Etape 12: Valois et Goële

24 octobre 2014

(12ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Vendredi 13 juin

125 km

Dénivelé 846 m

Très beau et chaud avec un peu de brise de Nord

Train pour Villers-Cotterêts

- Vez – Orrouy – Rocquemont – Beaurain – La Montagne – Fontaine-Chaâlis – Othis – Messy – La Poterie – canal de l’Ourcq – cèdre de Livry-Gargan – Clichy-sous-Bois – Le Plateau – Le Raincy – D116 – D117 – Porte des Lilas

Valois et Goële

Départements 60, 77, 93 et 75

Le trajet aurait logiquement consisté à partir de Paris et à revenir le soir de Villers-Cotterêts, mais ceci était trop risqué à cause de la grève et j’ai donc fait le trajet en sens inverse en utilisant le train que j’étais sûr de pouvoir prendre. Quant à coucher à Villers-Cotterêts, les chambres d’hôtes sont peu nombreuses et trop chères aussi près de Paris.

La longueur tout à fait excessive de l’étape ne se justifiait que parce que je tenais à faire tout le trajet à vélo et parce que j’ai été obligé de passer Gare du Nord au retour pour noter les trains circulant le lendemain. Sans ces contraintes, je suggère de terminer l’étape au Raincy, le reste du trajet étant sans grand intérêt.

J’ai été obligé de me lever tôt (heureusement vu la longueur et donc la durée imprévues de l’étape !) parce que le seul train disponible partait à 8 h 30. Comme le distributeur ne voulait pas me donner le billet, je l’ai acheté au guichet et j’ai payé 14,20 €, ce que je trouve un peu cher pour une distance de 78 km. Je conprends pourquoi deux personnes voyageant ensemble prendraient la voiture sur une telle distance, les frais variables de la voiture revenant en gros à 4 € par personne.

Ceci mis à part, la région du Valois est très riche en monuments et ceci justifiait que j’y passe aussi le lendemain. Villers-Cotterêts n’est pas la ville la plus intéressante de la région, le bourg est né plus ou moins pour desservir un château de chasse reconstruit par François Ier. Le château fut abandonné plus tard et devint après la Révolution un asile de la ville de Paris pour vieillards indigents. On en fit vers 1900 une maison de retraite à la pointe du progrès hygiénique et c’est toujours un mouroir pour sans-abri parisiens.

Je ne sais pas si le triomphe du Front National aux élections municipales (conduit par un militaire d’active, ce qui donne à réfléchir) a un lien avec cette situation. En tous cas, fidèle au style de son parti, le maire a fait parler de lui en refusant de participer à l’hommage annuel à l’abolition de l’esclavage rendu par le préfet à la statue du Général Dumas, un ancien esclave qui habita dans la ville où son fils, le célèbre romancier, naquit. Le maire dit que commémorer l’abolition de l’esclavage revient à une « autoculpabilisation permanente », mais j’espère que c’est plus pour faire parler de lui que par souhait de rétablir l’esclavage dans les banlieues difficiles.

 

 

Château de Villers-Cotterêts

Château de Villers-Cotterêts

Compte tenu de l’affectation du château, les bâtiments restants ne sont pas vraiment représentatifs sauf un pavillon d’angle orné du monogramme HK pour Henri et Katherine – j’ignorais que l’on écrivait Catherine de Médicis avec un K pour les besoins du monogramme.

 

Villa à Villers-Cotterêts

Villa à Villers-Cotterêts

Je suis passé à proximité devant un bâtiment que l’on pourrait aussi appeler un château, une imposante villa du XIXème siècle dans le style pittoresque. On ne sera pas surpris que la plus belle villa de la ville abrite la communauté de communes.

 

Mairie de Villers-Cotterêts

Mairie de Villers-Cotterêts

L’un des plus jolis bâtiments du centre ville est un ravissant hôtel particulier à façade incurvée presque rococo sur une cour fleurie protégée par une grande grille et d’anciens pavillons de gardes. On a un peu l’impression d’un pavillon de jardin d’époque Louis XV, mais je n’ai pas trouvé d’informations sur le bâtiment. C’est maintenant l’hôtel de ville.

 

Moulin de Largny-sur-Automne

Moulin de Largny-sur-Automne

Villers est situé sur le plateau du Valois, mais à seulement 3 km de la source d’une rivière importante, l’Automne. En me dirigeant vers la vallée, j’ai remarqué sur le plateau un beau moulin à vent qui a évidemment été rénové mais qui date des années 1700. Ceci m’a rappelé les moulins vus dans le sud de la Beauce, où ce sont des monuments bien adaptés pour rythmer le paysage.

 

Donjon de Vez

Donjon de Vez

Une belle descente ombragée conduit au premier village de la vallée, Largny, puis au village particulièrement vénérable de Vez qui donna son nom au Valois (le pagus valensis). Les comtes de Valois y construisirent une puissante forteresse dont il reste le « donjon de Vez » (logis plus donjon proprement dit) utilisé maintenant comme salle d’exposition. C’est une propriété privée et on ne peut pas se rapprocher du château sans payer le droit d’entrée et marcher à pied à travers le parc, qui n’est de toute façon ouvert que le dimanche. Je n’ai vu le donjon que de loin à travers les arbres mais j’ai lu que c’est de toute façon une reconstitution assez radicale de 1904 vu qu’il était en très mauvais état.

A faible distance du château, le comte avait installé en 1131 une petite abbaye de prémontrés (petite car les prémontrés qui sont avant tout actifs comme curés de paroisses n’y résidaient pas tous en permanence). Elle fut reconstruite vers 1540 mais devint une carrière puis une ferme après la Révolution.

 

Abbaye de Lieu-Restauré

Abbaye de Lieu-Restauré

Une association de sauvegarde du patrimoine y travaille depuis 1964 et on voit depuis la grille la seule partie restante, la nef de l’abbatiale avec une rosace en gothique flamboyant. Plus surprenant, on voit aussi toute une série de drapeaux à prière de style tibétain et je ne sais pas si c’est un ornement durable ou si un groupe bouddhique y effectuait une retraite au moment de mon passage.

 

Manoir de Pontdron

Manoir de Pontdron

Vu la proximité de Paris et le cadre bucolique, la vallée a toujours attiré les résidences secondaires et ceci voulait dire au XIXème siècle des petits châteaux dans des grands parcs arborés. Je suis passé devant un très bel exemple à Pondron qui sert comme beaucoup de ces châteaux de lieu de réceptions et de séminaires. La commune compétente est Fresnoy et je suis allé voir un instant si l’église était intéressante, mais j’ai réfléchi que je repasserais à Fresnoy le lendemain et que je n’avais pas besoin de m’arrêter sur le moment. Elle était en réfection et donc peu visible, mais j’ai eu l’impression que c’est une église gothique francilienne assez « normale ».

 

Château d'Orrouy

Château d’Orrouy

Je suis passé devant le château suivant un peu plus bas dans la vallée, celui d’Orrouy. Je ne pouvais le voir que de loin à travers le parc et Internet n’en dit pas grand chose, mais je serais enclin à y voir un beau château Renaissance avec des traces médiévales comme les contreforts. Comme j’avais l’impression d’être confortable avec mon horaire et que j’avais envie de faire une pause pour un en-cas, je suis monté au-dessus du château dans le centre du village qui est soigné et exsude un sens agréable de quiétude provinciale. Je me suis assis sur un banc en face de l’église, profitant de l’ombre des tilleuls, et j’ai admiré les difficultés qu’avaient les gens à garer leur voiture dans l’impasse en pente quand ils voulaient aller à la mairie.

 

Eglise d'Orrouy

Eglise d’Orrouy

L’église est évidemment fermée et le toit m’a paru un peu trop moussu pour être vraiment en bon état mais le clocher méritait le détour. C’est un beau clocher roman avec un petit toit à deux pans plutôt qu’une flèche. Il a exactement les proportions qu’il faut pour l’église et on le voit bien depuis le cimetière qui est situé à flanc de coteau au-dessus de l’église.

Après mon arrêt satisfaisant à Orrouy, j’ai quitté la vallée de l’Automne pour me diriger vers Paris. J’ai remonté la vallée d’un affluent sur 2 km jusqu’à Glaignes où je me suis dispensé de la côte qui accède à l’église. Je n’ai par contre pas pu éviter la côte sérieuse mais pas très longue qui monte sur le plateau céréalier. Grâce au vent du Nord, j’ai trouvé la traversée du plateau facile et agréable alors que l’on monte lentement vers une crête atteinte à Trumilly.

 

Eglise de Trumilly

Eglise de Trumilly

La carte y recommande l’église et je n’étais pas encore blasé par cet excès de recommandations. Dans le Valois, la carte voit des églises intéressantes partout et c’est vrai que ce sont toutes de charmantes églises plus ou moins gothiques en pierre blanche, mais elles se ressemblent assez et on n’est pas obligé de s’arrêter à chaque fois. Dans le cas de Trumilly, le détour jusqu’au centre du village valait la peine car l’église a gardé un portail roman des années 1080 particulièrement ancien pour la région. Pas beaucoup de décoration et pas de chapiteaux mais de beaux chevrons normands.

Certes, j’étais sur une crête, mais il y en a une seconde plus haute 5 km plus loin et on passe effectivement à Fresnoy-la-Montagne. On a cette fois une vue étendue que l’on a d’ailleurs aussi du TGV Nord, sauf que le train va trop vite pour que l’on s’en rende compte. La vue porte au-delà de la vallée boisée de la Nonette vers les crêtes de Goële qui forment la limite sud du Valois.

 

Eglise de Baron

Eglise de Baron

En descendant vers la Nonette, je suis passé à Baron où j’ai hésité à pique-niquer mais où je n’ai pas trouvé de banc agréable. A défaut, j’y ai remarqué une imposante église gothique flamboyant qui semble beaucoup plus grande qu’un village de 800 habitants ne l’exige. Il n’y a pratiquement pas de décor mais les proportions sont remarquablement équilibrées et il y a une jolie flèche ajourée comme à Plailly.

Après 4 km énervants sur une route très passante dans la chaleur, j’ai pu tourner vers le fond de la vallée où j’ai trouvé une route forestière qui longe une petite rivière jusqu’au site de l’abbaye de Châalis où j’ai commencé par m’asseoir sous de très beaux chênes pour mon pique-nique. Il y avait quelques saletés par terre en raison du grand parking de l’abbaye qui sert de point de départ aux promeneurs le dimanche, problème assez francilien de nos jours.

 

Ruines de l'abbaye de Châalis

Ruines de l’abbaye de Châalis

De mon banc, j’avais aussi une bonne vue sur l’abbaye ou plutôt sur les ruines et le château. L’abbaye fut assez importante autour de 1250 et eut des abbés dynamiques jusqu’à la Révolution, mais les derniers avaient des goûts excessivement luxueux et l’abbaye fit faillite en 1783, chose assez rare. A la Révolution, un spéculateur acheta le complexe, finançant son installation dans l’ancien château abbatial par les pierres des autres bâtiments et de l’église. Il ne reste donc que des ruines fort romantiques mais assez succinctes.

 

Vue d'ensemble à Chaâlis

Vue d’ensemble à Chaâlis

Le château passa plus tard à une dame de la grande bourgeoisie parisienne puis à sa nièce, l’artiste peintre Nellie Jacquemart, épouse du banquier Edouard André. Le couple légua à l’Institut de France son hôtel particulier parisien, maintenant le musée Jacquemart-André, et le château de Châalis avec une collection d’art célèbre et assez éclectique. On visite aussi dans la propriété la chapelle ornée de fresques du Primatice de 1545 et une roseraie réputée – pour tout dire, ce serait un bon but d’excursion depuis Paris, mais il faut une voiture car il n’y a pas de gare à proximité.

 

Douves du château de Châalis

Douves du château de Châalis

Depuis la grille, je voyais assez bien les ruines de l’abbaye mais à peine les autres bâtiments. Par contre, je pouvais facilement profiter de la vue charmante des pavillons se reflétant dans les douves. Un sentier de randonnée part du parking vers Ermenonville à quelques kilomètres tandis que j’ai été obligé de prendre la route étroite et très passante.

 

Parc d'attractions de la Mer de Sable

Parc d’attractions de la Mer de Sable

En face du parking de l’abbaye et de ses immenses chênes, on voit l’entrée de la Mer de Sable, lieu dont le nom excitait mon imagination depuis des années. J’imaginais un genre de lande sablonneuse comme la Lande de Lunebourg, trouvant un vrai désert avec des dunes peu probable, et je ne m’attendais pas du tout à la réalité, un parc d’attractions pour jeunes enfants sur le thème du Far West.

La photo prise de l’entrée en profitant de ce que le parc n’avait pas encore ouvert pour la saison est donc trompeuse car on devine des palmiers et une mosquée en plastique. Le parc fut fondé par un homme exceptionnel, Jean Richard, qui alliait un talent reconnu d’acteur de cinéma et de télévision à un excellent sens commercial comme le prouve le succès de son cirque.

Au demeurant, la mer de sable était effectivement une lande sablonneuse qui provient du fait que l’on a enlevé toute la terre qui était au-dessus du sable pour la vendre comme terre de bruyère aux jardineries parisiennes. En continuant vers Ermenonville par la route dangereuse, j’ai effectivement vu une zone où des pins et des fougères poussent sur des collines de sable.

 

Château-hôtel à Ermenonville

Château-hôtel à Ermenonville

Ermenonville est un tout petit village, mais c’est aussi un site important et un haut-lieu du culte des hommes célèbres puisque c’est ici que Jean-Jacques Rousseau souhaita être enterré dans le parc du château. Ce château fut construit en 1725 et a été transformé en hôtel de luxe tandis que le parc situé de l’autre côté de la petite route d’accès au village appartient en grande partie au département.

 

Plaques commémoratives à Ermenonville

Plaques commémoratives à Ermenonville

Il y a aussi un restaurant dans les communs du château qui m’a amusé car on voit sur le mur deux plaques visiblement anciennes célébrant en des termes assez Ancien Régime les visites de Gustave III de Suède et de Joseph II d’Autriche, montrant l’importance du lieu.

Un officier au service du duc de Lorraine, héritier du domaine, fit aménager le parc vers 1770 dans le style alors tout nouveau et excitant des parcs à l’anglaise. Il fit donc construire diverses fabriques symboliques dans un cadre faussement naturel. Très cultivé, il admirait beaucoup Jean-Jacques Rousseau, l’un de ces philosophes dont la bonne société du XVIIIème siècle était fort friande; le penseur était déjà très malade et mourut peu de temps après son installation dans ce qui était pensé comme un lieu de séjour plus sain que Paris.

Après le rachat du parc abandonné, le département a restauré une partie des fabriques (il s’agit parfois d’un simple banc) et installé une exposition afin de justifier le droit d’entrée. Je ne pouvais évidemment pas visiter avec mon vélo et pour des raisons de temps, mais je ne sais pas si j’aurais été impressionné après avoir vu Stourhead et Wörlitz.

Eglise d'Othis

Eglise d’Othis

J’ai continué plein sud après Ermenonville sur une route où la circulation montrait que je me rapprochais de la banlieue parisienne. Je ne me suis pas arrêté à Ver-sur-Launette, étant un peu blasé pour les églises, mais je me suis arrêté volontiers au village suivant, Othis, parce que j’avais de la peine à me repérer sur ma carte et que j’étais un peu essouflé par une côte.

 

J’ai bien fait car ceci m’a permis de noter le remarquable portail Renaissance de l’église, attribué à nul autre que le célèbre sculpteur Jean Goujon. C’est une réinterprétation intelligente et originale des formes classiques du tympan et de la rosace, combinées à des références antiques comme les statues dans les niches et les colonnes cannelées. Il date de 1573.

 

Vue depuis Dammartin-en-Goële

Vue depuis Dammartin-en-Goële

Depuis Othis, on peut descendre de la crête de Goële vers Paris, mais ceci implique de traverser la zone de l’aéroport de Roissy qui ne m’a pas semblé recommandée pour un cycliste. J’ai donc continué un moment le long de la crête jusqu’au point culminant, le bourg de Dammartin-en-Goële. Ceci m’a valu une côte particulièrement raide. Le bourg ne m’a pas paru vraiment passionnant, c’est un long village-rue avec une église relativement banale, mais on a une vue très étendue depuis le bourg en direction de la vallée de la Marne. J’ai essayé une photo en direction de Roissy et du plateau de France mais le temps était très brumeux. La vue était meilleure vers le Valois au Nord mais moins intéressante.

 

Gare de Dammartin

Gare de Dammartin

Je suis descendu de Dammartin vers le plateau en passant devant la gare qui m’a étonné par une marée impressionnante de rosiers, à tel point que l’on ne voit presque plus le bâtiment SNCF en haut à droite sur la photo. On peut prendre le train pour la Gare du Nord ici, mais il était encore bien trop tôt pour que cela se justifie. En continuant sur le plateau, je suis passé dans le gros village de Juilly puis dans le petit village de Nantouillet qui est beancoup plus intéressant. J’y ai découvert avec plaisir un château fort que je n’attendais pas. Il date de 1525 avec des restes imposants même si ce ne sont que des ruines.

 

Château de Nantouillet

Château de Nantouillet

La statue au-dessus de l’entrée ne représentait ni Hercule, ni le maître des lieux, mais Jupiter tonnant. Le propriétaire ne brillait pas par sa modestie: chancelier de France et de Bretagne, régent occulte pendant la captivité de François Ier, il se décida pour une carrière ecclésiastique après le décès de son épouse et devint évêque successivement de Valence, Die, Sens, Albi et Meaux. Ses fils et son frère seront aussi évêques. Il paraît qu’il ambitionnait de devenir pape mais le roi de France l’aurait trouvé trop vieux et aurait refusé de l’aider à acheter les voix des cardinaux électeurs.

Comme à Juilly, Nantouillet est dans un ravin avec une bonne petite côte à la sortie, et on répète l’opération à Saint-Mesmes (où habitent les Maximois). Arrivé à Messy, j’ai cherché à rejoindre le canal de l’Ourcq que je savais doté d’une piste cyclable jusqu’à l’entrée de Paris. Je me suis surpris moi-même en trouvant effectivement tout seul la petite route non indiquée qui va de Gressy à l’écluse de la Rosée. Le dernier obstacle a été la traversée de la départementale où il y a une circulation considérable parce que c’est l’un des principaux axes entre l’aéroport de Roissy et la banlieue est de Paris.

 

Canal de l'Ourcq à Sevran

Canal de l’Ourcq à Sevran

Le canal de l’Ourcq est un peu ennuyeux comme tous les canaux, avec de longues lignes droites et très peu de vue de chaque côté à cause des rangées d’arbres et de buissons qui poussent bien près de l’eau. La piste cyclable est par contre goudronnée, ce qui est bien agréable et évite de perdre du temps. La section jusqu’au pont de Tremblay est vraiment monotone mais tranquille.

Au pont de Tremblay, on traverse le canal et on entre dans le parc de Sevran qui est un endroit curieux. Il a l’apparence d’une forêt assez sauvage, la proximité des banlieues se voyant aux nombreux sentiers inofficiels du sous-bois et aux déchets occasionnels. Mais c’était en fait un terrain industriel jusqu’en 1960 et il en reste quelques arcades ou morceaux de murs en souvenir. C’était même un terrain très secret car il abrita la poudrerie de l’armée de 1873 à 1973.

Je n’avais trouvé aucun banc au bord du canal de l’Ourcq (je pense que ce n’est pas souhaité par la régie de gestion des canaux car c’est le cas presque partout en France) et j’ai donc utilisé un gros tronc d’arbre pour manger un goûter confortablement assis. Vu les banlieues denses tout autour du parc, il y a énormément de passage et j’avais l’impression d’être très intéressant. Certaines des personnes n’inspirent pas vraiment confiance car les banlieues avoisinantes sont très populaires et un grand parc forestier peut tenter certains trafiquants. Une jeune femme y fut d’ailleurs assassinée deux mois après, faisant les gros titres de la presse pendant le trou estival. La seule chose que je n’ai pas vue dans le bois est les préservatifs que l’on trouve dans certains coins due Bois de Vincennes, le bois de Sevran étant fermé par des grilles la nuit.

Juste après la sortie du parc forestier, j’ai quitté la piste cyclable du canal qui m’aurait conduit via Bobigny à la porte de Pantin. J’ai pris au sud vers Livry-Gargan où un feu permet de croiser la nationale 3 non loin d’un gigantesque cèdre du Liban planté en 1650. De l’autre côté de la nationale, j’ai eu quelques difficultés à m’y retrouver car je n’ai pas vu de pancarte pour Clichy-sous-Bois.

 

Notre-Dame-des-Anges à Clichy-sous-Bois

Notre-Dame-des-Anges à Clichy-sous-Bois

Dans l’ensemble, j’ai eu beaucoup de peine à m’orienter dans la banlieue nord-est tant à cause des reliefs que du manque de pancartes claires. Je trouve que c’est plus facile dans les Hauts-de-Seine, mais c’est peut-être parce que je suis plus familier avec la région et parce que la Seine permet de se répérer plus facilement. Dans le cas présent, je me suis retrouvé à monter une côte tellement raide que j’ai fini à pied et je n’avais aucune idée arrivé en haut près d’un cimetière s’il fallait que je tourne à gauche ou à droite pour trouver Notre-Dame-des-Anges, église recommandée sur ma carte.

Finalement, j’ai tourné à gauche, j’ai à nouveau hésité plus tard parce que je ne voulais pas descendre pour rien de la colline si raide et j’ai essayé de me retrouver à l’aide des plans sur les arrêts de bus. Je suis tombé sur une pancarte pour l’église tout à fait par hasard et j’ai été très soulagé ! C’est en fait une petite chapelle au bout d’une allée ombragée avec une coupole très étrange qui date de 1868. Je ne sais pas pourquoi la carte et le guide Michelin trouvent cette chapelle intéressante.

 

Soucoupe volantei à Clichy-sous-Bois

Soucoupe volantei à Clichy-sous-Bois

Je suis remonté en poussant le vélo au sommet de la colline où je suis tombé sur un carrefour de proportions soviétiques certainement conçu à l’époque où Clichy-sous-Bois avait un maire communiste. J’ai remarqué un bâtiment dans un style futuriste intéressant au bord du carrefour, peut-être un stade ou une piscine. On dirait un peu un OVNI et il fait très années 50.

Clichy est une ville un peu étrange, du moins la petite partie que j’en ai vue. Les passants donnent l’impression d’une ville populaire avec une forte proportion d’immigrés, ce qui est aussi le cas à Sarcelles ou à Elancourt, mais les avenues si larges rendent le lieu vide et froid. J’ai lu ensuite que c’est la ville la plus jeune de France avec 39% de la population en-dessous de 20 ans, dont les 3/4 sont d’origine étrangère. Près du tiers des habitants habitent dans des logements sociaux qui sont à Clichy des grandes cités en barres des années 60. Je serais curieux de connaître le taux de chômage.

A la réalité statistique s’ajoute le fait que Clichy est particulièrement mal desservi avec aucune gare ni aucune voie rapide dans un rayon de 5 km. Ceci ne peut que renforcer les risques de ghetto et c’est de Clichy (et non de Sarcelles) que sont parties les émeutes de fin 2008 qui ont permis au président Sarkozy d’essayer l’état d’urgence pendant deux mois.

Malgré tous ces facteurs de risque, j’ai trouvé que la ville est très propre et je ne me suis pas du tout senti en danger – mais je roulais sur des grandes avenues à l’écart des cités. Alors qu’il m’est souvent arrivé à Londres de traverser des cités parce qu’elles sont petites et qu’il y en a partout, les ghettos français sont assez coupés des axes de circulation.

J’ai quitté Clichy par une longue descente en direction du Raincy, suivant les pancartes qui ne correspondaient pas vraiment à ma carte à cause des sens uniques. Par un heureux hasard, je me suis retrouvé dans une rue très commerçante à passer devant une église moderne curieuse et j’ai constaté que c’était justement l’église du Raincy que je voulais visiter. Monsieur le Curé était en train d’instruire les catéchumènes sur le parvis et se préparait à entrer avec eux dans l’église, mais j’ai eu juste le temps de faire deux petites photos à l’intérieur.

 

Notre-Dame du Raincy

Notre-Dame du Raincy

Notre-Dame du Raincy est un monument célèbre dans le monde entier parmi les spécialistes car ce fut la première église construite en béton armé et c’est un des chefs-d’œuvre du grand architecte Auguste Perret (il a aussi construit le Mobilier National à Paris, bâtiment emblématique, et sa reconstruction du Havre après la seconde guerre mondiale figure au patrimoine mondial de l’Unesco).

 

Notre-Dame au Raincy

Notre-Dame au Raincy

La paroisse avait peu d’argent et fut donc prête à accepter un projet dans le matériau le moins cher possible. Perret l’aida en standardisant les sections de construction et les vitraux sont peints plutôt que coulés. L’esthétique est révolutionnaire pour l’époque avec des matériaux à l’état brut et un vaisseau aérien qui paraît immense. J’ai pris deux photos, une pour la structure en béton, l’autre pour la couleur merveilleuse du gigantesque mur-vitrail du chœur.

 

Clocher de Notre-Dame du Raincy

Clocher de Notre-Dame du Raincy

Le Corbusier, grand amateur de béton, critiqua l’église du Raincy pour sa façade trop tarabiscotée qui cacherait la pureté des formes à l’intérieur. On comprend mieux ce qu’il veut dire quand on compare avec son propre chef-d’œuvre, l’église de Ronchamp, toute en lignes pures à l’extérieur. Il n’aimait probablement pas non plus le clocher du Raincy qui est assez influencé par l’art déco (le sommet en particulier rappelle certaines tours de New-York).

Je trouve amusant de penser que Le Raincy avec son église ultra-moderniste est en fait une des villes les plus bourgeoises de la banlieue parisienne, ce que l’on voit entre autres aux magasins nombreux et bien achalandés, aux voitures comfortables et aux belles villas dans des avenues ombragées. Le maire se distingue par des efforts intensifs pour filmer les rues et poursuivre les délinquants éventuels, ce qui est payant en l’occurrence.

En fait, Le Raincy était jusque vers 1850 rien d’autre qu’un grand parc de chasse royal avec un palais construit sous Louis XIII pour rivaliser avec Versailles (qui était encore le petit château d’origine). Le château fut détruit lors d’une émeute contre Louis-Philippe et le parc fut vendu par lots à des personnes de la haute société désireuses de se construire des maisons de campagne.

Tout en bas du Raincy, je suis passé devant la gare que je connais par le TGV Est et qui ferait une fin raisonnable pour l’étape. Je tenais à finir le trajet à vélo et j’ai donc continué vers Paris, mais je me suis complètement perdu dans les échangeurs très compliqués de Noisy-le-Sec qui mélangent trois nationales et quatre autoroutes. Finalement, je me suis retrouvé sur une grande avenue en direction de Pantin au lieu de Montreuil.

J’ai essayé de corriger dès que possible sans pour autant me perdre dans une grande cité HLM qui domine l’échangeur et je me suis ainsi retrouvé à la mairie de Noisy-le-Sec où j’ai enfin trouvé une pancarte pour Paris-Porte des Lilas, ce qui représentait un bon compromis si je ne pouvais pas atteindre la Porte de Montreuil. J’ai un peu souffert d’une longue côte assez raide pour monter aux Lilas, petite commune de proche banlieue où j’ai trouvé la rue bien étroite pour faire circuler autant de voitures (un peu comme à Levallois).

Dans Paris, j’ai été obligé de faire un grand détour puisqu’il fallait que je passe Gare du Nord pour avoir les horaires de train du lendemain tels qu’adaptés à la grève. J’ai pris la rue de Belleville puis l’avenue Bolivar, trouvant qu’il était finalement bien agréable de descendre tout du long jusqu’à Stalingrad. En plus, c’est un quartier que je ne connaissais pratiquement pas en dehors des parcs.

Il n’était pas excessivement tard pour une étape aussi longue, ceci grâce à mon lever matinal. Par contre, j’étais vraiment fatigué et j’étais content de ne pas avoir à ressortir et de pouvoir faire la cuisine dans l’appartement avec les mêmes ingrédients que trois jours avant puisque j’avais acheté les portions en double: soupe de champignons, risotto aux fruits de mer et demi-melon.

 

Etape 13: Vermandois et Santerre

23 octobre 2014

(13ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Samedi 14 juin

111 km

Dénivelé 895 m

Très couvert puis éclaircies, fort vent du nord froid et gênant

Train pour Crépy-en-Valois

- Fresnoy-la-Rivière – Morienval – Pierrefonds – Cuise-la-Motte – Berneuil-sur-Aisne – Offémont – Tracy-le-Val – La Belle Heurde – Pont-l’Evêque – Genvry – Campagne – Ercheu – Cressy – Liancourt – Fouquescourt – Méharicourt – Vrély – Caix – Bayonvillers

Vermandois et Santerre

Départements 60 et 80

Le trajet n’est pas vraiment optimal, on pourrait facilement éviter quelques raidillons. Par contre, la distance est faisable car il n’y a strictement rien à visiter après Noyon. Il y a très peu de chambres d’hôtes dans toute la région vu qu’elle est sans intérêt pour les touristes; si on voyage avec quelqu’un pour partager les frais, on pourrait donc prendre un hôtel de chaîne au niveau de la gare TGV de Haute-Picardie.

Je suis parti de Crépy-en-Valois pour visiter une ville supplémentaire comparé à la veille. C’est un peu plus près de Paris et on paye donc 11,60 € pour le billet de train, soit 2,60 € de moins pour 17 km de moins car Crépy n’est qu’à 60 km de Paris. J’ai pris le seul train qui circulait un samedi de grève et il s’est arrêté dans des gares composées d’un quai perdu dans les champs sans aucun bâtiment à proximité. Surprenant relativement près de Paris.

 

Entrée de Crépy-en-Valois

Entrée de Crépy-en-Valois

Crépy-en-Valois esr une petite ville animée qui est ancienne car c’était déjà la capitale du Valois à l’époque carolingienne. Toutefois, la ville fut longtemps un bourg agricole endormi et agité surtout par des querelles de clocher: en 1902, le conseil des ministres fut obligé de dissoudre le conseil municipal devenu incapable de prendre des décisions en raison de disputes sur la loi laïque de 1901.

 

Hôtel particulier à Crépy-en-Valois

Hôtel particulier à Crépy-en-Valois

Quand on vient de la gare, on entre en ville entre deux pilastres ornés de sculptures martiales qui sont en fait les piliers d’une ancienne porte de ville construite en 1788. La rue principale tortille ensuite en S, descendant et montant à la traversée d’un vallon, ce qui la rend étonnamment variée pour une petite ville. Dans la partie la plus ancienne de la ville, j’ai remarqué quelques hôtels particuliers comme celui de la photo qui date de 1649. Les ruelles pavées et désertes donnent un cachet rare en Île-de-France.

