du XIXème siècle prenaient le prieuré pour un temple de Bacchus. C’est dommage qu’il soit aussi compliqué de visiter le site hors saison, je pense que c’est à cause des mosaïques.

Quand l’averse s’est terminée, je suis reparti à la recherche de la route mentionnée par le monsieur et j’ai fini par prendre la seule qui paraissait réaliste. Il s’est alors remis à pleuvoir; le temps que je mette un k-way, une voiture de citadins m’a rejoint et la dame a demandé si je connaissais le chemin de la chambre d’hôtes du village – ils avaient le même problème que moi. Je les ai croisé un peu plus loin, ils revenaient sur leurs pas après avoir trouvé une ferme qui ne ressemblait pas du tout à l’image qu’ils avaient en tête par le site Internet.

 

Chambre d'hôtes à St André de Rosans

Chambre d’hôtes à St André de Rosans

J’ai persévéré vu que le chemin était logique et j’ai été doublé par une voiture volumineuse dont les occupantes parlaient anglais. J’en ai conclu que j’étais certainement sur le bon chemin et la première voiture a finalement suivi aussi quand elle a vu que je persistais. Le chemin est goudronné mais il y a une petite section en montée raide et c’est pourquoi j’avais le temps d’observer toute cette circulation.

Après une descente sans vue, on tombe effectivement sur une ancienne ferme toute cachée au flanc de la colline comme elle le serait dans la Hague par exemple. La vue depuis la maison est assez étendue et bucolique, on domine tout le ravin d’un torrent profondément encaissé et on voit en arrière-plan la crête du col de Flachière.

 

Vue depuis la chambre d'hôtes

Vue depuis la chambre d’hôtes

Un jeune homme maghrébin m’a souhaité la bienvenue et j’ai appris par la suite qu’il a 24 ans et qu’il est berbère et surtout pas algérien. Je n’ai pas vraiment rencontré sa femme car elle recevait sa famille anglaise, ce qui m’a permis d’apprendre quelques détails supplémentaires sur la situation compliquée de l’exploitation. C’est une histoire intéressante et assez révélatrice.

Le jeune homme a décidé d’émigrer en Europe pour trouver un travail, mais il ne parlait pas français (les jeunes Berbères ont déjà assez de peine à apprendre l’arabe littéraire pour le Coran et l’arabe vernaculaire algérien). Il a donc choisi d’aller en Angleterre où il s’est laissé aller à une amourette avec une jeune femme.

Je soupçonne la jeune femme d’avoir planifié la situation pour avoir un enfant, chose que les jeunes Anglaises de milieu modeste font volontiers vu que les allocations accordées aux mères seules sont plus élevées que le salaire minimum qui est tout ce qu’elle peuvent espérer comme caissière ou petite main. Elle avait peut-être moins planifié que le copain berbère serait très fier de son jeune fils et insisterait pour rester avec elle.

S’ils ne sont plus en Angleterre, c’est pour une raison très anglaise. Les parents de Madame ont des amis dans les Baronnies, la version bon marché de la Provence qui fait rêver les Anglais pour leur retraite. Ils ont découvert alors qu’ils pouvaient s’acheter un mas en bon état avec un grand terrain pour une portion de la valeur de leur petite maison de banlieue et qu’ils pourraient vivre des années sur la différence entre les deux montants.

Une fois installés dans les Baronnies, ils ont découvert qu’ils s’ennuyaient seuls, que le mas et le terrain demandaient du travail et que les indigènes les ignoraient puisqu’ils ne parlaient pas un mot de français. La solution: demander à leur fille de s’installer dans le mas et de participer aux frais en ouvrant un bed & breakfast.

Le copain berbère, qui vient d’un milieu agricole, a trouvé l’occasion excellente: climat plus chaud, distance moindre de sa propre famille, occasion de travailler la terre même s’il loue l’essentiel du terrain à un éleveur de brebis. Il s’est mis à apprendre le français avec zèle et parle déjà pas mal du tout après six mois, mais il faut parler lentement en articulant et il a quelques expressions obscures. J’ai aussi attiré poliment son attention sur une ou deux formulations qu’on emploie avec précaution (on ne dit pas à chaque phrase « oui, monsieur untel » et « bon appétit, monsieur untel », cela fait un peu obséquieux voire ironique).

Je me suis posé des questions sur ses relations avec les parents de sa copine, qui l’hébergent mais qui deviennent vite dépendants de lui, le seul francophone et le seul qui a des contacts avec les indigènes: il papote tous les matins avec les éleveurs quand ils viennent inspecter leur troupeau (un monsieur de 50 ans et son fils de 20 ou 25 ans dont je suis sûr qu’il fait tomber toutes les filles de la région en pamoison rien qu’à voir son physique). Le couple anglais ne semble pas s’en rendre compte car ils lui donnent constamment des ordres avec la politesse discrètement méprisante que je connais trop bien de mon séjour à Londres.

Le jeune Berbère a plein de projets. Cette année, il a décidé de ne plus servir les dîners afin de mieux s’occuper de son bébé mais aussi parce qu’il voudrait pouvoir servir les produits du potager qu’il est en train de planter afin de ne pas avoir besoin de payer les prix élevés de la seule supérette du canton. Il est enthousiaste sur les nombreux légumes qu’il va essayer, ne sachant pas si la terre sera adaptée, et il a déjà mis en place un concept pour arroser.

 

 Entrée inspirée des maisons berbères

Entrée inspirée des maisons berbères

Il a aussi refait un peu les chambres, mais il n’a pas eu trop de travail car le mas a servi pendant des années de chambres d’hôtes à un couple belge qui a abandonné quand l’âge leur a montré que leurs rêves d’écologie naturelle au lait d’ânesse devenaient un peu trop lourds. J’ai pris la chambre en photo car elle a beaucoup de caractère. Le lit est ainsi constitué d’un matelas posé sur un genre de dalle de ciment surélevée, ce qui évite la poussière et les araignées sous le sommier. La salle de bain est accessible par un couloir que le monsieur a aménagé en un genre de petit salon arabe très cosy avec des coussins. Il faudrait simplement changer les posters qui font un peu « récupérés au hasard ».

La chambre me semble un peu chère pour le confort, le monsieur a gardé le prix des propriétaires précédents et je lui ai suggéré de réfléchir à un prix d’appel (49 et 69 € par exemple) en augmentant un peu le prix du repas pour compenser quand il pourra le proposer de façon régulière. Mais cela dépend aussi de la clientèle qu’il aura, les Anglais n’ayant pas les mêmes attentes en matière de prix et de repas que les Allemands ou les Français, surtout dans un endroit très isolé où l’on ne va que parce que l’on veut vraiment

 

Salle à manger

Salle à manger

Le repas que j’ai eu est intéressant. J’ai eu en entrée des poivrons farcis au fromage frais, une bonne idée en été. La dame s’occupant de ses parents et de son bébé, c’est le monsieur qui a fait le plat chaud, un tajine d’agneau aux fruits. Je connaissais le plat et j’ai toujours aimé cela, c’était donc parfait de mon point de vue même si j’imagine la surprise de certains visiteurs.

Il n’y avait pas de couscous avec le tajine et le monsieur m’a expliqué que ce n’est pas usuel (j’avais été surpris quand cela m’était arrivé dans un restaurant à Paris et je m’étais demandé si je m’étais fait avoir). Le tajine est un plat de viande que l’on accompagne de n’importe quel féculant adapté à la sauce, par exemple des pommes de terre, des pâtes, de la semoule ou aussi du pain de campagne, ce qu’il avait choisi en l’occurrence pour avoir moins de travail. Pour comparaison, le couscous est un plat de semoule accompagné de bouillon et de quelques morceaux de viande souvent grillée, c’est une autre idée que le tajine. Intéressant.

En dessert, j’ai eu une part de gâteau au chocolat que la dame avait acoompagné d’une crème fraîche transformée en version maison de la « clotted cream » de Cornouailles. On la fabrique en faisant chauffer du lait cru, ce qui le fait cailler, puis en le laissant reposer. En Cornouailles, elle est presque jaune et on la mélange donc à quelque chose qui la rend plus onctueuse.

 

 

Etape 5: Baronnies et Enclave du Pape

3 janvier 2016

Vendredi 5 juin

108 km, dénivelé 637 m plus 8 km et 80 m de dénivelé pour le dîner

Très beau et très chaud avec petite brise de vallée, chaleur accablante entre Nyons et Grignan

Saint-André-de-Rosans – Mange-Fèves – Verclause – Nyons – Valréas – Grillon – Grignan – Chantemerle – La Garde-Adhémar – Les Granges-Gontardes – Malataverne

Baronnies et Enclave du pape, départements 05, 26 et 84

Etape un peu longue, surtout avec le problème pour dîner, mais le dénivelé modeste la rend faisable. Le problème est plutôt la chaleur.

Falaise de Mange-Fèves

Falaise de Mange-Fèves

Pour le petit déjeuner, j’étais curieux de voir ce que le monsieur me servirait vu le repas original le soir. Il a apparemment consulté un manuel sur les habitudes françaises car il m’a servi du pain grillé, du beurre et de la confiture. Je n’aime pas beaucoup le pain grillé quand je voyage à vélo, cela ne tient pas au corps. C’est donc aussi le petit déjeuner qui me fait dire que le prix de la chambre est un peu haut.

 

L’avantage de la maison où j’ai couché est qu’elle est presque sur la crête et que le chemin gourdonné qui passe devant continue directement vers la vallée de l’Eygues non sans passer devant un mas au nom délicieux de Mange-Fèves. La vallée est encaissée entre de hautes collines raides couvertes de forêt sur plusieurs kilomètres jusqu’au village de Verclause.

 

 Oliveraie près de Verclause

Oliveraie près de Verclause

J’ai pris une photo à proximité pour donner une idée du paysage harmonieux très méditerrannéen avec une petite oliveraie. Il y en a beaucoup dans la région car on y produit la célèbre olive de Nyons. Les oliveraies avaient presque disparu après plusieurs hivers très rigoureux, en particulier en 1956, laissant la place à la vigne plus résistante, mais l’huile d’olive est revenue à la mode et l’appellation contrôlée a permis de relancer un certain tourisme gastronomique.

 

Début des gorges de l'Eygues

Début des gorges de l’Eygues

Après Verclause, la vallée de l’Eygues devient à nouveau plus encaissée, avec même quelques petites falaises, puis s’élargit au confluent de l’Oule près de Rémuzat. Le confluent est dominé par le rocher du Caire (777 m) dont j’avais lu dans un prospectus que l’on peut y admirer une petite colonie de vautours. Je me suis arrêté un bon moment malgré le soleil et j’ai effectivement vu quelques points noirs assez lointains. A force d’attendre, certains se sont un peu rapprochés et surtout d’autres sont apparus, j’en ai compté onze en même temps dans le ciel à un moment.

 

 Vautour au Rocher du Caire

Vautour au Rocher du Caire

L’installation des vautours a été un des plus grands succès de la réintroduction d’animaux disparus en France. Non seulement les neuf individus relâchés se sont bien installés, mais ils ont été rejoints par deux autres espèces, dont une spontanément. Les vautours ne sont pas très farouches et ne sont pas dérangés par le fait que les gens se promènent en haut du rocher au-dessus de leurs nids.

 

Pont de Rémuzat

Pont de Rémuzat

J’ai eu la chance de passer là à la meilleure heure, quand la chaleur du matin les incite à prendre l’air pour rechercher des charognes, souvent des brebis tombés dans des trous en montagne. Il y a environ 300 vautours sur le rocher du Caire, ce que je trouve surprenant vu que le rocher n’est quand même pas immense. Evidemment, une photo prise de tout en bas dans la vallée ne donne pas grand chose.

