Introduction et étape de départ (Vallée de la Fensch)

31 octobre 2014

AAA Armor – Artois – Ardennes

Le thème du voyage de cette année aura été moins évident que certaines autres idées. Ce n’est pas un voyage de découverte d’une région comme j’ai pu le faire en Auvergne ou en Bourgogne (et comme je devrais le faire un jour en Champagne). En fait, il y a deux éléments. D’une part, l’envie de découvrir un maximum d’arrondissements que je ne connaissais pas encore (12 en l’occurrence, il en reste 27) – et certaines découvertes ont vraiment été sympathiques comme dans le Maine ou en Thiérache. Je reconnais que le Cambrésis, le Vermandois et le Santerre étaient moins excitants.

D’autre part, je voulais essayer un voyage se terminant chez moi plutôt qu’un voyage commençant chez moi, chose que j’avais déjà expérimentée. En fait, le dernier jour, on a effectivement un plaisir particulier à se rapprocher de chez soi. Le reste du voyage, cela ne m’a pas vraiment préoccupé ou motivé. Chose amusante, mon tout premier voyage avait été de Luxembourg à Vannes, donc exactement l’inverse – mais j’étais passé à l’époque par le Val de Loire.

Le trajet ne comporte pas de grandes montagnes et je ne m’étais pas entraîné particulièrement ardemment, mais j’ai été surpris de voir que j’atteignais un dénivelé de 800 m environ chaque jour du simple fait que l’on traverse beaucoup de vallées même dans des plateaux a priori monotones. Les pentes modérées me convenaient aussi parce que j’ai eu quelques problèmes avec mon câble de dérailleur (remplacé au retour).

Le temps a été orageux au début du voyage puis frais et venté pendant plusieurs jours en Artois, ce qui confirme qu’il fait moins chaud dans le Nord de la France que dans le Sud ! Rien de mal à cela, sauf que j’ai eu une crevaison à chaque fois qu’il pleuvait un peu longtemps. Je n’avais jamais eu trois crevaisons pendant le même voyage et je soupçonne donc un pneu acheté chez Cora d’avoir été peu solide.

Les hébergements méritent un commentaire. En général, je suis parvenu à trouver des chambres d’hôtes servant un repas dans les régions rurales, sauf en Mayenne où je me suis rabattu sur un café avec chambres. L’accueil était souvent plus sincère que dans le Sud de la France où l’on sent parfois que c’est une nécessité pour arrondir la retraite et pas un choix entrepreneurial librement consenti.

Par contre, dès qu’on est à moins de 150 km de Paris, il n’y a personne offrant des tables d’hôtes car les gens renvoient aux nombreux restaurants pour excursionnistes. A moins de 100 km de Paris, on ne trouve même aucune chambre d’hôtes à prix raisonnable, ce qui m’a conduit à passer quatre nuits à Paris en utilisant le train au départ des étapes concernées – heureusement que mes parents y ont un pied-à-terre.

(étape de départ d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Vendredi 30 mai

42 km

Dénivelé 198 m

Très couvert, 15°

Douane de Rumelange – Ottange – Angevillers – Fontoy – Florange – Terville – Thionville

Vallée de la Fensch

Département 57

Transfert à Paris 6 km Dénivelé 43 m

Eclaircies, 21°

Gare de l’Est – Porte Saint Martin – Arts & Métiers – Hôtel de Ville – Conciergerie – Carrefour de l’Odéon – Sénat – rue Vavin – Gare Montparnasse

Transfert à Vannes 4,5 km Dénivelé 26 m

Très beau, 25°

J’avais pris un billet pour le TGV de 13 h 10 parce qu’il était moins cher, trouvant que le supplément de 20 € pour le vélo suffisait en la matière. Du coup, une fois les bagages faits, j’ai trouvé que je n’avais plus grand chose d’utile à faire chez moi avant de partir et que je pouvais aussi bien rejoindre Thionville à vélo. Ceci permettait de s’habituer un peu au vélo chargé et le trajet est plutôt en descente. J’en connaissais déjà une partie puisque j’ai eu l’occasion d’aller à Thionville à vélo dans le passé, par exemple pour acheter des billets de train (!).

Je suis passé par Kayl, prenant jusqu’à Rumelange une piste cyclable que je n’avais jamais empruntée parce que c’est un peu un cul-de-sac quand on fait une excursion au Luxembourg. Le nouveau parc de Kayl est assez agréable, j’y avais fait quelques photos lors d’une randonnée. Par contre, le nouveau parc de Rumelange que je ne connais pas a l’air intéressant et il faudra que j’aille m’y promener un jour.

Après la frontière, on trouve les lotissements typiques construits pour les frontaliers puis à partir du centre d’Ottange les anciens logements miniers, rangées de maisons à un étage en général et quelques cages à lapins des années 60. Il y a plus de maisons en rangées identiques dans les villages français que dans la Minette, il faut supposer que les employeurs français étaient plus motivés à construire des cités ouvrières.

Je savais qu’il y aurait une bonne côte à Nondkeil pour monter sur le plateau, mais je l’ai trouvée plus facile que dans mon souvenir. C’est aussi celle où il y a moins de circulation comparée à celles d’Audun ou de Volmerange. En plus, le plateau est assez étroit, en partie boisé et vallonné à cet endroit, ce qui fait que l’on s’ennuie beaucoup moins que plus à l’ouest.

De toute façon, on commence très vite la descente vers la vallée de la Fensch. Il y en a pour 7 km en pente douce en partie dans la forêt et ce serait donc un trajet parfaitement acceptable pour remonter de la Moselle si besoin est. On arrive dans la vallée à Fontoy (où habitent les Fenschois et non les Fontoyens car Fensch était le nom allemand de Fontoy, ville qui avait attiré beaucoup d’immigrants allemands pendant l’annexion 1870-1914).