 

Eglise de Crépy-en-Valois

Eglise de Crépy-en-Valois

Je n’ai pas visité en détail car je voulais être prudent vu la distance à parcourir, mais c’est sûrement le genre de ville intéressante à visiter avec un guide montrant les maisons anciennes, chapelles et restes de remparts. Il y a aussi les ruines d’une importante abbaye gothique. Mis à part un tour dans les vieilles rues pour l’atmosphère, je me suis seulement arrêté pour une boulangerie, celle au fond du vallon que j’avais ignorée d’abord en raison de sa devanture un peu clinquante ayant finalement de très bons produits.

De Crépy, j’ai été surpris de devoir traverser un ravin avec une bonne côte, puis j’ai traversé rapidement un morceau de plateau pour retrouver la vallée de l’Automne à Fresnoy-la-Rivière. J’y étais déjà passé la veille et j’ai donc simplement croisé le trajet de la veille sans m’arrêter, préférant un arrêt 2 km plus loin à l’abbatiale de Morienval.

 

Eglise de Morienval

Eglise de Morienval

C’était une abbaye importante car fondée par Charles le Chauve qui résidait souvent dans un palais à proximité. L’abbaye fut supprimée en 1744 suite au comportement scandaleux des religieuses qui injuriaient le prédicateur pendant les offices, qui dansaient avec les paysans du village et qui avaient remplacé les murs de la clôture par un jardin d’agrément avec haies et pièce d’eau. Louis XV qui avait de toute façon entrepris de mettre un peu d’ordre dans les abbayes profita de la situation pour vendre les bâtiments sauf l’église.

Celle-ci est une des principales églises romanes autour de Paris et fut construite pour l’essentiel vers 1160, c’est-à-dire juste avant l’invention de la croisée d’ogine. Malheureusement, il faut demander la clef dans une maison du village, ce qui n’est pas indiqué sur place, et je n’ai donc pas vu l’intérieur. Les photos sur Internet montrent des chapiteaux extrêmement intéressants dans un style archaïque renvoyant à l’iconographie mérovingienne et je regrette beaucoup de ne pas avoir pu visiter. Je n’ai vu que le clocher qui est effectivement très bien proportionné.

 

Ferme à Morienval

Ferme à Morienval

A titre de référence, je me suis amusé à photographier pendant la journée plusieurs belles fermes car elles changent de caractère selon la région. Celle de Morienval avec une gigantesque cour entourée de bâtiments de tous côtés était intéressante car elle a une entrée dans un des coins, ce qui est rare.

 

Villas près de Pierrefonds

Villas près de Pierrefonds

De Morienval, une côte assez douce permet de monter sur le plateau céréalier puis on atteint vite la lisière de la forêt de Compiègne avec un long vallon en pente douce qui descend vers Pierrefonds (où habitent les Pétrifontaines). Je voulais passer par là à cause du célèbre château et j’ai été assez surpris de voir que le village est beaucoup plus intéressant que cela.

Comme Napoléon III résidait souvent à Compiègne, il s’était beaucoup intéressé à la restauration du château, recréé à partir de ruines très fragmentaires. Son intérêt a poussé diverses personnalités à se faire construire de magnifiques villas dans le vallon en bordure de forêt, d’autant plus que l’on avait construit une petite ligne de train qui n’existe plus de nos jours et que Pierrefonds était une petite station thermale.

 

Etang de Pierrefonds

Etang de Pierrefonds

La villa la plus imposante, dominant le lac, fut construite par l’architecte star Viollet-le-Duc en 1865 et sert maintenant de lycée technique et agricole privé. Il paraît que le parc du lycée est un jardin d’application remarquable ouvert au public (j’en profite pour signaler aux amateurs un très beau jardin du même genre à l’Ecole d’Horticulture du Breuil dans le Bois de Vincennes).

 

Eglise de Pierrefonds

Eglise de Pierrefonds

Le château -qui attire tous les regards- est une énorme reconstitution pseudo-médiévale commencée en 1857 et interrompue en 1887 au décès de Viollet-le-Duc sans que l’on n’aie pu décorer et meubler l’intérieur. L’apparence extérieure s’inspire des forteresses du XIVème siècle comme Vitré avec abondance d’éléments romantiques très utiles d’un point de vue pédagogique bien que souvent dénués de sens d’un point de vue militaire réaliste. Apparemment, la grande cour intérieure est plus dans le style Renaissance genre Blois. Le château servit occasionnellement à Napoléon III pour des réceptions dans quelques salles qui étaient terminées, mais il avait été conçu comme musée et cela lui donne l’atmosphère de Neuschwanstein en Bavière.

 

Manoir à Pierrefonds

Manoir à Pierrefonds

Quand on arrive à Pierrefonds par le vallon, on voit l’église avant de voir le château et c’est une bonne chose car elle serait très imposante si on ne voyait pas l’énorme masse du château plus tard. C’est surtout la façade qui est belle avec le très beau portail gothique flamboyant et une frise dans le même style. Je n’ai pas pu entrer même si la porte était ouverte car on commençait un mariage élégant. J’ai vu quelques personnes arriver, en particulier des personnes très âgées mais très élégantes accompagnées de couples plus jeunes attentionnés – elles ne se rendraient pas à l’église dans une telle tenue un samedi matin sans raison importante. Au demeurant, j’ai quand même vu par le portail ouvert que la nef est assez nue et un peu bizarre (deux nefs parallèles avec un seul chœur).

 

Château de Pierrefonds

Château de Pierrefonds

Sur la place centrale du village de Pierrefonds, on peut fréquenter l’un des nombreux établissements alimentaires, mais je me suis contenté du gâteau acheté le matin à Crépy-en-Valois. J’ai admiré par la même occasion une très belle fontaine avec cascatelles et grotte. On voit des géraniums sur la photo; l’ouvrier municipal les arrose en montant en équilibre sur les rochers de la cascade, ce qui est assez amusant à regarder. Il ne peut pas les arroser de la terrasse au-dessus car celle-ci est visiblement la propriété privée d’une terrasse de café.

Fontaine à Pierrefonds

Fontaine à Pierrefonds

 

Château de Pierrefonds

Château de Pierrefonds

Je suis reparti de Pierrefonds très satisfait de mon passage (plus qu’à Morienval en tous cas). La plupart des gens se dirigent vers Compiègne à travers la forêt, mais je connais la ville et j’ai donc préféré monter directement vers le Nord. Il faut pour cela sortir de la vallée par une belle côte tortueuse puis on descend assez vite dans la forêt vers la vallée de Cuise-la-Motte qui mène rapidement à l’Aisne. A posteriori, je conseille plutôt le trajet par Vieux-Moulin, le pont de Rethondes et Saint-Crépin-aux-Bois qui longe des vallons en forêt.

 

Villa à Cuise-la-Motte

Villa à Cuise-la-Motte

Je n’ai pas remarqué les monuments classés du village de Cuise (église, château et monument aux morts), mais j’ai remarqué à la place la « villa Madeleine », une délicieuse maison secondaire dans un style fort élégant avec péristyle digne d’être comparé à la grande église parisienne. En guise d’étage, un toit plat avec une balustrade ornée de vases quelque peu baroques. Quelle recherche ! J’aurais voulu aussi savoir l’origine du nom un peu étrange du village mais je n’ai rien trouvé.

Cuise n’offrant pas de coin pique-nique agréable, j’ai continué jusqu’à l’Aisne dans l’espoir de trouver un endroit approprié. Finalement, je me suis arrêté au bord de la voie verte construite à la place de la ligne de train Compiègne-Soissons et je me suis assis dans l’herbe à l’écart des routes, ce qui était acceptable. En soi, la vallée de l’Aisne n’est pas vraiment à recommander: beaucoup de petites usines souvent abandonnées et des villages très abîmés par la Première Guerre Mondiale.

Après le pont de Berneuil d’où l’on a une vue imprenable sur une grande usine, une forte côte permet de remonter sur le plateau, mais j’ai tourné très vite vers le ravin suivant que je pensais moins profond dans l’intention de visiter le prieuré d’Offémont dont ma carte vante les ruines et le château. On ne voit pas les ruines depuis la route et le château est caché dans un parc arboré derrière de hauts murs.

 

Ancienne ferme à Offémont

Ancienne ferme à Offémont

Pour tout dire, le détour dans le ravin a été du temps perdu, d’autant plus qu’il y a une côte pour en sortir. J’ai juste pris une photo d’une ferme dans le style typique de la région, une cour entourée d’un mur de pierres avec une entrée solennelle et le logis allongé sur le côté. Au contraire des fermes du Hainaut ou du Valois, il n’y a pas de bâtiment sur la rue.

 

Vallée de l'Oise depuis Tracy-le-Mont

Vallée de l’Oise depuis Tracy-le-Mont

A peine étais-je sorti du ravin inutile que la route descend vers la vallée de l’Oise en donnant un aperçu en haut de la pente. C’est une belle descente et j’ai appris plus tard qu’il y eut des batailles importantes ici pendant la première guerre mondiale, les Allemands ayant établi une ligne de défense en haut de la colline dominant la vallée de l’Oise et de l’Aisne et les Français essayant de les en chasser.

Le site Wikipedia vaut le détour pour le ton très particulier du texte, rédigé selon toute vraisemblance par une agence de publicité politiquement correcte pour le compte d’un office de tourisme essayant d’attirer les vétérans sur les traces des combats. Je suis particulièrement allergique aux phrases toutes faites comme « Tracy-le-Mont s’affiche depuis septembre 1998 comme un village de mémoire. Sensibilisée par l’association Patrimoine de la Grande Guerre avec qui elle a signé une convention… »

Ou « …inaugurée officiellement le 20 septembre 1998 après plusieurs mois de travaux de mise en sécurité, peut être visitée par tout groupe intéressé sur simple demande à l’association ou à l’office de tourisme ». Parfait exemple de langage administratif bien-pensant qui existe d’ailleurs aussi en anglais et en allemand et qui rend entre autres l’Union Européenne si impopulaire. On peut aussi communiquer avec les gens dans un langage direct et sans charabia administratif – les partis qui ont le plus de succès dernièrement l’ont très bien compris.

 

Château de Tracy

Château de Tracy

Maintenant que j’ai passé mon humeur, je me dois de mentionner un gros château qui semble dater du XIXème siècle et qui a certainement été reconstruit après la guerre. Le commanditaire, un vicomte de L’Aigle, connut une époque particulièrement agitée mais est un bon exemple de fidélité à l’Ancien Régime: il fut présenté à la cour sous Louis XV, combattit du côté allemand contre les Révolutionnaires de 1792 et finit fervent partisan du conservatisme de Charles X au point de prendre sa retraite à l’arrivée de Louis-Philippe.

 

Clocher de Carlepont

Clocher de Carlepont

Le principal village du coin n’est pas Tracy mais Carlepont où les grands espaces vides montrent mieux les destructions de la guerre. L’église m’a paru curieuse et je me suis arrêté pour lire un panneau très utile qui mentionne qu’elle fut reconstruite après la guerre de façon spéciale. Comme c’était à l’origine une église romane, les architectes imaginèrent de faire de la nouvelle église la reconstitution de « l’église romane picarde typique ».

 

Faux roman à Carlepont

Faux roman à Carlepont

Dans un accès d’enthousiasme, ils invitèrent les sculpteurs à être aussi inventifs qu’au Moyen-Âge et à sculpter tout ce qu’ils pouvaient sur l’église. On a du coup une frise de centaines de corbeaux en forme de têtes ou de monstres au bord du toit et le clocher est surchargé de frises et de chapiteaux avec aux coins des évangélistes imités de chandeliers médiévaux.

 

Détails romans à Carlepont

Détails romans à Carlepont

Comme les sculptures ont moins d’un siècle, elles sont en excellent état et sont amusantes à détailler. Finalement une bonne idée des architectes si l’on voulait faire dans le style ancien.

De Carlepont, j’ai traversé la forêt d’Ourscamps qui est moins belle que les grandes forêts d’Île-de-France. J’ai croisé le trajet de mon tout premier voyage plus de 20 ans avant mais je ne l’ai évidemment pas reconnu. Je suis sorti de la forêt (où j’étais content d’être abrité du vent du Nord froid) et j’ai traversé l’Oise qui n’est plus qu’une rivière assez modeste. Il était l’heure de pique-niquer et j’ai trouvé un banc abrité du vent à la sortie du port de Noyon. La vue toute tranquille sur une vieille écluse et sur le confluent tranquille de l’Oise et du canal du Nord était très reposante.

 

Port de Pont-l'Evêque

Port de Pont-l’Evêque

Je suis allé voir le port ensuite car il me rappelait assez les ports intérieurs le long des canaux flamands. C’est le seul port de ce type que j’ai vu pendant le voyage et les maisons basses en briques semblaient vraiment annoncer la Flandre. Après le port et un petit bout de nationale, je suis arrivé à Noyon qui était ma dernière grande curiosité culturelle du jour.

En allant vers la cathédrale pour laquelle Noyon est connu, je suis passé sur une grande place vide avec pavés, fontaine au milieu et imposant hôtel de ville sur le côté. Aucun doute, j’avais quitté l’Île-de-France et j’étais arrivé dans une région de grands marchés agricoles et de fierté urbaine qui fait que l’église est dans un coin de la ville mais l’hôtel de ville sur la place principale.

 

 

Fontaine dorée à Noyon

Fontaine dorée à Noyon

Une pancarte sur la fontaine m’a appris que Noyon a une histoire glorieuse et fort ancienne, en fait dans le sillage de Soissons, la capitale des rois mérovingiens. Noyon eut l’idée judicieuse d’élire pour évêque en 641 le célèbre Saint Eloi, trésorier du roi Dagobert. C’est à Noyon que Charlemagne fur sacré roi des Francs en 768 à la mort de Pépin le Bref. Et c’est encore ici que fut couronné Hughes Capet, soucieux de reprendre la tradition carolingienne. De nos jours, Noyon est un gros bourg agricole assez oublié.

 

Mairie de Noyon

Mairie de Noyon

La fontaine déjà mentionnée a une origine surprenante, elle fut construite en 1771 pour commémorer le mariage du futur Louis XVI avec Marie-Antoinette. Peut-être cet évènement fut-il simplement le prétexte de construire une fontaine dont on avait besoin sur la place du marché. L’hôtel de ville derrière la fontaine date de l’époque flamande de la ville: comme le reste de la Picardie intérieure, Noyon faisait partie des états de Bourgogne de 1363 à 1559. Quand la Bourgogne fut rattachée aux Pays-Bas espagnols, les riches villes de Flandre impressionnèrent beaucoup les bourgeois de Noyon qui imitèrent leur urbanisme. L’hôtel de ville est donc un mélange de gothique flamboyant (les encadrements de fenêtres) et de frontons Renaissance.

 

Ancien palais épiscopal de Noyon

Ancien palais épiscopal de Noyon

J’ai vu un autre bâtiment ancien très soigné plus près de la cathédrale, l’ancien palais épiscopal qui sert maintenant de musée régional. Je pense qu’il est gothique aussi. Il y a un deuxième musée à Noyon consacré à Jean Calvin. J’ai été très étonné de voir un musée consacré à un réformateur protestant dans une petite ville épiscopale mais c’est effectivement à Noyon qu’est né le futur dictateur de Genève.

 

Maisons du chapitre à Noyon

Maisons du chapitre à Noyon

La cathédrale de Noyon est l’une des rares en France qui soit encore entourée de tout son enclos épiscopal, probablement car tous ces bâtiments ne gênaient pas le développement de la ville, se trouvant à l’écart de la place du marché (on voit plus souvent cette situation en Angleterre exactement pour cette raison). Ceci est particulièrement précieux en ce qui concerne les maisons des chanoines, réparties en arc-de-cercle face à l’église.

Elles semblent assez cossues et se cachent derrière des hauts murs ornés de superbes pots à feu rococo, ce qui fait dire que le chapître était fort à ses aises au XVIIIème siècle. Avant la construction de ces maisons, ils vivaient en communauté comparable à un couvent et dont il reste quelques pans de murs. J’aurais dû aller voir le reste du cloître derrière le chœur mais je n’ai pas pensé à faire le tour.

Cathédrale de Noyon

Cathédrale de Noyon

C’est évidemment la cathédrale qui attire les visiteurs à Noyon. Elle fut construite de 1150 à 1231 et constitue l’une des grandes cathédrales gothiques qui forment une couronne glorieuse autour de Paris (avec Beauvais, Chartres, Orléans, Troyes, Reims, Laon et Soissons). Le pays est en paix, les chevaliers ont dépensé leur énergie aux Croisades et les guerres du roi sont en Flandre ou dans l’Ouest. La guerre de Cent Ans n’a pas encore éclaté, le roi d’Angleterre devant d’abord faire des économies après avoir perdu la Normandie. C’est donc l’époque des grandes cathédrales du domaine royal.

Noyon est un bon exemple du début du gothique: sur une hauteur modérée, les architectes préfèrent construire quatre étages de maçonnerie. Ils se lancent dans des arcs en ogive pour l’étage inférieur (plus tard, on supprimera la maçonnerie transversale parce que les croisées d’ogives ne demandent que les piliers comme appuis) mais gardent au troisième étage une galerie de petites baies à arc en berceau groupées par trois, style très roman. Architecture mise à part, l’église est assez nue parce qu’elle a été très abîmée pendant les combats de 1914 et 1917.

Pendant que j’admirais l’église, j’ai été obligé de me presser un peu parce que je voyais très bien que l’on préparait un mariage. Les enfants de chœur étaient en place et le curé n’attendait plus que la voiture des fiancés. Je suis donc sorti discrètement dès que les familles sont arrivées et ceci m’a permis d’assister à l’entrée des fiancés. Toutes les dames avaient été apparemment priées de s’habiller en rouge et blanc et le résultat était amusant, cela n’empêchait pas les dames de bon goût d’être très élégantes ni les dames moins douées d’avoir l’air de lampadaires.

Après Noyon, il ne me restait plus qu’à traverser le plateau du Vermandois et du Santerre sur 40 km jusqu’à mon hébergement. Le vent du Nord était assez fort pour me gêner sensiblement. Je savais que le plateau est monotone parce que je l’avais traversé en train trois ans auparavant (ligne Amiens-La Fère) mais il est difficile de l’éviter. J’ai été un peu frustré après de ne pas avoir mieux préparé ce morceau car je suis passé dans l’arrondissement « vierge » de Montdidier mais j’ai raté de 3 km l’arrondissement également « vierge » de Péronne dans lequel je ne me vois pas retourner dans le futur.

 

Vermandois vers Guiscard

Vermandois vers Guiscard

Le Vermandois, région entre Noyon et Saint-Quentin, est assez vallonné avec des bois sur les hauteurs. Le Santerre entre Noyon et Amiens est avant tout un plateau céréalier quoique les environs de Noyon soient encore parcourus par de petits affluents de l’Oise. Le dénivelé est modeste mais chaque village est dans un vallon séparé du suivant par un bon raidillon. J’en avais un peu assez au troisième vu le vent contraire.

La section vallonnée se termine par un dernier vallon plus large au fond duquel coule le canal du Nord. J’ai lu des commentaires désobligeants sur le fait qu’il s’imposerait de façon peu esthétique dans le paysage, mais je dois dire que ce ruban bleu entre les champs de blé avait un certain charme. Je ne crois pas que le chemin de halage soit ouvert aux cyclistes, indépendamment du fait qu’il ne m’aurait pas mené dans la bonne direction. Il attire en tous cas les pêcheurs comme dans toute la France; je suppose que l’eau immobile d’un canal se combine bien au caractère lénifiant de la station assise pendant des heures à regarder comme quoi rien ne bouge.

Le relief change en 2 km au passage du département de l’Oise dans celui de la Somme, on arrive sur un plateau comparable à la Beauce. J’ai eu l’impression qu’il y a plus de villages que dans la Beauce, c’est par contre le même sol fertile de craie surmontée de limon gluant. C’est apparemment l’endroit rêvé pour les généraux en mal de boucherie car c’est là que Mérovée vainquit Attila en 451, détournant les Huns vers la Champagne, et c’est surtout dans le Santerre que les armées alliées lancèrent l’offensive pratiquement inutile de la Somme qui coûta 430.000 vies. Les villages ont été détruits à cette époque et sont donc sans intérêt de nos jours.

Il m’a fallu trois heures d’effort contre le vent sur le plateau (avec une demi-heure de pause goûter quand même); curieusement, je n’ai pas trouvé le temps long car les routes ne sont pas trop rectilignes et parce que les nombreux villages avec leurs petits bois mettent de la variété. Mon seul mauvais souvenir est une section de goudron en très mauvais état justement au moment où j’avais le vent exactement en face. J’ai fini par arriver à Caix qui marque la limite ouest du plateau au début de la vallée de la Luce.

 

Clocher à Caix

Clocher à Caix

L’église est intéressante sur les photos mais fait moins d’effet sur place car elle est au milieu d’une route en pente sans beaucoup de recul. J’ai surtout regardé le clocher avec quatre petites tourelles qui m’ont beaucoup rappelé les échauguettes de la forteresse de Luxembourg, construites comme le clocher de Caix sous la domination espagnole autour de 1580.

De Caix, il ne me restait que 5 km, mais je les ai trouvés pénibles parce que le vent m’avait énormément fatigué et parce qu’il faut traverser la vallée de la Luce et monter une longue côte ventée. Quand je suis arrivé à Bayonvillers, j’ai un peu hésité pour la chambre d’hôtes car il y a deux hôtes sur la rue principale, chacun avec une grande ferme et un portail impressionnant (nécessaire vu la taille des machines agricoles dans la région). Un des propriétaires fait un certain tapage avec pancartes bilingues et drapeaux alliés, ce qui fait que j’ai eu un doute et que je suis plutôt allé voir l’autre ferme, estimant qu’un hôte visant surtout les vétérans américains ne serait pas chez les Gîtes de France.

Je me suis retrouvé un peu perdu dans une grande cour pavée avec le bâtiment des machines donnant sur la rue, un bâtiment bas abritant les chambres sur la gauche, un hangar imposant sur la droite et une villa spacieuse devant moi. Finalement, j’ai vu une étiquette sur le bâtiment des chambres et j’ai appelé le numéro de portable indiqué car je ne voyais dans la villa que des jeunes jouant au ballon dans le jardin et personne ne m’entendait (il n’y a pas de sonnette).

Une dame d’aspect assez citadin est sortie un peu après de la villa et m’a montré la chambre qui offre le confort habituel. J’avais demandé au monsieur lors de la réservation s’il y a un restaurant dans le village puisqu’il ne sert pas à dîner et il m’avait dit que c’était à 1,5 km, ce que je pensais raisonnable le soir même à pied. Finalement, quand il est venu me voir un peu après, il m’a dit que le restaurant prévu était fermé et qu’il me conduirait 5 km plus loin dans un autre qu’il trouvait très convenable et raisonnable.

Il m’a donc conduit plus tard dans le village au nom curieux de Marcelcave où il y a une auberge joliment décorée qui attire la bonne bourgeoisie d’Amiens si j’en juge par l’habillement et les voitures des clients. La table à côté de moi consistait d’un couple d’âge mûr avec deux jeunes filles particulièrement élégantes. J’ai pris en entrée du jambon cru accompagné de pâtes chaudes, une combinaison peu fréquente mais adaptée pour un cycliste. L’alternative choisie par la dame de la table à côté était un plat d’escargots qui avaient l’air délicieux et que j’ai un peu regretté de ne pas avoir demandés.

En plat principal, un magret de canard avec des petits légumes, plat toujours appétissant même si quelques pommes de terre auraient été utiles pour moi (ce n’est pas un hasard si l’on parle en allemand de Sättigungsbeilage, « garniture qui remplit l’estomac »). En dessert, un délicieux gratin de framboises. Repas assez classique mais très bien préparé et le prix du menu était raisonnable avec 23€. La comparaison avec Acquigny où le décor est du même niveau est nettement à l’avantage de Marcelcave. Par contre, c’est l’inverse pour les boissons, elles sont à un prix scandaleux – mais c’est ma faute puisque l’on peut exiger en France une carafe d’eau gratuite et que j’ai eu envie de cidre pour aller avec le magret.

Après le dîner, j’ai appelé mon hôte avec le portable, appareil effectivement très utile de temps en temps, et il est venu me chercher avec son fils aîné. Le jeune homme avait une plaque A puisqu’il n’avait pas encore son permis, mais ceci ne l’empêchait pas de conduire fort vite dans les petites routes entre les champs de blé. Le monsieur m’a expliqué pendant le trajet qu’il avait arrêté de servir des repas il y a quelques années, ayant calculé que ce n’était pas rentable compte tenu du temps passé et du prix des ingrédients. C’était une explication très économique qui changeait des arguments usuels (difficile pour la famille, incite à trop manger, force à se coucher tard, risque de convives un peu pénibles…).

Il a deux garçons, le second ayant 13 ans, et la dame qui m’avait reçu est sa nouvelle amie car ils se sont séparés avec sa femme d’origine. Je n’ai pas appris tout ceci en posant des questions car le monsieur parle de lui-même et n’écoute pas tellement les questions qu’on lui pose (ou alors il n’entend pas très bien dans la voiture, ce qui est évidemment légitime).

La ferme est dans la famille depuis 1886 et j’aurais été curieux de savoir combien il cultive d’hectares et à quoi ressemblent ses machines mais je n’ai pas osé. Je sais que les entrepreneurs agricoles ne sont pas toujours très ouverts sur la question. Près d’Abbeville où la terre est moins riche, un éleveur m’avait dit avoir 130 ha pour les cultures fourragères et se disait petit producteur comparé aux agriculteurs du Santerre.

 

 

Etape 14: Bocage amiénois

23 octobre 2014

(14ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Dimanche 15 juin

102 km

Dénivelé 890 m

Couvert jusque 18 h, vent du nord frais et un peu gênant

Bayonvillers – Lamotte-Warfusée – Le Hamel – Vaire – Hamelet – Corbie – Querrieu – Allonville – Bertangles – Villers-le-Bocage – Flesselles – Vert-Galant – déviation de Beauval – Bretel – Lucheux – Le Souich – Rebreuviette – Frévent – Nuncq – Blangermont

Bocage amiénois

Départements 80 et 62

J’ai commencé la journée par une déception, le petit déjeuner était le plus quelconque que j’ai eu en chambre d’hôtes depuis longtemps. Les produits premier prix du supermarché ne sont pas ce que l’on espère quand on va chez l’habitant, et je n’ai vu ni la dame ni le monsieur le matin sauf au moment de payer. Pour tout dire, qualité quelconque dans une cuisine en formica et absence totale d’accueil ne m’ont pas enthousiasmé. Et le prix de la chambre n’est pas particulièrement bon marché avec 50€.

Dans le cas précis, je n’en veux pas trop à l’esprit commercial du monsieur parce que j’avais remarqué une affichette sur son hangar et qu’il a accepté de me laisser admirer gratuitement l’intérieur le matin. C’est sa collection privée car il adore les modèles réduits d’engins agricoles qu’il commande auprès des fournisseurs et qu’il échange en cas de besoin lors de foires apparemment très courues en Belgique et aux Pays-Bas.

 

Diorama de la Ferme des Moissons

Diorama de la Ferme des Moissons

Une bonne partie de ses modèles se trouve dans des vitrines mais il a aussi eu l’idée très intelligente de construire une douzaine de dioramas (je ne sais pas si c’est lui qui les fait à la main ou s’il les fait faire en partie). Chacun est consacré à un type de culture et à une époque: la culture de la pomme de terre, des betteraves, du blé, le verger, l’étable… à chaque fois avec des machines et des figurines des années 30, des années 60 ou contemporaines.

On peut sûrement avoir une visite guidée si l’on réserve, mais j’ai eu plaisir même sans les explications détaillées et on a presque envie d’imiter l’idée des dioramas, mais évidemment avec un autre sujet. En tous cas, j’étais nettement moins fâché avec le petit déjeuner quelconque après une demi-heure dans son musée.

 

Plateau du Santerre

Plateau du Santerre

Comme je n’avais pas pris de photo du Santerre la veille, je me suis dit que ce serait amusant d’essayer de photographier le plateau le plus plat que je pouvais trouver – on a quand même l’impression d’un léger relief. C’est pareil en Beauce qui est comme un couvercle légèrement bombé au milieu, on sent très bien à vélo la ligne de crête à peu près au niveau de la N20. En Santerre, elle m’a semblé encore moins sensible.

Le premier village que j’ai traversé est Lamotte-Warfusée dont j’ai trouvé le nom extraordinairement recherché vu la rareté des noms en W hors de Flandre et d’Alsace. Warfusée viendrait du mot flamand Warde pour un poste de garde. Le bourg était sur la ligne de front en 1917 et on a reconstruit l’église dans un style particulièrement intéressant, assez fortement inspiré de l’art déco néerlandais.

 

Eglise de Lamotte-Warfusée

Eglise de Lamotte-Warfusée

Le clocher est impressionnant avec un étage cubique orné de gâbles dans le style du gothique de la Baltique et une haute flèche octogonale en béton ajourée qui est d’un modernisme admirable. Malheureusement, le béton n’est pas un matériau très durable et j’ai lu que l’église commence à être très abîmée moins de 100 ans après sa construction en 1931.

De Lamotte, une petite route charmante descend à travers les champs de blé et les bordures de coquelicots vers la vallée de la Somme, ne laissant pas du tout deviner les boucheries de 1917. J’avais eu l’intention d’aller voir le mémorial du Hamel, mais j’y ai renoncé parce qu’il fallait remonter un raidillon, les mémoriaux ne ratant jamais l’occasion de s’installer sur un sommet bien visible de loin.

 

Vallée de la Somme au Hamel

Vallée de la Somme au Hamel

Celui-ci est consacré aux soldats australiens engagés dans l’armée anglaise à partir de 1917 car ce fut le lieu d’une petite bataille où un officier australien essaya avec succès une nouvelle tactique beaucoup plus efficace (il fit parachuter quelques troupes et utilisa les chars contre les tranchées au lieu d’envoyer des vagues de soldats). Il y eut quand même 1200 morts parmi les Australiens et 2000 parmi les Allemands vaincus.

J’ai descendu la Somme sur quelques kilomètres jusqu’à Corbie, trouvant que j’allais étonnamment vite – j’ai fini par comprendre que j’avais roulé un moment vers le sud avec le vent dans le dos. Corbie est un bourg franchement endormi même si un enthousiaste a écrit un texte fort détaillé et circonstancié dans Wikipedia. Un arrêt se justifie donc uniquement par l’histoire glorieuse du lieu avec sa vénérable abbaye fondée en 662.