 

Gorges de l'Aygues

Gorges de l’Aygues

C’est juste après le rocher que la vallée de l’Eygues se rétrécit vraiment pour former les gorges de Saint-May. Sauf à quelques rares endroits, il n’y a de falaise que d’un côté de la rivière, comme dans les gorges du Lot, mais la route est tout au bord de l’eau et relativement tranquille, ce qui fait que l’on en profite vraiment. Je pensais que la gorge durerait quelques kilomètres comme la plupart des gorges, mais les méandres et les falaises se succèdent – Saint-May, Villeperdrix, Sahune, Curnier, Les Pilles, Aubres..

 

05-10_600x600_100KBAu bout de 20 km, je n’étais toujours pas sorti des gorges. La surprise était totale, je ne m’attendais pas du tout à un paysage aussi impressionnant pour aussi longtemps. Les guides touristiques et les sites Internet en parlent peu, se concentrant sur les sites évidemment encore plus impressionnants du Verdon et de l’Ardèche. A posteriori, je suis très content d’avoir pris cette route plutôt que de passer par la moyenne montagne un peu plus au Nord, peut-être plus boisée mais beaucoup plus fatigante avec de nombreux cols sans garantie d’un paysage plus fascinant.

 

05-11_600x600_100KB05-12_600x600_100KBJ’ai pris beaucoup de photos; on voit dessus qu’il faisait très beau, mais la chaleur était bien supportable grâce au vent de vallée qui remontait la vallée (il y en a souvent dans les Alpes, mais je trouve difficile de prédire dans quelle direction il soufflera). J’ai remarqué un endroit particulièrement curieux près de Villeperdrix: la route longe le pied d’une falaise quand elle franchit un petit pont. Il y a une résurgence presque sous la route et j’ai posé le vélo pour regarder la grotte. Comme la Fontaine de Vaucluse, la hauteur semble varier fortement selon les jours, elle était à sec lors de mon passage mais les marches qui descendent de la route étaient boueuses et glissantes.

 

05-15_600x600_100KBL’autre site intéressant est plus facile à remarquer pour les touristes en voiture: il y a une falaise abrupte sur la rive droite mais la rive gauche est très instable et on a construit un tunnel pour faire passer la route sous la zone dangereuse. Comme le tunnel est très étroit, il est à sens alterné et les voitures doivent attendre le feu. En fait, plutôt qu’un tunnel, c’est une galerie avec quelques vues sur la falaise, mais on ne peut pas s’arrêter en voiture. On peut en vélo sauf que ce n’est pas particulièrement photogénique.

 

Site de Nyons

Site de Nyons

Après une bonne heure de grand spectacle, une dernière barre rocheuse particulièrement serrée laisse tout juste passer la rivière et la route débouche sans prévenir à Nyons, où l’on entrait autrefois par un pont spectaculaire qui est considéré comme un des plus beaux ponts médiévaux de France. Il date de 1409 et passe à 19 m au-dessus de la rivière en raison des violentes crues de printemps. Il était muni d’une guérite de péage et d’une tour de défense; la largeur de 3,95 m était standard pour l’époque (deux « cannes » soit environ 12 pieds, une mesure prise sur l’être humain comme les coudées, empans, pouces etc…).

 

Pont médiéval de Nyons

Pont médiéval de Nyons

Du pont, je dominais de haut les bancs de galets de la rivière et je pouvais voir des jeunes assis au soleil sur les rochers. Comme je cherchais un lieu de pique-nique et que je n’en ai pas trouvé depuis la rue principale (aucune des placettes n’a de bancs ou d’arbres), j’ai fini par me diriger vers le grand parking qui domine la rivière et j’ai pris le chemin de promenade qui le longe en contrebas. Il me permettait de descendre presque jusqu’à la rivière qui est bordée d’une ripisylve, le seul endroit ombragé que j’avais repéré.

Je ne suis pas allé directement au bord de l’eau, restant plutôt sous les arbres sur quelques pierres plates. Je voyais cependant bien la rivière et j’ai constaté ainsi que les jeunes étaient les élèves du collège (ils m’ont semblé avoir 12 à 14 ans). Les filles étaient pour la plupart en amont du pont et je ne les voyais pas, ceux des garçons qui ne s’intéressaient pas encore aux filles étaient en aval.

Pause de midi des collégiens de Nyons

Pause de midi des collégiens de Nyons

Ils avaient une radio portable parce qu’un jeune ne peut pas passer trois minutes sans accompagnement pop de nos jours, et ils avaient tous des serviettes de bain dans leurs cartables. Par contre, ils n’avaient pas de maillots de bain, ils portaient tous des bermudas de plage sous leurs jeans. Pour ceux qui se baignaient, ils s’étendaient dix minutes au soleil et les bermudas étaient assez secs pour qu’ils puissent remettre leurs pantalons. Quand ils sont passés près de moi pour remonter sur le parking et retourner en cours, ils m’ont tous dit très poliment bonjour.

 

J’ai pris une photo du pont quand ils étaient presque tous partis (de nos jours, photographier par inadvertance une personne mineure est devenu très dangereux), mais il en restait un dans l’eau. Quand je suis arrivé, ils étaient une dizaine, plus un monsieur de bien 30 ans dont j’ai vu après que c’était un livreur de médicaments qui passait sa pause de midi en maillot de bain dans la rivière -on pourrait être jaloux quand on vient de Luxembourg.

 

Arcades à Nypns

Arcades à Nypns

Le pont et la rivière mis à part, je n’ai pas été très impressionné par Nyons. Il faisait très chaud et la ville est en fait un petit bourg assez endormi. La seule place qui pourrait avoir du charme est la place du marché qui est entourée d’arcades, mais elle est utilisée comme parking, je n’y ai pas vu de bancs et les maisons crépies sont assez banales.

A Nyons, l’Eygues devient l’Aigues et change de direction, partant vers le sud pour se jeter dans le Rhône près d’Orange. J’ai donc quitté la vallée pour me diriger plutôt vers Montélimar, ce qui impose une côte pas très raide mais que j’ai trouvé fatigante à cause de la circulation et de la chaleur. Par temps plus frais, on peut utiliser l’ancienne route par le village de Venterol, mais elle monte nettement plus raide et je n’avais pas envie.

Quand j’ai atteint la crête, j’ai décidé de rester sur la route principale et de passer par Valréas. D’une part, une grande partie des voitures prenait l’autre route par Taulignan, et d’autre part j’espérais visiter le village. J’y étais certes passé lors de mon deuxième voyage à vélo qui date de 1990 mais je ne visitais pas les monuments à l’époque et je ne prenais d’ailleurs pas non plus beaucoup de notes. Je sais simplement que j’avais eu besoin de passer par Valréas à l’époque parce que j’avais crevé la veille et qu’il y avait un marchand de vélos au bourg.

Place de l'église à Valréas

Place de l’église à Valréas

La route de Valréas est intéressante quand on vient de Nyons. Après la crête, elle descend lentement dans une cuvette entièrement couverte de vignes et largement ouverte vers le sud. Il y faisait une chaleur écrasante, 37 degrés à l’ombre, et c’est le seul endroit ou presque de tout le voyage où il n’y avait pas un souffle de vent. Heureusement, comme je descendais, je n’avais pas de gros effort à fournir.

 

J’ai poussé le vélo dans les petites rues de Valréas à la recherche d’un endroit ombragé pour faire une petite pause et j’ai fini par trouver un banc en face de l’église en haut du village. J’y suis d’abord resté un moment sans rien faire, mais je ne suis pas resté tranquille longtemps car un monsieur simple d’esprit est venu me faire la conversation. C’était gentil, mais j’avais plus besoin dé tranquillité que de papotage…

 

 Portail à l'antique à Valréas

Portail à l’antique à Valréas

Du coup, je l’ai quitté avant de m’être vraiment reposé et je suis allé voir l’église, la fraîcheur à l’intérieur incitant à prendre tout son temps pour quelques prières tout en reposant le corps de la chaleur accumulée. De l’extérieur, l’église est un mélange particulièrement désordonné de volumes de différentes époques. Par contre, le portail est intéressant avec de curieuses ouvertures trilobées que je n’ai jamais vues aiilleurs. Il y a aussi une frise de statues très abîmées au-dessus des portails et l’impression d’ensemble rappelle un peu un arc de triomphe – comme à Saint-Gilles dans le Gard (qui est beaucoup plus élaboré) mais aussi comme dans les ruines romaines d’Orange.

 

 Buffet d'orgue à l'italienne à Valréas

Buffet d’orgue à l’italienne à Valréas

A l’intérieur, j’ai pris une photo du beau buffet d’orgue qui est d’un style particulier, début baroque italien. Cela se voit aux ornements végétaux mais strictement symétriques et stylisés. Il y a quelque chose d’autre de très curieux à l’intérieur, des toutes petites sculptures isolées au milieu d’une des voûtes. On voit des soleils, des fleurs, une louve romaine, des personnages… Je n’ai pas trouvé d’explications sur Internet.

 

Voûte de l'église à Valréas

Voûte de l’église à Valréas

La ville était assez riche au XVIIème siècle grâce à la vigne, à tel point qu’elle acheta une partie du fief de Suze. En effet, Valréas appartenait au Comtat Venaissin, territoire des papes jusqu’en 1791, mais formait une enclave dans le Dauphiné, ce qui permettait aux douanes françaises de taxer lourdement les marchandises. Après l’achat du fief, la commune s’étendait jusqu’au Comtat et n’était plus une enclave, mais le roi de France continua à percevoir les droits de douane car le fief en question ne devenait pas partie d’un état étranger simplement parce qu’une commune étrangère en était propriétaire. Raté.

En 1791, la France confisqua le Comtat Venaissin au pape (en téléguidant une révolte) et le problème aurait dû être réglé, mais la commune de Suze parvint en 1800 à se faire rattacher à la Drôme et Valréas est encore de nos jours une enclave du Vaucluse à l’intérieur de la Drôme et même une enclave de Provence-Alpes-Côtes d’ Azur en Rhône-Alpes.

L’enclave comprend trois autres communes. Quand j’ai quitté Valréas, je me suis dirigé vers Grillon qui est une des trois. Je n’ai pas remarqué que la nationale est bordée par une voie de service que l’on peut facilement utiliser comme voie cyclable, mais la distance n’est pas longue de toute façon. Je n’avais pas trouvé de fontaine propre à Valréas et c’est pourquoi je me suis arrêté à Grillon au lieu de rester sur la déviation.

 

 Château et campanile de Grillon

Château et campanile de Grillon

Je n’ai pas regretté, il y a une charmante place ombragée et tranquille avec des bancs, une fontaine bien fraîche et ce qui semble être un assez grand château fort. En fait, c’est simplement un ensemble de maisons en haut d’une petite falaise qui domine le village moderne. Elles ont été rénovées par l’office des HLM, ce que l’on n’attendrait pas vraiment. Ma photo montre par la même occasion le campanile typiquement provençal de l’église avec sa structure en fer résistant au mistral.

Il faisait aussi chaud à Grillon qu’à Valréas, mais il y a plus d’ombre. Après le pont sur un ruisseau, la route monte lentement vers une crête, ce qui est logique puisque j’étais descendu dans les vignes vers Valréas. J’ai été très surpris de voir que le paysage changeait complètement en quelques mètres après le ruisseau, on passe des vignes à une forêt méditerrannéenne et il y a même des arbres le long de la route. Mieux encore, il suffit de faire 200 m pour sentir un souffle d’air alors qu’il n’y en avait aucune trace à Valréas ni à Grillon.

Villa près de Grignan

Villa près de Grignan

J’ai trouvé l’effet sur mon corps stupéfiant aussi. Alors que je me traînais sans beaucoup de motivation dans la descente vers Valréas, j’ai trouvé la côte après Grillon facile et le paysage agréable. Il y a une explication au changement climatique, le bassin de Valréas est protégé du mistral par des petites montagnes et orienté plein sud tandis que les vallons après Grillon sont beaucoup moins protégés et qu’il peut donc y faire froid en hiver.