Je me suis assis dans un genre de square formé d’un anneau de beaux arbres autour d’une fontaine. Le tout est pavé et une dame promenait un petit enfant en poussette en faisant patiemment le tour de l’anneau. Quand je suis reparti après quinze minutes passées à reposer mon postérieur et à manger un gâteau, elle en était encore à faire le tour patiemment. Il faut supposer que les espaces verts sont peu nombreux à Fontoy… Je ne me suis rendu compte qu’en partant que je m’étais assis sous des tilleuls. Ils m’ont rarement rendu malade cette année, je suis arrivé en général après la floraison ou par temps frais et humide.

Après Fontoy, la route descend la vallée presque plate. Les pentes sont couvertes de forêt qui n’existait pas il y a 50 ans, ce que je sais par l’exemple du Luxembourg et les photos anciennes des régions minières. C’est plus joli et ça sent moins mauvais de nos jours ! Le fond de la vallée est occupé en alternance par des usines sidérurgiques, la plupart abandonnées, et par les cités ouvrières. Grâce aux frontaliers, les villages sont propres et vivants.

Il y a une exception, la ville principale de la vallée. Hayange est gris et un peu sale, envahi de chômeurs qui traînent dans les rues et de femmes fatiguées par les soucis d’argent. Beaucoup d’immigré(e)s alors qu’on ne les voit pas dans les rues des villages, peut-être parce qu’admirer des devantures est tout ce qu’on peut faire quand on est au chômage. Signe du niveau socio-économique de Hayange, un magasin Tati trône sur la place principale en face de la mairie.

Hayange a défrayé la chronique en 2013 car le nouveau maire est un ancien syndicaliste de la CGT reconverti au Front National. On ne devrait pas être surpris, les milieux qui se sentent rejetés par la société en place ont besoin d’un parti d’opposition et le Front National joue donc le même rôle que les communistes autrefois. Ceci ne devient un problème que quand le parti de protestation parvient à attirer suffisamment de bourgeois et de financements. C’était par exemple le cas pendant la montée du nazisme à cause de la grande crise des années 1930 et de la peur des milieux bourgeois pour leur avenir – il n’y avait pas de RMI ni d’assurance maladie universelle à l’époque.

En tous cas, quand on traverse Hayange, on voit immédiatement pourquoi les habitants ont envie de protester, mais on ne voit pas très bien la différence entre une mairie FN et une autre mairie. Par contre, les villes d’Arlon et de Diekirch qui étaient jumelées avec Hayange ont dénoncé leurs jumelages – pas grave pour les dîners fins entre conseillers municipaux, mais dommage pour les échanges entre clubs sportifs ou classes, si ceci existe dans le cas précis.

Ancien château De Wendel à Hayange

Ancien château De Wendel à Hayange

A la sortie de Hayange, on passe un grand chantier. A droite, une élégante villa dans un parc qui abrite la communauté de communes. A gauche, un grand château que l’on est en train de relier par une galerie en verre luxueuse aux anciens communs. Le tout est en grès jaune tout propre. Ce château est le futur siège de la communauté de communes.

J’ai vu la même chose dans d’autres villes: les communautés de communes rénovent de très belles propriétés assez aristocratiques pour s’y installer. C’est bien de rénover ces propriétés, mais je suis choqué par le goût du luxe des élus. Ils n’osent pas toujours installer leur mairie dans de telles conditions car les électeurs y vont souvent et leur reprocheraient leurs dépenses – mais les communautés ne sont pas élues et les bureaux sont fermés au public, ce qui rend les dépenses moins voyantes.

Les communautés de communes seraient-elles un étage supplémentaire de dépenses somptuaires illimitées au bénéfice des élus, d’autant plus que les communes ne peuvent pas s’opposer aux taxes des communautés et que celles-ci ne peuvent pas faire de dettes ? La réforme visant à interdire les communautés de moins de 20.000 habitants n’aidera que partiellement.

Pour en revenir au château, il fut construit par la famille de Wendel à partir de 1710 quand le fils cadet d’un officier en retraite acheta une forge à Hayange. La famille émigra entre 1870 et 1918, mais un des fils resta sur place, devenant allemand et assurant la continuité de l’empire industriel. La famille fut obligée de vendre les usines lors de la grande crise sidérurgique à la fin des années 1970. Le château fut abandonné et n’était qu’une ruine quand il fut racheté par la communauté d’agglomération.

En descendant la vallée, on change complètement de monde. Autant Hayange est déprimant, coincé au pied d’un viaduc d’autoroute entre une gigantesque usine Tata Steel et les pentes raides du plateau, autant le village suivant, Sérémange-Erzange, a un air de banlieue modeste mais proprette. L’indéboulonnable maire socialiste, qui a démissionné en 2013 après 30 ans de règne pour être remplacé par un communiste, a fait construire un hôtel de ville dans un style contemporain assez réussi et sans ostentation.

Rond-point à Florange

Rond-point à Florange

J’ai été plus surpris encore par la dernière ville de la vallée, Florange. L’urbanisme est assez désordonné avec des rubans de résidences et des commerces en forme de boîtes à chaussures le long d’avenues très fréquentées entre les terrains vagues… mais il y a un amusant rond-point avec une décoration de crayons d’écoliers (je crois que c’est un modèle sur catalogue car j’ai vu le même ailleurs). Et il y a surtout une mairie très élégante qui tient plus de l’orangerie pour château baroque.