Le rang de l’abbaye se voit à ce qu’elle fonda l’abbaye allemande la plus glorieuse de l’époque carolingienne, Corvey, et à ce que Corbie semble avoir été le lieu de rédaction de l’un des faux documents les plus efficaces de l’histoire: le pouvoir de l’église au Moyen Âge face aux souverains civils était justifié pour une bonne part par des références à des décisions conciliaires ou papales du IIème et du IIIème siècles qui sont en fait de pures inventions. L’abbé de Corbie avait voulu aider des amis évêques impliqués dans un coup d’état raté et essayait de les soustraire ainsi à la justice civile. On ne découvrit la supercherie qu’au XVIème siècle malgré quelques incohérences.

 

Abbatiale de Corbie

Abbatiale de Corbie

C’est aussi à Corbie que l’on inventa la différence entre lettres majusucules et minuscules (les Romains distinguaient entre écriture monumentale et cursive courante), ce qui faisait gagner beaucoup de place sur les manuscrits. Les invasions des Vikings dispersèrent les grands théologiens et l’abbaye resta ensuite un centre régional plus modeste. A la Révolution, la mairie n’avait pas les moyens de rénover une abbatiale gigantesque et on garda seulement une partie de la nef gothique. La façade est surprenante avec une rose d’un gothique flamboyant presque échevelé et un tympan orné de surprenants entrelacs Renaissance géométriques.

 

Portique à Corbie

Portique à Corbie

Il ne reste des bâtiments abbatiaux que l’ancienne porte d’entrée de l’abbaye, un fort élégant arc de triomphe avec pavillons latéraux qui rappelle un peu les places baroques de Nancy. Les deux petites statues au sommet furent reconstruites en 1919 car des soldats anglais en mal de distraction dans cette ville-étape s’étaient amusés à les décapiter.

 

Mairie de Corbie

Mairie de Corbie

La porte d’entrée donne sur la grand-place qui semble gigantesque pour ce petit bourg. A l’autre bout, un intéressant jardin conçu par un paysagiste super-contemporain conduit à la mairie, une surprenante pâtisserie pseudo-médiévale du XIXème siècle construite pour un hobereau local au nom ronflant de Baron Caix de Saint-Aymour.

 

Eglise de la Neuville

Eglise de la Neuville

Le bâtiment le plus intéressant de Corbie est finalement une petite église dans la banlieue près de la gare. J’ai eu la chance qu’un autocar de personnes âgées en excursion s’y arrête en même temps que moi et ceci m’a permis d’écouter quelques explications de la guide (en fait, on peut lire presque la même chose sur un panneau explicatif). C’était amusant d’observer les excursionnistes; la plupart des dames suivaient la guide avec plus ou moins d’attention tandis que les messieurs se partageaient en trois groupes: les passionnés de photos, les accompagnateurs de leurs épouses et les rigolards se racontant des grivoiseries à l’écart.

 

Entrée du Christ à Jérusalem

Entrée du Christ à Jérusalem

L’intérêt de l’église réside dans son extraordinaire tympan sculpté au XVIème siècle un peu comme un retable et appelé pour cette raison une façade à images. Je n’en avais jamais vue de cette qualité. J’ai surtout admiré la finesse des bâtiments représentés, mais il ne faut pas oublier les arbres remarquablement réalistes et les petits personnages comme le meunier tout en haut à droite. La guide a expliqué que les meuniers étaient détestés à l’époque parce qu’ils encaissaient le droit de meunerie exigé par les seigneurs. Il est représenté ici comme regardant de loin l’entrée du Christ avec une moue dégoûtée, incapable de se préoccuper du salut de son âme car il est gouverné par ses bas appétits matériels.

 

Bocage à Pont-Noyelles

Bocage à Pont-Noyelles

Il était temps ensuite de quitter Corbie par une côte nettement plus haute que je ne m’y attendais et d’autant plus décevante qu’on redescend après tout le dénivelé. Je suis ainsi passé à Querrieu, un des rares villages français en Q (vient apparemment du latin Carus et s’écrivit longtemps avec K !). La route qui traverse le village était barrée en raison du vide-grenier annuel et je suis d’abord allé me réfugier sur un banc devant l’église pour manger un en-cas et examiner mes options. J’en ai profité pour admirer de magnifiques buissons de roses blanches et roses, une décoration assez fréquente dans la région mais rarement avec d’aussi beaux buissons.

 

Roses typiques à Querrieu

Roses typiques à Querrieu

Finalement, même s’il y avait beaucoup de monde, je pouvais assez facilement circuler en poussant le vélo et le service d’ordre n’y a pas vu d’objections. J’ai comparé avec le vide-grenier de Luxembourg et j’ai constaté que le choix est très différent. Beaucoup de jouets et d’équipements pour enfants évidemment, mais moins de vaisselle dépareillée, de souvenirs de vacances et de bibelots des années 50 / 60 qu’à Luxembourg. J’ai eu l’impression que les gens achetaient des petits machins pour faire plaisir à leurs copains et voisines, mais que le vide-grenier avait surtout pour fonction de passer une journée de détente en plein air.

 

Vue vers Amiens depuis Allonville

Vue vers Amiens depuis Allonville

Côte agréable ensuite en pente douce avec une vue croissante sur un vallon céréalier paisible avant d’atteindre Allonville sur une des nationales vers Amiens. J’ai trouvé amusant de voir Amiens au loin dans la vallée puisque j’y étais passé trois ans auparavant. J’en ai gardé le souvenir d’une ville animée avec un patrimoine varié et intéressant.

 

Communs du château de Bertangles

Communs du château de Bertangles

Je me suis offert un détour modeste entre Allonville et Villers-Bocage pour passer devant le château de Bertangles. J’ai regretté la petite côte mais pas le détour en soi car le château est imposant et c’est resté le seul de la journée. En suivant les pancartes, j’ai d’abord atteint l’entrée des communs qui vaut tout à fait la peine. La photo montre deux constructions mystérieuses; celle de gauche est décrite comme le pigeonnier, mais avec un soubassement digne d’un palais de style Louis XIII, tandis que celle de droite fait penser au choix à un kiosque, une saline ou une scierie.

 

Château de Bertangles

Château de Bertangles

Le château lui-même fut construit en 1734 comme une des nombreuses résidences de la grande famille de Clermont-Tonnerre. Il brûla en 1930 mais fut reconstruit à l’identique et c’est un bon exemple de ces propriétés néo-classiques d’apparence un peu austère et standardisée que l’on peut trouver ennuyeuses. Des camionnettes garées devant la façade m’ont montré qu’on peut louer des salles pour des réceptions.

 

Grilles du château de Bertangles

Grilles du château de Bertangles

La partie la plus intéressante du château est la superbe grille d’honneur forgée vers 1750 pour un autre château et remontée plus tard à Bertangles. Les oiseaux et chiens en fer forgé sont d’une délicatesse très rococo qui font penser à un décor Pompadour.

 

Mare de Villers-Bocage

Mare de Villers-Bocage

La carte montrant une église intéressante à Villers-Bocage qui est tout près et qui ne causait pas de détour, je suis allé voir. J’ai eu beaucoup de peine à trouver l’église dans ce village particulièrement étendu car elle ne se voit pas depuis la nationale. Mais le détour en vaut la peine entre autres pour une mare communale particulièrement charmante.

 

Mise au tombeau à Villers-Bocage

Mise au tombeau à Villers-Bocage

L’église ne fait pas grand effet de l’extérieur mais elle abrite une admirable mise au tombeau récupérée lors de la destruction d’une abbaye voisine. Les figures grandeur nature sont pleines de mouvement à la limite du théâtral et surtout elles sont peintes. Je ne sais pas si ce sont les couleurs d’origine restaurées ou une interprétation ultérieure, mais c’est tellement rare de voir un grand groupe sculpté polychrome que la visite s’impose.

 

Joseph d'Arimathie

Joseph d’Arimathie

Sur le site internet de la commune, on lit un érudit estimer vers 1880 que la mise au tombeau serait intéressante « si elle n’était pas horriblement gâchée par du barbouillage coloré » (je paraphrase). Les costumes des personnages et les attitudes montrent bien que c’est une œuvre suivant les canons du Concile de Trente au XVIème siècle (contrecarrer la propagande protestante en faisant appel aux émotions des fidèles).

Entre Villers et Doullens, j’ai jugé que j’avais le temps de faire un détour par Naours qui est un site recommandé dans de nombreux guides. Le village se cache au confluent de deux ravins creusés dans le plateau calcaire, ce qui m’a valu une descente agréable. J’ai trouvé en cherchant un peu un petit jardin public où j’ai pique-niqué, attirant l’attention de quelques enfants qui ont pris soin de passer plusieurs fois devant mon banc avec leurs vélos dans l’espoir de mieux profiter de cette distraction inattendue.

La grande curiosité de Naours est un réseau de galeries creusées dans le calcaire, le genre de curiosité difficile à visiter sans laisser son vélo dehors. Comme les galeries creusées dans le grès à Homburg, elles servaient de refuge à la population dans cette région frontalière, particulièrement pendant les guerres franco-espagnoles qui ont été nombreuses et sanglantes en Picardie au XVIème siècle.

Après Naours, j’ai rejoint la nationale de Doullens (on dit Doulant et pas Doulainsse), mais je l’ai trouvé particulièrement décourageante car elle est rectiligne sur un plateau céréalier alors qu’il y a des routes agréables dans des vallées bocagères un peu partout dans la région. Je l’ai donc quittée dès que possible pour un chemin mal groudronné autour du village de Beauval puis je suis descendu dans une petite vallée verdoyante afin d’arriver à Doullens par la rivière plutôt que par le plateau.

 

Maison à Doullens

Maison à Doullens

Doullens était une forteresse frontalière mais n’est plus qu’un bourg rural qui a un peu la même atmosphère que les petites villes du sud de l’Artois comme Frévent et Hesdin. Il y a des régions en France qui sont assez bien peuplées et où l’agriculture est florissante mais où l’éloignement des grands axes et des villes importantes provoque une torpeur provinciale une fois que les industries du XIXème siècle comme le textile ont disparu. C’est le cas dans le sud de l’Artois comme dans le Perche ou le Poitou. La ville essaye de sortir de cette torpeur en reconstituant un défilé annuel de statues géantes, coutume très vivace en Flandre mais quasiment disparue en Artois.

 

Beffroi à Doullens

Beffroi à Doullens

Mises à part quelques maisons du XIXème siècle aux façades éclectiques amusantes, la grande curiosité est le beffroi communal avec une tour particulièrement vénérable commencée en 1275. Le couronnement, un octogone en ardoises d’une complexité difficile à décrire, est assez curieux. Malheureusement, le rez-de-chaussée qui servait de maison communale et qui est une des rares salles gothiques survivant dans le nord de la France a été muré et transformé en crèche. On se contente donc d’admirer les encadrements des anciennes fenêtres en superbes pierres biseautées et les évocations historiques un peu bariolées peintes à la place des fenêtres.

 

Eglise de Doullens

Eglise de Doullens

L’église de Doullens était fermée et j’ai été obligé de me contenter du portail. Il est modeste car il donne directement sur une rue mais j’ai trouvé le tympan mignon avec des flammèches gothique flamboyant et le Christ aux Liens est un sujet très inhabituel pour un tympan.

 

Rue fleurie à Lucheux

Rue fleurie à Lucheux

J’avais trouvé chez mon hôte de la veille dans un prospectus une réference au village de Lucheux près de Doullens. Le détour étant modeste, j’ai remonté la vallée jusque là. C’est un tout petit village dont je n’avais jamais entendu parler mais c’est un joli site médiéval bien préservé avec une belle place en éventail, une impressionnante porte de ville qui servait de beffroi et un château. Je ne me suis pas fatigué à remonter la ruelle raide qui monte au château mais j’ai bien profité de la place; plusieurs maisons ont des façades typiques du XVIIIème siècle en Picardie avec un quadrillage de pierres de taille entre les briques. C’est très joli.

 

Porte de ville à Lucheux

Porte de ville à Lucheux

La porte de ville est un mastodonte imposant qui domine d’autant plus la rue qu’il n’y a pas de dégagement et que les maisons de chaque côté sont beaucoup moins hautes. Je me suis demandé si l’effet est comparable à celui que l’on ressentait quand on arrivait au Moyen Âge à l’entrée d’une ville. Le beffroi a pour principal titre de gloire d’avoir abrité Jeanne d’Arc qui y passa prisonnière en route vers Rouen. J’ai aussi essayé de visiter l’église mais elle était fermée, ce qui est dommage car on y voit apparemment des chapiteaux romans qui m’auraient certainement intéressé.

 

Vallée de la Canche

Vallée de la Canche

Comme une bonne partie de la Normandie, l’Artois est un plateau bocager plus ou moins vallonné entaillé par des vallées presque parallèles qui se dirigent vers la Manche. En Normandie, ce sont la Risle, la Touques, la Bresle ou la Dives. En Artois, ce sont l’Authie (qui passe à Doullens), la Canche (qui passe à Frévent) et la Ternoise (qui passe à Hesdin). J’ai donc quitté la vallée de l’Authie par une bonne côte comme je n’en avais pas eue depuis la Normandie.

 

Ferme picarde au Souich

Ferme picarde au Souich

Au lieu de prendre la route pourtant bien indiquée par Ivergny, j’ai pensé utile de prendre une route que la carte décrit comme « à viabililité limitée ». Effectivement, c’est un chemin de terre abîmé par les camions construisant un parc éolien et j’en ai gardé un souvenir très médiocre. Le seul avantage de cet itinéraire est de passer par le village au nom étrange de Le Souich où j’ai pris une photo d’une magnifique ferme parfaitement restaurée. Les fermes de l’Artois, comme celles du Hainaut d’ailleurs, sont souvent fortifiées pour lutter contre les maraudeurs et les soldats démobilisés qui sévissaient entre deux guerres au XVIème siècle.

 

Maison d'artiste à Rebreuviette

Maison d’artiste à Rebreuviette

Je suis descendu dans la vallée de la Canche à Rebreuviette où je suis passé par hasard devant une maison d’artiste qui vaut assurément le coup d’œil. Je me suis demandé si la construction en bois en forme d’OVNI est sa maison ou son atelier mais c’est probablement là qu’il habite vu la taille. Très amusant.

 

Château de Cercamp

Château de Cercamp

La vallée de la Canche est dominée par le petit bourg de Frévent qui était une fondation abbatiale. Il ne reste rien de l’abbatiale détruite à la Révolution mais le palais abbatial fut acheté par une personne privée et transformé en 1823 en château d’agrément. Comme le palais date des années 1760, le style est sobre et assez voisin de celui de Bertangles.

 

Eglise de Frévent

Eglise de Frévent

Le bourg est plus amusant avec des places larges comme souvent dans les régions d’élevage. L’église est un peu à l’écart des rues commerçantes et m’a semblé mal proportionnée, avec un clocher massif bien trop gros pour sa hauteur modeste. La nef est en gothique flamboyant mais avec des fenêtres assez petites sous un toit envahissant.

 

La Canche à Frévent

La Canche à Frévent

En cherchant une boulangerie que je n’ai pas trouvée (les bourgs de l’Artois sont plus petits que les grandes places ne le font penser et il y a donc moins de commerces qu’on ne s’y attend), j’ai trouvé un coin charmant où la rue franchit la Canche qui coule entre les maisons de briques. C’est un urbanisme typique du Nord de la France mais je ne sais pas si c’est lié aux anciens ateliers textiles qui avaient besoin de l’eau ou au fait que les rivières du Nord, alimentées par des pluies régulières tombant sur un sol absorbant l’eau, ne sont pas trop sujettes aux inondations.

 

Calvaire à Hautecôte

Calvaire à Hautecôte

Après Frévent, j’étais presque arrivé si ce n’est qu’il fallait sortir de la vallée de la Canche par une côte fort longue. J’ai quitté la nationale en haut pour traverser le village au nom très adapté de Hautecôte. On y voit un calvaire original où la Madone se protège de la pluie par un dôme à colonnes raffiné, puis on passe devant l’ancien château de Flers qui est maintenant loué pour des réceptions.

 

Communs du château de Flers

Communs du château de Flers

On ne le voit pas depuis la route mais on passe devant les communs qui sont très imposants avec un grand mur en briques en arc de cercle et un portail en pierre majestueux avec lanternon. La photo sur Internet montre un logis principal imposant de style Louis XIV.

Je me suis réjoui d’une descente longue et raide entre Flers et le village de Blangermont-Blangerval où j’avais réservé mon hébergement. Je me suis moins réjoui quand j’ai constaté que je devais remonter toute la côte de l’autre côté du ravin, mes hôtes habitant la dernière maison du village tout au sommet. Ici aussi, le site des Gîtes de France m’avait induit en erreur sur l’emplacement exact, mais ce n’était pas grave dans un village qui s’allonge le long d’une seule rue.

J’ai retrouvé avec plaisir l’atmosphère que je recherche en chambres d’hôtes: une grande maison ancienne à côte d’une exploitation agricole, entourée ici d’un très grand jardin ombragé d’arbres magnifiques. Comme je ne voyais pas la sonnette, j’ai demandé à un monsieur qui discutait avec un autre dans son garage et il m’a recommandé de frapper à l’huis.

La dame m’a montré ma chambre au premier étage en haut d’un magnifique escalier couinant et je n’ai pas manqué de lui faire des compliments sur l’encaustique mais aussi sur le carrelage du couloir qui m’a irrésistiblement rappelé celui de ma grand-mère dans mon enfance, ici avec des aigles stylisés posés en 1880. Le lit était magnifique en marqueterie d’acajou et j’étais donc vraiment dans une maison de maître.

J’ai appris pendant le dîner que l’arrière-grand-mère de Madame était la châtelaine du village (ceci doit donc remonter aux années 1880) et qu’elle avait fait construire à peu près tout le village à l’époque pour loger ses ouvriers agricoles. La maison actuelle était sa maison de vacances car elle habitait en hiver à Abbeville où le climat est plus doux.

L’exploitation a été reprise par leur fils cadet car elle n’est pas assez grande pour nourrir deux familles et leur fils aîné s’est exilé en Bretagne après ses études agricoles. Il est revenu plus tard quand son père a commencé à avoir des ennuis de santé (il marche très difficilement) et c’est lui qui s’occupe des parents vu que son frère a fort à faire avec les vaches et sa famille. Comme il n’y a pas de gros employeurs dans le secteur agricole susceptibles d’embaucher un spécialiste, au contraire des coopératives bretonnes, il s’est reconverti dans la rénovation de maisons pour le compte de citadins cherchant des maisons de vacances. J’ai trouvé que ceci me rappelait beaucoup le parcours de mon hôte de Langon le premier soir, sauf que l’un a l’esprit entrepreneur et que l’autre se concentre sur aider ses parents.

J’ai évidemment surtout parlé avec ses parents de l’évolution de l’élevage, du type de bêtes adapté à la région et du paysage bocager auquel on ne s’attend pas quand on associe le nord de la France à l’autoroute Paris-Lille qui traverse presque uniquement des plateaux céréaliers ennuyeux. Nous avons aussi parlé des fêtes traditionnelles comme les kermesses qui deviennent rares et qui sont remplacées par des vide-greniers et braderies commerciales et banales.

Bien que pays de bocage, l’Artois n’est pas un pays de fromage car on y élève beaucoup plus de bêtes à viande que de bêtes à lait. Ceci date de la grande époque des mines quand on considérait indispensable que les mineurs mangent de la viande rouge aussi souvent que possible pour avoir des forces.

L’autre grande culture de l’Artois alimentait une industrie textile importante: le lin est facile à cultiver partout en France mais les fibres ne se dégagent bien qu’après une période de rouissage. Le lin doit reposer dans les champs jusqu’à ce qu’il soit suffisamment humide et ceci prend un mois dans l’Artois où il pleut régulièrement et beaucoup plus longtemps dans les plaines du Bassin Parisien, d’où la culture en Artois de préférence. Le lin continue à être une production importante et rentable mais il ne se vend plus guère en Europe, il est surtout exporté vers l’Asie où se trouvent les filatures.

Compte tenu de la conversation intéressante, du cadre évocateur et du prix raisonnable, je n’ai pas fait très attention au repas. J’ai simplement noté que c’était une cuisine familiale traditionnelle avec une escalope de porc et donc certainement avec des pommes de terre. Madame tenait autrefois une ferme-auberge pour les groupes, ce qui permettait de compléter le revenu du troupeau, mais ce serait évidemment trop fatigant à son âge (81 ans comme son mari).

 

Etape 15: Bocage de l’Artois

22 octobre 2014

(15ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Lundi 16 juin

92 km

Dénivelé 646 m

Frais et couvert avec une heure de pluie

Blangermont – Willeman – Vieil-Hesdin – Marconne – Hesdin – Auchy-lès-Hesdin – Maisoncelle – Tramecourt – Verchin – rive droite – Lugy – rive gauche – Matringhem – Coyecques – Aire-sur-la-Lys – Isbergues – Berguette – Guarbecque – La Miquellerie – Ham-en-Artois – Bourecq – Ecquedecques

Bocage de l’Artois

Département 62

La distance entre les deux hébergements n’est que de 35 km, mais j’avais fait exprès de prévoir une boucle afin de visiter l’intérieur de l’Artois et tout particulièrement Aire-sur-la-Lys. J’ai choisi de commencer par la visite de Hesdin parce que c’était la seule ville historique sur ma route. Le plus simple aurait été de s’y rendre en longeant la vallée de la Canche, mais c’est une route rectiligne très fréquentée et j’ai préféré rester sur le plateau puisque j’y étais déjà déjà.

 

Vallée de la Canche à Marconne

Vallée de la Canche à Marconne

J’étais conscient que je risquais d’avoir à traverser des ravins comme la veille au soir et c’est effectivement ce qui s’est passé. Le plus joli est celui de Vieil-Hesdin. Comme le nom l’indique, c’est là que se trouvait le château-fort d’origine auquel succéda un somptueux palais des ducs de Bourgogne, suzerains de l’Artois.

Après la mort de Charles le Téméraire et le rattachement des territoires bourguignons à l’Espagne, les rois de France jugèrent indispensables d’acquérir l’Artois pour éviter un encerclement par les Espagnols. Lors d’une des nombreuses guerres qui s’ensuivirent, Charles Quint attaqua Hesdin alors occupé par les Français et rasa complètement la forteresse en refondant une ville commerçante un peu plus en aval au confluant de la Canche et de la Ternoise. C’est Louis XIII qui parviendra à conquérir Hesdin définitivement en 1659. Il ne reste à Vieil-Hesdin qu’un corps de bâtiment faisant partie d’un ancien couvent.

La ville actuelle est donc un bourg agricole fondé en 1554 sur le modèle des villes flamandes avec des grandes places pour le marché, les rivières coulant entre les maisons au milieu de la ville afin d’alimenter les ateliers de tissage et une église un peu à l’écart. J’ai cherché une boulangerie comme la veille à Frévent mais je me suis finalement contenté d’une baguette achetée chez Carrefour Contact, les deux boulangeries traditionnelles étant fermées le lundi. Comme la ville est en déclin rapide et n’a guère plus de 2000 habitants de nos jours, on peut se demander si elles survivront longtemps de toute façon.

 

Hôtel de ville de Hesdin

Hôtel de ville de Hesdin

Les habitants en sont conscients car ils ont élu un nouveau maire UMP en 2014 qui est le plus jeune maire de France. Le site de la mairie vaut la visite car il s’ouvre sur le portrait en pied d’un jeune homme séduisant (mais en complet gris foncé avec cravate gris foncée qui fait un peu « grand deuil », à moins que mon ordinateur ne rende mal les couleurs) annonçant sur un ton enthousiasmé que « Stéphane » (on ne sait pas son nom de famille quand on lit le texte) va relancer la ville.

 

Loggia de la mairie de Hesdin

Loggia de la mairie de Hesdin

Comme dans les villes de Flandre, les deux principaux monuments sont l’hôtel de ville avec beffroi et l’église paroissiale. L’hôtel de ville commencé en 1575 présente une façade Renaissance imposante avec les encadrements de fenêtres en pierre de taille et les murs en briques typiques de la région. La façade est ornée d’un beau balcon sur colonnes appelé bizarrement « bretèche ». C’était l’endroit d’où le crieur municipal annonçait les décisions des magistrats. Le balcon de Hesdin est surmonté d’un aigle bicéphale autrichien car Hesdin faisait partie du Saint-Empire Romain Germanique lors de la construction vers 1560.

 

La Canche à Hesdin

La Canche à Hesdin

Le beffroi intégré à l’hôtel de ville semble d’origine mais c’est en fait une construction assez réussie de 1878, financée entièrement par le maire en mémoire de son fils décédé. Le beffroi d’origine avait été démoli par un obus lors du siège de 1639. Le site internet de la mairie précise de façon amusante que le beffroi contient deux cachots « ayant gardé leur authenticité » et servant maintenant de musée municipal.

 

Eglise de Hesdin

Eglise de Hesdin

L’église semble assez banalement gothique vue de l’extérieur, ce qui est logique pour la date de 1585, mais le portail fut construit au goût du jour dans un style Renaissance fort peu religieux car on y voit des renommées grecques et les armes des suzerains.

J’ai quitté Hesdin par la vallée de la Ternoise mais je ne l’ai remontée que sur quelques kilomètres. Je me souviens être allé à Saint-Pol-sur-Ternoise quand j’étais étudiant parce que la Communauté Chrétienne d’HEC y avait organisé une retraite. Mes deux souvenirs les plus marquants sont d’avoir assisté aux matines à une heure inhabituelle pour un étudiant et surtout un plat de blettes, légume dont j’avais horreur à la cantine de l’école primaire puis du lycée mais qui était très bien préparé par les sœurs. Ceci m’avait réconcilié avec ce légume devenu rare en dehors de ses régions d’origine, le Lyonnais et l’Artois.

 

Chute d'eau à Auchy-lès-Hesdin

Chute d’eau à Auchy-lès-Hesdin

Le village que je voulais voir sur la Ternoise est Auchy, où j’ai admiré une cascade imposante qui est en fait le déversoir de l’ancienne usine. L’eau très abondante en fait une curiosité à part entière. L’usine de la photo, une filature, était le principal employeur de la région jusqu’en 1989 et Auchy est en fait presque plus gros que Hesdin (et la population n’y baisse pas).

 

Eglise de Auchy-lès-Hesdin

Eglise de Auchy-lès-Hesdin

Il y avait autrefois un important couvent à Auchy, d’où une grande abbatiale avec une façade étrange, mélange de baies gothiques, d’un fronton néoclassique et de tours un peu grêles surmontés d’entonnoirs renversés en ardoises. L’intérieur produit une impression intéressante: les voûtes ne sont pas très hautes et trop plates, mais le contraste des pierres chaulées avec les boiseries foncées du chœur produit quand même une certaine majesté. L’église était plus banale au début mais les voûtes actuelles sont une action provisoire datant de 1537 suite à la destruction des parties hautes du chœur.

 

Château de Tramecourt

Château de Tramecourt

Comme je ne voulais pas prendre la nationale rectiligne sur le plateau céréalier sur les 50 km jusqu’à Aire-sur-la-Lys, j’ai pris des petites routes dans le bocage et j’ai rejoint dès que possible la vallée de la Lys que je m’imaginais comme serpentant agréablement dans la verdure. La route dans le bocage comportait quelques côtes comme je m’y attendais mais m’a aussi amené devant un assez beau château. Le manoir de Tramecourt était assez modeste à l’origine mais a été entouré d’un grand parc au XVIIème siècle et on y arrive maintenant par une allée forestière majestueuse. Le château lui-même est une bâtisse élégante néo-classique mais n’est pas très original et date en fait en bonne partie des années 1850.

 

Site de la bataille d'Azincourt

Site de la bataille d’Azincourt

Le parc du château s’étend jusqu’à un monument discret mais d’une grande importance historique car il marque le lieu de la célèbrissime bataille d’Azincourt. Un panneau en ciment explique sur place les positions des armées anglaise et française. Comme tous les champs de bataille, il a l’air étrangement banal de nos jours avec ses champs et ses petits bois; j’avais visité une fois une exposition de photos curieuse où l’artiste avait installé les photos de champs de bataille célèbres comme Austerlitz et Solférino et ceci conduit à se demander ce qui fait la qualité d’un lieu de mémoire quand il ne reste aucune trace concrète.

 

Plan de la bataille d'Azincourt

Plan de la bataille d’Azincourt

La bataille d’Azincourt eut lieu en octobre 1415 alors que la guerre de Cent Ans avait commencé avec la bataille de Crécy en 1346. Mais la situation est la même: le roi d’Angleterre avait débarqué en France pour défendre ses territoires sur le continent mais avait été retardé par la résistance de diverses places fortes et désirait revenir en Angleterre avant l’hiver.

Dans les deux cas, le roi de France essaie de lui barrer la route, mais il perd la bataille dans les deux cas pour les mêmes raisons: l’armée française se compose surtout de chevaliers lourdement armés et chargeant en désordre qui avancent difficilement dans la bouillasse de la fin de l’automne tandis que l’armée anglaise comporte beaucoup d’archers qui sont moins gênés par l’humidité.

A Crécy, les Français avaient en plus le désavantage d’être au pied de la collinne défendue par les Anglais et leur défaite permet aux Anglais de s’installer pour longtemps à Calais. A Azincourt 69 ans plus tard, les Français ont l’arrogance de refuser l’aide d’archers gênois et se font écraser. Les conséquences sont dramatiques, le roi de France est obligé d’accepter le roi d’Angleterre comme son successeur (même si ceci n’aura pas lieu grâce au sursaut nationaliste mené par Jeanne d’Arc).

Azincourt convainc aussi les stratèges dans toute l’Europe que la chevalerie n’est plus une arme efficace et les rois les plus clairvoyants comme les rois français et certains seigneurs italiens vont investir massivement dans l’artillerie.

 

Clocher tors à Verchin

Clocher tors à Verchin

Après mon cours d’histoire, je suis très vite arrivé dans la vallée de la Lys à Verchin où il ne faut pas manquer la forme tout à fait étrange du clocher de l’église. Les experts disent que ceci est probablement dû à l’utilisation de bois séché de façon inégale, ce qui a amené ensuite une tension dans la charpente. Les plaisantins disent que le clocher s’est penché de surprise quand une jeune fille vierge s’est mariée à Verchin et qu’il ne s’en est jamais remis faute d’autre jeune fille vierge venant se marier dans cette église. Sans être grivoise, la plaisanterie correspond assez à l’humour du Nord.