 

Après une crête, la route descend dans un ravin encore plus boisé puis contourne une grande propriété privée pour atteindre Grignan. Je n’ai pas trouvé de détails sur la propriété et je suppose donc que c’est une villa moderne (ou peut-être du XIXème siècle) sans intérêt historique. Elle domine le ravin et est assez impressionnante depuis la route.

 

Plaine de Valréas depuis Grignan

Plaine de Valréas depuis Grignan

Je suis passé à Grignan en voiture en 1998 à la fin du voyage à vélo en Provence et j’ai noté à l’époque que l’on peut visiter l’église, mais je ne semble pas avoir été très impressionné. Cette fois, je suis arrivé au bon moment pour un goûter et j’ai cherché un endroit agréable. Finalement, j’ai poussé le vélo non sans peine sur la rampe raide qui accède au château parce qu’il y a en haut près de la porte cochère un banc avec une belle vue. Le temps était aussi devenu légèrement nuageux et il y avait suffisamment de vent en haut pour que je trouve l’endroit agréable.

 

Château de Grignan

Château de Grignan

Grignan était le fief d’une famille influente de la noblesse provençale et ceci explique pourquoi on y trouve un château assez imposant au sommet de la colline. Le châtelet d’entrée avec ses hautes murailles aveugles et ses tours pointues est la seule partie qui rappelle le château gothique.

 

 Entrée du château de Grignan

Entrée du château de Grignan

Le reste est dans le style Renaissance ou classique, mais c’est en fait une reconstruction des années 1920 car le château avait été en grande partie démoli après la Révolution. Je ne pouvais pas entrer dans la cour sans payer pour une visite complète qui m’aurait pris trop de temps et je me suis donc contenté de prendre une photo de loin qui montre le site et la grande terrasse, et une de plus près avec l’amorce de l’aile Renaissance.

 

 Détail du château

Détail du château

Le département a racheté le château en 1979 et a essayé de le remeubler avec les objets qui ont pu être rassemblés depuis. Ceci dit, le château vaut aussi pour ses évocations littéraires puisque le comte de Grignan, gouverneur de Provence, avait épousé la fille de Madame de Sévigné avec laquelle celle-ci entretint une correspondance célèbre. C’est à Grignan qu’est décédée la femme de lettres qui était venu assister sa fille malade.

 

 Eglise de Grignan

Eglise de Grignan

On voit sur la photo avec la terrasse la façade de l’église qui est en contrebas. On y accède d’ailleurs par un genre de chemin de ronde qui fait le tour de la terrasse environ 10 m en-dessous. Chose très curieuse, la terrasse sert en même temps de toit pour l’église et les habitants du château se rendaient à la messe en descendant un petit escalier de la terrasse à leur tribune, située très haut sur le côté de la nef. L’église date de 1535 et c’est donc un bâtiment Renaissance, ce qui est facile à reconnaître sur la façade.

 

 Intérieur Louis XIV

Intérieur Louis XIV

A l’intérieur, il y a divers retables baroques, d’élégantes boiseries dorées fin Louis XIV et surtout de célèbres orgues de 1662. Quand je suis entré dans l’église, un monsieur distingué avec des cheveux blancs y jouait de la musique d’époque et je suis resté un bon quart d’heure à en profiter.

 

Site de Valaurie

Site de Valaurie

Je ne me suis pas attardé plus longtemps à Grignan après la pause et l’église, le centre ville est petit avec juste un ou deux hôtels particuliers anciens. Comme il n’était pas très tard (effet avantageux d’avoir descendu une gorge toute la matinée !), je me suis offert encore un petit détour et j’ai pris une toute petite route vers Chantemerle. Comme la carte le dit, elle traverse une forêt, mais ce sont des arbres méditerranéens trop bas pour donner de l’ombre. En plus, la route monte régulièrement pour dominer la vallée de la nationale.

 

 Plaine de Pierrelatte

Plaine de Pierrelatte

Elle se termine à un petit col d’où l’on a un peu de vue au sud vers le Tricastin (nommé d’après Saint-Paul-Trois-Châteaux, moins connu de nos jours que la ville moderne de Pierrelatte qui vit de la centrale nucléaire). Puis j’ai eu encore une côte avant de descendre dans un vallon ombragé charmant où j’ai découvert un site frais qui m’a fait penser à certains vallons des Corbières. On y voit les ruines du prieuré du Val-des-Nymphes, nom qui rappelle un sanctuaire gallo-romain près d’une source.

 

 Chapelle du Val-des-Nymphes

Chapelle du Val-des-Nymphes

La photo de la source n’a pas donné grand chose mais celle de l’église est intéressante. La façade comporte trois arcs clairement imités des monuments romains et on peut regarder l’intérieur à travers une grille pour voir un joli chœur à arcades romanes sur deux étages. Les habitants du village ont déménagé sur un site plus facile à défendre au XIIIème siècle, suivis par les moines, mais la chapelle a encore été utilisée assez longtemps et on a consolidé le bâtiment au XVIIème siècle avec deux arcs latéraux étonamment grands qui font croire à tort qu’il y aurait eu des nefs latérales.

 

05-38 Tricastin depuis La Garde-Adhémar_600x600_100KBLe nouveau village des habitants est La Garde-Adhémar. J’étais passé à proximité avec un copain en 2005 et j’avais regretté de ne pas avoir le temps de passer au village, qui nous paraissait en plus peu tentant parce qu’il est assez haut au-dessus de la plaine. J’ai donc été content de voir dix ans après ce « plus beau village de France ». Grâce à l’heure avancée, il était presque désert, les touristes étant déjà repartis dans leurs locations du Lubéron.

 

La Garde-Adhémar

La Garde-Adhémar

Le village doit son nom à la famille d’Adhémar, une famille puissante au XIIème siècle mais qui s’éteignit rapidement. Il ne reste rien du château, on doit se contenter des murailles du village, de plusieurs belles maisons fortes à tourelles et d’une très belle église romane. Je n’ai pas pris de photo de la façade ouest, qui est inhabituelle parce qu’elle comporte une abside ouest comme dans les cathédrales impériales romanes de la vallée du Rhin. Comme les Adhémar se prétendaient descendants de Charlemagne, c’était peut-être une façon de le rappeler aux visiteurs.

 

Eglise de La Garde-Adhémar

Eglise de La Garde-Adhémar

Le chevet est très classique mais j’ai admiré les toits en lauzes qui n’ont heureusement pas été refaits en tuiles comme on l’a souvent fait ailleurs pour des raisons pratiques plus tard. Le gros clocher carré était le clocher d’origine, la flèche octogonale au sommet est une invention d’un architecte du XVIIIème siècle trop inspiré par le style toulousain. A l’intérieur, le mobilier est modeste, mis à part une Vierge à l’Enfant du XIIème siècle en bois peint qui rappelle celle de Conques.

 

 Bas-côté en demi-berceau

Bas-côté en demi-berceau

Par contre, j’ai été très intrigué par les voûtes, en particulier par les bas-côtés en demi-berceau qui remplacent efficacement des contreforts. C’est l’une des étapes clefs entre la basilique romane classique à trois nefs en berceau et l’église gothique à arcs-boutants: si on remplace les piliers de La Garde-Adhémar par un mur léger et que l’on remplace le demi-berceau du collatéral par une série d’arcs de même forme, on a le principe de la cathédrale gothique. Vraiment intéressant.

 

Plaine de Pierrelatte

Plaine de Pierrelatte

Depuis La Garde-Adhémar, j’ai descendu avec beaucoup de plaisir la pente raide jusqu’à la nationale, j’ai pris une petite route dans les collines pour avoir un peu plus de verdure puis j’ai terminé le long de l’autoroute sur la N7 qui n’est pas si tranquille que cela à cause de nombreux entrepôts et donc de nombreux camions. Mais c’était juste pour 2 km jusqu’à une crête qui sépare les plaines de Pierrelatte et de Montélimar avant de descendre au village de Malataverne où j’avais réservé une chambre.

Il est extrêmement difficile de trouver une chambre à prix raisonnable dans la vallée du Rhône, et les rares qui existent sont souvent prises le weekend par les vacanciers qui ont besoin d’une étape entre la Belgique et la Costa Brava. Il n’y a aucune table d’hôtes pour la même raison, cette clientèle cherchant surtout un endroit calme et moins une occasion de passer la soirée à papoter.

 Plaine de Montélimar

Plaine de Montélimar

Je savais tout cela et je n’ai donc pas été surpris que la dame ne puisse pas servir à dîner. Elle m’avait dit au téléphone qu’il y a un restaurant à quelques kilomètres, ce qui était mieux que rien. Il y en avait un autrefois à Malataverne, mais il ne fait plus que des repas ouvriers à midi. Après m’être rafraîchi et un peu reposé, je suis donc reparti à vélo pour le village voisin, chose que je déteste faire quand je suis d’humeur à terminer la journée.

Suivant les recommandations de la dame, j’ai pris une route bordée de beaux platanes qui monte un bon moment, puis à droite la route de Châteauneuf qui continue à monter et à monter et à monter. Pas du tout agréable. On voit que la dame n’a jamais essayé de faire le trajet autrement qu’en voiture. Une fois arrivé à Châteauneuf, j’ai fait le tour du village deux fois avant de me rendre compte un peu incrédule que le restaurant dont elle parlait était en fait un livreur de pizzas.

Puisque je n’avais pas le choix, j’ai examiné la liste des pizzas proposées. Pendant ce temps un monsieur est entré commander six pizzas pour ses copains du camping et le gérant a noté dix pizzas pour un autre occupant du camping. Quand j’ai voulu passer commande, la dame qui fait la cuisine toute seule a annoncé qu’il y aurait une bonne heure d’attente. Merci !

Si j’avais su, j’aurais emporté de quoi lire. Traîner une heure dans un village morne au bord de la grand route n’est pas très motivant. A défaut d’autre chose, j’ai examiné comment ces livreurs font leurs pizzas. Ils achètent la pâte en grande quantité réfrigérée et en prennent un petit bloc (un peu comme une louche de pâte à crêpes). Ils passent le bloc ensuite dans un genre de rouleau de pâtissier électrique qui l’aplatit et lui donne automatiquement une forme ronde. Il ne reste plus qu’à ajouter les ingrédients et à minuter le temps de cuisson dans un four multiple.

Je comprends que ce soit assez simple d’ouvrir une pizzeria. Je ne sais pas si c’est rentable, le bénéfice atteint environ 5 € par pizza mais on n’a sûrement pas de clientèle toute l’année. J’étais tellement énervé quand j’ai enfin reçu mes pizzas que je suis retourné à Malataverne plutôt que de les manger sur place au bord de la route. Ce n’est pas idéal quand il est 21 h 30 et que l’on a très faim, ce qui fait que j’ai monté la côte entre les deux villages à pied.

J’ai mangé les deux pizzas et des cerises provenant de mes réserves assis à une table de pique-nique que la dame a installé devant sa ferme au bord de la petite route qui conduit à son camping. J’ai vu des campeurs passer, mais c’était sinon très tranquille. Au demeurant, je n’avais pas apprécié d’attendre aussi longtemps mon dîner et de devoir faire autant de sport pour l’obtenir, mais je reconnais que les pizzas étaient bonnes. J’en avais prise une avec du chorizo et l’autre avec du chèvre pour avoir de la viande et du fromage comme dans un repas normal.

Après le dîner, j’ai hésité à profiter de la piscine que la dame m’avait amplement vanté, prenant grand soin de me dire qu’elle restait accessible sans problèmes après la tombée de la nuit. Elle est éclairée juste par quelques lampes intégrées au fond, mais c’est suffisant. Par contre, j’ai été un peu surpris qu’elle ne soit pas inquiète à l’idée que des enfants du camping puissent jouer autour de la piscine le soir voire se noyer si les parents ne les surveillent pas.