 

Mairie de Florange

Mairie de Florange

En face ou presque, on a décoré le pignon aveugle d’une maison donnant sur un parking avec une fresque en trompe-l’œil évoquant efficacement le centre du village autrefois avec la « Restauration Gade », les Économats et la fanfare. Pour tout dire, Florange, si souvent citée dans la presse en 2012 suite à la fermeture de l’aciérie Arcelor-Mittal, fait une impression nettement moins sinistrée que Hayange. Le célèbre écrivain engagé luxembourgeois Jean Portante a fait référence à Florange dans ses écrits et je le comprends de s’intéresser à Florange plutôt qu’à Hayange.

 

Trompe-l'œil à Florange

Trompe-l’œil à Florange

De Florange, il ne reste plus qu’à traverser la banlieue commerciale de Terville pour entrer à Thionville. Comme il me restait 1 heure et demie avant le train, je me suis un peu promené dans la principale rue piétonne qui n’est pas très intéressante ni très vivante. Vu l’immense centre commercial de Terville à 3 km, je ne suis pas surpris. En plus, la ville est pour l’essentiel une banlieue-dortoir de Luxembourg.

La population est stable depuis 1970, ce qui est remarquable vu qu’elle a fortement baissé dans les communes sidérurgiques pendant la crise; ceci s’explique par le fait que Thionville est traditionnellement une ville de bourgeois, de commerçants et de fonctionnaires (il y a même deux sous-préfectures, Thionville-Est et Thionville-Ouest, même si Thionville fait partie de Thionville-Est et pas de Thionville-Ouest, chose particulièrement satisfaisante pour les amateurs de bureaucratie compliquée !).

 

Hôtel de ville de Thionville

Hôtel de ville de Thionville

Il ne reste que deux bâtiments historiques importants. L’hôtel de ville occupe un ancien hôtel particulier construit au début du XVIIIème siècle sur les ruines de la forteresse détruite lors de la conquête par Louis XIV. Il est bien mis en valeur par une série d’arcades en grès jaune donnant sur un petit jardin à la française.

 

Tour du château de Thionville

Tour du château de Thionville

Il reste de la forteresse une grosse tour ronde que l’on disait autrefois carolingienne puisque Charlemagne a souvent résidé à Thionville, une des grandes villes d’Austrasie, mais elle date en fait du XIème siècle et servait de donjon pour le château des comtes de Luxembourg. Il était sûrement plus haut à l’origine. Je ne suis jamais allé visiter le petit musée municipal qui se trouve à l’intérieur; le plus amusant est le nom de « tour aux puces ».

 

Marguerites à la gare de Thionville

Marguerites à la gare de Thionville

En arrivant devant la gare, j’ai admiré un grand parterre de marguerites et j’ai donc pris une photo. J’étais passé au même endroit en 2011 à la fin du voyage Lorazur mais c’était le soir et la photo était floue. Après la photo, il ne me restait plus qu’à attendre le train. J’ai donc pique-niqué sur le quai et lu un journal que j’avais emporté exprès pour cet usage.

Le train a bien voulu arriver à l’heure à Paris et n’était pas trop plein, ce qui fait que je suis sorti de la Gare de l’Est sans difficultés. J’avais consulté Internet pour me faire recommander le trajet le plus rapide vers la Gare Montparnasse, n’ayant que 1 h 20 de battement. Finalement, j’ai mis seulement 40 minutes. On peut suivre en fait un balisage pour cyclistes relativement fiable. Il utilise souvent des voies réservées aux bus moins dangereuses que les autres pour un cycliste même si l’on gêne un peu les bus au niveau des arrêts.

On suit d’abord les pancartes pour « Paris Centre » puis à partir de la Fontaine Saint-Michel les pancartes pour « Montparnasse » qui conduisent au Sénat puis rue Notre-Dame-des-Champs. Le seul endroit dangereux est le grand carrefour du Montparnasse. En plus, c’est un trajet sympathique par le nombre de grands monuments devant lesquels on passe.

Le train de Bretagne lui aussi n’était guère plein le vendredi de l’Ascension et je suis descendu sans problèmes à Vannes. Je me prépare toujours longtemps à l’avance pour Vannes car on annonce l’arrêt au dernier moment et le train repart assez vite. Je ne suis pas allé très souvent à vélo à Vannes mais je connais très bien la ville et j’ai choisi un itinéraire vraiment touristique par le quartier Saint-Paterne, les remparts et le port. C’était superbe au soleil couchant et donnait une impression très forte de vacances. Je ne vois que Narbonne qui me fasse un effet comparable.

Etape 1: Bro-Ereg (pays de Vannes)

31 octobre 2014

(1ère étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Dimanche 1er juin

106 km

Dénivelé 804 m

Brumeux puis éclaircies, 15 puis 21°

Séné – Theix – D7 – Le Plessis Josso – Trémohar – Lauzach – Ambon – Noyal-Muzillac – Péaule – Béganne – Tréfin – Rieux – Redon – chemin de halage – La Porte – La Goussinais – Lezin – chemin de halage – D59 – D55

Bro-Ereg (Vannetais), départements 56 et 35

Notice historique: Le Bro-Ereg (originellement Bro-Waroch d’après son premier roi) était un royaume fondé au VIème siècle dans le sud de la Bretagne. La capitale était à Auray, Vannes étant une ville en partie francophone gérée par son évêque. Le Bro-Ereg fut conquis en 753 par Pépin le Bref et fut annexé à la Bretagne en 819.

 

Lagune de Cantizac à Séné

Lagune de Cantizac à Séné

Je suis d’abord passé au bourg de Séné parce que je n’avais pas acheté de baguette la veille puis j’ai pris la poste cyclable pour rejoindre Le Poulfanc. Elle est vraiment très bien faite, sans faire de gros détours puisqu’elle est parallèle à la route mais avec des petits virages derrière les jardins pour donner de la variété.