 

Ferme artésienne à Lugy

Ferme artésienne à Lugy

La haute vallée de la Lys s’est avérée une mauvaise surprise pour moi. Je m’attendais à une vallée régulière parcourue par une route assez plate comme dans les vallées du sud de l’Artois, Canche ou Authie, mais il en est tout autrement avec la Lys car les villages sont systématiquement sur les pentes et la route descend après chaque hameau dans la vallée pour offrir un bon raidillon dès que possible. En plus, aucun des villages ne présente de monument historique vraiment remarquable.

De toute façon, il était l’heure de faire une pause pique-nique et j’ai fini par m’arrêter au seul banc que j’ai trouvé, en bordure d’un grand parking pour camions au pied du village de Matringhem. Le parking sert peu, j’ai vu trois camions passer en une heure et il n’y a guère qu’une carrière pour les attirer à cet endroit. Malheureusement, je me suis rendu compte quand j’ai voulu repartir que mon pneu arrière avait crevé.

Dans le principe, ceci n’était pas très grave. D’une part, je savais que je serais obligé de changer le pneu puisqu’il avait été tailladé de façon suspecte à Dampierre-en-Bray dans la cour de la ferme où résidaient les joyeux lurons de l’usine Gervais. Il avait tenu jusque là parce que l’entaille était assez haut sur le côté. D’autre part, j’avais acheté un pneu à Paris par précaution car j’avais constaté que mon nouveau bagage permet de le transporter assez facilement replié.

En démontant le pneu, j’ai constaté que la crevaison était causée par une grande aiguille de fer certainement tombée d’un poids lourd et je n’ai donc pas eu de scrupules à prendre une nouvelle chambre à air. Je me suis débarrassé sans problèmes du pneu abîmé car il me suffisait de traverser la route pour utiliser la poubelle d’un café.

A cause de la demi-heure perdue à remonter le pneu et du temps peu favorable (menaçant avec un bon vent contraire), j’ai essayé d’accélérer un peu et j’ai traversé le plateau pour rejoindre une route importante plus rectiligne. La route était très ennuyeuse mais tournait lentement vers l’est le long de la Lys et devenait donc moins exposée au vent du nord et plus plate, ce qui m’arrangeait beaucoup.

Je ne me suis pas attardé à Thérouanne, ville au débouché de la Lys dans la grande plaine de Flandre. C’était une ville importante sous les Gaulois et encore sous les Mérovingiens, siège d’un évêché réputé, mais la ville fut entièrement rasée par Charles Quint en 1553 qui refusa d’autoriser une nouvelle ville, au contraire de Hesdin. Le site fut entièrement abandonné jusqu’au milieu du XIXème siècle.

De Thérouanne, j’aurais dû continuer par la petite route de la rive gauche par Rebecques (version française de Rebeke), mais j’ai pris la nationale mieux indiquée de la rive droite par Mametz qui est un nom curieux. Les deux routes mènent à Aire-sur-la-Lys, la seule ville vraiment flamande que j’ai visitée pendant ce voyage. Si on a le temps, Saint-Omer est plus intéressant, mais on ne peut pas tout visiter en même temps !

 

Place d'Aire-sur-la-Lys

Place d’Aire-sur-la-Lys

Aire-sur-la-Lys est une petite ville animée qui fut une ville flamande importante avec une commune bourgeoise très active tant qu’elle dépendait des Pays-Bas bourguignons puis espagnols. A cette époque, je pense qu’on pouvait la comparer à des villes textiles comme Ypres. Mais elle fut conquise par le roi de France en 1713 et fut alors réduite à l’état de bourg frontalier loin des centres de décision parisiens et empêché de commercer avec les villes voisines par le protectionnisme de Colbert et de ses successeurs. Elle ne s’en est jamais remise, ignorée par le chemin de fer, par l’autoroute mais aussi par les industries du XIXème siècle car les villes du bassin minier avec leur production de charbon sont toutes proches et bien plus attirantes. L’activité principale maintenant est une centrale régionale de Carrefour.

 

La Lys à Aire-sur-la-Lys

La Lys à Aire-sur-la-Lys

La commune a produit une brochure particulièrement bien faite pour les touristes, ma seule critique est que l’on oublie d’y mentionner que la collégiale tant vantée est normalement fermée. En fait, les photos que j’ai vues ne semblent pas montrer un intérieur extraordinaire et on peut donc se contenter de l’extérieur faute de mieux.

 

Eglise d'Aire-sur-la-Lys

Eglise d’Aire-sur-la-Lys

J’ai été assez impressionné par la taille gigantesque de cette collégiale qui écrase tous les bâtiments de la ville, aucun ne dépassant trois étages. Le clocher massif en style gothique flamboyant a attiré mon attention par les détails de la décoration qui me semblent provenir du style Renaissance espagnol (je crois que l’on parle de style plateresque).

 

Détail plateresque

Détail plateresque

On voit rarement une église française décorée avec ces rinceaux assez particuliers.

Comme dans toutes les villes de Flandre, il ne faut évidemment pas rater non plus la grand-place. En l’occurrence, pas de belles maisons construites par de riches marchands drapiers au XVIème siècle comme on en verrait en Flandre belge, les guerres et le protectionnisme français ne l’ont pas permis. L’hôtel de ville est digne et froid comme on peut l’attendre d’un bâtiment construit à la fin du règne de Louis XIV (1721) dans le style néo-classique.

 

Bailliage d'Aire-sur-la-Lys

Bailliage d’Aire-sur-la-Lys

Par contre, on peut voir dans un coin de la place un très joli bâtiment ancien, le bailliage. C’est quasiment le seul qui a survécu aux guerres franco-espagnoles et c’est un bel exemple de transition entre l’architecture gothique (balcon, voûtes des arcades) et Renaissance (fausses colonnes, arcs surbaissés). La décoration est tout à fait au goût du jour pour l’année 1600 avec figures allégoriques et compartiments sculptés.

 

Détail du bailliage

Détail du bailliage

Ma photo ne montre pas bien les détails, mais les compartiments sont ornés de trophées d’armes car le bailliage était avant tout le corps de garde de la milice. Celle-ci étant gérée par le conseil communal, elle était un signe d’autonomie dont les villes flamandes étaient extrêmement fières.

J’ai terminé mon passage à Aire-sur-la-Lys par un goûter sur un banc en profitant d’une pelouse bordée de tilleuls en bordure de la vieille ville. Il y a certainement des espaces verts municipaux, mais j’aurais perdu du temps à les chercher et ceci n’en valait pas la peine.

 

Plaine de la Lys

Plaine de la Lys

Ma carte montre pas moins de trois églises intéressantes sur les 15 km qui me séparaient de mon objectif du soir, ce qui m’a changé du trajet fatigant et peu excitant dans la vallée de la Lys. La première se trouve à Isbergues, une ville industrielle grâce à une aciérie qui s’est installée là plutôt qu’à Aire en raison de la présence de la ligne de chemin de fer. Le trajet d’Aire à Isbergues est peu attirant dans la plaine entre champs de betteraves et entrepôts (au point que j’ai eu de la peine à trouver un endroit discret pour un arrêt hygiénique).

 

Eglise d'Isbergues

Eglise d’Isbergues

Isbergues est une petite ville commerçante avec pas mal de circulation; les rues sont bordées de maisons basses en briques qui ont l’air sombres par temps gris. La même description vaut évidemment pour toute petite ville sidérurgique du Nord ! L’église vantée par la carte était évidemment fermée, mais il semble que son intérêt principal soit de toute façon le solide clocher d’apparence romane (je n’ai pas trouvé d’information plus détaillée).

J’ai traversé à la sortie d’Isbergues le village de Berguette qui est une commune avec un statut relativement rare de « commune associée ». C’était une idée contenue dans une loi de 1971 destinée à favoriser les fusions de communes en gardant une certaine identité aux communes fusionnées: chacune gardait un « maire délégué », continuait à procéder aux actes d’état-civil et avait un conseil municipal consultatif. L’idée était de maintenir les apparences mais de centraliser les décisions et des lois équivalentes prises en Belgique et dans certains Länder allemands ont bien fonctionné.

La loi française échoua en grande partie, les maires n’ayant aucune envie de céder leurs petits pouvoirs et n’y étant pas forcés, et il n’y eut que 700 communes associées sur les 36.000 communes françaises. On inventa plus tard les syndicats intercommunaux puis les communautés de communes pour arriver à un résultat semblable d’une autre façon vu que les communes sont forcées d’y adhérer.

Le village que je voulais atteindre était en fait le suivant, Guarbecque (Gaverbeke en flamand, ce qui est plus logique comme orthographe). Le clocher est presque identique à celui d’Isbergues, il a simplement un étage en moins, et est un clocher authentique du XIIème siècle. Je n’ai pas pu visiter l’intérieur où l’on voit apparemment des chapiteaux romans.

J’ai eu un peu de peine à me retrouver pour la suite, les pancartes cherchant logiquement à diriger les voitures vers la déviation la plus proche. J’ai hésité à divers carrefours où les petites routes de campagne tournent entre fermes, bosquets et champs de façon aussi troublante qu’en Comtat Venaissin. J’étais finalement assez fier de moi quand je suis arrivé sans me perdre à Ham-en-Artois où se trouvait la troisième église de la carte.

 

Ancienne abbaye de Ham-en-Artois

Ancienne abbaye de Ham-en-Artois

Il s’agit en fait d’une abbaye fondée après les croisades par le seigneur de Lillers, la ville voisine, et détruite en 1793. Il en reste le portail solennel rénové dans le style troubadour et servant maintenant d’entrée à un centre pour séminaires et réceptions.

 

Eglise de Ham-en-Artois

Eglise de Ham-en-Artois

L’abbatiale est un bâtiment composite avec des voûtes refaites au XIXème siècle, mais elle était ouverte et j’ai trouvé l’intérieur beaucoup plus intéressant que je ne m’y attendais.

 

Christ de douleur

Christ de douleur

On voit diverses statues intéressantes, en particulier un Christ aux liens un peu délavé et fort trapu, les pieds en particulier.

 

Sauveur musclé

Sauveur musclé

Un autre Christ beaucoup plus glorieux derrière l’autel montre que le sculpteur avait suivi avec attention les cours d’anatomie ou se complaisait à peindre des hommes musclés déshabillés. Le second Christ fait partie d’une boiserie de chœur remarquabliement insérée dans le bâti, certainement sur mesure.

 

Chœur à Ham-en-Artois

Chœur à Ham-en-Artois

Dorures abondantes, faux marbre et entrelacs délicats en font une très belle œuvre dans le plus pur style baroque, un style que l’on voit rarement dans une église en France.

 

Rococo de village

Rococo de village

Au pied des statues, des petits tableaux sculptés en ronde-bosse dans un style gentiment malhabile illustrent des légendes de saints au milieu d’une débauche de volutes rococo. L’église vaut vraiment un arrêt.

De Ham, je n’étais qu’à 5 km de mon hébergement à Ecquedecques (certainement un nom flamand, peut-être Ekedeke, mais mon hôtesse ne savait pas dire, pour employer une expression wallonne). Mais il y avait une route à traverser entre les deux et je ne m’attendais pas à ce que la N43 soit aussi difficile à traverser. Je dois remonter près de dix ans en arrière pour trouver une route qui m’a causé autant de problèmes.

Comme il n’y a pas de refuge central, il faut attendre que la route soit libre sur les deux voies et ceci a pris pas loin de 10 minutes. La circulation était vraiment effarante. Les esprits critiques diront que c’est probablement la version gratuite de l’autoroute entre le bassin industriel de Lens et les ports de la Manche quand on ne veut pas payer le péage.

 

Excellente chambre d'hôtes à Ecquedecques

Excellente chambre d’hôtes à Ecquedecques

J’ai trouvé sans problèmes la ferme où j’avais réservé, elle est en face de l’église au milieu du village. La famille réside dans une grosse maison de deux étages, un peu comme la veille à Blangermont, les bâtiments agricoles sont à l’arrière et la cour est entourée de bâtiments bas qui servent maintenant de logement aux ouvriers agricoles (il y en a souvent dans les fermes du Nord) ou qui ont été transformés en gîtes et chambres d’hôtes. Je ne sais pas si j’ai couché dans la porcherie ou dans l’écurie, mais c’était propre et pratique.

Pour le dîner, on traverse la cour et on entre dans un autre monde. La dame a décidé d’utiliser ses beaux salons pour recevoir les hôtes (à Blangermont, on reçoit dans la cuisine, ce qui correspond à la tradition paysanne et donne une atmosphère plus familiale). J’ai été présenté aux autres hôtes, un couple venant de la région du Mans où Monsieur est acheteur de produits agricoles et Madame tient un magasin. C’étaient des personnes élégantes et cultivées.

Je me suis extasié en commun avec eux sur le raffinement et l’élégance de ces deux salons où les meubles recouverts de tapisserie et les tableaux bourgeois sont mis en valeur par un éclairage recherché, de grands miroirs à dorures et d’impressionnants lambrequins de 3 m de haut. Les deux pièces sont décorées de boiseries à hauteur d’un mètre environ (on dit en anglais « dado rail » et Internet traduit par « plinthe », mais j’associe plutôt une plinthe à la toute petite bordure au pied d’un mur).

Je sais grâce au Geffrye Museum de Londres que c’est le style typique des intérieurs du XVIIIème siècle, ceci permettant de protéger le bas des murs vu que l’on passait la journée à déplacer les meubles, rangés le long des murs tant que l’on n’en avait pas besoin. Le haut des murs à partir de la hauteur des dossiers de chaises était peint en couleurs pâles ou orné de toiles de Jouy.

La propriétaire nous a fièrement raconté comme quoi elle avait demandé à divers menuisiers leur avis avant d’en prendre un qui a mis un certain temps à comprendre ce qu’elle voulait mais qui lui a donné ensuite des idées intelligentes sur les emplacements des raccords et autres biseaux. Le résultat est absolument impeccable.

La qualité du dîner s’accorde parfaitement au raffinement du décor. La dame est fine cuisinière et aime choisir les bons vins, les visites de caves étant une de ses formes de vacances préférées. Elle ne mange pas avec les hôtes, ce qui n’était pas gênant car elle passe un moment entre les plats et car nous avions une conversation très agréable avec le couple manceau.

Nous avons eu en apéritif du mousseux avec des petits fours salés maison, puis en amuse-bouche de la mousse d’asperges vertes, chose que je n’avais jamais mangée. L’entrée était un fois gras accompagné d’un verre de Sauternes, puis une pièce de chevreuil accompagnée de petits légumes et arrosée d’un excellent Premier Cru de Blaye. Le fondant au chocolat était accompagné de fraises du jardin avec une crème Chantilly maison délicieuse.

Gastronomie mise à part, la dame nous a un peu parlé aussi de son exploitation qui est concentrée sur l’embouche et les cultures maraîchères. Je pense que c’est plus adapté à proximité de grandes villes et sur le sol lourd et humide de la plaine. Le maraîchage explique le besoin en ouvriers agricoles, on ne peut pas tout faire avec des machines.

La dame ne vend pas aux chaînes de supermarché, elle a choisi de vendre en direct afin de garder la marge, mais ceci lui impose toute une organisation. Elle fait en camionnette deux fois par semaine la tournée des villes de la région et livre ses produits de maison en maison selon les commandes que les gens lui font à chaque passage.

Comme je lui disais que je trouvais Aire et Isbergues un peu tristes et tranquilles, elle m’a expliqué que ce n’était rien par comparaison aux villes du bassin minier comme Bruay et Béthune. Dans la plupart des quartiers qu’elle visite, la moitié des hommes est au chômage et 3/4 des familles perçoivent le RMI. Ceci crée une mentalité d’assistés apathiques même si la dame reconnaît qu’elle ne voit pas comment faire autrement vu qu’aucun emploi ne se crée depuis 30 ans.

Dans beaucoup de familles, elle doit livrer 50 kg de pommes de terre par semaine parce que c’est moins cher que le pain. Elle passe aussi toujours le jour de la paye (on semble payé chaque semaine dans certaines entreprises) parce que l’argent n’est plus là le lendemain. Pour les retraités, elle a pitié et fait crédit en fin de mois: ils n’auraient rien à manger sinon jusqu’au versement de leur retraite.

Je dois avouer que cette description par une femme d’affaires dynamique vivant dans une maison superbe pose des questions intéressantes. Quelle perspective un adolescent grandissant dans une ville de la région peut-il avoir ? Et quels modèles a-t-il autour de lui ? Quelle solution doit-on apporter pour des villes entières de chômeurs sans qualification ? Et faut-il être surpris que les pauvres votent Front National, leur seul contact avec l’Etat étant sinon le bureau d’aide sociale ?

Les communistes l’avaient bien compris quand ils avaient encore les subventions de Moscou qui leur permettaient d’offrir aux jeunes des activités collectives motivantes. C’est tout le drame du Front National qui fait miroiter des temps meilleurs mais qui n’a probablement pas du tout l’intention de dépenser de l’argent pour rendre la vie des pauvres plus intéressante (je ne dis pas plus facile, ceci est une autre question que le RMI et la CMU ont un peu améliorée).

En tous cas, une soirée gastronomique et très intéressante. Je recommande volontiers cette chambre d’hôtes à d’autres voyageurs.

 

Etape 16: Artois et Ostrevent

21 octobre 2014

(16ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Mardi 17 juin

130 km

Dénivelé 942 m

Couvert avec vent du Nord assez froid

Ecquedecques – Lillers – Marles – Bruay-la-Buissière – Houdain – Olhain – Servins – Souchez – Angres – mémorial canadien – Arras – Saint-Laurent-Blangy rive droite – Athies – Rœux – Sailly-en-Ostrevent – Arleux – Palluel – Aubigny-au-Bac – Wasnes – Bouchain – Villers-en-Cauchies

Artois et Ostrevent

Départements 62 et 59

Je ne peux pas recommander de faire la même étape que moi, le trajet est beaucoup trop long et je m’étais senti obligé parce que je n’avais pas pu trouver la moindre chambre d’hôtes abordable autour d’Arras ou de Douai qui seraient la fin logique de l’étape. Douai serait aussi une ville étape intéressante du point de vue du patrimoine bâti. On verra aussi que je suis obligé de recommander d’éviter l’hébergement de Villers-en-Cauchies.

La région entre Bruay et la frontière belge à Valenciennes est une bande presque continue de cités ouvrières et de zones industrielles avec des villes importantes comme Béthune, Lens, Douai et Denain. J’étais passé plus au Nord dans la plaine de Flandre lors d’un autre voyage il y a des années et j’ai décidé de passer plus au Sud dans l’Artois, mais avec quelques incursions dans le bassin minier quand même pour des questions de statistique (arrondissement de Lens).

 

Eglise de Lillers

Eglise de Lillers

A Ecquedecques, on n’est pas encore dans le bassin minier, et le bourg voisin de Lillers rappelle encore plutôt les villes de Flandre. Comme Aire-sur-la-Lys, la ville a été détruite de nombreuses fois pendant diverses guerres jusqu’à la conquête française en 1713, mais la ville profita de la conquête car son industrie principale était celle de la chaussure, pour laquelle il y avait un grand marché en France. De nos jours, c’est une petite ville dynamique spécialisée dans l’agro-alimentaire.

 

Vieille maison à Lillers

Vieille maison à Lillers

Les rues commerçantes font toutefois un effet assez modeste et je n’ai pas repéré de boulangerie appétissante, ce qui m’a surpris pour une ville de 10.000 habitants. La ville était nettement plus petite autrefois et il n’y a donc pas d’hôtel communal imposant, juste une collégiale avec une jolie façade romane et une maison très ancienne tout à fait flamande. Elle a en particulier une jolie niche gothique avec un saint un peu usé par les gaz d’échappement.

 

Terrils de Lozinghem

Terrils de Lozinghem

Pour éviter la grande ville de Béthune et la circulation, je suis passé un peu plus au sud par Bruay. Dès 5 km après Lillers, les premiers terrils apparaissent car c’est l’extrémité ouest du bassin houiller. Je me suis rendu compte que les mines sont implantées plus ou moins sur le rebord d’un escarpement naturel qui sépare le plateau de l’Artois de la plaine de Flandre; de nombreuses petites rivières coulent vers la Flandre en creusant des ravins plus ou moins profonds. Je ne sais pas si c’est un relief de cuesta comme la Côte de Meuse, mais l’effet est semblable.

Evidemment, qui dit ravins dit un jeu de montagnes russes quand on roule parallèlement à l’escarpement mais en haut plutôt qu’en bas (je voulais éviter les villes et les autoroutes qui sont en bas). A Marles, des corons et des terrains abandonnés jonchent le ravin tandis que le plateau est dégagé. A Bruay, les corons débordent largement sur le plateau. Ils ne ressemblent pas à ceux du bassin minier lorrain, les rangées de maisons sont plus aérées et j’ai l’impression qu’on les a rénovées. Ce serait logique vu que 75% des corons avaient été construits à une époque où une salle de bain et des WC dans la maison paraissaient presque fantaisistes.

Je cherchais toujours une boulangerie et j’ai donc fait un petit détour dans le centre de Bruay qui est une ville pleine de magasins. Curieusement, je n’ai trouvé aucune boulangerie. J’ai même envisagé de m’arrêter dans un supermarché faute de mieux, mais les pancartes du magasin m’ont dissuadé d’y laisser le vélo sans surveillance: l’accès aux toilettes n’est permis que sur dépôt des clefs de la voiture à la réception. Il y aussi une procédure compliquée du même genre si on veut prendre de l’essence.

Bruay s’appelle Bruay-la-Buissière depuis 1987 suite à une fusion de communes, mais mon atlas de 1992 note encore Bruay-en-Artois. La population a baissé de 31.000 à 23.000 habitants après la fermeture des houillères, ce qui explique la largeur un peu excessive des rues pour une ville relativement calme. Je n’ai pas trouvé de chiffres récents, mais ceux de 2008 sont parlants: c’était à peu de choses près la commune la plus pauvre de France (le revenu moyen par ménage était de 1100 € par mois en 2008) et le taux de chômage approchait déjà à l’époque les 20%. Les seuls employeurs sont des centrales de logistique des chaînes de supermarchés et les administrations. Le maire est toutefois PS et non Front National.

 

Hôtel de ville de Bruay

Hôtel de ville de Bruay

Quand on passe à travers la ville, on a une impression étrange, un peu comme dans un film des années 50 avec des figurants en costumes actuels. On a un peu la même impression dans les petites villes minières lorraines comme Villerupt et Hayange, mais Bruay est beaucoup plus grand. Il y a très peu de bâtiments modernes ou même simplement repeints, les bâtiments publics ont l’air surdimensionnés comme l’hôtel de ville majestueux qui fait penser à celui de Calais. Les rues sont grises, les pavés un peu disjoints, les places de parking faciles à trouver et bon marché, les magasins un peu fatigués et vides.

 

Vallée de la Lawe à Houdain

Vallée de la Lawe à Houdain

Là où l’Etat est compétent, comme pour construire des déviations et des autoroutes, on voit que l’on a investi dans les infrastructures même si ceci n’a finalement pas apporté beaucoup d’emplois durables. J’ai été très surpris de voir le changement dans le paysage entre Bruay et Houdain à 3 km. On passe sans prévenir du bassin houiller décati à un petit bourg agricole de l’Artois. Je ne me suis pas fatigué à aller jusqu’à l’église qui est en hauteur, ne voulant pas perdre de temps sur une étape aussi longue, mais j’ai été très heureux de trouver enfin une boulangerie.

La jeune fille m’a dit qu’il y a 3 ou 4 boulangeries à Bruay, mais qu’elles sont effectivement toutes près du lycée et qu’il n’y en a plus dans la rue principale. Etrange. Elle avait des gâteaux appétissants mais elle avait aussi une de ces machines étranges qui se répandent de plus en plus et qui servent à rendre la monnaie. Comme elles existent surtout dans les régions sujettes à la criminalité (j’en ai vu à Marseille et dans certains quartiers de Paris, et donc ici dans le bassin minier du Nord), je me demande si c’est un investissement consenti par les boulangers pour rassurer leurs employées ou une exigence des assurances. Ou peut-être un nouveau système pour faire en plus automatiquement la comptabilité et pour contrôler l’honnêteté du personnel ?

Au demeurant, j’ai de la peine à imaginer de telles machines en Allemagne. Une autre machine très française est la caisse de supermarché en libre-service, que je n’ai vu ni en Allemagne ni en Angleterre. Dans ces deux pays, le personnel est si bon marché que l’investissement n’en vaut pas la peine pour le moment.

Pour manger mon en-cas, je me suis assis sur un petit banc en pierre un peu dur au bord du ruisseau (la Lawe, un nom bien flamand). L’endroit était tranquille sur une place du village à l’écart de la route et j’avais vraiment l’impression d’être sorti du bassin minier alors que Houdain eut ses mines autrefois.

 

Château de Ranchicourt

Château de Ranchicourt

En remontant la vallée, je suis passé devant deux châteaux. Celui de Ranchicourt est un bâtiment solennel construit en 1778 et qui abrite maintenant un restaurant de luxe. Les ailes en briques et pierre ont un petit air Louis XIII tandis que le pavillon central a un toit bombé assez XIXème siècle.

 

Château d'Olhain

Château d’Olhain

L’autre château à Olhain est malheureusement peu visible depuis la route à cause des murs et d’un grand pré privé entre la route et les douves. Le château se visite en été mais il est vide à l’intérieur et appartient à une ferme attenante. Il vaut surtout par les beaux volumes et il est assez rare pour la région car il a survécu à toutes les guerres, au point que l’on a retrouvé des pans de murs du VIIème siècle.

 

Dolmen de Fresnicourt

Dolmen de Fresnicourt

Plutôt que de rejoindre la nationale (une ancienne voie romaine terriblement rectiligne), j’ai remonté un ravin latéral par une côte particulièrement sérieuse pour arriver sur le plateau à Fresnicourt-le-Dolmen. Un tel nom ne pouvait que m’inciter à un petit détour. Le dolmen en question me semble un reste d’allée couverte et on voit évidemment mieux en Bretagne. C’est toutefois une rareté dans la région et j’ai croisé deux voitures de touristes anglais sans arriver à déterminer si ce qui les intéressait était le dolmen ou plutôt le petit bois derrière propice à leur pique-nique.

 

Traces de tumulus à Fresnicourt

Traces de tumulus à Fresnicourt

Dans un pré clôturé en face du dolmen, j’ai immédiatement remarqué des bosses suspectes. Il n’y a pas de panneaux sur place, mais j’ai immédiatement pensé que ce pourrait tout à fait être les restes d’un grand tumulus. Vu le diamètre, le dolmen aurait même pu être la chambre funéraire au centre.

J’ai fait une expérience désagréable un peu plus loin, la route directe pour Servins était barrée et il fallait faire un détour de 1 km contre le vent (puis 1 km avec le vent dans le dos pour être honnête). Je me suis aperçu après coup que la route était en fait parfaitement accessible, mais qu’on l’avait mise en sens unique pour éviter que les voitures n’aient des problèmes à croiser des tracteurs; On aurait mieux fait de mettre « sens unique » plutôt que « route barrée » !

De Servins, la route descend rapidement vers le village tout en longueur d’Ablain-Saint-Nazaire qui a installé des panneaux tout neufs en l’honneur de la guerre de 1914-18. Le village fut entièrement détruit en 1914 car il se trouve au pied d’une colline qui domine tout le bassin minier. Cette colline fit l’objet de combats acharnés, les Allemands cherchant à empêcher les Français de s’y installer durablement et de les menacer de haut. C’était à peu près l’extrémité de l’avance allemande vers l’Ouest. Les Français sacrifient 100.000 soldats en mai 1915 pour s’en emparer et les Allemands qui ont perdu 88.000 soldats se retranchent de l’autre côté du vallon d’Ablain sur la crête de Vimy qui est aussi haute.

 

Mairie de Ablain-Saint-Nazaire

Mairie de Ablain-Saint-Nazaire

La colline en question fut choisie dans les années 1920 pour construire le principal mémorial français du front du Nord, la basilique Notre-Dame-de-Lorette. Je n’y suis pas allé, craignant les effets un peu grandiloquents qu’affectionnent les organes du patrimoine en l’année du centenaire du début de la Première Guerre Mondiale. Ablain est intéressant à visiter en soi car on s’est donné pas mal de la peine lors de la reconstruction. La mairie en style « faux régional » nettement trop grande pour un petit village rural abritait en réalité aussi les écoles et les logements des maîtres. On admirera la taille du parvis digne d’une grande ville.

 

Nouvelle église d'Ablain

Nouvelle église d’Ablain

En face, on peut admirer la façade art déco de l’église. Les arcades néo-romanes rappellent fâcheusement le style impérial allemand des années 1890, mais la rosace en forme d’amande et les fresques aux coins sont typiquement Art déco.

 

Ancienne église d'Ablain

Ancienne église d’Ablain

Il reste au demeurant quelques murs de l’église d’origine de style Renaissance, que l’on était en train de consolider lors de mon passage en prévision des nombreuses commémorations à attendre entre 2014 et 2018 au mémorial. Comme on ne voit pas la différence entre une ruine due aux obus de 1914 et une ruine due à l’abandon d’une abbatiale après la Révolution, je ne sais pas si je me serais donné la peine.

Pour rejoindre Arras, je voulais passer par Vimy et le mémorial canadien. Je me suis engagé d’abord sur une route prêtant à confusion, mais elle s’est transformée en chemin creux et montait raide vers une autoroute, ce qui fait que j’ai estimé préférable d’accepter les 5 km de détour et de suivre une vraie route. Ceci avait aussi l’avantage de me faire traverser deux communes de l’arrondissement encore vierge de Lens sans pour autant entrer vraiment dans le bassin houiller.

 

La Flandre depuis Givenchy

La Flandre depuis Givenchy

J’ai suivi un itinéraire pour cyclotouristes qui avait l’avantage d’éviter les routes principales mais je me suis demandé si j’aurais pu trouver une pente moins raide. A la fin, on rejoint de toute façon à Givenchy (oui, comme le parfum) la route normale qui est assez large car elle doit permettre la circulation des autocars de vétérans.

 

Vue depuis le mémorial de Vimy

Vue depuis le mémorial de Vimy

La route mène en effet au mémorial canadien de Vimy, qui est un endroit intéressant et moins grandiloquent que les mémoriaux français. Comme je l’ai dit à propos d’Ablain, les Allemands forcés d’évacuer la colline de Lorette s’étaient retranchés à Vimy et les Français aidés de soldats anglais essayèrent pendant deux ans en vain de prendre la colline de Vimy, perdant 150.000 soldats. Quand on regarde mes deux photos du paysage, on comprend d’ailleurs pourquoi les Allemands voulaient à tout prix empêcher les Français de s’y installer et de bombarder leurs positions et tout particulièrement les houillères de Lens dont ils avaient grand besoin.