J’ai hésité aussi parce que j’avais gardé un souvenir mitigé d’une piscine du même genre des années avant, nager faisant travailler d’autres muscles que le vélo et étant douloureux. Finalement, j’ai mis un maillot de bain (même s’il n’y avait personne à choquer en se baignant sans maillot…), j’ai traversé la petite route et je suis allé essayer l’eau. Elle était très douce, probablement 26 degrés, ce qui montre qu’il avait dû faire une chaleur vraiment écrasante pendant la journée. Plutôt que de nager, j’ai fait la planche en regardant la lune.

Il y avait des ombres noires qui survolaient la piscine de temps en temps; à force de rester calme dans l’eau, elles sont descendues assez près de la surface pour attraper les nombreux moucherons et je me suis rendu compte que c’étaient des chauves-souris. Elles sont incroyablement rapides. J’en ai déjà vu ailleurs, c’est toujours un spectacle assez fascinant.

Je ne suis pas resté très longtemps dans la piscine vu l’heure mais je n’ai pas regretté de m’être baigné. Je n’ai pas très bien dormi ensuite, que ce soit parce que je m’étais énervé à attendre les pizzas ou parce que les muscles ont besoin de beaucoup de temps pour se détendre après une très longue étape.

 

 

Etape 6: Vivarais

3 janvier 2016

Samedi 6 juin

88 km, dénivelé 1318 m

Très beau et très chaud car la brise de vallée soufflait dans le mauvais sens. Orage violent le soir.

Malataverne – Châteauneuf-du-Rhône – Donzère – chemin de halage – Viviers – Alba-la-Romaine chef-lieu – Sceautres – col du Benas – D7 – Privas – Les Ollières-sur-Eyrieux – Saint-Sauveur-de-Montagut

Vivarais, départements 26 et 07

Etape très sportive que l’on peut rendre un peu plus courte et beaucoup plus facile en longeant le Rhône.

Pour le petit déjeuner, j’ai découvert que ma table à pizzas de la veille était en fait la table utilisée pour les hôtes quand le temps le permet. Cette fois, les premiers enfants se dirigeaient avant 9 h vers la piscine et j’imagine le bruit et l’agitation plus tard. Il y avait un couple à table avec moi, des agriculteurs (je crois) qui ont un gîte en Savoie et qui discutaient avec la dame de sujets « professionnels ».

 

Cour de la chambre d'hôtes à Malataverne

Cour de la chambre d’hôtes à Malataverne

Nous avons aussi un petit peu parlé de la maison qui est très ancienne mais qui ne fait pas très soignée depuis la route. Côté cour, c’est un beau bâtiment traditionnel avec un détail intéressant: des triangles au-dessus des fenêtres répartissent le poids des galets du Rhône utilisés pour les murs.

Au moment de partir, j’ai demandé à la dame si la petite route qui passait devant chez elle allait quelque part, par exemple vers le bord du Rhône. Elle m’a dit qu’elle allait tout droit à Châteauneuf, mais qu’elle ne la conseillait pas car elle est étroite et mal goudronnée. Si seulement elle avait pu me le dire la veille au lieu de me faire franchir une colline à l’aller et au retour !

J’ai donc pris la petite route jusqu’au village de la veille où j’ai trouvé facilement le Super U que la dame m’avait indiqué. En ouvrant la sacoche, j’ai constaté que j’avais emporté par mégarde la clef de la chambre. Je me suis dit qu’un téléphone portable est parfois bien utile et je l’ai appelée pour lui demander ce que je devais faire. Je ne voulais pas revenir en arrière et elle m’a dit que ce serait très simple, elle enverrait son mari avec la voiture puisque ce n’étaient que 2 km. Pendant qu’il se mettait en route, j’ai eu le temps d’acheter du saucisson et des fruits – j’ai fait l’expérience avec d’autres personnes qu’il faut compter dix minutes pour que la personne se mette en route en plus du trajet.

 

Remparts de Châteauneuf-du-Rhône

Remparts de Châteauneuf-du-Rhône

J’ai ensuite traversé Châteauneuf, repassant avec un regard méprisant sur mon livreur de pizzas de la veille, puis j’ai pris une toute petite route qui grimpe dans un vallon parce que des falaises enpêchent la route de rester le long du Rhône. Au Moyen Âge, c’était une route importante et les évêques de Viviers, seigneurs du village, avaient construit un château fort et une muraille pour contrôler le passage. Le résultat est pittoresque. On devine au fond sur la photo un reste de château fort; c’était une puissante forteresse qui avait elle-même succédé à un oppidum néolithique.

La petie route s’offre même une double épingle à cheveux que les ingénieurs éviteraient de nos jours puis traverse le petit plateau entre les plaines de Montélimar et de Donzère avant de descendre à travers une grande zone pavillonnaire. Le bourg de Donzère croît rapidement sans interruption depuis 1950, c’est un peu la belle banlieue de Pierrelatte car elle est protégée du mistral par le petit plateau.

Hôtel particulier à Donzère

Hôtel particulier à Donzère

Donzère donne l’impression d’un bourg actif et aisé. Le maire inamovible (depuis 1995) est une personne assez controversée, Eric Besson, qui fut secrétaire général du parti socialiste avant de rejoindre trois gouvernements à l’époque du président Sarkozy où il accepta le poste très en vue de ministre de l’immigration qu’il occupa avec les méthodes d’un chef d’entreprise plus énergique que scrupuleux.

 

Je me suis juste promené un peu dans la rue principale, notant divers hôtels particuliers dont un avec une charmante tour d’escalier ronde éclairée par des fenêtres anciennes. Il y a aussi un beffroi à horloge comme à Sisteron. Presque au bout de la rue, j’ai atteint l’église qui est un bâtiment assez simple, comme presque toutes les églises romanes en Provence. Comme les paroissiens sortaient de l’église, je n’ai pas eu de scrupules à entrer et j’ai vu un petit groupe encore en train de discuter avec le prêtre.

 

Eglise de Donzère

Eglise de Donzère

Plusieurs des fidèles avaient parlé allemand sur le parvis et c’était pareil à l’intérieur. J’ai constaté quand je suis ressorti que le prêtre aussi était allemand, il avait la carrure et l’habit ecclésiastique allemands et conduisait une énorme Audi comme les prêtres français n’en ont jamais. C’est l’avantage d’être assimilé à un fonctionnaire, l’église en ayant les moyens puisque le denier du culte est inclus en Allemagne dans l’impôt sur le revenu sauf demande expresse d’être radié des registres paroissiaux, ce qui interdit évidemment ensuite les baptêmes, mariages et enterrements religieux.

L’église a un beau volume intérieur que l’on ne devine pas de l’extérieur, mais il n’y a aucun décor, peut-être en raison de destructions pendant les guerres de religion. La coupole sur trompes et l’abside en cul-de-four sont du même type que celles que j’avais vues à plusieurs reprises les jours précédents.

 

 Le Rhône à Donzère

Le Rhône à Donzère

Donzère se trouve tout au bord du Rhône au débouché d’un défilé considéré comme l’un des plus beaux de la vallée. On ne s’en doute pas car le TGV et l’autoroute passent nettement à l’écart. En fait, seule la rive gauche avec le petit plateau que je venais de traverser forme une ligne de falaises directement au bord du fleuve. Sur la rive droite, il y a une bande alluviale et les collines sont en pente plus douce.

 

Défilé de Donzère

Défilé de Donzère

C’est donc sur la rive droite que l’on trouve la piste cyclable du Rhône; elle ira un jour de Genève jusqu’en Arles mais elle n’existe que par morceaux pour le moment. La section du défilé est achevée et permet d’admirer les falaises de la rive gauche.

 

Pont de Donzère

Pont de Donzère

Pour passer sur la rive droite, j’ai traversé le pont de Donzère-Mondragon qui est un monument historique car c’est la référence en matière de pont suspendu du XIXème siècle, construit en 1847 par un des plus grands ingénieurs de l’époque, Marc Seguin. Le pont a plusieurs petits frères sur le Rhône comme à Tain-l’Hermitage et à Givors. Invariablement, ces ponts sont trop étroits pour la circulation moderne mais les tours maçonnées qui les ornent en font des monuments presque identitaires. Le pont de Donzère (ou de Robinet, mais je trouve le nom ridicule) mesure 270 m, exactement autant que le pont de la Durance aux Mées.

 

Falaises de Donzère

Falaises de Donzère

J’ai longé avec plaisir la voie cyclable à travers le défilé, d’autant plus qu’il n’y avait pas de mistral pour me gêner, et j’ai pris une deuxième photo au pont moderne de Viviers. Le bourg est sur une colline qui domine le fleuve, avec d’ailleurs une halte fluviale en bas.

 

Le Rhône à Viviers

Le Rhône à Viviers

L’histoire du lieu est curieuse: au Vème siècle, l’évêque de la région décide de quitter Alba, difficile à défendre dans une petite plaine plus au nord, et s’installe au bord du Rhône, donnant le nom de Viviers à tout le Vivarais (presque identique au département de l’Ardèche actuel) bien que Viviers soit tout au bord de ce territoire.

 

Site de Viviers

Site de Viviers

Viviers fait partie du Saint-Empire Romain Germanique (comme toute la rive gauche du Rhône) et est le siège d’une principauté épiscopale un peu comme Trêves ou Mayence. C’est Philippe le Bel qui occupe le Vivarais en 1308 pour se venger de ce que le pape (bien que résidant en Avignon) ne lui a pas donné tout de suite les biens des Templiers. Le prétexte est qu’il faut lutter contre un risque de renaissance de l’hérésie cathare et le résultat à long terme est que l’Ardèche sera un haut-lieu du protestantisme.

 

Palais à Viviers

Palais à Viviers

Etouffée par son rôle religieux (c’est encore aujourd’hui le siège de l’évêché plutôt que Privas où se trouve la préfecture), la ville n’a jamais grandi et j’ai trouvé que c’est un endroit tout à fait charmant pour se promener dans les vieilles rues pavées à la recherche des hôtels particuliers. certains avec des décors Renaissance ou gothiques.

Appremment, je n’ai pas vu le plus beau, mais j’étais content quand même. Le rocher de la cathédrale formait une enclave délimitée par un mur d’enceinte qui existe encore, chose vraiment rare. On a probablement détruit une grande partie des bâtiments ecclésisatiques à la Révolution puisqu’il y a maintenant deux grandes places (une ombragée mais sans bancs…).

 

Cathédrale de Viviers

Cathédrale de Viviers

La cathédrale est un mélange curieux. La nef fut détruite pendant les guerres de religion, mais pas le clocher qui repose maintenant sur des piliers isolés en avant de l’édifice. Il faut descendre de la place sous le clocher, puis remonter dans la nef. La partie vraiment belle est le chœur à douze pans qui date de 1520. Je n’ai pas pris de photos parce que je ne voulais pas déranger les personnes qui assistaient à un baptême, mais j’en ai pris quand je suis repassé à Viviers en décembre.

 

Nef à douze pans

Nef à douze pans

Tapisseries dans la cathédrale de Viviers

Tapisseries dans la cathédrale de Viviers

Je me suis assis discrètement au fond dans un coin et j’ai admiré la très belle voûte réticulée et les tapisseries. Je voyais moins les stalles, mais je ne pouvais pas ignorer l’énorme monument funéraire de Mgr Bonnet, surprenant car il date de 1923, époque à laquelle ce genre de monument était devenu rare. Par certains côtés, la disposition des lieux me faisait un peu penser à Lectoure, car c’est aussi une cathédrale à nef unique.

 

 Maison romane à Viviers

Maison romane à Viviers

Il y avait pas mal de touristes dans les rues de Viviers, presque tous des personnes d’un âge certain qui marchaient précautionneusement sur les pavés et qui parlaient anglais avec un fort accent américain. Ils se rendaient un peu ridicules parce qu’ils avaient gardé leurs badges autour du cou comme les employés d’une banque à l’heure de midi.