Au Poulfanc, on peut rejoindre la piste cyclable installée sur l’ancienne voie ferrée de la presqu’île de Rhuys, mais je ne l’ai longée que jusqu’à Sincé. Elle n’est d’ailleurs pas idéale, étant comme la plupart des voies vertes françaises en sable compact et pas en goudron, ce qui est bien pour les VTT du dimanche et moins fatigant pour les piétons, mais déplaisant pour les cyclistes avec bagages.

 

Beau jardin à Theix

Beau jardin à Theix

Une piste cyclable longe la route jusqu’à Theix qui est un village étonnamment gros (2.000 habitants en 1975 mais 6.700 maintenant) avec des lotissements étendus. Il y a de belles maisons avec jardins soignés près du centre et quelques magasins animés, puis on traverse la voie rapide de Nantes et on est en pleine campagne bocagère. Les reliefs sont modérés, on reste au sud des Landes de Lanvaux.

Je voulais passer au manoir du Plessis-Josso pour voir ce que c’est. Le petit château typiquement breton domine un étang artificiel et sert apparemment souvent pour des réceptions. De dehors, il n’est pas très orné et déçoit un peu même s’il y a encore un mur médiéval autour de la cour et une grosse tour. L’enceinte fut construite vers 1330 et le logis vers 1650. J’ai pris une photo mais elle est floue.

 

Chapelle du Gorvello

Chapelle du Gorvello

Par contre, le hameau le plus proche, Le Gorvello, est ravissant. Les habitants ont planté beaucoup de fleurs, les façades de granit ont été rafraîchies et il y a une assez belle chapelle au milieu. Le clocher et l’auvent du portail principal sont très soignés et j’ai pris une photo en gros plan du clocher qui montre une belle gargouille et une curieuse tête sculptée. Ceci se faisait beaucoup à l’époque romane mais surprend un peu au 16ème siècle (la chapelle date de 1523, quand l’évêque de Vannes décida de remplacer une vieille chapelle de Templiers). L’église a une forme bizarre avec un transept gigantesque comparé à une petite nef plus basse.

 

Clocher du Gorvello

Clocher du Gorvello

Je suis passé au Gorvello le jour de la fête paroissiale mais la grand-messe était encore en cours. Des retardataires endimmanchés sont passés à côté de moi en me regardant de l’air un peu supérieur qu’ont les personnes certaines de leur statut moral plus élevé prouvé par leur participation aux offices dominicaux.

 

Fontaine près de Trémohar

Fontaine près de Trémohar

Après la bonne surprise du Gorvello, j’ai continué jusqu’au château de Trémohar mentionné comme intéressant sur la carte. Je suis passé devant un très joli calvaire avec colonettes rondouillardes qui est une version délicieusement provinciale de l’art de la Renaissance.

 

Château de Trémohar

Château de Trémohar

Malheureusement, le château n’est plus ouvert à la visite et on ne le voit donc que d’assez loin. Il a l’air plus amusant que celui du Plessis-Josso à cause des grosses tours qui sont en fait celles de la ferme ou des pigeonniers et qui datent de la même époque que l’enceinte fortifiée du Plessis-Josso. A l’époque, les petits nobles ont les moyens de construire de nouveaux châteaux mais craignent les bandes de soldats de la guerre de succession de Bretagne qui est un épisode de la guerre de Cent Ans. Le logis de Trémohar est quant à lui un bâtiment plus classique de 1750 qu’on ne voit pas bien à cause des arbres.Le château appartenait encore en 1879 à une baronne de Quilfiste de Bazlavan, un beau nom.

 

Nécropole de la guerre d'Indochine à Lauzach

Nécropole de la guerre d’Indochine à Lauzach

Un petit trajet dans la campagne suffit pour arriver à Lauzach, un village sans intérêt particulier. Le nom du village a un faux air breton que j’ai trouvé à juste titre suspect: on écrivait Lauza (nom gallo) puis on a trouvé nécessaire de bretoniser le nom vers 1800 pour faire penser à Loc-Jacq (paroisse Saint Jacques). J’y ai découvert un monument inattendu. On a transformé un champ marécageux en « mémorial d’Indochine et de Corée » avec plantation de bambous (qui poussent très bien) et plusieurs pavillons en forme de pagode stylisée.

A l’origine, c’est l’idée d’un ancien militaire qui voulait honorer trois camarades originaires du village en érigeant une plaque en béton en forme de carte d’Indochine sur un socle. J’étais un peu préoccupé par mon horaire et je ne me suis pas arrêté mais ce serait un endroit curieux à visiter plus en détail. Internet dit qu’il y a une proportion importante de Morbihannais parmi les militaires tués en Indochine, probablement à cause du RIMA de Vannes.

Une route « améliorée » pour les voitures, donc rectiligne, en plein soleil et un peu raide, permet de rejoindre Ambon en traversant la voie rapide à un endroit où les deux sens de circulation sont curieusement séparés par un espace verdoyant de quelques centaines de mètres. J’ai vu cela sur des autoroutes en montagne mais c’est un peu étonnant dans le cas présent. Ambon est un village très breton en ce qu’il est au sommet de la plus haute colline des environs.

 

Eglise d'Ambon

Eglise d’Ambon

Il y avait marché et donc beaucoup de circulation désordonnée, et il y avait en plus un flot continu de camping-cars allant aux plages de Damgan ou en revenant. Pénible pour un village sûrement assez morne en semaine. Je voulais visiter l’église recommandée par la carte mais la messe n’était pas encore terminée et j’ai donc commencé par manger un morceau de far sur un banc au chevet de l’église dominant le marché.