C’est une attaque canadienne en avril 1917 qui obtint le résultat voulu. Elle coûta 4.000 morts, ce qui est nettement moins en comparaison que les efforts précédents, et reposa sur une tactique innovante et sur de gros efforts d’explications préliminaires à l’intention des sous-officiers. Les leçons de Vimy débloquèrent virtuellement la guerre de tranchées. Pour les Canadiens, Vimy est une grande victoire face au pouvoir colonial anglais inefficace pendant deux ans et permet au pays d’être reconnu internationalement. Alors que les Australiens garderont encore longtemps des complexes de colonisés, les Canadiens les ont évacués à Vimy.

 

Mémorial canadien de Vimy

Mémorial canadien de Vimy

On se rend compte de tout ceci quand on voit la simplicité hautaine du monument. Un mémorial américain croûle généralement sous les drapeaux et le triomphalisme patriotique. Un mémorial français a un côté entre pédagogie et attraction touristique un peu embarrassant. Un mémorial allemand est austère et discret. Un mémorial anglais est un cimetière surtout remarquable à ce que l’entretien est facile et peu coûteux.

 

Champ de bataille de Vimy

Champ de bataille de Vimy

Quand on a vu le monument, on peut visiter 1 km plus loin un genre de musée. Entre les deux, la route passe un bois de beaux pins avec d’innombrables petits monticules et effondrements qui sont le souvenir herbu des trous d’obus. Je n’ai évidement pas visité le musée faute de temps mais je sais que l’on peut y voir des tranchées, des tunnels et diverses autres reconstitutions. On semble y amener souvent des classes scolaires car le site est plus parlant que les simples cimetières.

J’ai enfin trouvé là un banc adapté pour mon pique-nique (il était 14 h 30 !) et j’ai donc pu observer tout à loisirs un groupe de scolaires en excursion historique de fin d’année. Le spectacle en valait la peine. Les jeunes étaient accompagnés de leurs enseignants mais ceux-ci se tenaient prudemment à grande distance près des autobus et les jeunes gens couraient dans tous les sens en poussant des hurlements (rends-moi mon I-pad !). Les jeunes filles se montraient leurs SMS en gloussant.

Le bruit était tel qu’il a fini par attirer deux gardiens canadiens (le site de Vimy, comme les autres mémoriaux de la Première Guerre Mondiale, est un site extraterritorial comparable à une ambassade). Ils ont expliqué aux jeunes calmement pourquoi un peu de retenue serait souhaitable et j’ai été surpris de voir que les jeunes se sont légèrement calmés après cinq minutes passées à faire mine de ne pas avoir entendu les guides. Les enseignants se sont alors approchés à leur tour pour faire les photos d’excursion classiques puis tout le monde a envisagé de réfléchir à l’idée que l’on pourrait avoir l’intention de s’imaginer pouvoir monter dans les autocars.

Le parking était d’un calme olympien après leur départ, les arrivants subséquents se signalant plutôt par des petits roquets adaptés aux camping-cars. Je suis content d’avoir vu les deux états du site, agité puis calme; je dois cependant dire que je n’ai pas ressenti le moindre recueillement comme on pourrait l’avoir dans un cimetière militaire désert.

Je suis reparti de Vimy par une route descendant fort agréablement sur 10 km jusqu’à l’entrée d’Arras où l’on traverse la Scarpe. J’ai eu un peu de peine à trouver l’accès du centre ville au début et j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de circulation, mais je n’allais pas rater l’occasion de passer sur la grand-place qui est la principale attraction de la ville.

La grande époque d’Arras fut le XIIème siècle, quand on y fabriquait des tapisseries très renommées. La ville fut entièrement dépeuplée pendant les guerres franco-espagnoles; elle n’a pas plus d’habitants de nos jours qu’il y a 800 ans et c’est une ville de fonctionnaires. La ville fut en plus rasée pendant la Première Guerre Mondiale, étant à seulement 10 km des tranchées, même si l’on a tout reconstruit à l’identique.

 

Fontaine à Arras

Fontaine à Arras

L’entrée du centre ville se fait par une très belle fontaine baroque.

 

Art déco à Arras

Art déco à Arras

On trouve dans les rues quelques exemples intéressants d’art déco construits par des commerçants à l’esprit moderniste dans les années 20 (on trouve ceci aussi dans d’autres villes de la région comme Cambrai et Saint-Quentin). Mais l’inscription au registre de l’Unesco se justifie par l’immense place principale à arcades.

 

Grand-place d'Arras

Grand-place d’Arras

C’est encore l’urbanisme flamand typique, mais la place d’Arras a été construite au XVIIème siècle par la municipalité avec des maisons toutes identiques (utilisant un modèle du XVème siècle), ce qui donne à la place un aspect solennel que n’ont pas les grands-places des autres villes où les propriétaires rivalisaient pour construire une maison se distinguant de celle des voisins par une décoration encore plus riche et recherchée.

 

Hôtel de ville d'Arras

Hôtel de ville d’Arras

Au bout de la place, on trouve comme dans toutes les villes flamandes l’hôtel de ville avec son beffroi. C’est évidemment une reconstruction reprenant les plans d’origine des années 1500. Il en va de même du bâtiment du musée municipal, qui utilise le palais abbatial froid et solennel construit vers 1770 pour les abbés de Saint-Vaast.

 

Ancien palais abbatial à Arras

Ancien palais abbatial à Arras

J’ai essayé de ne pas m’attarder à Arras, sachant qu’il me restait 40 km à parcourir et que la ville est de toute façon une reconstitution. Le trajet m’a été facilité par le fait qu’Arras est à l’entrée de la plaine de Flandre et que le trajet a donc été en grande partie plat le long de la Scarpe puis d’une rivière parallèle, la Sensée. Les deux vallées sont assez verdoyantes et presque bocagères et ma seule irritation a été causée par une route barrée qui était en fait un sens unique comme j’en avais eu un le matin.

 

Rond-point à Saint-Laurent-Blangy

Rond-point à Saint-Laurent-Blangy

Les nombreux villages de la région ne présentent pas grand intérêt, ils ont tous été reconstruits après la guerre. Je me suis juste amusé à prendre en photo deux ronds-points dans la banlieue d’Arras, l’un avec un coureur cycliste en plantes vertes et l’autre avec une grenouille trônant dans une mare de verre pilé bleu roi.

 

Rond-point à la grenouille à Feuchy

Rond-point à la grenouille à Feuchy

Après Wasnes, j’ai coupé le méandre du confluent avec le canal du Nord et c’est évidemment là que j’ai eu des côtes et du vent contraire pendant quelques kilomètres.

 

Etang de la Sensée près de Palluel

Etang de la Sensée près de Palluel

Bouchain où la Sensée rejoint le canal est un bourg industriel triste qui est surtout connu dans la région pour avoir eu la plus grande centrale éléctrique au charbon du bassin minier avec toute la pollution que ceci impliquait. J’ai été surpris de constater que le paysage change complètement sur la rive droite du canal: on passe de la vallée verdoyante de la Sensée à un plateau céréalier particulièrement monotone avec très peu d’arbres. Comme la montée sur le plateau est en pente très douce et que j’étais poussé efficacement par le vent, je ne me suis guère posé de questions.

Je suis finalement arrivé à Villers-en-Cauchies où j’avais réservé mon hébergement un peu tard, peu avant 20 h. J’avais pris la précaution d’envoyer un SMS dans l’après-midi pour prévenir les propriétaires pour le cas où ils avaient prévu un horaire un peu juste pour le dîner. Je n’avais pas de craintes cependant car j’avais payé à l’avance la chambre et le repas. Comme il avait été complètement impossible d’atteindre le propriétaire au téléphone, j’avais fini par utiliser le système de réservation du site Gîtes de France. Dans certains départements, on peut obtenir une réservation confirmée en payant à l’avance, ce que j’avais préféré faire vu le peu de choix dans la région et le problème du dîner.

J’ai trouvé sans trop de problèmes la pancarte indiquant les chambres, mais le bâtiment est assez peu entretenu et il n’y avait personne. Heureusement, il y avait un numéro de portable indiqué sur la porte et j’ai ainsi atteint le monsieur qui habite de l’autre côté de la rue. Il m’a expliqué qu’il était très surpris de me voir arriver, l’explication étant que les Gîtes de France lui confirment les réservations par Internet et que ce monsieur n’ouvre jamais sa messagerie Internet qu’il trouve énervante.

Je me suis alors enquis poliment du dîner et il a semblé tomber des nues, n’étant pas du tout prévenu (encore une fois, il n’avait pas lu le message de réservation, ni mon propre message de confirmation, ni mon SMS du jour même…). Et il a tout simplement refusé de me faire à dîner, proposant généreusement de me rembourser le montant payé à l’avance.

Puisque je n’avais pas de provisions, il a fini par condescendre à me recommander au bout d’un quart d’heure de palabres insolentes un snack au bout du village. Quand j’y suis allé, il était fermé et j’ai encore appelé le monsieur pour me plaindre de son conseil donné visiblement en totale méconnaissance des horaires du snack. Je ne sais pas trop si le monsieur avait eu le temps de vérifier ses messages entre-temps, mais il était un peu gêné et m’a offert de me conduire à Cambrai à 20 km vu que c’était le seul endroit où il y aurait certainement un restaurant ouvert. Il paierait l’addition jusqu’au montant que j’avais versé à l’avance et je paierais le reste.

C’était un peu la solution que j’avais été obligé de prendre quelques jours avant à Acquigny puis dans la Somme et ce n’est pas dramatique, mais c’est déplaisant quand on a eu une étape particulièrement longue et que le monsieur commence par faire des difficultés pendant une heure et à se comporter comme s’il était parfaitement innocent du problème causé par sa propre incapacité à lire ses messages.

Une fois décidé à me conduire (dans une voiture dont je ne pense pas qu’elle survivrait au contrôle technique luxembourgeois), le monsieur a semblé prendre son parti de l’affaire et m’a finalement tenu compagnie au restaurant. Il n’a rien mangé, ayant probablement dîné avec sa femme à la maison, mais il a un peu papoté. J’ai eu l’impression que l’histoire ou les monuments de Cambrai ne l’intéressent pas tellement.

Par contre, j’ai eu droit à des explications détaillées et répétées plusieurs fois sur ses démêlés avec les autorités régionales qui ne veulent pas lui donner les moyens de lancer son projet favori, une exploitation agricole démontrant les bienfaits de certaines méthodes de culture des anciens Incas. Il se serait bien vu le faire sur les 500 hectares d’une ancienne base militaire et trouve déraisonnable et persécuteur que le Conseil Général et la Chambre de Commerce ne soient pas prêts à lui donner un crédit pour acheter les hectares (d’une des terres les plus fertiles de France, soit dit en passant).

On rencontre parfois des personnes animées par des idées fixes un peu irréalistes, mais c’est dommage quand ceci conduit à devenir amer et agressif alors qu’il n’a que 70 ans. Après avoir vendu sa petite exploitation (24 hectares, ce qui ne suffit pas de nos jours pour en vivre), il s’est essayé aux repas paysans puis aux chambres d’hôtes.

J’ai cru comprendre que Madame subit les lubies de Monsieur en faisant au mieux, et ceci se sent clairement. Madame prend soin des chambres qui sont mignonnes et propres, mais le bâtiment est ancien et bruyant car il est mitoyen avec des chambres d’enfants où il y a pas mal d’agitation. Et surtout, j’ai été déçu de l’accueil extrêmement froid de Madame le lendemain matin et du petit déjeuner particulièrement quelconque. Pour tout dire, si j’avais su, je serais resté dans un hôtel banal de Cambrai où j’aurais payé plus cher mais où j’aurais été accueilli correctement.

 

 

Etape 17: Cambrésis et Haut Vermandois

21 octobre 2014

(17ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Mercredi 18 juin

110 km

Dénivelé 1035 m

Très beau avec fort vent du Nord froid

Villers-en-Cauchie – Rieux-en-Cambrésis – Iwuy – Thun – Eswars – Marenchies – Cambrai – D76 – Crèvecœur – chemin de halage – Les Rues-des-Vignes – Vaucelles – Bantouzelle – Ossu – Gouy – Levergies – Fontaine-Uterte – Fieulaine – Longchamps – Vadencourt – Guise – Flavigny-le-Grand – Monceau-sur-Oise – Chigny

Cambrésis et Haut-Vermandois

Départements 59 et 02

Comme la distance entre les deux hébergements est assez courte, j’ai conçu cette étape sous forme de boucle vers Cambrai et Saint-Quentin afin de visiter diverses petites curiosités puisque j’avais le temps. Si le temps avait été à la pluie, j’aurais pris un chemin beaucoup plus direct car on traverse beaucoup de plateaux très exposés.

 

Plaine du Cambrésis à Villers-en-Cauchies

Plaine du Cambrésis à Villers-en-Cauchies

J’ai été impressionné par le plateau du Cambrésis. Contrairement au Santerre et à la Beauce qui sont à peu près aussi plats, il n’y a aucun arbre sur des kilomètres dans le Cambrésis. Les routes sont évidemment droites comme des voies romaines et la route de Villers-Cauchies à Cambrai est effectivement une ancienne voie romaine que les gens de la région appellent « chaussée de Brunehaut ».

 

Chaussée de Brunehaut

Chaussée de Brunehaut

Le nom apparaît au Moyen Âge et il semblerait que des érudits soucieux de souligner l’antiquité de ces routes ont récupéré le nom d’une reine mérovingienne comme signal même si elle n’a rien de concret à voir avec le sujet. Dans le cas précis, c’était la voie romaine de Bavay, capitale d’un peuple gaulois important, à Thérouanne, grand centre commercial peu avant les ports de la Manche. Au Luxembourg, on appelle les anciennes voies romaines « Kiem » soit simplement « chemin », ce qui est typique de la tendance à tout ramener aux horizons limités d’un petit pays rural.

Comme une voie romaine est ennuyeuse à vélo, je ne l’ai prise que le temps d’admirer le tracé et de prendre une photo, puis je me suis dirigé vers la vallée de l’Escaut que je pouvais remonter ensuite jusqu’à sa source. La vallée est évidemment bien plus variée et verdoyante que le plateau couvert de maïs et de betteraves. Le village où j’ai atteint la rivière porte le nom difficile à prononcer de Iwuy (où habitaient autrefois les Ivorakiens transformés en Iwuysiens).

 

Village typique du Nord à Iwuy

Village typique du Nord à Iwuy

J’ai fait un tour dans les rues en partie parce que je n’arrivais pas à trouver la route dont j’avais besoin et en partie aussi pour l’architecture typique du Nord de la France avec des rues étroites bordées de maisons de briques basses. Ce n’est pas un coron minier, on est en région agricole, c’est donc vraiment le style traditionnel.

J’ai trouvé des petites routes agréables entre Iwuy et Cambrai avec en particulier une belle propriété au bord de la rivière à Thun. Je suis aussi passé à Ramillies qui est un nom célèbre dans l’histoire de France car c’est une bataille où l’armée de Louis XIV fut écrasée par les Anglais et les Hollandais en 1706, forçant le Roi-Soleil à évacuer les Pays-Bas. En fait, la bataille eut lieu dans un autre Ramillies qui se trouve en Belgique et je me suis donc abusé.

 

Murailles de Cambrai

Murailles de Cambrai

Je n’avais pas prévu de passer à Cambrai lorsque j’avais préparé le voyage, mais le passage la veille à cause du restaurant et l’étape assez courte m’ont incité à revoir mes plans. J’en suis content car c’est une ville que j’ai trouvée vraiment intéressante, nettement plus qu’Arras. La ville fut fondée à l’origine comme évêché et servait de forteresse à la frontière entre les Pays-Bas et la Picardie jusqu’en 1677. Il en reste des fortifications imposantes car l’Etat n’autorisa la municipalité à abattre une partie des remparts que dans les années 1890.

 

Art déco à Cambrai

Art déco à Cambrai

J’ai trouvé la ville tranquille mais soignée, avec une atmosphère plus urbaine qu’Arras. C’est probablement dû au fait que Cambrai est moins dominée par les fonctionnaires grâce à quelques usines agro-alimentaires. Mais le taux de chômage est très élevé (18% en 2006 dont 32% pour les jeunes entre 20 et 24 ans). La ville a été en partie détruite en 1918 et en 1944, mais on a reconstruit des petits immeubles de location plutôt que des cités HLM car la population n’augmentait pas beaucoup, ce qui a protégé la ville des problèmes ultérieurs de délinquance et d’extrémisme politique.

La ville n’a pas de cathédrale à proprement parler car les révolutionnaires particulièrement zélés ont vendu toutes les églises comme carrières en 1794. Faute de mieux, il reste l’église Saint-Géry, une ancienne abbatiale. Je suis entré par acquis de conscience et j’y ai trouvé un mobilier magnifique. Je n’ai pas remarqué le tableau de Rubens qui fit scandale parce qu’il y avait représenté le Christ entièrement nu lors de la descente de croix (un barbouilleur local repeignit les parties du Christ jugées offensantes sans s’inquiéter du fait qu’il touchait au tableau d’un grand maître !).

 

Stalles à Saint-Géry de Cambrai

Stalles à Saint-Géry de Cambrai

Scène religieuse dans le style galant

Scène religieuse dans le style galant

Par contre, j’ai admiré les stalles Rococo avec des tableaux dont on ne sait pas trop si ce sont des scènes religieuses dans le style de Boucher et de Fragonard.

 

Chaire à Saint-Géry de Cambrai

Chaire à Saint-Géry de Cambrai

Il y a aussi une chaire dans le style Renaissance mais qui me semble une imitation très surchargée du XIXème siècle.

 

Tribune de l'orgue à Cambrai

Tribune de l’orgue à Cambrai

La tribune en marbre de l’orgue est elle authentique et serait d’après Wikipedia un ancien jubé.

 

Transept de Saint-Géry de Cambrai

Transept de Saint-Géry de Cambrai

L’architecture de l’église est intéressante car c’est un exemple peu fréquent à l’époque néo-classique de Hallenkirche: il n’y a pas de bas-côtés ni de tribunes et les piliers qui soutiennent la voûte y montent directement. Comme l’église est très haute, les piliers en deviennent aériens et l’espace est assez étonnant.

Beffroi de Cambrai

Beffroi de Cambrai

Je me suis installé dans un joli petit jardin public devant l’abbatiale pour un en-cas, admirant en même temps un portique Renaissance qui orne l’entrée du lycée. J’ai ensuite encore eu le temps de regarder les bâtiments civils du centre ville. Il ne reste rien de l’hôtel de ville d’origine sur la grand-place de style flamand, mais on a reconstruit le beffroi qui est en fait un ancien clocher. Il n’avait pas été détruit en 1918 mais brûla en 1921 quand un feu d’artifice incendia la charpente.

 

Art déco à Cambrai

Art déco à Cambrai

Comme dans d’autres villes de la région, on peut aussi repérer quelques bâtiments privés art déco au hasard des rues. On les voit mieux qu’à Arras car l’urbanisme est plus aéré avec en particulier une rue semi-piétonne très bien aménagée avec fleurs et fontaines entre la grand-place et le beffroi. Il faut toutefois reconnaître que les amateurs d’art déco trouveront un choix bien plus important partout dans Bruxelles.

Comme l’Escaut fait une boucle assez longue en amont de Cambrai, j’ai coupé le méandre par une route toute droite dans les champs qui m’aurait normalement beaucoup énervé mais qui était rendue facile par un vent du Nord enthousiaste me poussant très efficacement. Je suis redescendu au niveau de la rivière à Crèvecœur d’où l’on traverse le village au nom charmant de « Les Rues-des-Vignes » pour atteindre l’ancienne abbaye de Vaucelles.

 

Ancienne abbaye de Vaucelles

Ancienne abbaye de Vaucelles

Ce fut la plus grande abbatiale cistercienne d’Europe mais il n’en reste rien. L’ancien palais abbatial fut racheté par une personne privée en 1971 qui propose diverses salles pour des réceptions et qui a surtout installé un jardin réputé que l’on peut visiter sur le modèle des jardins floraux anglais. Je préfère visiter en Angleterre les jardins des châteaux parce qu’ils sont inclus dans le forfait du National Trust, mais je sais que c’y est un sport national de visiter de la même façon des jardins privés plus ou moins recherchés pour un prix qui n’est pas négligeable.

 

Source de l'Escaut

Source de l’Escaut

J’étais un peu déçu de Vaucelles et je suis reparti assez vite à travers les villages de la vallée qui ont des noms intéressants comme Bantouzelle et Vendhuile. A Gouy, l’abbaye en ruines vantée par la carte ne montre que des vestiges très minimes dans une cour de ferme. Par contre, j’ai trouvé un endroit très agréable deux kilomètres plus loin et j’ai passé une pause pique-nique très agréable sur un banc au bord de la source de l’Escaut. Le site est dans un petit bois tout calme et je n’ai vu qu’un promeneur, une dame avec son chien.

Le fleuve sort d’une structure en pierre qui assure un débit suffisant et on peut admirer tranquillement la plaque commémorative, les pancartes et une sculpture offerte par la ville d’Anvers où l’Escaut rejoint la Mer du Nord. Le site est plus bucolique que la source de la Seine et n’est pas comparable aux sources de la Loire sur leur plateau de montagne austère, mais cela reste amusant de s’imaginer la petite rivière bucolique devenant un grand fleuve industriel.

 

Plateau du Vermandois

Plateau du Vermandois

Il n’y a que 15 km entre les sources de l’Escaut et de la Somme, on franchit donc entre les deux la ligne de partage des eaux entre la Mer du Nord et la Manche. On s’en rend difficilement compte sur le terrain car le plateau du Vermandois n’a rien d’un plateau régulier avec une crête au milieu. C’est un plateau céréalier avec quelques petits bois autour des villages, mais il est plein de ravins partant dans des directions peu prévisibles. Les routes sont très fatigantes, passant les ravins par des montagnes russes assez raides sur des dénivelés significatifs. Un paysage assez particulier que je n’ai pas vu de la même façon ailleurs en France.

 

Source de la Somme

Source de la Somme

La source de la Somme, un peu en amont de Saint-Quentin, est parfaitement entretenue mais un peu moins bucolique que celle de l’Escaut. C’est un bassin-étang où la Somme n’a pratiquement pas de courant – elle n’en a pratiquement nulle part puisque qu’elle ne descend que de 86 m sur les 245 km de son parcours.

 

La Somme à Fonsommes

La Somme à Fonsommes

C’est un lieu d’excursion apprécié des familles de Saint-Quentin et j’ai vu plusieurs familles avec des enfants sur des vélos – dont un qui a bien failli tomber dans l’étang avec son vélo, ou c’est en tous cas ce que sa mère craignait même si je pense qu’il savait très bien ce qu’il faisait. On trouve aussi quelques jeunes couples comptant fleurette à l’ombre des peupliers; comme il faisait beau, les jeunes gens étaient torse nu pour épater leurs chéries.

 

Vermandois près de Fieulaine

Vermandois près de Fieulaine

Je suis resté moins longtemps qu’à la source de l’Escaut puisque je n’avais pas besoin de faire une pause mais je reconnais que j’ai apprécié d’avoir une attraction sur le trajet, d’autant plus que j’avais décidé de laisser Saint-Quentin de côté. J’ai eu un relief fatigant entre la source de la Somme et la vallée de l’Oise car on franchit une nouvelle ligne de partage des eaux.

 

Vallée de l'Oise à Lesquielles-Saint-Germain

Vallée de l’Oise à Lesquielles-Saint-Germain

Comme entre l’Escaut et la Somme, c’est un plateau fortement vallonné. Par contre, on commence à voir des bosquets quand on se rapproche de la vallée de l’Oise qui forme une entaille profonde mais à peine visible de loin.

Cela m’a fait un drôle d’effet de traverser l’Oise à cet endroit car je l’avais toujours associée à la région de Compiègne ou de Pontoise. Ici, c’est une petite rivière dans un cadre extrêmement rural. Le bourg principal de la vallée est Guise (on prononce Gu – Ise), un petit bourg sur le déclin comme beaucoup de petites villes dans les campagnes quand elles n’ont ni TGV ni autoroute à proximité.

 

Au pied du château de Guise

Au pied du château de Guise

Guise a une histoire remarquable car c’était un château-fort très important qui servait à empêcher l’Empereur germanique de descendre l’Oise pour attaquer la Champagne ou la Picardie. Il appartint donc à diverses familles très proches du roi de France à qui leur puissance montait parfois à la tête (le duc de Guise fut assassiné sur ordre de Henri III en 1588 pour avoir essayé de trop forcer la politique du roi envers les Protestants).

 

Familistère de Guise

Familistère de Guise

Je n’ai pas été voir les restes du château fort parce que j’ai trouvé la colline trop raide. Par contre, je me suis un peu promené dans les rues du bourg pour les maisons anciennes et j’ai surtout lu les pancartes dans la cour du Familistère. J’ai lu le soir dans mon hébergement une brochure très intéressante sur cette expérience qui fut une des principales réalisations en France de la philantropie au profit des ouvriers au XIXème siècle (un peu comme Lamarck en Ecosse).

Le Familistère fut un essai de réalisation concrète de l’utopie collectiviste de Fournier, le Phalanstère. Un inventeur, Monsieur Godin, installa en 1846 à Guise une usine de constructions de poëles en fontes. Godin avait été ouvrier et avait fait le tour de France avant son invention géniale, ce qui lui avait permis de voir concrètement la misère des ouvriers au début de la Révolution Industrielle. Il essaya de soutenir une expérience de colonisation en 1854, mais l’utopie fouriériste échoua et il décida d’appliquer les principes dans sa propre usine.

 

Economat du Familistère de Guise

Economat du Familistère de Guise

Il construisit donc un grand ensemble de logements pour les ouvriers (le « palais social », où il habitait lui-même dans une aile plus spacieuse), tenant compte des principes hygiéniques les plus modernes comme une grande cour couverte faisant entrer la lumière dans les appartements. Il y avait aussi un économat, une école, une salle de conférences et de spectacles, une buanderie et même une piscine – la buanderie en particulier était un grand progrès car elle évitait l’humidité dans les logements. Il y avait aussi une caisse de secours mutuel assurant un revenu aux retraités et des soins en cas de maladie.

A sa mort, Godin légua l’entreprise à une coopérative qu’il avait fondée pour les ouvriers. L’association survécut jusque dans les années 1960 mais les gérants successifs se contentèrent de maintenir les structures existantes sans les adapter, ce qui causa des problèmes croissants entre les ouvriers membres et les autres, Godin ayant dès le début employé la moitié des ouvriers sur une base saisonnière. Ceux-ci n’avaient accès à aucun des avantages des ouvriers permanents et les ouvriers permanents verrouillèrent évidemment l’accès au profit de leurs propres enfants.

 

Donjon de Guise

Donjon de Guise

Le Familistère et les bâtiments annexes ont été très peu entretenus après la reprise de l’usine Godin par un groupe commercial, mais le Conseil Général s’est décidé à les rénover à partir de 2000 et c’est maintenant un genre de musée même si quelques appartements sont encore habités. Il y eut d’autres tentatives du même genre en France autour de 1850, mais en général sur l’initiative de patrons soucieux de justice sociale sur des bases catholiques tandis que Godin était violemment anti-clérical. En tous cas, une visite au Familistère est une occasion excellente de réfléchir aux conditions de vie des travailleurs pauvres dans un capitalismes débridé mais aussi aux tensions entre les intérêts individuels bien compris des ouvriers et leur bonne volonté éventuelle à agrandir le cercle des bénéficiaires.

De Guise, j’étais presque arrivé à mon hébergement et j’ai remonté l’Oise dans une petite vallée verdoyante parsemée de tous petits villages très agricoles. Je me suis vite aperçu que la plupart des villages ont des églises d’une taille assez surprenante même si j’ai eu l’explication de façon plus complète le lendemain.

 

Eglise de Flavigny-le-Grand

Eglise de Flavigny-le-Grand

A Flavigny-le-Grand-et-Beaurain, qui compte moins de 500 habitants, une église énorme domine la vallée depuis un petit éperon. Elle a un gros clocher aveugle et quatre tours aux angles qui en font presque un château fort. L’église a dû être rénovée récemment car les briques roses paraissent très neuves.

 

Eglise de Monceau-sur-Oise

Eglise de Monceau-sur-Oise

A Monceau-sur-Oise, 2 km plus loin, les 117 habitants se partagent une église plus modeste mais quand même munie de deux grosses tours cylindriques sans aucune ouverture.

 

Eglise de Malzy

Eglise de Malzy

A Malzy encore 2 km plus loin, le chœur est un vrai donjon avec tours latérales.

Je n’ai pas vu d’église fortifiée à Chigny mais je cherchais plutôt mon hébergement, une maison basse toute propre avec des rosiers sur la place triangulaire du village où je suis arrivé exactement à l’heure malgré une côte inattendue en fin d’étape. J’ai été accueilli par deux dames d’un âge certain qui m’ont un peu fait penser aux films tournés dans les campagnes anglaises pour illustrer les romans policiers d’Agatha Christie. Elles tenaient une pharmacie dans un village des environs avant de prendre leur retraite.

Leur maison n’est en soi pas très pratique (il faut monter une marche pour sortir de la chambre et les sanitaires sont dans le couloir), mais le prix est convenable et la maison a beaucoup de charme; on a l’impression d’être en séjour chez ses propres grand-tantes.

Comme les dames ne papotent avec leurs hôtes qu’entre les plats, nous n’avons pas eu une conversation très suivie, mais nous avons parlé de leurs voyages qui sont uniquement des pèlerinages, les dames étant très dévotes. Nous avons aussi parlé des difficultés à se procurer de nos jours des bons produits paysans naturels, et j’ai évidemment raconté comme souvent quelques anecdotes sur des chambres d’hôtes ailleurs, peut-être aussi parce que je voulais exorciser le mauvais souvenir de la veille.

Les dames m’ont servi un potage agréable aux pommes de terre et aux blettes qui m’a mieux plu que je ne l’aurais pensé. L’entrée était évidemment une tarte au Maroilles, plat que chacun fait à sa façon dans la région selon une recette secrète (un peu comme le Kachkéis au Luxembourg). Puis un délicieux poulet aux blettes qui montrait combien les légumes d’autrefois, introuvables de nos jours au supermarché, mériteraient plus d’attention. Les dames avaient ramassé des groseilles le matin et m’ont donc offert une part de tarte faite avec leurs fruits. Un dîner accueillant dans un cadre charmant un peu suranné.