Ils prenaient évidemment de nombreuses photos et une bonne douzaine d’entre eux se tenaient d’un air très hésitant à l’entrée de la cathédrale, verts de cuuriosités à l’idée de ce qu’il y avait à l’intérieur mais très inquiets de mal se comporter dans un lieu religieux. Un monsieur qui semblait faire le service d’ordre du baptême (ou qui avait des principes l’empêchant de rejoindre la famille pour la cérémonie) invitait généreusement les touristes à entrer, mais les Américains ne comprenaient pas un mot de ce qu’il disait.

 

Rebord du Vivarais depuis Viviers

Rebord du Vivarais depuis Viviers

J’ai supposé plus tard que ces touristes étaient descendus d’un bâteau de croisière qui parcourt le Rhône. Ceci se comprend vu que Viviers est l’un des rares sites intéressants qui soient tout au bord du fleuve (avec Vienne, Tournon et Avignon). Je les ai quittés pour reprendre ma route vers les hauteurs de l’Ardèche, conscient que j’allais bientôt changer de climat maintenant que j’avais quitté la Provence.

 

Pont romain de Viviers

Pont romain de Viviers

A la sortie de Viviers, j’ai remarqué un vieux pont que j’ai eu beaucoup de peine à prendre en photo parce que la circulation dense m’empêchait de traverser la route. Il n’est pas très spectaculaire vu qu’il traverse une rivière très modeste, mais le lit de la rivière est large et il y a donc pas moins de 11 arches, deux grandes et neuf petites. On n’est pas certain de la date de la construction, Ier ou IIIème siècle; c’était le pont de la voie romaine entre la Provence et l’importante civitas d’Alba.

 

 Environs de Saint-Thomé

Environs de Saint-Thomé

J’ai quitté la nationale très fréquentée après le pont et j’ai commencé à remonter la petite vallée de l’Escoutay, une petite vallée typique du sud de l’Ardèche avec des collines pelées couvertes de maquis, des vignes dans la vallée, quelques villages perchés sur des collines isolées et une grosse chaleur. En une douzaine de kilomètres, on atteint Alba qui était la civitas romaine d’origine. Je ne suis pas passionné par quelques rangées de pierres dans le sol et je n’ai donc pas visité le musée archéologique. Les fouilles sont encore loin d’être achevées, le forum par exemple est enfoui sous des vignes.

Alba-la-Romaine (nom de 1986) s’appellait Aps jusqu’en 1904 mais on a changé le nom pour rappeler les glorieux ancêtres. C’est amusant parce que les maisons du vieux village ne sont pas blanches comme on pourrait se l’imaginer, Alba ne venant ici pas du latin mais d’une racine celtique. L’église et le château fort en tous cas sont plutôt noirs car la pierre disponible dans la région est basaltique.

 

Château d'Alba-la-Romaine

Château d’Alba-la-Romaine

Comme il faisait chaud et que j’avais envie de faire une pause depuis un moment, je me suis assis sur un banc entre l’église et la fontaine pour manger une part de pizza (c’est ce que l’on trouve le plus facilement dans les boulangeries en matière d’en-cas salé). Trois bambins jouaient avec un ballon mais ils étaient à l’âge où on est beaucoup plus intéressé à inventer et à essayer des règles qu’à taper dans la balle. Apparemment, il s’agissait de faire rebondir les ballons et le petit frère n’avait plus envie parce qu’il avait trop chaud.

Je suis aussi allé un peu voir le château, du moins ce que l’on peut en voir derrière un haut mur d’enceinte. Les formes sont médiévales bien que le château ait été mis au goût du jour avec des fenêtres plus confortables au XVIIème siècle. Il est tombé en ruines après la Révolution puis a été en partie reconstruit par un docteur originaire du village qui était parti faire fortune à Lyon avec une potion contre les hernies. Le château est toujours privé mais ouvre en été pour des spectacles et des séminaires. De dehors, on ne voit rien d’intéressant.

 

Vallée d'Alba

Vallée d’Alba

Je suis ensuite parti d’Alba, pensant qu’il était temps parce que je savais que j’avais une grande ascension devant moi et que je voulais arriver au sommet avant la grosse chaleur de midi. Pour les 500 m de dénivelé, je n’ai pas mis beaucoup plus d’une heure parce que la route n’est pas raide.

Le début dans la plaine d’Alba était aussi énervant que toutes les sections au milieu des vignes, puis je suis passé sous un ancien viaduc de chemin de fer au bord d’un torrent et le paysage a changé très vite. J’ai d’abord laissé les vignes derrière moi, puis j’ai atteint les contreforts de la montagne au bout de 3 km et je suis bientôt entré dans une vallée encaissée. Je pense que le sol change en même temps car on passe tout d’un coup de prairies pelées à des morceaux de forêt verdoyante.

 

Site de Sceautres

Site de Sceautres

A mi-chemin de la vallée, la route passe un gros rocher qui domine le tout petit village de Sceautres. J’ai fait une pause respiratoire pendant quelques minutes et j’en ai profité pour lire la pancarte qui explique que c’est un dyke, le reste d’une cheminée de volcan dont le contenu s’est solidifié tandis que le terrain autour a fini par être érodé. Le culot de basalte, appelé par les géologues un « neck », serait le plus gros d’Europe. Il est très récent, environ 8 millions d’années. J’en ai d’autant mieux profité qu’il faisait déjà beaucoup moins étouffant que dans la plaine. L’altitude n’est pas bien grande mais je pense que le relief engendre du vent qui empêche l’air chaud de stagner.

 

 Rocher de basalte à Sceautres

Rocher de basalte à Sceautres

Vallée de Sceautres

Vallée de Sceautres

En fait, Sceautres n’est qu’à la moitié de la côte, ce que j’ai trouvé un peu déplaisant car je commençais à avoir vraiment faim. En plus, c’était la première fois depuis le début du voyage que je franchissais un tel dénivelé en une seule fois. La route est bordée en permanence de prairies en forte pente et il n’y a donc pas d’endroits pour s’asseoir. Par ailleurs, les vaches attirent toutes sortes d’insectes donc certains qui auraient pu être tentés par des mollets bien chauds.

J’ai donc continué jusqu’au plateau et je me suis arrêté finalement à un carrefour de petites routes parce qu’il y avait un arbre au bon endroit et que je pouvais m’asseoir dessous en posant le blouson par terre (c’est son usage principal dans le Sud même si je l’ai porté une ou deux fois dans une descente). Le paysage avait vraiment changé et il y avait une petite brise chaude mais agréable.

 

 Bocage du Coiron

Bocage du Coiron

Le sommet du plateau est un genre de bocage jauni par la saison mais avec des haies, des arbres isolés, des bosquets et des fermes dans les vallons. C’est très différent de la plaine viticole. Le plateau du Coiron est une petite zone créée par de violentes éruptions volcaniques qui en ont fait un massif isolé dominant le Rhône, mais il correspond en fait à l’extrémité du même couloir volcanique que le mont Gerbier de Jonc.

 

 Vue du Coiron vers Privas

Vue du Coiron vers Privas

J’ai passé une heure à reposer mes muscles, à regarder la carte, à admirer les vaches et à surveiller si les tracteurs chargés de foin risquaient de renverser le vélo. Je suis resté encore un peu ensuite dans ce paysage nouveau, passant le petit col de Fontenelle puis une deuxième crête avant d’arriver au bout du plateau. Là, j’ai pris la route de Privas qui m’a donné ma meilleure surprise de la journée.

 

Rochers du Coiron

Rochers du Coiron

Alors que j’étais monté à Sceautres par le fond d’une vallée encaissée, le plateau domine directement Privas et on y descend par un ravin très raide. Comme en haute montagne, la route longe le ravin en hauteur, s’offre une série d’épingles à cheveux, contourne les rochers et les bouts de falaise, donnant un panorama très varié et par endroits spectaculaire. On voit de presque partout Privas au fond de sa vallée, mais on met 10 km à arriver au fond et j’en ai vraiment bien profité.

 

Arrivée dans la vallée de Privas

Arrivée dans la vallée de Privas

Ce qui était moins drôle, par contre, c’est que je sentais très clairement la chaleur revenir. Je pense qu’elle atteignait tout juste 30 degrés sur le Coiron alors qu’elle dépassait certainement 35 degrés à Privas. La ville est au flanc d’un bassin encaissé et l’air y stagne. Je savais que ce n’est pas une grande ville, c’est la plus petite préfecture de France (autour de 8.000 habitants) et la seule qui n’a pas de gare ferroviaire. En fait, il aurait été plus logique de mettre la préfecture à Aubenas, ville située à 30 km, plus importante et beaucoup plus active économiquement, mais Aubenas était difficile d’accès au début du XIXème siècle pour les gens qui venaient du nord du département.

Privas était à l’origine un château fort puis une petite forteresse protestante jusqu’à ce que le bourg soit entièrement rasé sur ordre de Richelieu. C’est pour cela qu’il n’y a aucun monument historique, et c’est aussi pour cela que Privas est en fait sur la pointe d’une colline entre la vallée principale et un ravin assez profond. Quand on vient du Coiron, on traverse la vallée puis on doit monter pour atteindre le centre ville, mais la pente n’est pas raide, un peu comme à Grasse.

Comme je n’avais pas traversé de village sur le plateau du Coiron, je n’avais pas pu remplir ma gourde et je commençais à avoir soif – c’est un des jours où j’ai bu trois litres ou plus pendant la journée. Je me suis arrêté à la première placette ombragée que j’ai remarquée, mais il n’y avait pas de fontaine. J’ai quand même préféré traverser la zone piétonne en poussant le vélo plutôt que de suivre le boulevard principal, espérant au moins voir l’un ou l’autre bâtiment intéressant.

 

Hôtel de ville de Privas

Hôtel de ville de Privas

Privas est si petit qu’il n’y a en fait pas grand chose à visiter. J’ai juste vu au bout d’une rue transversale un curieux bâtiment art déco qui est l’hôtel de ville construit en 1937. C’est une construction assez imposante pour une aussi petite ville, mais le béton gris fait plus penser à un beffroi en Flandre qu’à un campanile du Midi.

J’ai trouvé la fontaine que je cherchais un peu plus loin sur le mail et je me suis assis sur un banc à l’ombre. Des gens assez habillés traversaient la place en petit groupe et j’ai supposé que c’était un baptême comme le matin à Viviers (ou un mariage). Sinon, la place est fort peu animée. Mais c’était un endroit agréable pour faire une pause et j’ai même mangé deux viennoiseries en prévision de la seconde ascension du jour, le col du Moulin à Vent. Le dénivelé est nettement plus modeste que le matin (300 m) mais la pente est un peu plus raide et la chaleur plus la fatigue de la journée me rendaient prudents.

 

Viaduc de Privas

Viaduc de Privas

J’ai été surpris en quittant Privas de traverser non seulement le premier ravin par un pont assez aérien mais aussi un deuxième ravin par un viaduc spectaculaire à 8 arches que l’on voit bien sur une des photos. Il y a une petite route qui longe ce ravin et qui monte vers le Mont Gerbier de Jonc; elle m’avait tenté mais je n’avais pas trrouvé d’hébergements à une distance pratique.

 

 Vallée de Pourchères

Vallée de Pourchères

Site de Privas

Site de Privas

Après le second viaduc, la route monte sérieusement à flanc de montagne. Au début, il fait très chaud puisque l’on est encore plus ou moins dans le bassin de Privas, bien que l’on en souffre moins grâce au paysage étendu et aux nombreux virages qui donnent de la distraction. On finit par arriver à une épingle à cheveux où le paysage change car on entre dans une forêt de sapins. Ce n’est pas très ombragé à cause des remblais, mais on sent bien que c’est une limite climatique. A la seconde épingle à cheveux 3 km plus loin, rien ne rappelle plus la végétation méditerrannéenne, on est clairement dans le Massif Central avec l’arbre typique des versants Est, le châtaignier.