 

Fresque gothique à Ambon

Fresque gothique à Ambon

Après la messe, j’ai certes dû faire la causette à Monsieur le Curé qui se tenait sur le pas de l’église pour dire au revoir à ses paroissiens plutôt que de disparaître dans la sacristie – c’est une chose que j’ai vue plus souvent chez les Protestants. L’église n’est pas extraordinairement intéressante quoi qu’en dise ma carte. Elle est certes d’origine romaine (un cartulaire de 458 en parle) mais ceci ne se voit pas. Il y a juste une chapelle latérale intéressante avec une jolie niche Renaissance. A l’intérieur, on voit des petits morceaux de fresques gothiques assez effacés.

Après Ambon, on est obligé de passer à Muzillac qui est au fond d’un estuaire. La route est dangereuse, 4 km en ligne droite avec des montagnes russes où les voitures foncent bien que la route ne soit pas très large. Il y a en plus pas mal de camionnettes de livraisons encore plus téméraires qui se dirigent vers les stations balnéaires. A éviter à vélo.

 

Place de Noyal-Muzillac

Place de Noyal-Muzillac

Muzillac est un gros bourg avec grande zone commerciale grâce à la voie rapide, mais les maisons sont modernes et je pense que c’était à l’origine simplement un hameau de pêcheurs dépendant de Noyal-Muzillac. En tous cas, il y a une série de maisons en pierre solides du 17ème siècle autour de l’église de Noyal; elles valent surtout par des détails d’architecture comme les encadrements des fenêtres hautes.

 

Détail à Noyal-Muzillac

Détail à Noyal-Muzillac

Celle que j’ai prise en photo a un décor très curieux qui représente probablement les instruments de la Passion du Christ mais qui pourrait aussi servir d’enseigne pour un bar-café.

 

Eglise du Guerno

Eglise du Guerno

A quelques kilomètres de Noyal, je suis passé à l’église de pèlerinage du Guerno que j’avais déjà visitée lors du voyage de 2002. Cette fois, j’en ai profité pour pique-niquer dans la grande prairie qui s’étend derrière l’église. Il y a des bancs mais ils étaient occupés, l’un par un couple âgé assez contemplatif, l’autre par deux familles avec des bébés. Quand un monsieur est passé devant eux en voiture, il s’est arrêté pour papoter 20 minutes avec eux en laissant son moteur allumé. Je suppose qu’il roule au carburant agricole qui échappe aux taxes… C’est amusant de regarder les petits enfants jouer et c’est intéressant aussi de regarder les pères quand ils ne sont pas trop gras.

 

Chaire de pardon au Guerno

Chaire de pardon au Guerno

Pour le pique-nique, j’avais acheté la veille au marché de Vannes de l’andouille (qui s’est bien gardée vu le temps pas trop chaud) et quelques galettes. Ceci m’avait évité de perdre du temps à faire des courses au Poulfanc au moment du départ. Après avoir mangé, j’ai quand même décidé de visiter l’église du Guerno. Comme je l’avais déjà remarqué en 2002, le plus intéressant à l’extérieur est une chaire donnant sur le parvis, chose rare.

 

Tribune sculptée au Guerno

Tribune sculptée au Guerno

Je me souvenais moins de l’intérieur, qui vaut surtout par une très belle tribune Renaissance puisque l’église fut construite en 1590. Ma photo de la tribune était ratée en 2002 et j’ai donc fait un effort particulier cette fois-ci.

En sortant de l’église, je suis tombé sur un panneau des sentiers de randonnée – j’ai remarqué d’ailleurs que presque tous les villages français ont maintenant des sentiers de petite randonnée marqués en jaune d’une durée de 10 km environ. Ceci correspond aux sentiers auto-pédestres luxembourgeois et je trouve que c’est une excellente idée car on est sûr de pouvoir se promener où que l’on aille en excursion.

 

Fontaine Sainte Anne au Guerno

Fontaine Sainte Anne au Guerno

Celui du Guerno mène entre autres à deux fontaines classées que j’ai vues parce qu’elles sont au bord de la route. La plus jolie est la chapelle Sainte-Anne datée de 1784. La fontaine proprement dite est surmontée par un très joli baldaquin à colonnes et coupole.

Il y a une curiosité connue que je n’ai pas visitée au Guerno, c’est le zoo du château de Branféré. A la place, je suis parti vers la Vilaine. Il faut pour cela traverser le ravin fort raide du ruisseau de Trévelo qui m’a valu une côte à deux chevrons. Je pense que la côte serait moins raide s’il ne fallait pas contourner les terres du château de Léhélec. Je voulais y passer mais on y accède par une route qui descend dans la forêt sur une distance imprévisible et je ne voulais pas faire ce détour fatigant sans savoir combien de temps il me prendrait.

Sur Internet, c’est un manoir assez austère et je pense que j’aurais été déçu sans visiter l’intérieur. Il appartient depuis 1578 à l’une des plus vénérables familles de la noblesse bretonne, les Le Mintier. On dit que l’expression « cousin à la mode de Bretagne » s’applique bien à cette famille citée dès 1090 et connue pour ses nombreuses branches.

Peu après le château, j’ai eu le choix entre la route principale et la route touristique, la seconde étant plus proche de la Vilaine qu’elle domine au niveau de divers hameaux, offrant des jolis panoramas. Il faut malheureusement franchir des ravins profonds (heureusement pas trop raides) entre chaque hameau… Dans la côte la plus longue, j’ai dépassé un couple d’âge mûr dont Madame avait décidé de pousser son vélo.

 

Manoir de Trégouët

Manoir de Trégouët

On passe ainsi devant le manoir de Trégouët qui me semble assez typique pour remplacer Léhélec – j’ai lu plus tard qu’il a en fait été reconstruit après la Seconde Guerre Mondiale ! Peu après, on arrive à un joli point de vue d’où l’on voit bien la transition entre la plaine de Redon et le verrou de La Roche-Bernard.