 

Etape 18: Thiérache

20 octobre 2014

(18ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Jeudi 19 juin

97 km

Dénivelé 1113 m

Très nuageux le matin devenant très beau et chaud, vent du Nord modéré

Chigny – Englancourt – Marly – Etréaupont – La Hourbe – Plomion – Jeantes – Dugny – Cuisy-lès-Iviers – Archon – La Garde-de-Dieux – Mont-Saint-Jean – Rumigny – D27 – Launois-sur-Vence – Jandun

Thiérache

Départements 02 et 08

J’ai été un peu déçu au petit déjeuner, les dames ont une table dans la salle à manger couverte de confitures artisanales mais on ne peut goûter qu’un pot ouvert à l’avance et les autres pots sont uniquement pour ceux qui les achètent et les emportent chez eux. J’ai vu des hôtesses plus généreuses, mais surtout dans le sud de la France curieusement.

J’ai essayé de planifier la journée à l’aide d’une brochure sur les églises fortifiées de Thiérache, qui sont assez nombreuses mais que l’on ne peut pas visiter toutes si l’on ne fait que traverser la région, la plupart se trouvant dans une de deux vallées parallèles. A l’expérience, comme elles sont presque toutes fermées et qu’elles valent plus par l’impression d’ensemble que par les détails de l’architecture, on n’est pas obligé d’en voir un maximum.

 

Eglise de Marly-sur-Oise

Eglise de Marly-sur-Oise

Le premier village intéressant n’était qu’à 2 km, mais je n’avais pas prévu qu’il faudrait descendre dans la vallée et remonter ensuite. Du coup, j’ai été un peu déçu et je me suis méfié pour la suite du trajet, essayant de rester dans la vallée si possible. Le premier village de la vallée, Marly, a effectivement son église fortifiée.

 

Pierre tombale à Marly

Pierre tombale à Marly

C’est l’une des plus anciennes de la région car les tourelles sont octogonales et rappellent les châteaux forts du XIVème siècle, mais la nef fut en fait rehaussée en 1633. Il y a une pierre tombale curieuse dans le sol du parvis: la forme est typique de la tombe d’un curé, mais il est rare que celle-ci soit sur le parvis plutôt que dans l’église ou dans le cimetière.

La plupart des églises fortifiées de Thiérache furent construites pendant les guerres franco-espagnoles vers 1600 parce que les seigneurs locaux étaient peu influents et ne protégeaient pas beaucoup leurs terres. Les paysans construisirent donc au-dessus des églises des salles de refuge dépourvues d’ouvertures où leurs familles pouvaient se réfugier. Le bétail était enfermé en bas dans la nef.

Faute d’ouverture, les soldats (ou les pillards, qui étaient la plupart du temps des soldats démobilisés ou mal encadrés) ne pouvaient pas mettre le feu. L’accès des salles de refuge se faisait par les tourelles avec des portes cachées dans les boiseries de la nef que des pillards pressés et menacés par des objets lancés d’en haut renonçaient à identifier.

Il existe peu d’églises fortifiées ailleurs en France et Louis XIII ne les aurait d’ailleurs pas autorisées de peur que des Protestants ne s’y cachent. Par contre, il en existe dans d’autres pays peu sûrs comme la Transylvanie où elles sont même entourées de vrais murs avec chemins de ronde. En Thiérache, les paysans essayaient aussi de se protéger en se répartissant dans des petits villages cachés dans la verdure et difficiles d’accès; les chemins creux étaient peu entretenus de façon à ce que des attaquants munis de canons s’enfoncent dans les fondrières.

 

Eglise de Saint-Algis

Eglise de Saint-Algis

Après Marly (un petit village où j’ai eu la surprise de voir une boulangerie toute neuve bien achalandée, ce qui est courageux de la part du jeune couple qui s’y est installé), on passe en remontant l’Oise à Saint-Algis avec un clocher particulièrement massif. Les murs sont décorés par des alternances géométriques de briques, ce qui est fréquent aussi en Belgique. J’ai remarqué une voie verte à Saint-Algis qui fait partie d’un futur itinéraire cyclotouriste Bruxelles-Paris (sur la même idée que l’itinéraire Londres-Paris vu dans le pays de Bray). Mais la voie verte qui utilise une ancienne voie ferrée est en sable enrobé et je ne pouvais donc pas y rouler facilement.

 

Eglise d'Autreppes

Eglise d’Autreppes

A Autreppes, l’église date de 1632 et il ne faut pas se laisser tromper par les fenêtres de la nef ajoutées comme souvent dans la région au XIXème siècle pour donner plus de lumière pendant les offices. Cette fois, le clocher est moins dominant qu’à Saint-Algis mais les tourelles sont particulièrement élégantes. Autreppes est la dernière église de la vallée de l’Oise, le village d’Etréaupont qui a été le dernier dans la vallée étant né autour d’un relais de poste et n’ayant donc pas de monument remarquable.

 

Vallée de l'Oise près d'Etréaupont

Vallée de l’Oise près d’Etréaupont

J’ai quitté la vallée après Etréaupont par une longue côte raisonnable qui m’a donné un panorama intéressant. On se rend compte que l’Oise pénètre à cet endroit à travers un massif de collines abruptes qui dominent les plateaux boisés du Hainaut belge. La rupture géographique est frappante et correspond probablement au même escarpement que celui qui sépare la Flandre de l’Artois d’Arras jusqu’à Calais. Entre Arras et la Thiérache, l’escarpement semble noyé sous le limon du Cambrésis et la vallée large et plate de l’Escaut. En continuant après la Thiérache, on arrive vite dans les Ardennes et il y a là aussi un escarpement très marqué qui se prolonge directement plus au sud dans la Côte de Meuse. J’ai longé cet escarpement par le haut ou par le bas pendant presque tout le reste du voyage.

Si on remonte loin dans le temps, on constate que cette frontière naturelle était déjà la frontière entre le royaume franc et le royaume germanique lors du Traité de Verdun en 843. La France du XVIIIème siècle a donc conquis avec la Franche-Comté, la Lorraine et la Flandre des terres qui étaient d’obédience germanique tant par la culture que par la géographie. Ceci ne se sent plus après 120 ans d’école obligatoire à programme imposé de Paris qui a gommé toutes les cultures régionales.

 

Eglise de La Bouteille

Eglise de La Bouteille

Pour le moment, j’étais donc monté au sommet de l’escarpement où j’ai trouvé le village au nom amusant de La Bouteille avec son église assez semblable à celle d’Autreppes. J’ai profité du banc en face de la façade pour un en-cas avec cadre architectural. Le nom du village provient d’une fabrique de bouteilles ouverte en 1540 dans une région où le sable du sous-sol est favorable à la fabrication du verre.

L’église fut construite en même temps pour les nouveaux habitants puisqu’elle date de 1547. Sa particularité est que le plan au sol est un rectangle banal sans transept ni chœur, avec des tourelles à chaque coin. Ce serait la première église construite dans la région spécifiquement comme lieu de refuge et ceci se comprend parce que c’est le seul village situé sur un plateau dégagé facile d’accès.

 

Belle porte à Plomion

Belle porte à Plomion

J’ai ensuite traversé un ravin puis je suis remonté sur le plateau avant d’atteindre la vallée du Thon avec le village de Plomion. Les montagnes russes de Thiérache ne m’ont pas tellement gêné: les arbres rendent le paysage varié, on a des panoramas étendus depuis les crêtes et chaque village mérite un petit arrêt qui repose. Plomion est un ancien chef-lieu de canton très déchu mais avec un urbanisme intéressant datant d’une époque plus riche.

 

Place dite des Templiers à Plomion

Place dite des Templiers à Plomion

Au milieu du village, une grande place qui a la taille d’un foirail est occupée en partie par un grand bâtiment bas à pans de bois (le premier pour moi depuis plusieurs jours, on voit la proximité des forêts ardennaises). On a l’impression d’une ancienne halle indépendamment du fait que la place s’appelle « des Templiers ». D’autres anciens magasins autour de la place témoignent de l’époque disparue à laquelle les villages avaient des commerces, d’autant plus qu’ils n’ont pas été transformés en garages de résidences secondaires comme dans des régions plus proches de Paris.

 

Eglise de Plomion

Eglise de Plomion

L’église est réputée et c’est l’une des rares que l’on peut visiter sans rendez-vous. La façade classique à deux tourelles est complétée par un chœur à quatre tourelles et on voit encore dans les parties supérieures les traces d’une décoration en briques particulièrement élaborée. Le mobilier n’est pas remarquable (Wikipedia parle de façon amusante d' »une toile fort médiocre » avec « un vague paysage »).

 

Intérieur de l'église de Plomion

Intérieur de l’église de Plomion

Mais il faut remarquer le plafond plat alors que l’église a un toit haut et pentu. Les combles cachent évidemment le refuge et on voit la porte dérobée qui y menait. A titre anecdotique, l’église contient plusieurs statues offertes par un chirurgien en retraite qui s’est intéressé à la sculpture sur bois en utilisant des outils de chirurgie. Le résultat est original.

 

Entrée de ferme à Bancigny

Entrée de ferme à Bancigny

Eglise de Bancigny

Eglise de Bancigny

Après Plomion, un ravin et un raidillon mènent à Bancigny où l’église fortifiée a perdu une partie de sa tour droite. Par contre, on peut admirer en face une magnifique entrée de ferme fortifiée. Ce qui semble être une salle de guet au-dessus du portail est en fait un colombier puisque la Thiérache faisait partie des régions où les pigeons n’étaient pas un privilège noble.

 

Fonds baptismaux romans à Jeantes

Fonds baptismaux romans à Jeantes

La dernière église fortifiée de la vallée se trouve à Jeantes et c’est celle que j’ai trouvée la plus intéressante. On y trouve des fonds baptismaux romans dont j’ai lu qu’ils sont en pierre de Tournai, ornés de petits visages stylisés surprenants. L’église est entièrement couverte de fresques datées de 1962, ce qui est dû à la rencontre du curé originaire des Pays-Bas avec un compatriote peintre, Charles Eyck.

 

Eglise de Jeantes

Eglise de Jeantes

Il a proposé au peintre de décorer l’église d’un village qui allait mourir faute d’habitants et l’idée a fonctionné: les touristes néerlandais s’y arrêtent au passage, permettant à un café de rouvrir, et plusieurs maisons ont été achetées par des Hollandais comme maisons secondaires. Les fresques rappellent qu’une proportion importante des Néerlandais est catholique (40% je crois, particulièrement au Limbourg), ce que l’on oublie toujours en pensant aux calvinistes de Hollande stricto sensu.

Le style est influencé par les mouvements artistiques de l’époque de Matisse à Cocteau en passant par Modigliani et le peintre a un bon sens des couleurs. J’ai pris en photo les disciples à Emmaüs,

 

Fresque de la Pentecôte à Jeantes

Fresque de la Pentecôte à Jeantes

la Pentecôte,

 

Lapidation de Saint Etienne à Jeantes

Lapidation de Saint Etienne à Jeantes

la lapidation de Saint Etienne,

 

Nativité à Jeantes

Nativité à Jeantes

la Nativité,

 

Jesus marche sur les eaux

Jesus marche sur les eaux

la pêche miraculeuse sur le lac de Tibériade et en arrière-plan des fonts baptismaux les mignons petits poissons du lac. J’ai trouvé cette œuvre d’art tout à fait intéressante et je suis toujours heureux de voir des chapelles décorées ainsi au XXème siècle, ce qui est malheureusement trop rare. Il y en a par exemple à Sous-Parsat près de Guéret, à Arnac-Pompadour près de Brive et à Saint-Hughes en Chartreuse.

 

Ferme avec colombier

Ferme avec colombier

Après Jeantes, j’ai voulu me diriger vers le seul « plus beau village de France » du département de l’Aisne, Parfondeval. Dans l’idée de longer un peu un bout de vallée, je suis passé par Dagny, où il y a une autre belle ferme fortifiée avec colombier au-dessus du portail, et à Morgny, où l’on admire un lavoir néo-classique fort élégant.

 

Lavoir à Morgny

Lavoir à Morgny

Je sais depuis un voyage dans le Morvan que l’on construisit beaucoup de lavoirs vers 1850 sur la base d’une loi qui subventionnait ces constructions hygiéniques dans les villages qui n’en avaient pas. L’effet de la loi fut très variable selon les efforts du préfet pour informer les maires, mais celui de Morgny n’a pas raté l’occasion.

 

Eglise de Morgny

Eglise de Morgny

Morgny a aussi son église fortifiée, un peu moins massive que celles que j’avais vues précédemment. Le chœur soutenu par des contreforts me fait penser qu’elle n’a pas été construite vers 1550 mais qu’elle existait déjà avant et qu’on l’a simplement renforcée par des tourelles.

 

Eglise de Cuiry-lès-Iviers

Eglise de Cuiry-lès-Iviers

C’est l’église du village suivant, Cuiry-lès-Iviers, qui est de loin la plus intéressante de la vallée de la Brune. Les volumes sont particulièrement compliqués avec un chœur assez haut aveugle et flanqué de tourelles, une nef plus modeste et une énorme tour de défense unique au coin du portail de la façade. La charpente octogonale appliquée directement à la tour ronde est un beau travail de couvreur.

 

Granges à Archon

Granges à Archon

J’ai eu la bonne côte habituelle après le village pour sortir de la vallée et j’ai vu dans le village suivant sur la crête que je me rapprochais vraiment des Ardennes car j’y ai vu de grandes granges à pans de bois que l’on ne voit nulle part en Artois ou dans les grands plateaux limoneux du Cambrésis et du Vermandois.

 

Eglise d'Archon

Eglise d’Archon

Le village d’Archon a aussi son église fortifiée, cette fois avec un genre de galerie-balcon au-dessus de la façade (une bretèche pour employer le mot technique) qui fait un effet étrange.

 

Château de Louvet

Château de Louvet

Archon est le premier village de Thiérache où j’ai vu un château de plaisance, signe que l’on s’éloigne de la zone frontalière.

 

Mare à Parfondeval

Mare à Parfondeval

Parfondeval, dernier village ancien de Thiérache vers l’est, ne m’a pas paru mériter son titre de « plus beau village » du fait des maisons car on voit des maisons de briques comparables dans beaucoup d’autres villages. Il faut toutefois reconnaître que le centre du village est une mare charmante entourée de maisons restaurées avec soin.

C’est là que je me suis arrêté pour mon pique-nique, profitant d’un concert de coassements. On n’entend plus guère de crapaux de nos jours même dans les régions rurales, je pense qu’ils sont en partie victime des pesticides, insecticides et surcharges de nitrate. C’était donc réjouissant d’entendre les crapaux et même de les voir sauter de temps à autre au bord de la mare.

 

Eglise de Parfondeval

Eglise de Parfondeval

Il y a une église fortifiée à Parfondeval, défendue par un portail et des maisons qui font écran, chose que l’on voit souvent dans le sud de la France.

 

Portail à Parfondeval

Portail à Parfondeval

C’était la troisième église que je trouvais ouverte et on entre par un élégant portail Renaissance plutôt rare dans la région. Les statues qui l’ornaient ont toutefois disparu.

 

Murs en torchis dans l'église de Parfondeval

Murs en torchis dans l’église de Parfondeval

L’intérieur de plan très simple surprend par une combinaison de briques et de pans de bois, les bas-côtés ayant été rajoutés au XIXème siècle avec des plafonds plats. L’effet est original.

 

Mairie de Brunehamel

Mairie de Brunehamel

Le dernier village du département de l’Aisne est Brunehamel, qui n’a jamais eu plus de 1000 habitants (il y en a la moitié de nos jours) mais qui est muni d’une mairie imposante qui ne ferait pas honte à une sous-préfecture industrielle animée. Je ne vois pas très bien ce qui a pu justifier un tel investissement, à moins que le village n’ait été autrefois le siège d’une industrie très importante.

J’avais hésité sur le meilleur chemin entre Brunehamel et mon hébergement à Jandun. Je pouvais passer par le haut de l’escarpement, ce qui me ferait passer dans l’arrondissement de Rethel où je n’avais jamais été à vélo. L’inconvénient était le manque de curiosités sur le trajet. Finalement, j’ai choisi de passer par le bas de l’escarpement puisqu’un prospectus m’avait laissé espérer quelques églises fortifiées.

 

Vallée du Thon à Rumigny

Vallée du Thon à Rumigny

Aucune des deux routes n’est mentionnée sur la carte comme particulièrement pittoresque, ce qui est un peu sévère. En effet, cette partie des Ardennes est très boisée avec des reliefs et les routes complètement désertes ajoutent au charme. Je crois que j’ai rarement vu plus d’une camionnette ou voiture toutes les dix minutes pour le reste de la journée, ce qui est vraiment rare sur une départementale jaune sur la carte.

 

Château de Rumigny

Château de Rumigny

La descente de l’escarpement permet de sentir immédiatement le changement de paysage car on descend longtemps dans la forêt de sapins jusqu’au petit bourg de Rumigny caché au fond d’un vallon assez secret. Le chef-lieu de canton n’a que 389 habitants et les commerces sont donc assez modestes… L’église n’est pas passionnante mais il y a le petit château de la Cour des Prés dans un cadre bucolique; les deux tours rondes construites en 1546 se reflètent dans les douves, mais on ne s’en rend pas bien compte depuis la route.

 

Eglise d'Aouste

Eglise d’Aouste

La petite route tranquille remonte la vallée le long du chemin de fer Charleville-Valenciennes qui est pratiquement abandonné maintenant mais qui fut la première ligne électrifiée de France et l’une des liaisons marchandises les plus importanten entre le bassin houiller du Nord et les mines de fer de Lorraine. Je suis passé ainsi au petit village d’Aouste qui possède une grosse église fortifiée avec un donjon qui est séparé de la nef et relié uniquement par la tour d’escalier.

 

Voûtes gothiques à Aouste

Voûtes gothiques à Aouste

Contrairement à la plupart des églises fortifiées de Thiérache, celle d’Aouste a aussi un joli portail gothique et un superbe hourd à mâchicoulis au-dessus de l’entrée. L’église était importante et avait même un puits pour pouvoir résister à un siège. A l’intérieur, j’ai trouvé les voûtes gothiques assez belles avec des piliers sans chapiteaux plutôt élégants.

Le village suivant de la vallée, Liart, a aussi son église fortifiée. Le village s’étale le long d’une côte et l’église est évidemment tout en haut, ce que j’ai trouvé pénible maintenant qu’il faisait très beau. Du coup, je me suis assis sur un banc devant la mairie en face de l’église pour manger un gâteau. L’endroit n’était évidemment pas particulièrement discret et j’ai eu beaucoup de « bon appétit » de la part des passants.

 

Eglise de Liart

Eglise de Liart

L’église fut reconstruite comme église fortifiée vers 1550 sous une forme intéressante: l’abbaye responsable pour la paroisse construisit le nouveau chœur et les habitants construisirent le nouveau porche fortifié avec l’étage de refuge reconnaissable à ses meurtrières. C’est un des plus beaux porches du genre et on retrouve la même bretêche à machicoulis qu’à Aouste. Par contre, les six clochetons de formes irrégulières autour de la tour sont plutôt étranges. Quant à la nef entre le chœur et le portail, on fit du remplissage bon marché et il fallut la reconstruire au XIXème siècle. C’est pourquoi l’église est fermée faute de mobilier justifiant la visite.

Il ne me servait pas à grand chose d’avoir monté jusqu’à l’église car la route de la vallée continue en bas. On est en fait au bout de la vallée et on a une bonne petite côte régulière jusqu’à la crête de Marlemont qui est presque au niveau du sommet de l’escarpement que je longeais. La descente dans la vallée suivante de l’autre côté est assez raide et fort longue, ce qui fait que j’ai beaucoup apprécié. On arrive ainsi à Signy-l’Abbaye qui était un village important car une vallée entaillant l’escarpement permettait un passage plus facile.

 

Mairie de Signy-l'Abbaye

Mairie de Signy-l’Abbaye

Le village est animé avec une supérette très utile pour moi où j’ai trouvé un fromage de la région qui s’est avéré délicieux en pique-nique bien que rapidement assez corsé vu le lait cru et le beau temps. La rue principale très large relie plusieurs beaux bâtiments que je n’aurais pas attendu dans un petit bourg aussi isolé àcommencer par un hôtel de ville majestueux d’un style néo-classique distingué reposant sur une halle à piliers.

 

Maison à Signy-l'Abbaye

Maison à Signy-l’Abbaye

J’ai vu aussi une très belle maison de ville avec toit à la Mansard et mascarons baroques au-dessus des fenêtres. L’église XIXème siècle est banale tandis que le monument aux morts d’inspiration art déco est assez réussi.

 

Monument aux morts de Signy-l'Abbaye

Monument aux morts de Signy-l’Abbaye

Le soldat mort est évoqué par un trophée d’armes de forme triangulaire auquel fait face la veuve dans un grand manteau digne accompagné d’un petit garçon potelé quasiment nu, les deux personnages formant aussi un triangle. Pour une fois, l’inspiration va plus vers les Vierges à l’enfant de Léonard de Vinci que vers les pietà. La scène est surmontée d’un ange en plein vol qui rappelle assez les publicités des années 30 pour les compagnies aériennes ou les voitures de luxe.

 

Château et ferme près de Signy

Château et ferme près de Signy

Après la traversée du ruisseau tout en bas de la place, on remonte un vallon puis il faut quitter les tréfonds par une superbe côte qui m’a fait transpirer. Une ferme apparaît sur la crête d’une façon presque impérieuse dominant l’horizon et le résultat est que le château de Montaubois qui se cache derrière est écrasé par les bâtiments de ferme.

 

Eglise de Dommery

Eglise de Dommery

Tout en haut sur la crête, il y a aussi un petit village avec la dernière église fortifiée de Thiérache. L’église ressemble à une simple salle rectangulaire avec une grosse tour au coin et on pense que c’était peut-être à l’origine une maison forte avec deux tours convertie plus tard en église (l’inverse de l’évolution habituelle d’une église munie ensuite d’un donjon ou d’une salle de refuge).

 

Eglise de Launois-sur-Vence

Eglise de Launois-sur-Vence

Une nouvelle magnifique descente mène à Launois qui était un important relais de poste sur la route entre la Bourgogne et les Pays-Bas au XVIème siècle. On voit encore une rangée de maisons basses qui sont les anciens bâtiments et écuries du relais. L’église un peu surdimensionnée a une façade aveugle, mais ce n’est pas vraiment une église fortifiée et le chœur est une belle construction gothique avec des grandes verrières et une abside à huit nervures.

J’avais réservé un hébergement au village voisin de Jandun où le plan du GPS sur Internet induit en erreur mais où l’on ne peut guère se tromper vu la taille de la maison qui abrite les chambres d’hôtes. Une bonne douzaine de pancartes de tous les guides possibles et imaginables montre que la propriétaire prend au sérieux la nécessité de faire de la publicité (coûteuse dans la mesure où il faut payer pour être repris dans le Guide du Routard par exemple, ce dont je n’étais pas certain avant d’en parler avec elle).

Quand je suis arrivé, personne ne répondait et je suis allé voir dans la cour derrière, suivant les pancartes pour le parking. J’ai fini par remarquer des personnes en train de ramasser des groseilles au fond du jardin et je suis allé voir, n’osant pas goûter les framboises tentantes sur les buissons. Vu la taille de la maison, la dame a pu me donner une chambre dans l’annexe avec couloir pour ranger le vélo pendant que d’autres hôtes étaient dans le bâtiment principal. En effet, cette dame si bien référencée fait maison pleine quasiment chaque soir, d’autant plus que ses prix sont raisonnables.

Vu l’animation, elle n’a pas besoin de manger avec les hôtes et n’en aurait de toute façon pas le temps puisqu’elle cuisine pour six à huit personnes. Quand je suis arrivé, un couple de mon âge s’entretenait de problèmes de santé avec une dame munie d’une canne et je suis resté discret. Quand j’ai vu que j’étais assis en face de la dame avec la canne, dont j’avais déjà remarqué la voix puissante et la conversation à sens unique, j’ai eu quelques craintes, mais ceci s’est curieusement arrangé très rapidement une fois que tout le monde était assis.

La dame avec la grosse voix était une dame de la région qui habite entre-temps à Orthez et qui faisait le tour des lieux de son enfance avant une opération au genou délicate de peur d’être trop handicapée par la suite. Comme sa conversation n’allait guère au-delà, elle a plutôt écouté le reste du repas.

A côté d’elle, le couple de mon âge était formé d’un monsieur assez sûr de lui venant du Mans. Il vient souvent dans la région pour affaires, je suppose donc qu’il est actif dans le domaine agro-alimentaire ou dans la vente de machines. Comme il avait souvent vanté à sa femme l’accueil de la chambre d’hôtes à Jandun et qu’elle commençait à se poser quelques questions, elle avait décidé de l’accompagner cette fois.

La dame était charmante mais m’a semblé un peu naïve dans son enthousiasme pour divers sujets de la macrobiotique aux légumes bio. Quand j’ai commencé à parler de SOS Faim, la dame a eu la gentillesse de trouver cela passionnant et le monsieur a posé des questions sensées comme les donateurs en posent souvent, ce qui nous a valu une conversation satisfaisante pour tout le monde. La dame m’a même gentiment dit le lendemain matin qu’elle avait été très encouragée d’entendre le bon travail que font certaines ONG et que l’on pouvait ainsi avoir un métier aussi « positif » que le mien.

Il y avait encore un autre couple à table et il est demeuré discret au début, tout en écoutant fort attentivement mes commentaires sur les problèmes des agriculteurs en Afrique. Le monsieur un peu sûr de lui les a très intelligemment amenés dans la conversation et nous avons appris que le couple possède une exploitation laitière dans la région de Maubeuge (70 bêtes). Entre SOS Faim et leur métier, la conversation a porté sur toutes sortes de choses très intéressantes comme les critères de qualité du lait, le système de fixation des prix aux fermiers ou les traitements vétérinaires.

L’exploitant laitier m’a dit à la fin du repas qu’il hésitait souvent à se mêler des conversations, ayant l’impression que son horizon en tant qu’agriculteur ne lui permet pas de faire des causeries avec des gens ayant beaucoup voyagé, et qu’il avait donc passé une soirée d’autant plus agréable cette fois. J’ai remarqué à d’autres occasions que certains agriculteurs sont trop modestes et ne se rendent pas compte que leurs expériences sont très intéressantes pour d’autres personnes.

Il est toujours difficile de prévoir les portions pour six personnes mais la propriétaire a beaucoup d’expérience et avait prévu des plats copieux, ce qui m’a bien arrangé. Elle sert des plats simples qui correspondent aux prix raisonnables: une salade composée au thon, du poulet fermier, du fromage et les fruits du jardin que j’avais vu cueillir. Le seul inconvénient de cet hébergement est que je dors mal dans les lits un peu mous, ce qui était le cas. C’est devenu rare de nos jours vu que c’est un investissement assez modeste et j’étais donc un peu surpris.

 

Etape 19: Argonne ardennaise

19 octobre 2014

(19ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en juin 2014)

Vendredi 20 juin

104 km

Dénivelé 857 m

Trés nuageux puis belles éclaircies, vent du Nord modéré

Jandun – Raillicourt – Poix-Terron – Singly – Villers-la-Montagne – Elan – Flize – Sedan – Bazeilles – Remilly – Mouzon – Beaumont-en-Argonne – Stenay – Wiseppe – Montigny-devant-Sassey – Sassey – Doucon – Dun-sur-Meuse

Argonne ardennaise

Départements 08 et 55

A l’origine, j’avais envisagé un trajet plus au sud, mais je me suis rendu compte que j’étais obligé de passer dans une ville importante pour retirer de l’argent à un distributeur de la seule banque française où je peux le faire, la BNP. Ceci m’imposait de passer par Sedan, chose que je n’ai finalement pas regrettée. Les environs de Sedan sont le seul moment de la journée où j’ai eu l’impression d’être dans une région animée car les petites routes des Ardennes sont incroyablement vides, reliant de tous petits villages isolés loin les uns des autres dans des vallons perdus entre des forêts immenses.

Même dans la vallée de la Meuse, on arrive très vite en amont de Sedan dans des grands espaces très vides comme je n’en avais pas encore ressentis pendant le voyage de cette année. Pour les personnes qui ont peur de se retrouver en plein air sur une route déserte pendant des heures, les Ardennes et la Meuse ne sont pas les départements les plus rassurants. Pour ceux qui apprécient les grands espaces et le calme à une distance raisonnable de la civilisation urbaine, c’est un endroit impressionnant dans un sens très positif.

 

Château de Jandun

Château de Jandun

En quittant Jandun, j’ai constaté un peu par hasard qu’il y a un château au pied du village au bord de la rivière. Peut-être faut-il simplement parler de maison forte, un corps de logis avec deux tours en pierre grise des Ardennes et une aile en retour sans ornementation. Le village est dans une petite vallée que l’on peut remonter jusqu’à une crête peu marquée pour passer à Poix-Terron, village où je suis passé souvent à l’époque où j’allais en voiture à Paris car je trouvais la route par Sedan et Rethel plus agréable que celle de Stenay et moins chère que l’autoroute par Verdun.

 

Forêt d'Elan

Forêt d’Elan

De là, par contre, il y a une côté sérieuse qui se termine au sommet de l’escarpement longé la veille. On entre dans la forêt, on tourne sur les hauteurs en montant toujours un peu plus haut, on passe deux hameaux, on descend une superbe route déserte, on remonte longtemps dans la forêt, on passe un col digne des contreforts des Pyrénées… puis on descend très longtemps à toute vitesse dans la forêt toujours aussi profonde avant de sortir dans le ravin isolé où se cache l’ancienne abbaye d’Elan. Une abbaye fut fondée en 1148 ici dans l’espoir de défricher la forêt et d’attirer progressivement des paysans, mais l’effet resta limité.

 

Site de l'ancienne abbaye d'Elan

Site de l’ancienne abbaye d’Elan

Il reste un site sauvage et calme avec quelques bâtiments plus ou moins anciens. Le plus remarquable est l’austère palais abbatial, une grosse maison forte avec une bonne grosse tour ronde à chaque coin.

 

Logis abbatial à Elan

Logis abbatial à Elan

Le toit est très large et haut et j’ai lu qu’il comporte une très belle charpente carénée que l’on peut visiter lors des journées du patrimoine. Il ne reste plus qu’une petite partie de l’église abbatiale avec un portail Renaissance qui me semble très rénové. Je me suis assis à l’arrêt de bus en face de l’église pour manger un en-cas, mais ce n’était pas parfait car la camionnette de la communauté de communes avait justement décidé d’arroser les fleurs au moyen d’une citerne et surtout d’une pompe très bruyante.