 

Coiron depuis la route de Lyas

Coiron depuis la route de Lyas

Entre les deux épingles à cheveux, j’ai fait des pauses régulières tous les 50 m de dénivelé comme d’habitude dans les grandes ascensions. Une petite voiture m’a irrité en faisant des manœuvres juste sous mon nez à un endroit où je pensais m’arrêter et je me suis dit que c’était encore une de ces personnes qui se garent sans prévenir parce que leur téléphone portable sonne. La même voiture m’a dépassé un peu plus loin et était à nouveau garée un peu plus haut.

Quand je suis passé, la dame m’a fait signe de m’arrêter et m’a demandé si je me sentais bien et si elle pouvait faire quelque chose pour moi. Apparemment, elle avait l’impression que mon teint rouge pendant l’effort dans la chaleur annonçait une apoplexie. Je l’ai rassurée d’un ton assez surpris, ayant évidemment trop chaud mais me sentant assez bien avec toute l’eau que j’avais bue à Privas plus la gourde pleine dans mes bagages. Je n’avais jamais rencontré en 20 ans une personne aussi charitable s’inquiétant de mon bien-être.

J’ai profité de la pause supplémentaire pour admirer encore une fois le paysage car j’étais assez haut pour bien voir le plateau du Coiron par-dessus le bassin de Privas. Une fois que l’on a atteint l’étage des châtaigniers et des sapins, il fait nettement plus frais et la fin du col ne m’a causé aucune difficulté. Suit une longue descente coupée d’une section plate en hauteur au-dessus d’un ravin. Bien que ce ne soient que 6 km, je les ai ressentis comme une descente très amusante, mais sans vue car on est dans la forêt en permanence.

 

Les Ollières-sur-Eyrieux

Les Ollières-sur-Eyrieux

On arrive en bas dans la vallée de l’Eyrieux, une vallée assez peuplée et animée car c’était le centre de la production de la soie au XIXème siècle. D’innombrables magnaneries tissaient les cocons et envoyaient le fil de soie à Lyon où se trouvaient les tisserands. L’effondrement de l’industrie de la soie après l’invention de la rayonne artificielle se reflète dans le nombre d’habitants. Aux Ollières-sur-Eyrieux, par exemple, il y avait 2000 habitants vers 1900 contre 900 maintenant. A Saint-Pierreville, le chef-lieu de canton, on est passé de 2000 habitants entre 1840 et 1900 à 500 maintenant.

 

Gorges de l'Eyrieux

Gorges de l’Eyrieux

Ceci dit, la vallée de l’Eyrieux est une vallée verdoyante encaissée qui a un certain charme. La rivière coule par endroits entre des rochers que la route domine de 30 m. La gorge permettait autrefois de construire des petits barrages qui alimentaient les magnaneries en énergie; comme on le voit sur la photo, on construit maintenant des échelles à saumons pour que les poissons puissent passer ces barrages. La rivière est très modeste en temps normal, mais a atteint fin 2014 une hauteur de crue de 7,50 m qui devait être très spectaculaire.

 

Echelle à saumons

Echelle à saumons

J’avais réservé une chambre d’hôtes à Saint-Sauveur-de-Montagut à 5 km des Ollières où j’ai atteint la vallée, ce qui m’a donné un aperçu du site. La maison de la dame est directement à l’entrée du bourg, ce qui fait que je n’ai pas eu besoin de la chercher. La dame est gentille mais l’atmosphère est plus pension de famille que chambre d’hôtes. Quand je suis arrivé, plusieurs familles avec des petits enfants se tenaient près d’une petite piscine et un monsieur m’a dit que je trouverais la dame tout en haut du jardin.

Il monte au flanc de la colline et chaque terrasse est consacrée à des animaux différents, poules, lapins, moutons (et trois chats). La dame est hollandaise d’origine et s’est installée dans la région il y a des années parce qu’elle avait toujours rêvé d’une ferme de montagne. Quand son mari a eu des problèmes de santé, ils ont été obligés de venir habiter dans la vallée et ont acheté la grosse maison bourgeoise où ils habitent maintenant.

J’ai eu l’impression qu’une partie de la maison est louée à long terme à une famille avec deux enfants (dont une de 3 ans assez agitée), le reste est en chambre d’hôtes. Je n’ai pas beaucoup parlé avec la dame même si elle parle bien français, le temps de boire une menthe à l’eau (qu’elle m’a proposée en alternative à une bière que j’ai préféré éviter) avant de me faire montrer la chambre.

La chambre était spacieuse mais pas agréable car directement sous le toit et donc étouffante après le temps de la journée. On pouvait ouvrir les vasistas, mais cela n’aérait pas beaucoup et j’ai de toute façon été obligé de les fermer par crainte d’un orage vu les gros nuages gris. La salle de bains est privative et confortable mais il n’y a curieusement pas de porte entre la chambre et la salle de bains, ce qui fait que l’on est obligé de passer par le couloir sans raison logique.

 

L'Eyrieux à Saint-Sauveur-de-Montagut

L’Eyrieux à Saint-Sauveur-de-Montagut

La dame m’avait recommandé un restaurant à 300 m de chez elle; il y en a deux autres dans ce qui est un assez petit village, ce qui s’explique par le fait que c’est le principal bourg commerçant de la région. Après examen de la carte, le restaurant recommandé était le plus attirant. J’ai hésité à m’asseoir dedans, où il faisait encore très chaud, ou dehors, où j’avais un peu peur des nuages menaçants. Finalement, je suis resté dehors. Il a fallu énormément de temps avant que la dame ne se décide à prendre ma commande (j’ai été obligé de lui rappeler ma présence) et le vent avait forci entretemps, ce que je trouvais gênant.

Je suis donc rentré à l’intérieur. Tous les convives ont été obligés de s’y réfugier une heure plus tard parce qu’un orage spectaculaire a éclaté, accompagné d’une pluie diluvienne. J’étais très content d’avoir pris la décision avant de devoir le faire au milieu de mon repas. La cuisine a une spécialité de tartes et pizzas, ce qui fait que la maison consacre au moins la moitié de son activité à prendre les commandes téléphoniques et à remettre les pizzas au comptoir. Les gens quî dînent sur place doivent donc s’armer de patience, la cuisine étant surchargée, et le repas a pris plus de deux heures. Je me suis occupé en lisant des prospectus touristiques car le restaurant en avait une bonne collection.

 

Saint-Sauveur-de-Montagut

Saint-Sauveur-de-Montagut

Le repas s’est avéré très agréable pour un prix très raisonnable de 20 €: une salade composée suffisamment copieuse, une tarte flambée aux escargots et un genre de pain d’épice avec de la crème de châtaigne (j’aime le goût même si c’est un peu bourratif). La tarte aux escargots m’a impressionné, elle était garnie d’une vingtaine de mollusques et j’ai trouvé que cela se comparait très avantageusement aux cassolettes d’escargots servies parfois en entrée et où l’on reste sur sa faim vu le prix conséquent. Il y a plusieurs élevages d’escargots dans la région, c’est devenu une petite spécialité gastronomique qui se vend bien.

Quand je suis enfin sorti du restaurant vers 22 h 30, il pleuvait à verse et j’ai attendu un moment, mais les nuages ne se déplaçaient pas très vite et j’ai marché vite les 300 mètres jusqu’à la maison de la dame quand la pluie est devenue un petit peu moins forte. Il a continué à pleuvoir assez longtemps, donc je n’ai pas regretté. Et le bruit de la pluie sur le toit ne m’a pas gêné, j’étais suffisamment fatigué pour bien dormir même dans une chambre au dernier étage.

 

 

Etape 7: Boutières et Mézenc

3 janvier 2016

Dimanche 7 juin

89 km, dénivelé 2016 m

Nuages et belles éclaircies, surtout en milieu de journée. Chaud mais petit vent du Nord.

Saint-Sauveur-de-Montagut – Albon – Lachamp-Raphaël – Sainte Eulalie – Le Béage carrefour – Bonnefoy – Les Estables – D631 – D274 – Fay-sur-Lignon – Les Vastres – Champagnes

Boutières et Mézenc, départements 07 et 43

Etape de longueur raisonnable mais je n’avais pas du tout anticipé le dénivelé qui est franchement excessif. Ce serait nettement moins fatigant en passant tout simplement par la corniche du Mézenc comme je l’avais fait en 1997. Par contre, les paysages sont très différents.

Je n’ai pas été très convaincu par le petit déjeuner de la dame à Saint-Sauveur. Certes, il était très correct, mais je l’ai trouvé banal. Et surtout j’étais seul, la dame restant dans sa cuisine et les autres hôtes n’étant pas encore descendus à 8 h. Cela m’a fait gagner un peu de temps qui m’a été utile plus tard même si je ne le savais pas encore.

J’avais regardé les rivières depuis le pont la veille en cherchant un restaurant et je les avais trouvées photogéniques, mais je n’avais pas emporté mon appareil photo pour le dîner, ce qui fait que j’ai réparé l’oubli en passant au même endroit le matin. Cela ne changeait pas grand chose à la lumière, il faisait encore assez nuageux après l’orage de la nuit.

 

 Gorges de la Glueyre

Gorges de la Glueyre

J’avais réservé une chambre pour le soir au pied du Mont Mézenc et j’aurais pu m’y rendre en remontant tout simplement la vallée de l’Eyrieux, mais l’étape aurait été un peu courte. J’avais aussi envisagé de passer nettement plus au sud par le Lac d’Issarlès, un lac volcanique qui semble intéressant, mais ce n’était vraiment pas sur le chemin. Restait donc la crête entre les deux qui est en fait le prolongement du Coiron.

Il fallait donc que je remonte et ceci représentait le plus fort dénivelé depuis le début du voyage avec un peu plus de 800 m. On constatera que j’augmentais les dénivelés avec soin pour être certain de franchir les presque 2.000 m de dénivelé du col de l’Iseran à la fin du voyage.

 

Traces de crue

Traces de crue

J’ignorais vraiment si le paysage me plairait vu qu’un liseré vert sur la carte Michelin n’est qu’une indication assez subjective. En réalité, la vallée que j’ai choisie s’est avérée l’une des meilleures surprises du voyage. C’est en fait une vraie gorge où la Glueyre, un petit torrent, coule entre des collines hautes et abruptes couvertes de forêt clairsemée. La route très étroite est pratiquement déserte et suit fidèlement chaque méandre, permettant de monter en pente douce et régulière et de s’arrêter très souvent pour admirer les formations rocheuses au fond comme des marmites de géants et des petites cascades.

 

Marmites de géant

Marmites de géant

Vue des gorges

Vue des gorges

Les couleurs sont différentes parce que les arbres ne sont pas tous des châtaigniers, mais les seules vallées qui ressemblent un peu sont celles des Gardons dans le sud des Cévennes. Ceci explique pourquoi ma carte dit que la région de Saint-Pierreville fait encore partie des Cévennes alors que la plupart des gens pensent qu’elles s’arrêtent bien plus loin au sud vers Villefort. Les gens de la région parlent plutôt du massif des Boutières, qui correspond en gros au bassin de l’Eyrieux et de ses affluents.

 

Magnanerie restaurée à Albon

Moulinage restauré à Albon

Comme il n’y a pas de place pour des champs, la vallée est entièrement déserte sur les premiers 18 km. On arrive ensuite à Albon, village minuscule mais où j’ai remarqué un ancien moulinage, une usine où l’on tordait le fil de soie pour le rendre tissable. L’usine a été transformée en ce qui semble être une résidence secondaire très cossue avec une très belle voiture dans la cour. Il y a une deuxième ancienne usine juste à côté du joli pont en pierre et l’ensemble est très pittoresque.

 

Pont d'Albon

Pont d’Albon

Le village dépendait du village voisin de Marcols jusqu’en 1902, date à laquelle le préfet a accepté de les séparer car les habitants d’Albon, en majorité protestants, étaient souvent impliqués dans des batailles sanglantes avec les habitants catholiques de Marcols. Si on veut des détails, on peut lire l’article dans Wikipedia qui est probablement l’œuvre d’un érudit local très bien documenté et très zélé. Il y a peu de communes, même des villes importantes, qui donnent autant d’informations.