C’est un endroit d’intérêt géologique: le sud de la Bretagne est marqué par un grand anticlinal qui forme les Landes de Lanvaux, mais le milieu de l’anticlinal a été érodé par l’Oust et l’anticlinal se divise donc en deux branches que la Vilaine traverse séparément, une vers Messac (on la voit bien en TGV) et une vers La Roche-Bernard. Entre les deux, l’Oust et la Vilaine (aidée de trois affluents importants sur la rive gauche, la Chère, le Don et l’Isac) ont créé ensemble une plaine marécageuse d’ailleurs souvent inondée en hiver.

 

La Vilaine à Bocquereux

La Vilaine à Bocquereux

Le confluent de l’Oust et de la Vilaine représente un verrou stratégique important entre les deux chaînes de collines raides et boisées. Les Romains y avaient donc construit une forteresse au niveau du gué de la route Vannes-Blain, Duroritum. C’est ici que réside au IXème siècle le comte de Bro-Ereg qui deviendra roi de Bretagne en 898 après avoir battu les Vikings à Questembert. Ses héritiers ne parviennent pas à garder la couronne mais la famille qui se fait ensuite appeler ‘de Rieux’ garde le premier rang de toute la noblesse bretonne jusqu’à son extinction en 1793.

 

Eglise de Rieux

Eglise de Rieux

Rieux est maintenant un village dortoir de Redon avec une église étonnamment moderne. Je n’ai malheureusement pas pu visiter à l’intérieur (c’est de plus en plus difficile quelle que soit la région…), mais je sais que c’est dû aux soldats allemands qui détruisirent le clocher en 1944 au moment où les Américains menaçaient leur base de Saint-Nazaire.

 

Ancien lavoir à Rieux

Ancien lavoir à Rieux

Près de l’église, j’ai remarqué dans la cour du presbytère une construction intéressante. Elle sert maintenant de décoration florale mais je pense que c’était autrefois le lavoir car on voit encore la pompe et les plaques de granit pour battre le linge. Je ne sais pas à quoi servaient les autres éléments de construction.

Un cycliste est venu me demander les choses usuelles (où allez-vous ? combien de kilomètres par jour ? etc). J’avais vaguement reconnu son habillement et c’était effectivement le monsiuer doublé dans une côte un peu avant. Il m’avait rattrappé du fait de ma pause. De peur que je ne me méprenne, il a tenu à m’expliquer ses exploits cyclistes et qu’il n’avait été aussi lent dans la côte que parce que sa femme avait un problème aux articulations la forçant à pousser le vélo…

Entre Rieux et Redon, j’ai eu quelques hésitations et j’ai fini par longer la route principale en pensant gagner du temps. Evidemment, c’est une déviation assez laide. Au niveau du pont sur l’Oust, j’ai repéré un itinéraire cyclable et il m’a fait effectivement traverser une passerelle plutôt que le pont dangereux de la nationale, mais il ne sert sinon pas à grand chose à cet endroit.

Redon, sous-préfecture de la même taille que mon modeste village luxembourgeois avec 9500 habitants, m’était bien connu par la gare du TGV. La ville fut fondée vers 850 par Nominoë, alors comte de Bretagne, qui voulait ainsi assurer son pouvoir à la limite des territoires nantais et rennais. Cela n’alla pas sans peine, l’évêque de Vannes craignant le concurrent potentiel et une baisse de ses revenus. En fait, Nominoë construisit une abbaye et lui accorda le droit de péage sur la Vilaine, ce qui permettait d’étouffer le commerce de Rieux, la ville romaine plus ancienne juste en aval, laquelle appartenait à une famille noble susceptible de lui causer des ennuis.

 

Port de Redon

Port de Redon

La grande époque de Redon commence au XVIème siècle quand la Vilaine est canalisée et les maisons de commerçants du centre ville datent de cette époque. Il en reste même un port maintenant occupé par les plaisanciers et auquel je ne m’attendais pas du tout, probablement parce qu’on ne le voit pas du train.

La création du canal de Nantes à Brest en 1836 amène des industries, surtout après l’arrivée des chemins de fer vers Vannes, Nantes et Rennes. Il en reste encore dans l’éléectronique, les matières plastiques et la sous-traitance automobile, ce qui est remarquable. Je sais cela par l’article dans Wikipedia dont le ton un peu bizarre fait penser à un prospectus du bureau municipal de promotion économique.

Soit dit en passant, on trouve de tout dans les articles Wikipedia sur les communes, certaines dans le Val d’Oise par exemple sont des monographies de 50 pages se complaisant dans les activités efficaces et bienfaisantes de l’équipe municipale et dans la description détaillée du nombre de dents de chaque gargouille dans la chapelle Saint-Machin reconstruite au XIXème siècle. Ailleurs, les articles sont pondus par des enthousiastes plus soucieux de donner leur opinion que des renseignements sur le patrimoine.

 

Clocher de Redon

Clocher de Redon

Le principal monument de Redon est l’ancienne abbatiale, ou plutôt la moitié qui reste après un incendie en 1780. Le clocher gothique est maintenant complètement séparé du chœur roman qui est surmonté d’une petite tour curieuse, pataude et massive mais avec deux rangées de très jolies arcades.

 

Nef à Redon

Nef à Redon

A l’intérieur, l’atmosphère de la nef est sombre et massive, un peu comme on s’imagine les églises de l’an mil (elle date en fait de 1180). Les arcades à colonnes engagées sans chapiteaux paraissent presque archaïques. On a affublé le chœur gothique plus tard d’un autel baroque qu’il vaut mieux ignorer.