Alors que j’avais trouvé une route particulièrement sauvage et déserte pour atteindre Elan, j »ai constaté qu’il suffisait de descendre le vallon pendant 2 km pour atteindre le petit bourg industriel de Flize. Je m’étais demandé s’il serait mieux de prendre la rive droite ou la rive gauche de la Meuse pour rejoindre Sedan, la rive gauche étant une nationale, mais il faut faire le tour d’un grand méandre si on prend la rive droite et je suis donc resté sur ma rive. La nationale est en fait pratiquement déserte depuis qu’il y a une autoroute gratuite parallèle, en tous cas jusqu’à Pont-à-Bar.

J’ai été très étonné de traverser là le Canal des Ardennes, pensant qu’il s’agit d »un canal parallèle à la Meuse. En fait, c’est le Canal de l’Est qui longe la Meuse et le Canal des Ardennes rejoint l’Aisne. A ce titre, c’est un canal très apprécié des plaisanciers venant de Liège ou de Maastricht et qui désirent se rendre en région parisienne; il est beaucoup plus lent que le canal du Nord, mais beaucoup plus beau et sans navigation commerciale.

Il emprunte au début la vallée de la Bar (on dit « la » Bar et non le Bar comme je l’aurais imaginé). C’est une toute petite rivière dans une vallée aussi large que celle de la Meuse et ceci s’explique par un phénomène géologique intéressant: à l’origine, la Marne et l’Aisne coulaient du sud vers le nord comme la Meuse et la rejoignaient par ce qui est maintenant la vallée de la Bar. C’est l’érosion dans le Bassin Parisien qui a dévié plus tard les deux fleuves vers la Seine.

 

Vallée de la Meuse à Donchery

Vallée de la Meuse à Donchery

La Bar n’a pas donné son nom au Barrois, région frontalière au Moyen Âge entre la Champagne et le Luxembourg, car le duché de Bar allait de Longuyon à Bar-le-Duc et prenait son nom de sa capitale. Après Pont-à-Bar, la route de la vallée de la Meuse monte progressivement pour couper un méandre et on finit par avoir une assez jolie vue. Quand on regarde la photo, il faut garder en mémoire que l’on se trouve au milieu de la zone la plus industrielle et urbanisée du département.

La Meuse entre Sedan et Charleville

La Meuse entre Sedan et Charleville

Après la crête du méandre et l’échangeur de l’autoroute, j’ai eu à supporter 2 km d’avenue à grande circulation entre entrepôts, supermarchés et pompes à essence, ce qui montre bien pourquoi je n’aime pas les routes principales pour entrer dans une ville. Heureusement, la route descend tout le temps jusqu’au pont sur la Meuse.

Sedan est objectivement une petite ville avec moins de 20.000 habitants, mais c’est une ville d’apparence très urbaine avec des immeubles assez hauts dans le centre ville qui font qu’on lui donnerait bien trois fois la taille qu’elle a. La ville a beaucoup décliné sur les 30 dernières années (elle a perdu un habitant sur cinq) car elle a perdu vers 1980 ses industries traditionnelles, le textile et la bière. Je n’ai pas trouvé d’indicateurs comme le taux de chômage ou le revenu moyen par ménage, que j’aurais volontiers comparés à ceux de Béthune ou de Lens.

 

Mairie de Sedan

Mairie de Sedan

La ville a été en bonne partie détruite trois fois en 70 ans, en 1870, en 1914 et en 1940. Malheureusement, l’architecte chargé de la reconstruction dans les années 1950 était amateur de tours en béton (même si c’est aussi lui qui a construit le CNIT à La Défense) et le résultat est triste. Entre les bâtiments sans âme de l’après-guerre, il reste toutefois l’un ou l’autre bâtiment ancien comme un élégant hôtel de ville construit en 1613 par Salomon de Brosse, grand architecte classique qui a construit la façade du Parlement de Bretagne à Rennes et le Sénat à Paris.

 

Forteresse de Sedan

Forteresse de Sedan

Le grand monument de Sedan est la gigantesque citadelle qui fut la plus grande d’Europe. A l’origine, Sedan n’était qu’un village dépendant du château royal français de Mouzon, mais le roi de France désira en 1547 échanger Sedan contre des villages plus proches de Mouzon et le nouveau seigneur de Sedan n’était autre qu’un seigneur allemand devenu par conquête militaire comte de Bouillon, château-fort tout proche maintenant en Belgique.

 

Rampe d'accès

Ramper d’accès

Très habilement, un de ses descendants acquit une petite seigneurie jouissant d’un titre princier ronflant et se déclara prince souverain de Sedan et Bouillon. C’est Louis XIII qui confisquera Sedan en 1642 car le prince qui était aussi seigneur titré en France avait comploté plusieurs fois contre lui, mais peut-être aussi parce que Sedan était un état neutre religieusement avec une maison régnante protestante qui dérangeait beaucoup Richelieu pour des raisons de principe.

 

Plus grand fort d'Europe

Plus grand fort d’Europe

La citadelle de Sedan resta une caserne jusqu’en 1962 et comporte donc un mélange de bâtiments datant de toutes les époques du XVème au XIXème siècles. Ce qui la rend intéressante est l’apparence extraordinairement massive et tout particulièrement une rampe d’accès franchement impressionnante. Vu l’usage ultérieur, il n’y a rien d’ancien à l’intérieur et la commune y a installé un musée avec des mannequins de cire pour mettre un peu d’animation. Quand j’y suis passé, on y tenait visiblement des animations pour scolaires.

 

Château neuf de Sedan

Château neuf de Sedan

Outre la citadelle, il existe aussi un château bas de Sedan, construit par Salomon de Brosse en 1613 comme logis à la mode pour les princes souverains. Il a également servi de caserne plus tard et son emplacement au pied des énormes murs de la citadelle donne faussement l’impression d’un bâtiment annexe négligeable.

Pour les Français qui connaissent bien l’histoire, Sedan évoque évidemment la capitulation de Napoléon III le 2 septembre 1870, qui permit aux Prussiens d’envahir la France et de faire le siège de Paris. Les Allemands fêtèrent d’ailleurs le Sedantag de 1873 à 1918 comme symbole de l’unification de l’Allemagne autour d’une victoire commune. L’un des épisodes de la bataille de Sedan fut à l’origine d’un mythe nationaliste français puissant, le combat de Bazeilles où l’infanterie de marine fut écrasée par les Allemands malgré une résistance tenace illustrée par un célèbre tableau pompier, « Les dernières cartouches ».

 

Château d'Orival à Bazeilles

Château d’Orival à Bazeilles

Je suis passé à Bazeilles en quittant Sedan. Ce n’est plus qu’une banlieue assez triste qui a dû être un quartier populaire logeant les ouvriers des usines, mais je suis passé devant l’élégant château d’Orival construit vers 1750 dans un style complètement démodé (Louis XIV) pour un parvenu qui avait monté une manufacture textile à proximité. Le château a brûlé en 1989 et les travaux sur la photo montrent qu’il n’a pas été suffisamment rénové à l’époque. Il semble abriter un restaurant.

 

Canal de l'Est à Bazeilles

Canal de l’Est à Bazeilles

J’ai quitté la partie urbanisée et économiquement active des Ardennes en traversant la Meuse après Bazeilles. Pour le pique-nique, je me suis assis dans l’herbe au bord du fleuve devant un restaurant visiblement abandonné. Une voiture s’est garée plus tard devant, mais les occupants étaient un monsieur qui venait pêcher et son fils. Le monsieur avait un sérieux problème d’obésité, le fils qui devait avoir 13 ans heureusement pas.

Après le pique-nique, j’ai commencé à remonter la Meuse sur la rive gauche suivant une route qui s’en éloigne parfois un peu dans le lit assez large du fleuve. J’ai retraversé le fleuve à Mouzon parce que je voyais que j’avais le temps de faire un petit détour. Le bourg se trouve dans une situation stratégique très importante et fut jusqu’en 1642 la forteresse-frontière du roi de France face aux territoires du Saint-Empire Romain Germanique. C’était déjà un oppidum à la frontière entre les Gaulois et les Trévires, c’est dire combien le site est important. Le rôle stratégique provient du fait que c’est l’endroit où la Meuse traverse l’escarpement de la côte de Meuse par un défilé boisé que ne longe aucune route.

 

 

Clocher de l'ancienne abbatiale de Mouzon

Clocher de l’ancienne abbatiale de Mouzon

Il ne reste pas grand chose des fortifications et la ville décline rapidement, perdant un tiers de ses 3000 habitants depuis 1980 quand l’industrie du feutre a disparu. J’ai toutefois été fort agréablement surpris par le très beau complexe de l’ancienne abbaye. L’abbatiale est une des plus belles églises gothiques de la région et date de 1212; elle fut épargnée par les guerres successives qui se déroulaient plus au nord au débouché des Ardennes belges.

 

Portail de l'abbatiale de Mouzon

Portail de l’abbatiale de Mouzon

On entre dans l’église par un portail classique pour le XIIIème siècle avec la dormition et le couronnement de la Vierge.

 

Nef de l'abbatiale de Mouzon

Nef de l’abbatiale de Mouzon

L’intérieur est un vaisseau très pur à croisées d’ogives avec tribune et triforium qui serait presque digne d’une cathédrale.

 

Buffet d'orgues de Mouzon

Buffet d’orgues de Mouzon

Il n’y a pas beaucoup de mobilier mais j’ai évidemment remarqué le buffet d’orgues de 1725 avec en particulier des vases et des fleurs sculptées en bois de façon assez virtuose. J’aime bien les anges aux deux coins avec leurs trompettes rutilantes.

 

Cour de l'ancienne abbaye de Mouzon

Cour de l’ancienne abbaye de Mouzon

Sur le côté de l’abbatiale, il reste une partie des bâtiments abbatiaux utilisés entre autres par des services municipaux. On a restauré un jardin à l’emplacement de l’ancien cloître selon un dessin assez simple et facile à entretenir mais d’une élégance retenue à base de buis et de fontaines. J’ai trouvé tout cet ensemble très intéressant, d’autant plus que je ne m’y attendais pas du tout alors que je suis passé plusieurs fois dans la région en voiture et que le département est toujours présent aux foires touristiques de Luxembourg. La commune vante principalement le musée du feutre et je trouve qu’elle pourrait mettre plus en avance son patrimoine bâti.

 

Maisons espagnoles à Mouzon

Maisons espagnoles à Mouzon

Les experts recommandent aussi de regarder la forme des maisons dans la rue principale. On voit sur la photo qu’elles ont une forme cubique avec deux fenêtres sur deux étages, un rez-de-chaussée légèrement en retrait et un toit assez plat faisant un petit auvent. Ceci est une architecture tout à fait inhabituelle en France et est inspiré directement par l’architecture des plateaux castillans: l’essor économique de la ville date de l’époque où les Pays-Bas et le Luxembourg étaient espagnols. On voit bien sur ma photo le contraste entre ces maisons espagnoles de la rue et le gros bâtiment de coin qui est de style français avec un morceau de toit à la Mansard.

 

Vallée de la Meuse à Mouzon

Vallée de la Meuse à Mouzon

J’ai quitté Mouzon très satisfait de ma découverte et je suis revenu sur la rive gauche de la Meuse pour continuer vers Stenay. La route est plus courte sur la rive droite mais c’est une nationale monotone. Mouzon étant au pied de l’escarpement de Meuse, ma route était obligée de monter sur la colline par une grande côte heureusement en partie en forêt où ceci est moins ennuyeux. On descend de l’autre côté presque au niveau du fleuve pour passer à Beaumont-en-Argonne.

Quand je suis arrivé, un groupe de sportifs anglais reconnaissables à un je ne sais quoi dans leur apparence et leur comportement avait trusté le carrefour avec leurs bicyclettes. Ils consultaient leurs cartes avec l’air un peu perdu qu’ont souvent les Anglais faute de pouvoir demander leur route aux passants et je dois avouer que je ne me suis pas proposé pour les aider, trouvant qu’il n’y a pas de raison pourquoi un Anglais ne fait presque jamais l’effort d’apprendre quelques mots de français alors que les Néerlandais et les Allemands le font.

 

 Arcades à Beaumont-en-Argonne

Arcades à Beaumont-en-Argonne

Les Anglais m’ont observé de l’air discrètement condescendant qu’ils ont souvent parce qu’ils estimaient apparemment que mes bagages et mon t-shirt me mettaient dans une catégorie inférieure à celle d’un sportif en nylon dernier cri. Ceci ne m’a pas empêché de faire le tour de la place car je trouvais les maisons à arcades intéressantes. C’étaient les premières que je voyais dans ce style pendant le voyage et elles sont rares dans le nord de la France, faisant plus penser aux bastides de Gascogne.

Les arcades sont peut-être liées à une histoire brillante que le village actuel laisse peu deviner. Il s’agissait d’une petite ville fortifiée à qui le suzerain, l’archevêque de Reims, accorda en 1182 une charte remarquablement progressiste pour l’époque et peut-être inspirée de l’Italie: il accordait aux bourgeois le droit de se gouverner eux-mêmes et d’élire leurs magistrats en échange d’impôts fixés avec précision. C’était une innovation stupéfiante dans la région et les seigneurs voisins furent vite obligés d’accorder des chartes à leurs propres villes pour éviter l’exode de leurs bourgeois. Ce fut le cas par exemple à Stenay en Duché de Lorraine ou à Luxembourg vers 1220.

 

Eglise de Beaumont-en-Argonne

Eglise de Beaumont-en-Argonne

Ma carte mentionne une église intéressante à Beaumont, je parlerais plutôt d’une église un peu bizarre avec un clocher couronné par une tétine et une façade très géométrique entre Renaissance et classique – mais il semble y avoir une galerie vitrée au troisième étage comme sur la Tour Eiffel dont je ne comprends pas l’origine ni l’usage. Cette galerie remplace le tympan triangulaire plus habituel.

J’ai constaté à mon corps défendant que la route entre Beaumont et Stenay, au lieu de suivre la Meuse tranquillement, est rectiligne comme une voie romaine quitte à franchir une série de ravins dont certains passablement raides. Après la crête de départ qui est presque un col, la seule chose qui console est que chaque crête est un peu plus basse que la précédente, donnant un effet de montagnes russes comparable à un grand 8 dans un parc d’attractions.

On arrive ainsi dans le bassin que la Meuse a accumulé en amont du défilé de Mouzon. Je faisais souvent halte à Stenay quand j’allais en voiture à Paris parce que je faisais le trajet en sortant du bureau et que Stenay représentait une heure de trajet et une bonne occasion de se dégourdir les jambes pour commencer à se sentir en weekend. Je connaissais donc un peu le centre ville et je savais que c’est un endroit agréable pour s’arrêter bien même si on n’y trouve pas une église superbe comme à Mouzon.

J’ai surtout cherché une boulangerie pour acheter un goûter vu que je ne m’étais plus encombré de provisions en prévision de l’arrivée chez moi le lendemain soir. J’ai cherché un bout de temps car la seule boulangerie que j’ai trouvé appétissante était finalement dans une petite rue discrète en bas de la ville et pas sous les arcades de la place principale.

 

Arcades à Stenay

Arcades à Stenay

Les arcades rappellent un peu celles de Beaumont mais il y en a beaucoup plus et ce serait vraiment comme une bastide si elles faisaient le tour de la place de la mairie. Les maisons au-dessus des arcades sont cependant peu intéressantes, sans unité de style ni de matériaux, allant du crépi grisâtre aux pierres de taille et aux volets « bleu Bretagne » sur fond blanc.

 

Sur la place de la mairie à Stenay

Sur la place de la mairie à Stenay

Stenay est une ville en déclin rapide depuis les années 1970 (elle a perdu plus de 1200 habitants sur 4000) à cause de la disparition des industries et des communications très médiocres, il ne reste qu’une petite usine de papeterie et des entrepôts de logistique. Il y a aussi un musée de la bière que j’ai visité avec des copains dans les années vers l’an 2000 et qui était une rareté à l’époque.

La commune fait pas mal d’efforts et a aménagé un joli petit port de plaisance au bord du canal de la Meuse pour les touristes qui louent une péniche ou qui passent un bateau entre le Benelux et la Méditerrannée. Je me suis donc reposé assis sur un banc au soleil pour manger mon gâteau en admirant les pénichettes blanches et le courant tranquille.

 

Château de Laneuville-sur-Meuse

Château de Laneuville-sur-Meuse

Je suis revenu ensuite sur la rive gauche pour le reste du trajet puisque la nationale continue sur la rive droite. Je suis passé par hasard devant un petit château à Laneuville-sur-Meuse, un vrai petit château avec tourelles, grille, douves et logis. Il date du XVIIème siècle, donc avant la conquête française. Sinon, le site le plus intéressant sur la rive gauche est Mont-devant-Sassey, un petit village au pied des hautes collines de l’Argonne.

 

Eglise de Mont-devant-Sassey

Eglise de Mont-devant-Sassey

Le petit village est dominé par une église de taille assez considérable qui trône dans le paysage depuis le flanc de la colline. On y monte d’ailleurs par une pente si raide que j’ai poussé le vélo. J’ai ignoré la barrière interdisant l’accès car celle-ci se référait à un concert ayant lieu deux jours après. Malheureusement, les artistes étaient en train de préparer le spectacle et discutaient des éclairages dans l’église, ce qui fait que les touristes comme moi n’étaient pas autorisés à entrer. De toute façon, elle ne se visite que sur rendez-vous.

 

Détail du portail à Mont-devant- Sassey

Détail du portail à Mont-devant- Sassey

L’église est une des plus anciennes de la région car elle fut commencée au XIème siècle. Le chœur surmonté de deux petits clochers carrés est d’un roman assez simple et on a ajouté 200 ans plus tard un grand transept et une tour avec une flèche gothique.

Le portail date de cette époque et c’est la partie que j’ai vraiment admirée. Il est curieusement incorporé dans un demi-octogone rajouté au bout du transept à la Renaissance dont on ne voit pas bien l’utilité.

 

Statues à Mont-devant-Sassey

Statues à Mont-devant-Sassey

Le portail n’a pas d’équivalent à moins de 100 km à la ronde, avec en particulier d’admirables statues en pied que les experts comparent à celles de Reims.

 

Tympan à Mont-devant-Sassey

Tympan à Mont-devant-Sassey

Le tympan est assez abîmé mais la scène de la fuite en Egypte est charmante avec un petit agneau suivant l’ânesse de la Vierge et la Nativité surprend avec un essai de draperies volumineux et original.

 

Côte de Meuse vers Dun

Côte de Meuse vers Dun

Entre Mouzon et Mont-devant-Sassey, je dois reconnaître que l’est du département des Ardennes a largement dépassé mes attentes. La route jusqu’à Dun-sur-Meuse où j’avais réservé un hébergement est ensuite courte et facile, longeant une colline raide au bord du fleuve dans un cadre verdoyant charmant. Le coteau d’en face est surmonté de l’ancienne église de Dun-sur-Meuse qui fut construite en 1346 avec un air d’église fortifiée car elle était intégrée dans la forteresse.

 

Eglise de Dun-sur-Meuse

Eglise de Dun-sur-Meuse

Le bourg actuel au pied de la colline est sans grand intérêt, il a été reconstruit après les combats de 1917 puisqu’il faisait partie des champs de bataille de Verdun. Il y a curieusement pas moins de 4 restaurants, ce qui me semble beaucoup pour 700 habitants, mais je n’en avais pas besoin de toute façon car j’avais réservé le dîner (ou plutôt j’avais commandé le repas sur Internet sans avoir reçu à temps la réponse de la propriétaire).

 

La Meuse à Dun

La Meuse à Dun

J’étais prévenu par les critiques du site Booking.com que l’hébergement n’avait pas plu à tous les clients et que la propriétaire, qui est néerlandaise, parle peu français. A priori, ceci ne me gêne pas tellement. Au niveau confort, la chambre est jolie et bien propre, avec une belle vue sur la Meuse car le bâtiment est juste à côté d’un ancien moulin. Le matelas est d’excellente qualité, ce qui m’a changé du matelas trop mou de la veille.

 

Site de Dun-sur-Meuse

Site de Dun-sur-Meuse

Le problème vient des sanitaires qui sont tout simplement inadaptés pour des chambres d’hôtes. La salle d’eau est un genre de cube entièrement carrelé en jaune moutarde avec cinq douches comme dans un vestiaire de stade, bien que j’imagine difficilement les hôtes des différentes chambres prenant une douche en même temps. La dame a aussi un dortoir comme un gîte d’étape, destiné entre autres aux pèlerins de Compostelle, mais je ne pense pas qu’eux non plus apprécient les douches collectives. Et surtout, chose inadmissible, il n’y a pas d’eau chaude le matin (il y en a à l’évier de la chambre, mais pas dans les douches, et j’aime prendre une douche le matin). Je pense que c’est une mesure d’économie.

Le dortoir de la dame était occupé par neuf motards néerlandais qui avaient également commandé à dîner, ce qui m’a valu un repas inhabituel car je ne parle pas leur langue et la comprend très peu. La propriétaire a échangé quelques mots avec moi en anglais pendant le repas mais se concentrait évidemment sur la majorité des hôtes. Les motards étaient au demeurant très corrects, je pense à un club de copains âgés d’environ 40 ans car ils parlaient un peu de leurs enfants. Les Hollandais sont souvent très grands et très carrés avec des visages coupés à la hache, mais ceux-ci provenaient peut-être du Limbourg car ils étaient plutôt fluets pour des Bataves.

Ce qui était par contre intéressant, c’était de se trouver dans une oasis de Hollande pour un soir. Le repas mais aussi les petits gestes automatiques sont différents des habitudes françaises. Par exemple, à mon arrivée, chacun m’a tendu la main en se présentant par son prénom (sans se lever). Pour le repas, la dame avait fait un grand plat de goulach servi avec des légumes verts et une sauce au tsatsiki (on mélange rarement en France un râgout avec une sauce à la crème…). Comme d’usage aux Pays-Bas, pas d’entrée puisqu’il y a des légumes verts en plus des pommes de terre. Le dessert était une crème chocolat-café. Le prix demandé correspondant à ce qu’un petit restaurant de village demanderait pour un menu (20 €), c’est honnête.

La dame m’a expliqué qu’elle a acheté la maison avec son mari il y a plusieurs années par envie d’habiter dans une région calme avec des beaux paysages, mais qu’ils avaient des moyens très limités et qu’ils ont encore beaucoup de travaux à faire eux-mêmes. Je pouvais constater par moi-même que les chambres ont été refaites mais que les parties communes en auraient également besoin. En dehors des hébergements, la dame essaye de vivre de bijoux qu’elle fabrique elle-même et je lui ai donc conseillé de se renseigner sur un stand au marché de Noël d’Obercorn où l’on trouve pas mal d’artistes dans son genre. Je n’ai pas su ce que fait son mari, un monsieur assez ample qui doit être proche de 55 ans. Ils sont quatre enfants, un contremaître dans le bâtiment, un mécanicien, un cuisinier et un acteur.

Comme je ne pouvais pas faire la conversation avec les motards et que je m’attendais à ce qu’ils discutent encore un bon moment autour d’une bière, je suis sorti de table après le dessert et je suis allé faire un petit tour dans le village, mais il est franchement un peu gris et morne, sauf autour du moulin à cause des remous du déversoir. J’ai ressenti une forte douleur à la jambe au bout d’un moment et je suis revenu lentement à l’hébergement, et je ne sais toujours pas de quoi il s’agissait vu que je n’ai pas de crampes normalement.

 

Etape 20: Vallée de la Chiers

18 octobre 2014

(20ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Samedi 21 juin

106 km

Dénivelé 1375 m

Très beau et chaud, brise de nord-est

Dun-sur-Meuse – Murvaux – Jametz – Marville – Charency – Villancy – Longuyon – Cons-la-Grandville – ossuaire de Lexy – Cosnes-et-Romain – Mont-Saint-Martin – Longwy bas – Saulnes – Hussigny-Godbrange – entrée au Grand-Duché par Differdange

Vallée de la Chiers

Départements 55 et 54 puis Grand-Duché

L’étape peut très bien se terminer à la frontière grand-ducale après avoir visité Longwy, je n’ai continué que pour le plaisir personnel de parvenir à vélo chez moi. On peut aussi facilement réduire le dénivelé sans perdre grand-chose.

Pour le petit déjeuner, l’impossibilité de prendre une douche m’avait franchement irrité. Je trouvais aussi que la dame n’est pas très flexible, servant le petit déjeuner à 8 h 30 uniquement. Ceci peut toutefois se comprendre quand on a affaire à dix personnes. Le dîner était peut-être un peu simple comparé aux habitudes françaises, mais ceci est compensé au niveau du petit déjeuner qui est aussi hollandais que le dîner avec charcuterie et fromage (hollandais !). J’en ai bien profité vu que je savais que j’avais une étape longue et sportive.

 

Côte de Meuse près de Brandeville

Côte de Meuse près de Brandeville

J’ai quitté tout de suite le matin la vallée de la Meuse par un vallon sauvage et désert entre les collines raides de Murvaux. Après un genre de petit col, je suis arrivé dans la région peut-être la plus déserte de tout le voyage. Les grands horizons vallonnés, souvent boisés, sont à peine ponctués par de tout petits villages se cachant tous les 10km au fond d’un ravin ou au pied de la côte de Meuse – on a l’impression d’une région presque déserte, un des endroits de France où l’on peut encore voyager de nos jours avec l’impression qu’avaient les marchands du Moyen-Âge d’un pays encore peu défriché.

 

Château de Louppy-sur-Loison

Château de Louppy-sur-Loison

Après la forêt et les champs sans traces d’habitations, le premier village était Louppy-sur-Loison, village minuscule mais qui fut une forteresse importante pour le seigneur local, le comte de Bar. Celui-ci possédait en effet un territoire peu pratique s’étendant de Bar-le-Duc à Longwy, coupé en deux par les territoires de l’évêque de Verdun et du Duc de Lorraine. Vu la distance de sa capitale jusqu’à son territoire ardennais, il était obligé de défendre ses terres avec des forteresses comme Louppy.

 

Château de Louppy

Château de Louppy

C’est en 1632 qu’un gouverneur de Stenay, Louppy étant tombé entretemps dans les mains du duc de Lorraine, décida de construire là un beau château Renaissance pour que le duc puisse être accueilli correctement quand il visitait le nord de son territoire. Le château a survécu aux guerres de 1870 et 1914 mais il ne reste rien d’historique à l’intérieur et il vaut surtout par ses portails que l’on ne peut pas voir depuis la route en raison de l’écran formé par les communs.

 

Champ avec bleuets sur le plateau

Champ avec bleuets sur le plateau

Après Louppy, j’ai quitté le vallon du Loison par une longue côte, mais j’avais choisi une toute petite route particulièrement sauvage et charmante qui tortillait entre bois et champs de blés avec des aperçus lointains sans la moindre trace de maison. Je me suis arrêté sur la crête la plus haute et je me suis assis dans l’herbe d’un chemin creux pour manger un en-cas en admirant le défilé assez impressionnant de la Côte de Meuse couverte de forêt.

On trouve difficile de s’imaginer qu’il y avait dans toute la région de 1914 à 1917 une activité intense avec des tramways sur rails et des camps partout car c’était la base arrière allemande pendant la bataille de Verdun. Sur le moment, j’avais plutôt des fantaisies de voir passer des agriculteurs surpris que quelqu’un puisse se perdre dans une région aussi isolée.

 

Site de Marville

Site de Marville

En descendant de la crête, j’ai fini par arriver à Marville qui est un petit bourg historique. Il reçut des franchises urbaines de la part du comte de Bar en 1130 dans l’idée que les bourgeois seraient d’autant mieux motivés à défendre cette ville frontalière, et le comte affermit sa position en épousant la comtesse de Luxembourg. Le contrat de mariage prévoyait un statut très particulier pour Marville qui était propriété indivise des deux époux et qui resta indivise entre les héritiers séparés du Luxembourg et du Barrois. Ce n’est qu’en 1659 que Louis XIV annexa Marville, ayant conquis le Barrois et Thionville mais devant renoncer au reste du Luxembourg.

 

Hôtel particulier à Marville

Hôtel particulier à Marville

La neutralité forcée de Marville pendant diverses guerres fut très profitable aux habitants et le petit bourg est plein de maisons cossues dont certaines sont de véritables hôtels particuliers.

 

Maisons Renaissance à Marville

Maisons Renaissance à Marville

Une bonne partie fut construite à l’époque prospère de la domination espagnole sur les Pays-Bas et le Luxembourg; le style est donc le même qu’à Mouzon, inspiré par la Castille (et très différent des constructions de la même époque en Flandre maintenant française comme à Aire-sur-la-Lys).

 

Eglise de Marville

Eglise de Marville

Les guides touristiques recommandent de visiter le cimetière qui est classé, mais celui-ci est en haut d’une longue côte raide et je n’ai pas eu le courage d’y aller. J’ai par contre visité l’église qui est très intéressante pour un aussi petit village. Elle comprend une nef gothique à cinq travées de même hauteur, ce qui est original, et on peut admirer une jolie tribune d’orgue avec un parapet en pierre très finement sculpté.

 

Tribune de l'orgue à Marville

Tribune de l’orgue à Marville

L’encorbellement central est évidemment très semblable aux tourelles que l’on voit sur les fortifications construites par les Espagnols à l’époque à Luxembourg.

 

Pierre tombale à Marville

Pierre tombale à Marville

J’ai aussi remarqué des pierres tombales décorées et des clefs de voûte à médaillons.

 

Clef de voûte à Marville

Clef de voûte à Marville

Au total, l’église m’a d’autant plus plu que je m’attendais à ce que ce soit le seul monument de la journée que je puisse visiter.

 

La Chiers à Charency

La Chiers à Charency

De Marville, il faut quitter la vallée de l’Olhain par une nouvelle longue côte pour descendre presque directement dans la vallée de la Chiers qui est nettement plus peuplée que les précédentes en raison du passage ancien entre la Lorraine et les Flandres. Je n’avais pas très envie de longer la vallée car il y a pas mal de méandres que la route principale franchit par des raidillons. J’ai donc cru bien faire en passant à la place par la forêt de Charency, ce qui permettait de monter en une seule fois sur le plateau jusqu’à la descente sur Longuyon.