Entre les deux villages, la route commence à monter un peu plus fort et j’ai été doublé par un couple de retraités. Le monsieur a ralenti pour me faire la causette tout en roulant, comme on le fait dans les clubs de cyclisme. Il était intrigué par mes bagages et m’a expliqué que sa femme et lui s’étaient inscrits à un rallye cyclotouriste qui est l’un des plus célèbres de France.

En fait, on choisit aussi sa distance quand on s’inscrit (entre 80 et 300 km pour la journée), mais il y a toujours de nombreux cols et c’est donc très sportif. Pour beaucoup de villages ardéchois, c’est l’évènement de l’année et une grande fête populaire. Toujours est-il que le couple avait l’intention de monter au moins jusqu’à Marcols pour déjeuner au restaurant. Pensant que Marcols avait peu de chance d’avoir un restaurant si c’était la même taille qu’Albon, je n’ai rien dit mais j’ai eu des doutes. Madame était pleine d’ardeur et Monsieur a fini par me laisser tomber car mon vélo beaucoup plus lourd roulait trop lentement pour eux.

Quand je suis arrivé peu après à Marcols, j’ai cherché un coin pour faire une pause, ce qui était logique et justifié après 25 km et presque la moitié du dénivelé. Je n’ai trouvé qu’un abribus pour m’asseoir, mais il est très spacieux, presque comme une halle de marché miniature, et c’était donc pratique. Il y a aussi une vitre colorée qui donne sur la vallée, chose un peu étrange, et une fontaine bien utile à proximité.

L’abribus est au pied d’un fort raidillon qui sert à contourner l’hôpital, mais la pente devient heureusement vite à nouveau raisonnable. De l’abribus, je voyais deux cyclistes en haut du raidillon qui ressemblaient beaucoup au couple déjà rencontré, mais ils sont repartis assez vite.

Montée vers Mézilhac

Montée vers Mézilhac

Quand je suis reparti moi-même un peu après, je suis monté régulièrement dans la forêt encore un bon moment et c’est là que j’ai retrouvé le couple, Madame estimant qu’elle n’avait vraiment pas envie de monter tout le dénivelé restant avant de déjeuner et Monsieur faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Je n’ai rien dit en dehors de leur souhaiter une bonne journée, mais je trouve qu’ils étaient un peu ridicules de partir pour une longue ascension dans une région presque déserte sans avoir au moins quelques sucreries pour se donner de l’énergie.

 

J’ai continué encore un long moment vers la crête, la montée commençant à devenir fatigante à force. On est récompensé parce que l’on sort de la forêt et que le panorama commence à se développer. Au début, ce sont surtout les crêtes verdoyantes des Boutières avec quelques prairies pleines de genêts. Sur la photo, on voit bien la route qui serpente en montant.

 

Crêtes du Vivarais depuis Mézilhac

Crêtes du Vivarais depuis Mézilhac

On arrive tout en haut au hameau de Mézilhac, d’ôù l’on a une vue très étendue vers le sud et vers l’est. Par contre, on ne voit pas vers l’ouest car la crête continue à monter lentement, suivie évidemment par la route de crête. Le plateau est couvert de prairies pleines de fleurs sauvages et j’ai été un peu surpris de ne pas voir plus de vaches. C’est peut-être parce que la région ne produit pas assez de fourrage pour nourrir plus de bêtes pendant l’hiver qui est long et rude. La plupart des vaches sont élevées pour l’embouche et pas pour le lait.

 

 

Panorama du col de Montivernoux

Panorama du col de Montivernoux

J’ai été un peu surpris de voir que le plateau n’est en fait pas tellement plat. Après Mézilhac qui est à 1130 m, on monte encore 200 m jusqu’au col de Montivernoux par une pente qui reste assez sensible. Une fois arrivé au col, la vue se dégage et devient même superbe par beau temps.

 

Mont Gerbier de Jonc et Mont Mézenc

Mont Gerbier de Jonc et Mont Mézenc

On voit très bien vers le nord-ouest le rebord du plateau du Mézenc et encore assez loin le Mont Mézenc lui-même, un grand dôme qui culmine à 1753 m, et le Mont Gerbier de Jonc, un petit cône pointu qui reste à 1551m. Vers le nord-est, la vue est très étendue mais moins caractéristique, on voit juste de longues crêtes qui séparent les différentes vallées du Nord-Vivarais.

 

Rocher des Baux

Rocher des Baux

Comme on ne peut pas s’asseoir au col qui est bordé de prairies avec des clôtures, j’ai continué le petit kilomètre jusqu’au principal village du plateau, Lachamp-Raphaël, qui annonce fièrement aux touristes qu’il est le plus haut du département à 1329 m. Le climat est certainement extrêmement rude en hiver, avec des routes probablement obstruées régulièrement par la neige, ce qui fait qu’il n’y a que 79 habitants permanents, à comparer à 600 pendant tout le XIXème siècle.

Le village n’est pas très intéressant mais j’ai trouvé une table de pique-nique en face de l’église. Je n’étais pas très heureux qu’elle soit en plein soleil; ce n’est pas que j’ai eu trop chaud car il y avait un bon vent du nord qui m’a obligé à mettre un blouson le temps de mon pique-nique mais je craignais un coup de soleil sur les jambes. Je n’ai pas visité l’église qui semble assez banale et je me suis concentré à la place sur l’observation des touristes.

Comme le village est le principal accès au Mont Gerbier de Jonc et qu’il faisait très beau un dimanche, il y avait plein de touristes. La plupart étaient en voiture même si j’ai vu aussi quelques motards. J’ai vu beaucoup plus de motards dans les Alpes par la suite, en particulier des motards allemands, et je trouve un peu surprenant qu’ils n’aient pas l’idée de se promener plus dans le Massif Central, où les routes tortueuses et désertes sont nombreuses.

L’administration met des panneaux partout aux carrefours, mais elle a oublié d’en mettre un mentionnant le Mont Gerbier de Jonc au niveau de l’église et j’ai vu de très nombreuses voitures faire trois fois le tour du village avant de partir dans la direction nécessaire. Plusieurs personnes sont même descendues de voiture pour me demander le chemin.

Evidemment, c’est peut-être un truc pour inciter les touristes à s’arrêter et à se renseigner dans le café-restaurant du village, qui est une entreprise assez florissante. Ceci montre aussi qu’il y a encore énormément de gens qui n’ont pas de GPS ou « assistant de navigation » dans leur voiture, contrairement à ce que certains croient.

Suc de Montivernoux

Suc de Montivernoux

Après un pique-nique un peu venté mais bien mérité, je suis reparti par une route que j’avais utilisée sur quelques kilomètres en 1997. C’est très intéressant de relire les notes de l’époque car on a l’impression que Lachamp-Raphaël est un village complètement différent selon les notes. Je vois quelle partie du village m’avait inspiré en 1997 mais je n’avais pas fait attention du tout aux mêmes détails. Par contre, la note selon laquelle la route du Mont Gerbier de Jonc est faite d’une série de côtes et de descentes aurait dû me rendre prudent…

 

Effectivement, on se remet à monter un bon moment après le village; ce n’est pas très raide mais on sent la côte à cause du vent fort sur le plateau, ceci étant le cas en 1997 comme en 2015. Le paysage est très intéressant du point de vue géologique, on voit toute une série de cônes de basalte qui émergent plus ou moins le long de la crête. Il y a même une petite section où le remblai de la route est formé de modestes orgues basaltiques.

 

 Suc typique

Suc typique

Les cônes de basalte gris sont les restes des cheminées de volcans que l’érosion a moins attaqué que le terrain environnant à cause de la dureté du basalte. Il y en a un particulièrement régulier près de Lachamp-Raphâël, le Suc de Montivernoux, et il y en a un petit tout près de la route et bien visible un peu plus tard. La deuxième photo montre aussi en arrière-plan un paysage très étendu: on voit une bonne partie des Cévennes jusqu’au Mont Lozère.

 

Ancienne ferme de Bourlatier

Ancienne ferme de Bourlatier

La côte se termine peu après le point de vue à une crête à peine marquée mais qui est dotée d’une pancarte de col. Le col de Bourlatier mérite surtout sa pancarte parce que c’est la ligne de partage des eaux entre Atlantique et Méditerrannée. De l’autre côté du col, la route descend à peine pour passer à une ancienne ferme (Bourlatier) qui a été transformée en salle pédagogique pour le compte du parc naturel régional. Je ne m’y suis pas arrêté parce que le vent fort des alpages était fatigant (comme en 1997 !); il paraît que la charpente de la grange est très belle et le bâtiment est en tous cas d’une taille imposante.

 

Mont Gerbier de Jonc

Mont Gerbier de Jonc

Ceci montre que la montagne ardéchoise avait une importance économique bien plus grande autrefois et que les habitants étaient nombreux; dans le minuscule village de Saint-Andéol-de-Fourchades dont dépend Bourlatier, il n’y a plus que 56 habitants alors qu’il y en avait plus de 1000 avant la première guerre mondiale.

C’est à Bourlatier qu’il faut choisir si l’on reste sur la route principale qui passe au Mont Gerbier der Jonc, aux sources de la Loire et au pied du Mont Mézenc. C’était mon itinéraire de 1997 et ce serait en soi plus raisonnable sur cette étape. Toutefois, mes notes de l’époque mentionnent clairement que la route monte et descend pas mal – la première côte après Bourlatier, que je voyais du carrefour, ne donnait en tous cas pas tellement envie.

 

Descente sur la Loire

Descente sur la Loire

Comme j’essaye presque systématiquement de ne pas prendre une route prise lors d’un autre voyage, j’ai quitté la route principale pour celle du Puy qui ne monte pas beaucoup avant de descendre rapidement dans le ravin de la Loire. J’ai été surpris de voir la profondeur du ravin à seulement 4 km de la source; la Loire s’enfonce très vite dans une gorge très encaissée et difficile à traverser même si ce n’est pas encore dramatique là où j’étais. La photo montre que l’on a vraiment l’impression d’être directement au pied du Mont Gerbier de Jonc (1551 m, le pont sur la Loire étant à 1229 m).

 

Alpages de Sainte-Eulalie

Alpages de Sainte-Eulalie

La route remonte dans la forêt après le ravin, passe près du petit village de Sainte-Eulalie que j’ai ignoré vu l’heure, descend dans une large combe fleurie au milieu des alpages, s’offre une longue côte jusqu’au pied du Suc de Montfol, descend dans une seconde large combe fleurie et s’offre une nouvelle longue côte assez sérieuse jusqu’à la crête du Béage…

 

 

 

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Le paysage est très harmonieux et le temps était très agréable, mais les trois longues côtes commençaient à me paraître fatigantes après la très longue ascension de la matinée. Ce serait peut-être moins gênant si la route ne redescendait immédiatement à chaque fois qu’elle atteint la crête, ne donnant pas le temps de se reposer. Quand je lis des récits de voyage de cyclistes dans les pays lointains, les routes en montagnes russes sont une des choses qu’ils détestent le plus avec le vent et je suis du même avis.

Site de l'ancienne chartreuse de Bonnefoy

Site de l’ancienne chartreuse de Bonnefoy

Sur la troisième crête, on a le choix entre descendre au village du Béage ou prendre une petite route qui coupe à travers les alpages vers la chartreuse de Bonnefoy. La première solution traverse le bourg qui était autrefois la principale foire du haut plateau, puis descend au fond d’un ravin à 1113 m d’où l’on remonte à un peu plus de 1300 m.

La deuxième solution commence par une longue côte extrêmement raide où j’ai été très près de pousser le vélo (d’autant plus que la carte ne m’avait pas prévenu par des chevrons) puis descend légèrement dans une superbe forêt domaniale jusqu’aux ruines de la chartreuse. J’avais aperçu la chartreuse en 1997 depuis la route du Mézenc qui est en corniche un peu au-dessus mais je n’avais pas voulu aller jusqu’aux ruines au fond d’un ravin, étant suffisamment fatigué par les montagnes russes. Cette fois, j’arrivais de toute façon par le ravin.