 

Basilique de Redon

Basilique de Redon

Vu depuis l’autre côté de la ligne de chemin de fer, j’ai trouvé le chœur gothique intéressant pour la transparence des vitraux. Par contre, l’effet des voûtes aussi hautes que la tour du transept est un peu malheureux.

 

Hôtel de ville de Redon

Hôtel de ville de Redon

Depuis la promenade où j’ai pris la photo, on voit aussi très bien l’hôtel de ville qui est surprenant, un genre de château de la Loire avec les volumes d’une mairie flamande. Cela change du faux Mansart tant à la mode à la fin du XIXème siècle.

 

Tribunal de Redon

Tribunal de Redon

En face de l’hôtel de ville, on voit le tribunal dans un petit bâtiment néo-classique à colonnade grecque tout aussi surprenant.

La ville s’est donné de la peine pour relier les deux parties séparées par le chemin de fer, la vieille ville au pied de l’abbaye d’une part et la place commerçante où passent les axes routiers d’autre part. Entre les deux, un grand passage en gradins un peu minéral donne des perspectives curieuses sur les bâtiments. Il faut avouer que le train, passant 15 m au-dessus de la Vilaine à cause des crues, coupe vraiment la ville en deux.

 

La Vilaine à Redon

La Vilaine à Redon

A l’origine, j’avais envisagé de prendre une petite route parallèle à la Vilaine, mais j’ai trouvé une pancarte pour cyclotouristes mentionnant Rennes et j’ai ainsi découvert que l’ancien chemin de halage de la Vilaine a effectivement été aménagé en piste cyclable. Il n’est pas goudronné (j’ai déjà mentionné que c’est très rare pour une voie verte en France), mais il est bien entretenu sans trop de sable compacté qui devient collant par temps humide.

 

La Vilaine en amont de Redon

La Vilaine en amont de Redon

La Vilaine est une rivière assez calme à Redon, c’est en aval du confluent avec l’Oust qu’elle deviendrait plus imposante. Le calme est trompeur, la rivière ayant tendance à déborder facilement car les hautes terres du pays de Rennes sont en argile imperméable et des pluies abondantes conduisent immanquablement à des crues des rivières. Une photo prise dans la plaine marécageuse en amont de Redon donne une image assez fidèle avec une épave échouée.

Comme il était relativement tard et que la plaine marécageuse ne présente pas d’intérêt particulier, je n’ai plus fait d’arrêts. J’ai même pu couper un méandre en suivant un petit canal construit sous Louis XIV et le chemin de halage était remplacé à cet endroit par une petite route nettement plus roulante. Le bout de méandre coupé est maintenant une réserve naturelle munie par le département d’une abondance de panneaux explicatifs.

Je ne me suis pas arrêté au petit village de Brain mais le site est mignon car l’église est presque au bord de la rivière. J’ai quitté juste après le chemin de halage pour une côte étonnamment longue et assez sensible qui me permettait d’arriver à Langon par le haut du village, sachant que la chambre d’hôtes réservée était de ce côté. Elle se trouve d’ailleurs nettement plus loin du village que le site Internet des Gîtes de France, qui utilise des coordonnées GPS, ne me l’avait fait croire.

C’était une bonne chose en l’occurrence car j’arrivais du bon côté. Par contre, vu les problèmes rencontrés à d’autres endroits plus tard, je sais maintenant qu’il ne faut pas faire confiance au site Internet pour l’endroit exact. Il vaut mieux se faire décrire le chemin au téléphone au moment de la réservation, ce que je faisais les années précédentes.

La maison est une construction contemporaine toute en verre et en acier au milieu d’une pinède qui se transforme en prairie derrière la maison. Il y avait des traces de chantier au milieu du L formé par la maison et on voyait l’ébauche d’une piscine. Les chambres sont dans un bras du L et la partie privée dans l’autre, ce qui correspond à l’usage d’origine du bâtiment dans lequel un architecte avait établi ses bureaux.

 

Chambre zen à Langon

Chambre zen à Langon

La dame s’est bien amusée à décorer les chambres dans des styles tous différents, ce qui est une des grandes motivations pour les propriétaires de chambres d’hôtes. J’ai aussi visité une chambre romantique avec lit à baldaquin et fleurettes roses, mais ma chambre était très zen dans une harmonie de tons vert bronze avec un futon, des tentures d’inspiration bouddhiste et des meubles vaguement asiatiques. La salle de douche moderne et spacieuse est par contre dans un style européen normal. La beauté de la chambre est reflétée correctement dans le prix qui n’est pas exagéré mais pas bon marché non plus.

J’ai passé une soirée très intéressante car les propriétaires sont des gens qui ont pas mal vécu et qui éduquent leurs enfants (10 et 6 ans) de façon moderne et un peu alternative. Le monsieur a suivi une formation pour être technicien dans un zoo mais il n’a pas trouvé d’emploi et s’est découvert une vocation dans la rénovation de bâtiments.

Il a un excellent sens des affaires et s’est peut-être inspiré d’un type d’entrepreneurs courant en Angleterre: il achète des maisons abandonnées, les rénove, mais ne les revend pas. Il les garde et les loue, le loyer permettant de rembourser le prêt bancaire d’origine qui était modeste en raison de l’état de la maison. Je ne me souviens plus du nombre de maisons qu’il a déjà, juste qu’il y a dans le lot une grande villa à la Guadeloupe.

Seul inconvénient de son modèle commercial: il fait une grande partie des travaux lui-même (du terrassement au toit en passant par l’électricité et la plomberie puisque la loi française n’exige pas que ces travaux soient faits par des professionnels inscrits), évite ainsi de payer du personnel, mais en était à son douzième lumbago.