Malheureusement, on ne sentait pas le vent dans cette côte, il faisait donc très chaud, et la pente est franchement raide au début même si elle s’adoucit par la suite. C’est aussi un dénivelé total important, l’un des plus forts du voyage. La forêt est charmante, surtout dans une section où la route devient très étroite et longe un ruisseau, et on passe des ruines mystérieuses que je pense avoir été une forge à l’époque où celles-ci étaient alimentées par le minerai de fer alluvionnaire ramassé en surface comme dans la vallée luxembourgeoise de l’Eisch.

La fin de la côte était à nouveau en plein soleil et infestée de mouches, mais c’était heureusement le dernier morceau avant d’atteindre le plateau plus venté. La récompense de l’effort est évidemment une superbe descente sur Longuyon, assez raide et rendue confortable par une nationale très large que je n’aurais vraiment pas voulu monter.

Longuyon est un site ancien du fait du confluent de la Chiers menant vers le Luxembourg et de la Crusnes menant vers la Lorraine, mais son essor fut surtout lié à un dépôt de chemin de fer qui a pratiquement disparu avec la fermeture de la sidérurgie lorraine. Le seul monument notable est une collégiale gothique en bordure de la ville, mais elle ne se visite pas et le gros clocher nu qui domine la façade ne m’a pas passionné. Plus amusant, on peut aussi admirer un wagon de chemin de fer transformé en office de tourisme sur la langue de terre étroite entre les ponts sur la Crusnes et sur la Chiers.

A cause de l’heure, j’ai cherché un endroit pour pique-niquer, ce qui n’est pas évident dans une ancienne ville de cheminots déclinante, mais j’ai fini par trouver un assez grand espace vert au pied du viaduc de chemin de fer dont je ne sais pas trop si c’est un parc abandonné. Le morceau au pied du viaduc et près du parking est jonché de saletés et je soupçonne des groupes de jeunes le samedi soir, mais on est bien à l’ombre sur l’herbe plus loin à l’intérieur de l’espace vert.

Je suis reparti ensuite par la vallée de la Chiers puisqu’elle prend sa source au Luxembourg. On passe ainsi à Viviers, après quoi une grande côte est nécessaire pour passer un méandre, puis à Montigny, qui se trouve au sommet d’une grande côte nécessaire pour passer un second méandre (j’ignore pourquoi la route descend entre les deux au fond de la vallée…). Puis on redescend pour atteindre Cons-la-Grandville, où j’étais passé une fois en voiture parce que j’avais entendu parler d’un festival de musique ayant lieu l’été dans un château à cet endroit

Ancien haut fourneau à Cons-la-Grandville

Ancien haut fourneau à Cons-la-Grandville

En fait, avant de passer devant le château, j’ai aussi remarqué un bel exemple d’archéologie industrielle datant de 1820, un ancien haut-fourneau des débuts de la sidérurgie bien conservé. Il m’a un peu rappelé les fours à briques de Gascogne, la technologie étant en gros la même.

 

Château de Cons-la-Grandville

Château de Cons-la-Grandville

Le château se trouve lui sur un éperon rocheux au milieu du village. Je n’ai jamais pu le visiter car il est habité et n’est pas ouvert toute l’année; les guides évoquent surtout des cheminées, des plafonds à caisson et une fresque médiévale. Le château est assez imposant vu de l’extérieur avec des fenêtres Renaissance soignées au-dessus de murs d’appui impressionnants.

 

Pignon à redents

Pignon à redents

Le logis principal est en plus orné d’un beau pignon à redents surmonté de figurines.

 

Pavillon de la Thébaïde

Pavillon de la Thébaïde

Les propriétaires ont ouvert le parc aux visiteurs, mais je trouve l’entrée un peu chère pour abriter simplement un choix d’arbres vénérables au bord de la Chiers et je me suis contenté d’admirer de l’extérieur le pavillon dit de la Thébaïde avec ses caryatides du XVIIème siècle. Le château fut reconstruit à cette époque par le gouverneur de la forteresse de Longwy qui avait épousé l’héritière du domaine.

Après Cons, il faut sortir à nouveau de la vallée et je n’y suis pas descendu immédiatement ensuite, voulant contourner l’agglomération agitée de Longwy et surtout ses nombreuses zones commerciales et ses entrepôts. J’ai donc été obligé de monter tout en haut de la crête, atteignant à Cosnes-et-Romain avec 390 m d’altitude le point culminant de la seconde partie du voyage. Je suis passé devant un mémorial de la guerre de 1870 mais il était moins intéressant que je ne l’espérais. J’ai trouvé la côte très longue et fatigante, que ce soit l’effet de la chaleur ou du vent contraire.

 

Rodange depuis Mont-Saint-Martin

Rodange depuis Mont-Saint-Martin

Je n’ai fait qu’effleurer Longwy-Haut, n’ayant pas envie d’explorer les remparts parce que j’ai vu d’autres forteresses construites par Vauban ailleurs, et je suis descendu à mi-hauteur de la vallée au dernier village français, Mont-Saint-Martin, d’où l’on domine la frontière belgo-luxembourgeoise. On voit côté belge les installations d’un important centre de containers et du côté luxembourgeois plusieurs usines de sous-traitance automobile (et une série de stations-services où l’essence et le tabac sont des activités très rentables). Côte français, la vue est cachée par la colline mais on ne verrait que des friches sidérurgiques en ruine et la gare en grande partie abandonnée de Longwy-Bas.

 

 Eglise de Mont-Saint-Martin

Eglise de Mont-Saint-Martin

Mont-Saint-Martin mérite un arrêt pour une ravissante église romane que je n’avais jamais eu l’occasion de visiter. En fait, ce n’est plus une église depuis que la société des aciéries a fait construire une église plus grande et plus centrale en 1929, ce qui fait qu’elle ne sert qu’occasionnellement à des spectacles et qu’elle est fermée. Mais elle a été rénovée très correctement, il y a un joli portail à chevrons un peu normands et la pierre blonde rappelle au soleil d’après-midi la Bourgogne.

 

Jardin de lavande à Mont-Saint-Martin

Jardin de lavande à Mont-Saint-Martin

Sur le côté de l’ancienne église, une association locale a planté avec l’aide de la municipalité un jardin de lavandes très agréable qui mérite une visite en saison. Je ne voulais pas m’y asseoir parce que j’aurais été en plein soleil au milieu des abeilles et je me suis assis à la place sur un banc sous un grand tilleul avec vue sur la frontière et les collines de Gaume. Cela aura été mon dernier goûter du voyage.

Depuis Mont-Saint-Martin, on peut descendre en trois kilomètres à la gare de Rodange d’où j’aurais pu prendre le train. Comme il n’était pas tard et que je trouvais amusant de rentrer jusque chez moi à vélo, je suis descendu à la place vers l’hôpital, aussi grand et aussi laid que la plupart de ses confrères, puis je suis remonté un peu le long de la ligne de chemin de fer jusqu’au centre de Longwy-Bas dont je n’avais aucun souvenir.

Longwy est une ville sinistrée par la fin de la sidérurgie (22000 habitants en 1980, 14000 maintenant) et est virtuellement en faillite du fait d’emprunts trop lourds souscrits pour financer des infrastructures de remplacement. Mais la ville a la chance d’être frontalière du Luxembourg et elle a bien changé depuis les émeutes de 1979. Au contraire de Bruay ou de Hayange, c’est une ville propre avec de nombreuses zones commerciales et un bon réseau autoroutier; les habitants sont massivement des frontaliers travaillant au Grand-Duché.

 

Art déco à Longwy-bas

Art déco à Longwy-bas

Le centre de Longwy-Bas date des années glorieuses de la sidérurgie et paraît franchement surdimensionné, mais l’ancien palace art déco, transformé en bazar de fins de séries à trois francs six sous est une survivance intéressante.

 

Grand'Place à Longwy-bas

Grand’Place à Longwy-bas

Mairie de Longwy

Mairie de Longwy

On peut aussi admirer d’anciens grands hôtels dignes d’un boulevard parisien, un hôtel de ville néo-classique majestueux inauguré en 1925 et la Banque de France dans un palais en grès qui rappelle nettement plus l’historicisme prussien de Metz que le faux Mansard IIIème République.

 

Parc sidérurgique à Herserange

Parc sidérurgique à Herserange

J’ai quitté ensuite Longwy parallèlement à la frontière luxembourgeoise en longeant la vallée de la Saulnes. J’ai l’impression que l’on est en train de transformer les friches industrielles des aciéries de Herserange en grand parc autour de quelques éléments de ferraille imposants gardés comme monuments, mais je n’ai que ma photo pour l’affirmer.

 

Eglise de Hussigny-Godbrange

Eglise de Hussigny-Godbrange

Le village au bout de la vallée, Hussigny-Godbrange, est un village ouvrier où l’on voit à la tristesse des maisons et à la proportion importante d’immigrés qu’il ne fait pas partie des banlieues pavillonnaires dynamiques pour frontaliers (travaillant au choix dans les officines de comptabilité pour fonds d’investissement ou dans les boutiques de luxe des rues piétonnes). J’y ai remarqué une église intéressante datant de 1924 remplaçant celle qui avait été abîmée en 1918 mais je n’ai pas eu le temps de visiter. Ce n’est qu’à 2 km de la frontière et j’y retournerai donc à l’occasion.

Hussigny n’était pas une ville sidérurgique mais une ville minière dont le fer alimentait ensuite les usines de Longwy. J’ai appris que la municipalité a été obligée de rouvrir la mine et d’organiser des visites guidées parce que les promenades illégales dans les galeries non sécurisées étaient devenues une passion locale.

 

Butte-témoin du Zolverknapp

Butte-témoin du Zolverknapp

Je voulais traverser le plateau après Hussigny pour descendre directement sur Rédange mais le pont sur l’ancienne ligne de chemin de fer a été condamné et je ne voulais pas faire le détour par la nationale, ce qui fait que j’ai été obligé de revenir à Hussigny après une côte longue et raide inutile. Curieusement, la côte entre Hussigny et Differdange côté luxembourgeois s’est avérée nettement plus douce.

J’ai ensuite coupé au plus droit après la descente très sympathique de Differdange.

Introduction, Narbonne, Carcassonne

15 novembre 2013

(Introduction à un voyage cyclotouriste de Toulouse à Nice en mai et juin 2013)

L’itinéraire de cette année a résulté d’une combinaison de circonstances – comme presque toujours. Un des facteurs primordiaux était que j’avais été un peu frustré en 2012 par les paysages trop « mous » du Val de Loire et j’avais envie d’un trajet plus montagnard.

Le choix exact a aussi répondu au souhait de voir certains grands sites (le Mas d’Azil, la Corniche de l’Estérel), de compenser une frustration (je n’avais pas pu visiter la Côte d’Azur en 2011 bien que ce voyage se soit terminé à Nice) et de remplir ma liste d’arrondissements (Muret, Pamiers, Montpellier, Istres, Brignoles et Toulon étaient « vierges »).

Bien que j’eusse eu beaucoup de difficultés à m’entraîner du fait du printemps pluvieux, le voyage s’est bien passé car les étapes les plus physiques étaient surtout à la fin. J’ai plus fait face à des petites inquiétudes techniques car les nouveaux bagages se sont avérés peu résistants. Pas de crevaison, chose étonnante car j’en ai normalement une par voyage.

Le temps a été très mauvais dans une grande partie de la France en mai 2013 avec des températures 6 à 10 degrés sous le niveau usuel et beaucoup de pluie. Le Sud-Est a donc été plus frais que d’habitude avec 18 à 23 degrés au lieu de 25 à 35 degrés, ce qui me convenait parfaitement pour faire du sport, et je n’ai eu de la pluie qu’à trois reprises (dans l’Ariège, l’Aveyron et les Maures) tandis que le vent froid dont les gens se plaignent beaucoup dans le Sud était très présent mais n’était pas vraiment gênant pour moi.

J’ai cependant roulé presque tous les jours avec un tricot à manches longues par-dessus le t-shirt, ce qui m’est rarement arrivé les autres années. Soit il faisait effectivement frais (dans l’Aveyron, les Cévennes et les Maures), soit le vent était très fort (en Languedoc et en Provence). Je n’ai pu bronzer que les trois derniers jours.

Côté hébergements, j’étais conscient que je devais faire des compromis vu que je me rendais dans des régions extrêmement touristiques où les prix sont beaucoup plus élevés. En Provence et sur la Côte d’Azur, je suis donc allé dans des auberges de jeunesse. La qualité est très variable pour un prix identique, Fréjus et Nîmes méritant un compliment, mais pas Nice. J’ai pris un hôtel pas cher deux fois et l’un était très sympathique et l’autre assez limite.

Pour le reste, j’ai trouvé des chambres d’hôtes servant à dîner, dont trois qui ne sont pas membres des Gîtes de France. Merci Internet. J’ai l’impression que beaucoup de chambres d’hôtes envisagent à l’origine de servir des repas mais abandonnent après quelques années vu les contraintes que ceci impose et l’âge des propriétaires. Celles qui sont situées en montagne ou qui appartiennent à des agriculteurs dans la force de l’âge sont plus susceptibles de continuer, surtout quand on parle d’arriver à vélo. Et les hôtes ont toujours mangé avec moi cette année, ce qui n’était pas le cas dans les régions plus touristiques en 2012.

(Etape de départ du voyage)

Samedi 11 mai: Voyage d’aller Luxembourg – Narbonne – Carcassonne – Toulouse

Je suis parti en fait le vendredi soir par le train de nuit Luxembourg-Narbonne parce qu’il est très difficile de trouver des TGV acceptant les vélos via Paris pour un prix raisonnable. Ce train est souvent en retard et ceci ne me gênait pas du tout car j’avais 1 h 30 de correspondance à Narbonne et 2 h à Carcassonne. Il y a une correspondance meilleure mais elle n’accepte les vélos qu’avec réservation et supplément. Au demeurant, les trois trains ont été parfaitement à l’heure, ce qui est toujours le cas quand on a des correspondances très généreuses (et rarement le cas si la correspondance est un peu juste).

Quand je suis arrivé à la gare à Luxembourg, j’ai constaté que la voiture dans laquelle j’avais une réservation manquait. J’ai été presque étonné de trouver des contrôleurs sur le quai et il leur a fallu un bon quart d’heure pour décider comment recaser les voyageurs dans les autres voitures. Comme la seule voiture avec un compartiment vélos manquait, ils m’ont attribué un compartiment entier pour le vélo et moi, mais j’ai quand même eu beaucoup de difficultés à faire entrer le vélo par les portes très étroites et j’ai été obligé de démonter la roue avant pour qu’il n’encombre pas trop.

Finalement, une fois que j’étais bien installé, les contrôleurs ont décidé de mettre une deuxième personne dans mon compartiment, un étudiant allant à Toulouse, parce qu’ils avaient besoin de son compartiment initial pour loger des dames ayant réservé un compartiment féminin. L’étudiant a fait tout un cinéma sur la présence de mon vélo parce qu’il avait paraît-il un nombre considérable de bagages mais surtout je pense parce qu’il exigeait une couchette en bas.

Ma couchette initiale était au milieu et je pouvais donc volontiers lui laisser une des couchettes du bas du moment que le vélo occupait l’autre (on ne pouvait pas le monter plus haut vu le danger qu’il tombe et blesse quelqu’un avec les pièces métalliques) et qu’il mettait ses bagages au milieu ou en haut. J’ai eu pas mal de peine à lui expliquer cela vu son état surexcité mais il a fini par comprendre.

Son bagage considérable se composait d’un sac à dos et d’un petit sac de voyage, ce qui fait que je ne comprends vraiment pas où se trouvait son problème. C’était apparemment la première fois qu’il prenait le train de nuit. Il a passé des heures à tripoter un outil électronique et à écouter de la musique, mais il est resté fort tranquille. Je ne sais pas s’il avait des puces, mais il a aussi passé des heures à se gratter le ventre. Il est descendu à 5 h du matin à Montpellier pour prendre un TGV vers Toulouse – les gens savent rarement qu’ils ont la même correspondance en changeant à Narbonne à 7 h, chose plus confortable.

Je pensais avoir largement le temps de préparer ma sortie en attendant Béziers pour m’en occuper, mais j’aurais mieux fait de m’y prendre plus tôt car il faut moins de 15 minutes entre Béziers et Narbonne. Dans la précipitation, j’ai abîmé une des fixations des sacoches – découvrant toutefois plus tard que le dégât est sans gravité à condition de surveiller le bouton-pression en cause de temps en temps.

J’ai aussi remonté la roue avant dans le mauvais sens, ce qui m’arrive presque à chaque fois. Là aussi, c’est facile à réparer, sauf quand on est pressé et maladroit. Je suis même parvenu à extirper le vélo du compartiment puis du couloir sans le coincer, le secret étant évidemment qu’il faut enlever les bagages.

Comme souvent le matin, il faisait plutôt venté à Narbonne. Je n’ai pas trouvé la boulangerie que j’avais utilisée dans des circonstances similaires il y a quelques années près de la gare et je suis donc parti vers le centre ville par de belles allées de platanes pratiquement vides à cette heure matinale un samedi. Bien que je sois passé assez régulièrement à Narbonne, j’ai constaté que je n’en avais en réalité pratiquement aucun souvenir et que j’avais beaucoup de plaisir à découvrir la ville à l’occasion de cette correspondance.

Canal de la Rabine à Narbonne

Canal de la Rabine à Narbonne

La première surprise est le Canal de la Robine qui relie l’Aude à l’Etang de Bages. La commune a décidé d’embellir les bords du canal en construisant une vraie esplanade piétonnière de chaque côté. C’était encore un grand chantier lors de mon passage mais ce sera très élégant – quoique je pense que cela manquera d’ombre les premières années.

Au bout de l’esplanade, le canal disparaît sous des maisons et je me suis rendu compte qu’il s’agit en fait d’un pont portant des maisons. C’était courant au Moyen Âge, mais c’est devenu très rare aujourd’hui parce que cela gêne la circulation. Du coup, c’est généralement une attraction touristique de tout premier ordre comme à Bad Kreuznach, à Bath ou à Erfurt. Il est vrai que le pont de Narbonne est moins photogénique. Il était sûrement plus imposant au Moyen Âge quand c’était l’Aude et non un simple canal qui passait desssous – il avait alors sept arches au lieu d’une.

Ancien grand magasin

Ancien grand magasin

Je n’ai pas trouvé les rues de la vieille ville très intéressantes, ce qui vaut d’ailleurs pour tout le Sud de la France. Les maisons hautes de trois étages sont crépies de façon toute semblable et peu décorées. Tout l’intérêt se concentre donc sur les placettes, dont la principale à Narbonne est celle de la mairie. La cathédrale et un ancien grand magasin (les fameuses Dames de France) donnent aussi dessus car c’est la seule belle place de la ville.

Palais épiscopal de Narbonne

Palais épiscopal de Narbonne

Au milieu de la place, on a excavé un espace pour montrer les restes d’une voie romaine qui est ici vraiment bien visible. J’ai profité d’un banc sur cette place pour manger trois des quatre chocolatines que j’avais achetées en guise de petit déjeuner (je n’avais pas trouvé de boulangerie vraiment tentante mais je me suis rattrappé pendant le voyage).

La place est dominée par le bâtiment très imposant de l’hôtel de ville, qui était à l’origine le palais archiépiscopal. Il fut classé monument historique dès 1840, ce qui montre bien son importance. J’ai été un peu surpris de trouver un archevêché dans une petite ville comme Narbonne, mais la ville était la capitale d’une province romaine et devint encore plus importante sous les Visigoths puis les Sarrasins (à cette époque, la Catalogne était gouvernée depuis Narbonne). L’archevêché date de 445 et disparut avec le Concordat de 1801 mais l’archevêque de Toulouse est toujours archevêque de Narbonne.

Entrée de la cathedrale

Entrée de la cathedrale

Le palais est roman à l’origine et cela se voit aux tours crénelées. La partie centrale qui semble gothique est une invention de Viollet-le-Duc. La partie de droite sur la photo avec une fenêtre en ogive ne faisait pas partie du palais, c’est le chœur de la cathédrale. L’archevêque se rendait donc de son palais à sa cathédrale par un passage intérieur au premier étage et on peut entrer dans la cour sous ce passage.

Cette entrée est d’ailleurs la principale entrée de la cathédrale; on est entre deux murs très hauts percés de toutes petites ouvertures romanes qui font penser à un guet-apens. A l’arrière, le palais donne sur un jardin public avec quelques fenêtres renaissance, mais aussi avec deux imposantes tours rondes et des contreforts massifs.

Arrière du palais épiscopal

Arrière du palais épiscopal

On voit que l’évêque ne se sentait pas en sécurité dans sa ville et ceci ne surprend pas si l’on se souvient que Narbonne devient français en 1219 suite à une campagne militaire sanglante cachée sous le prétexte d’une croisade contre les hérétiques cathares. Ceux-ci ne menaçaient guère le roi de France, mais ils menaçaient les intérêts bassement matériels de l’église catholique (surtout des abbayes) et le roi de France a saisi l’occasion de s’attaquer au puissant comte de Toulouse qui lui bloquait l’accès de la Méditerranée et qui pourrait devenir une grande puissance si son alliance avec le roi d’Aragon – Catalogne – Baléares se transformait en union des deux pays.

Nef avortée de la cathédrale

Nef avortée de la cathédrale

On ne visite pas tout le palais puisqu’il sert de mairie et a sûrement beaucoup changé à l’intérieur. On peut normalement visiter la cathédrale mais je suis arrivé trop tôt le matin. La cathédrale est bizarre, c’est à l’arrière un chantier arrêté en plein milieu. En effet, les archevêques avaient vu beaucoup trop ambitieux et mirent déjà 75 ans à construire le chœur. Ils avaient prévu la plus grande cathédrale gothique du sud de la France en utilisant un architecte familier du style royal de Champagne et d’Île-de-France.

Chantier de la cathédrale

Chantier de la cathédrale

Le chœur est d’ailleurs le plus haut de France après Beauvais, Amiens et Metz. Excusez du peu d’ambition. Cependant, quand une troupe anglaise menace Narbonne pendant la guerre de Cent Ans en 1319, l’archevêque voit une bonne occasion d’arrêter les frais. On a construit plus tard quelques morceaux d’arches pour la nef, mais ceci n’est pas allé loin et il en reste un curieux chantier inachevé. Les photos du chantier datent d’un autre passage au mois d’août, mais à la même heure.

Bourse du Travail Art Déco à Narbonne

Bourse du Travail Art Déco à Narbonne

Après avoir fait le tour de la promenade au bord de la Rabine, de la mairie et de la cathédrale, je suis retourné vers la gare et je suis passé devant la Bourse du Travail que je connaissais d’un autre voyage – je m’étais assis devant en 2006 pour le petit déjeuner. C’est un bâtiment Art Déco construit sur des plans de 1938 plutôt imposant pour une ville de province . Il rappelle un peu le style du Palais de Tokyo à Paris. Comme il a été achevé juste après la Seconde Guerre Mondiale, je pense que les fresques typîques des années 30 étaient un peu passées de mode même si on en voit une sur la photo quand même.

Une fois revenu à la gare, j’ai attendu 20 minutes mon train pour Carcassonne. C’était un TER confortable et j’ai partagé la section pour vélos avec une jeune famille allemande. Le monsieur m’a expliqué qu’il a déménagé il y a plusieurs années parce qu’il avait trouvé un travail dans un climat plus agréable que dans sa région d’origine. Il parle évidemment très bien français, mais je me suis demandé quel travail il a. Import-export d’équipements agricoles peut-être ? Ou alors dans la logistique.

Ils avaient avec eux une petite fille de deux ans qui était passionnée par l’idée de monter et descendre les marches dans le wagon. Elle avait une place dans une remorque derrière le vélo de son père, chose courante dans le nord de l’Allemagne mais très surprenante en France. La famille avait l’intention de rouler de Carcassonne à Narbonne le long du canal du Midi en profitant du bon vent d’ouest.

Arrivé à Carcassonne, j’avais environ deux heures pour profiter de la ville. J’y étais certes retourné il y a quelques années pour prendre le bus de l’aéroport mais j’avais simplement eu le temps de me promener dans la ville neuve. J’ai donc profité de l’occasion pour monter cette fois à la Cité. Un samedi matin en tout début de saison, on pouvait s’y promener en profitant de l’animation mais sans être oppressé par une marée de touristes. Dans les lices entre les deux enceintes, j’ai même pu prendre des photos sans personne dessus, ce qui est sûrement impossible en été.

Je me suis évidemment demandé comment on accède à la Cité. Il y a une route, mais on y accède par un boulevard avec une circulation intense que je voulais éviter. Il y a par contre aussi un itinéraire pour piétons balisé, ce qui est logique vu l’affluence. Le trajet consiste à traverser l’Aude sur un pont gothique puis à monter une petite rue pavée un peu raide.

Vieux pont sur l'Aude à Carcassonne

Vieux pont sur l’Aude à Carcassonne

J’ai traversé le pont sans l’examiner sur le moment puis j’ai poussé le vélo sans trop de problèmes sur les pavés. La Cité est évidemment bien au-dessus du fleuve mais moins haut que je ne pensais sur la foi du site vu de loin. Je pense que le dénivelé est même plus modeste qu’à Angoulême ou Avranches.

L’itinéraire indiqué est une bonne idée car il aborde les remparts par le côté le moins impressionnant. On va donc de bonne surprise en bonne surprise en longeant les remparts vers la porte principale, défendue logiquement par un châtelet et d’énormes tours rondes. La première forteresse avait été construite par les Romains et on le voit à la forme de certaines tours en fer-à-cheval.

Cité de Carcassonne

Cité de Carcassonne

L’enceinte principale date de 1100 environ quand le vicomte avait eu à faire face à deux reprises à des révoltes locales. La seconde enceinte et le château comtal actuels datent de Saint Louis après la conquête du Languedoc accusé de sympathies pour les Cathares. La forteresse n’a jamais été assiégée (elle avait été évacuée presque sans combat lors de la conquête française) mais tombait évidemment en ruines au XIXème siècle. C’est le ministre Prosper Mérimée qui en tomba amoureux et qui fit intervenir Viollet-le-Duc pour la restauration.

Palais comtal côté Aude

Palais comtal côté Aude

On lui a beaucoup reproché les toits pointus en ardoises des tours, qui jurent avec les toits plus plats en tuiles des tours médiévales préservées. L’architecte s’est défendu en disant qu’il avait trouvé beaucoup d’ardoises dans les fouilles et que l’architecte de Saint Louis était probablement plus familier avec les tours du nord de la France. Il est certain que la ville bénit de nos jours la restauration vu le flot de touristes. C’est au point que Ryan Air offre des vols depuis Londres pour Carcassonne.

Entrée de la Cité

Entrée de la Cité

Début mai, il y avait suffisamment de touristes pour donner de l’animation mais pas assez pour remplir les parkings. Curieusement, on peut entrer en voiture dans la Cité par un petit châtelet assez impressionnant qui a remplacé le pont-levis, mais c »est évidemment réservé aux commerçants et aux livraisons.

Lices intérieures de la Cité

Lices intérieures de la Cité

J’ai donc passé la première enceinte mais j’ai alors eu envie de longer un peu les lices complètement désertes sur le moment car l’effet était impressionnant. En fait, il y avait au Moyen-Âge toutes sortes de bâtiments et de granges que l’on laissait brûler en cas de menace de siège pour libérer la place. Vers 1850, il y avait même une bonne centaine de cabanons habités par des familles pauvres dans les lices.

Il n’y a que deux accès à travers la muraille extérieure (le châtelet avec le pont-levis et une barbacane dominant le pont sur l’Aude), mais il y en a plusieurs entre les lices et la Cité, ce qui fait que je me suis retrouvé de façon un peu surprenante devant la basilique après avoir passé une poterne. Je ne l’ai pas visitée par manque de temps et par méfiance envers les trop nombreux touristes, tout en regrettant après coup les vitraux vantés sur Internet.

Place de la collégiale

Place de la collégiale

Je me suis promené à la place dans la Cité qui est finalement pas bien grande vue de l’intérieur. Le plus joli coin est une placette ombragée tout en haut. Environ les 2/3 des maisons de la Cité abritent des restaurants et des gargotes (une proportion assez étonnante à mon avis) tandis que la plupart des autres maisons abritent des magasins de souvenirs et de produits pour touristes.

Palais comtal de Carcassonne

Palais comtal de Carcassonne

Il y a un deuxième coin qui vaut un arrêt, une terrasse dominant le fossé du château comtal. Le château, troisième ligne de défense, a été transformé en musée mais je pense qu’il est surtout pédagogique car il n’y a pas d’intérieurs intéressants à visiter. Il est surtout intéressant parce qu’il contient la seule tour d’origine wisigothique de la Cité et de France (les Mérovingiens qui régnaient alors au Nord de la France n’avaient pas les moyens de construire en pierre).

Châtelet du palais comtal

Châtelet du palais comtal

Je suis ressorti de la cité près du châtelet d’entrée afin de longer la partie des lices que je ne connaissais pas encore. Elles sont moins spectaculaires côté Nord mais c’est la section où l’on voit le mieux les traces de la muraille romaine. En continuant à faire le tour, je suis arrivé au pied du château comtal et de la barbacane. Une construction complexe d’arcades et d’escaliers permet de passer sous les constructions et de rejoindre la rampe reliant la Cité au pont sur l’Aude.

Versant Ouest des remparts

Versant Ouest des remparts

Je n’aurais pas pu monter par là en poussant le vélo (trop de marches), mais c’est évidemment l’accès le plus impressionnant quand on monte à pied. Je ne regrette pas d’être descendu par là en gardant ainsi le plus spectaculaire pour la fin. On arrive en bas dans un petit faubourg au bout du vieux pont sur l’Aude. Je n’ai rien trouvé sur l’époque de construction mais il est probablement d’origine gothique. Il y a un pont moderne pour les voitures sans aucun intérêt juste en aval, ce qui laisse le pont ancien aux touristes.

La ville basse de Carcassonne n’a pas grande réputation et je me suis un peu limité de toute façon car il y avait un marché très animé dans une grande partie du centre. J’ai hésité à visiter une église mais je n’étais pas très tenté car celles de Carcassonne ne sont pas d’un intérêt considérable. Finalement, je suis retourné assez vite à la gare.

C’est probablement une des gares les plus joliment situées de France car elle domine un bassin et une écluse du Canal du Midi. A Toulouse, la gare est plus en retrait et le bâtiment est trop grand pour faire le même effet.

Le trajet en train est sans grand intérêt entre Carcassonne et Toulouse mais on remarque que les trains régionaux sont gérés par les régions: en Languedoc-Roussillon, il ne s’arrête que deux fois en 50 km. En Midi-Pyrénées, il s’arrête six fois sur la même distance.


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