 

 Clocher de la chartreuse de Bonnefoy

Clocher de la chartreuse de Bonnefoy

Une partie des ruines a été annexée par une maison où une famille semblait passer un weekend animé; je pense que la chartreuse est maintenant une maison secondaire privée. On voit cependant encore bien depuis la route le reste de la façade de l’église et un peu plus loin le petit clocher.

La Chartreuse fut fondée au XIIème siècle dans un site montagnard typique pour l’ordre mais les fondateurs eurent des problèmes avec le climat car ils n’avaient pas pensé à la longueur de l’hiver qui rend la culture des légumes (indispensables pour la nourriture pendant les nombreux jeûnes) très difficile. Les Chartreux n’eurent de cesse d’acquérir des terres ailleurs pour déménager mais le supérieur de l’ordre et l’évêque les en empêchèrent jusqu’à l’incendie complet du couvent en 1653.

Vallée de la Veyradeyre

Vallée de la Veyradeyre

Comme le vallon de la Chartreuse est dans un joli site boisé et bien abrité du vent, j’en ai profité pour prendre un en-cas, mais je n’avais pas de provisions suffisamment efficaces pour l’effort qui me restait encore à fournir. Il m’aurait fallu les bonbons au miel que j’ai normalement en réserve depuis que l’on m’a prouvé leur efficacité, mais que j’avais oublié cette année pour la première partie du voyage.

 

Après la pause, je me sentais quand même nettement mieux et je n’ai pas vraiment eu de problèmes à monter la petite côte facile jusqu’à la route principale, puis la côte vraiment longue mais pas trop raide qui monte sur la crête entre les vallées de la Veyradeyre et des Estables. La vue change un peu si on compare aux alpages précédents, l’orientation vers l’ouest donne une herbe plus grasse et il y a moins de fleurs sauvages.

 

Alpages des Estables

Alpages des Estables

La vallée des Estables est un très beau cirque d’alpages entouré de petites montagnes en pente douce sur deux côtés et d’une crête boisée un peu plus raide sur le troisième. Si j’avais pris au Béage la route principale, j’aurais rejoint l’itinéraire aux Estables en passant entièrement par les alpages au lieu de passer par la forêt de Bonnefoy. Je pense que cela m’aurait épargné une partie du dénivelé, mais pas beaucoup.

Les Estables sont le premier village de Haute-Loire et ceci a des conséquences assez inattendues: c’est aussi une petite station de ski, ce qui montre bien que le parc naturel régional qui protège le Mont Gerbier de Jonc s’arrête aux limites du département de l’Ardèche et de la région Rhône-Alpes tandis que la Haute-Loire et la région Auvergne n’ont pas vu d’inconvénient au développement de la station de ski.

 

Rocher Tourte 1535 m

Rocher Tourte 1535 m

Il faut reconnaître que la station a été conçue avec prudence et que les résidences secondaires sont presque toutes des pavillons comme si on était dans un bourg agricole plaisant aux navetteurs. La station a aussi permis de garder quelques emplois à l’année et la population est stable à 350 personnes toute l’année, ce qui n’est pas mal pour le village le plus haut du Massif Central.

Compte tenu de l’enneigement incertain et du relief quand même pas très raide, cela reste une station familiale avec peu de téléskis et le paysage n’en souffre pas beaucoup. Les alpages servent peut-être de piste de ski l’hiver, mais la fréquentation est suffisamment limitée pour que la terre reste aérée et permette la repousse des fleurs sauvages, ce qui n’est presque jamais le cas dans les stations alpines.

Compte tenu de l’emplacement de ma chambre du soir, j’étais obligé de remonter des Estables jusqu’à la crête du Mont Mézenc une dernière fois. Il y a deux cols sur deux routes parallèles et j’ai choisi le col de la Croix de Peccata qui est un peu plus haut avec 1569 m que celui de la Croix de Boutières (1506 m) mais qui me permettait ensuite de descendre presque jusqu’au terminus 15 km plus loin. L’autre col m’aurait forcé à traverser au moins un ravin ultérieur avec une bonne côte et j’en avais vraiment assez des dénivelés.

 

Flanc Nord du Mont Mézenc

Flanc Nord du Mont Mézenc

La montée au col de la Croix de Peccata est l’un des rares cas cette année où je me suis vraiment fait attraper. A cause des grands espaces dans le bassin autour des Estables, on a l’impression que la côte ne peut pas être bien dure. J’avais même envisagé de prendre un raccourci par une petite route plus raide, mais j’y avais renoncé parce qu’elle n’est pas indiquée et que je me perdais dans les pavillons. J’ai bien fait a posteriori.

La route monte d’abord vers l’est dans les alpages et j’ai doublé un petit groupe de promeneurs qui ont su trouver des mots habiles pour m’encourager. Au lieu de dire bonne chance ou bon courage, ils ont dit quelque chose du genre « j’aimerais avoir du courage comme ce cycliste » ou « c’est vraiment un bon sportif ». Je marche mieux aux compliments qu’aux menaces cachées.

J’ai atteint un premier carrefour très content de moi et j’ai attaqué la section suivante jusqu’à un restaurant d’altitude dont je ne suis pas tellement sûr que c’est la « maison forestière du Mézenc », nom donné à un gîte d’étape par le couple avec qui j’avais parlé le matin. La montée est assez modérée dans cette section et je me sentais déjà très rassuré en voyant qu’il ne restait plus qu’une grande ligne droite en bordure d’une forêt jusqu’au col.

 

 Col de la Croix de Peccata

Col de la Croix de Peccata

C’est là que je m’étais trompé, la route devient insidieusement toujours plus raide et j’ai fini par me sentir tellement fatigué et découragé que j’ai fini les derniers 300 m à pied. J’ignorais que le col est le deuxième plus haut du Massif Central (le premier est le Pas de Peyrol au pied du Puy Mary et le troisième est le Mont Aigoual). car je pense que je me serais fait un point d’honneur de le franchir à vélo. J’étais très fatigué mais quand même pas au point de trembler d’hypoglycémie.

Une fois arrivé au sommet, où la croix est peu excitante, je dois reconnaître que le panorama est magnifique vers le sud sur le Vivarais comme vers le nord sur le Velay. On voit un haut plateau verdoyant parsemé de collines boisées avec ici et là des cônes ou dômes de basalte datant de l’épisode volcanique qui a formé aussi le Mont Gerbier de Jonc.

 

Roche Pointue

Roche Pointue

J’ai mis un blouson vu que la température avait baissé vers 18 h 30 et j’ai commencé la descente vers la vallée du Lignon. La route n’est pas en très bon état et je suis allé un peu trop vite, ce qui fait que l’un des tendeurs des bagages s’est cassé (j’ai fait un nœud à la place du crochet perdu). Mais c’était très amusant et je n’ai eu aucun effort à faire ou presque pendant des kilomètres, c’était comme de glisser sur le plan incliné du plateau en profitant de la vue étendue.

 

Forêt du Mézenc

Forêt du Mézenc

La route traverse une forêt, passe au pied d’un suc volcanique appelé de façon puissamment originale la « Roche Pointue », contourne un ravin sur une crête pour traverser le village de Chaudeyrolles et continue de descendre jusqu’à un pont sur le Lignon. Il aurait été préférable de rester sur le plateau puisque j’ai été obligé d’y remonter de toute façon, mais je ne sais pas dans quel état aurait été la toute petite route qui figure sur la carte (la route de la chartreuse, extrêmement raide, m’avait appris à être méfiant).

 

Lac de Fay-sur-Lignon

Lac de Fay-sur-Lignon

En tous cas, en descendant au pont, j’ai retrouvé une départementale qui montait au bourg de Fay-sur-Lignon de façon modérée et en offrant un ou deux aperçus charmants sur l’étang au pied du village. J’ai laissé la visite pour le lendemain compte tenu de l’heure, même si je n’étais pas certain de passer par là, et j’ai continué sur le plateau où je n’ai eu que deux vallons très modérés à franchir, ce qui fait que je n’ai pas trop souffert de la fatigue sur la fin.

Je suis arrivé finalement vers 19 h 20, ce qui est honorable vu le dénivelé considérable. Je n’ai pas jugé nécessaire de téléphoner pour avertir la dame, ayant annoncé arriver vers 19 h, puisque j’ai constaté que les gens ne s’inquiètent vraiment qu’à partir de 30 minutes de retard.

La maison est très facile à trouver parce qu’elle se trouve dans un tout petit hameau au nom inattendu de « Champagnes ». J’ai été un peu surpris de la maison qui est toute neuve, elle est construite tout en bois clair parce que la dame voulait des matériaux aussi écologiques que possible. Par contre, elle a eu des problèmes avec l’isolation, les isolants écologiques étant considérablement plus cher que les isolants classiques. En guise de compromis, la partie privée de la petite maison est en matériaux labellisés et la partie ouverte aux hôtes a un isolant industriel.

Comme dans les pavillons modernes, la dame a choisi une cuisine intégrée à la salle à manger. J’en ai vues ailleurs en chambre d’hôtes (par exemple l’année précédente à Langon), mais c’est assez rare parce que la plupart des gens possèdent des maisons anciennes plus ou moins rénovées et où la cuisine était donc évidemment séparée de la salle à manger. Dans les régions à fortes traditions rurales comme le Luxembourg, les gens qui en ont les moyens continuent à faire construire une salle à manger de cérémonie et mangent normalement dans une grande cuisine.

Le repas était simple mais avec de bons produits goûtus provenant en grande partie du potager de la dame ou de la ferme de son voisin. Elle travaille un peu en symbiose avec eux, leur donnant un coup de main quand il y a besoin d’une personne supplémentaire et recevant quelques bons morceaux en échange quand ils tuent le cochon.

Il y avait donc un excellent saucisson fait par la fermière d’à côté en entrée, puis une crépinette de porc accompagné d’un généreux gratin de riz aux courges. Elle a aussi proposé un morceau de tomme fermière et avait préparé un flan au caramel, dessert qui doit être à la mode car j’en ai eu plusieurs fois au cours du voyage.

Comme il y avait d’autres hôtes, nous avons eu une conversation variée. La dame nous a expliqué qu’elle était originaire de Marseille, mais qu’elle était déjà fascinée enfant par la neige et qu’elle avait déménagé le moment venu exprès dans une région où elle en aurait probablement. Elle combine trois activités, la conduite du bus scolaire (ce qui fait qu’il faut prendre le petit déjeuner sans son aide si l’on tient à manger avant son retour vers 8 h 20), les chambres d’hôtes et les produits de son potager.

Les autres hôtes étaient un couple de Clermont-Ferrand qui travaillent dans le milieu hospitalier. Nous avons donc évidemment un peu parlé du comportement des médecins, sujet favori des infirmières, mais aussi de l’aide au développement, du chômage des jeunes… Les deux dames ont aussi beaucoup échangé sur les méthodes à utiliser dans les potagers, ce qui est moins ma tasse de thé, pour parler comme un Anglais.

J’ai fait une expérience involontaire intéressante avec la chambre. Elle était directement sous le toit comme la veille, mais la chaleur était un peu moins gênante en altitude et on arrivait à aérer. Par contre, la chambre était infestée de mouches que je ne suis pas arrivé à faire sortir dehors car il faisait déjà trop sombre et frais pour qu’elles soient tentées. Je me suis demandé si je pourrais m’endormir avec le vrombissement continu et j’ai été très surpris de constater que je n’entendais rien. Dès que j’ai éteint la lumière, les mouches se sont posées et endormies.

J’en ai parlé à la dame le lendemain, qui n’était pas tellement gênée par l’invasion de mouches car les gens des régions de bétail vivant au voisinage d’une ferme semblent pour ainsi dire vaccinés. La dame m’a confirmé que les mouches dorment effectivement dès qu’il fait sombre, ce que je n’avais jamais observé alors que j’en avais beaucoup quand j’habitais à Londres.

 


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