Comme le monsieur avait voulu à l’origine travailler dans un zoo, il a installé divers animaux sur sa propriété. Les animaux exotiques exigent une autorisation du préfet, mais ce n’est pas un problème vu son diplôme. Il avait ainsi des paons et des oies, mais ils ont tous été tués par les renards. Quant au lama, il a abandonné parce que celui-ci s’enfuyait régulièrement, causant des sueurs froides aux gens du voisinage.

Il envisage d’installer en 2015 des wallabies (des petits kangourous), des moutons d’Ouessant, un dromadaire et des cochons vietnamiens. Il a déjà une mare à bêbêtes qui passionne son plus jeune. Il espère que ce mini-zoo attirera des familles restant une semaine, clientèle plus intéressante que les gens de passage comme moi.

J’ai moins parlé avec Madame qui était aux fourneaux même si elle a fait installer un îlot de cuisine sur un côté de son gigantesque living pour participer à la conversation. Elle a servi des bons plats mais les portions auraient pu être plus généreuses pour un cycliste: une petite part de feuilleté aux champignons, du filet mignon avec du riz et une sauce teriyaki (à base de miel) et une crêpe au chocolat fondu.

J’ai passé une bonne partie du dîner à discuter avec son garçon de 10 ans qui a trouvé passionnant de savoir que j’écris des histoires. Il a beaucoup d’imagination mais il a l’habitude de parler à des gens de passage et articule donc très bien ses propres idées. Il y avait ainsi une histoire de ville souterraine où une aventure combine un château fort et un zoo…

Je l’ai encouragé en lui parlant un peu de ce que j’écris et sa mère m’a dit après qu’il fut allé se coucher qu’elle ne serait pas surprise qu’il prenne l’affaire à cœur et qu’elle trouvait cela très bien car cela lui donnerait l’occasion de parler grammaire et orthographe sans alourdir le côté scolaire. Effectivement, le lendemain matin, Nolan (le garçon) avait une pile de papiers blancs sur la table et avait déjà écrit le titre de son roman auquel il avait mûrement réfléchi !

 

 

Etape 2: Marche de Bretagne

31 octobre 2014

(2ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Lundi 2 juin

85 km

Dénivelé 636 m

Nuageux avec éclaircies, 15 puis 20°

Langon – Sainte-Anne-sur-Vilaine – Sion-les-Mines – Le Haut-Queneux – Châteaubriant – D34 – D20 – Saint-Julien-de-Vouvantes – La Motte-Glain – Le Coudray – Saint-Sulpice – Pannecé

Marche de Bretagne

Départements 35 et 44

J’ai pris mon petit déjeuner avec les enfants que leur maman allait emmener à l’école. En France, cela veut presque toujours dire que les mamans prennent leur voiture et il y a effectivement une circulation très dangereuse sur les petites routes à l’heure de la sortie des classes (qui ne semble pas identique dans toutes les communes, entre 16h30 et 17h). Le matin, je n’en souffre pas puisque je ne pars pas avant 9 h.

Je n’ai pas gardé de souvenir particulier du petit déjeuner mais je sais que j’ai rarement été impressionné cette année. Il y a certes toujours eu assez de pain, mais il n’y avait souvent qu’une seule sorte de confiture alors même que je voyais suffisamment de pots sur les étagères – que certaines personnes vendent plutôt que de les servir aux hôtes. J’ai même eu plusieurs fois de la confiture premier prix du supermarché voisin, ce qui était réservé aux cafés et hôtels autrefois. J’ai de la peine à imaginer qu’on ne peut pas acheter ou faire pousser des fruits à confiture dans le Nord de la France et je n’ai donc pas d’autre explication que le sens commercial exacerbé dans certains endroits.

 

 Les douze apôtres de Langon

Les douze apôtres de Langon

J’avais consulté quelques brochures après le dîner la veille et je savais donc qu’il serait judicieux de s’arrêter à Langon (Landegon à l’origine, ce qui est plus breton) au bout de 2 km seulement. L’église était fermée mais pour une raison convaincante, on était en train de refaire les façades. Je n’ai donc pas vu le retable ni la fresque gothique. Par contre, j’ai dûment admiré le gros clocher dont la flêche centrale est entourée de douze petits clochetons (il était temps car le clocher était caché derrière un échafaudage quand je suis passé en TGV en septembre). Apparemment, il n’y avait pas autant de clochetons mais on a cru bien faire quand on a restauré l’église au XIXème siècle d’en ajouter pour atteindre un nombre symbolique.

 

Chapelle galloromaine de Langon

Chapelle galloromaine de Langon

On voit bien le clocher depuis la ligne de TGV et je le connaissais donc, mais je ne connaissais pas la chapelle qui se trouve presque en face de l’église. Il s’agit d’un monument tout à fait exceptionnel pour la Bretagne, les murs datant pour la plupart de l’époque gallo-romaine. Le bâtiment fut transformé en chapelle au VIème siècle, ce dont on a des références écrites; c’est une chose rarissime pour un bâtiment du tout début de l’époque mérovingienne.

On ne peut entrer que sur réservation car la chapelle abrite une fresque particulièrement ancienne représentant le sujet peu religieux de Vénus sortant des ondes accompagnée d’Eros au milieu des créatures marines. On a découvert la fresque en 1839 quand on a étudié l’âge effectif des murs et on pense maintenant que le bâtiment servait à l’origine de salle de bain pour une villa romaine. Je sais tout cela par une toute petite photo dans un prospectus même si on s’est donné la peine de mettre sur place un panneau avec une reproduction un peu pâle.

 

Manoir de la Taberge à Port-de-Roche

Manoir de la Taberge à Port-de-Roche

Il n’y a pas de pont sur la Vilaine à Langon mais il y en a un deux kilomètres en amont à Port-de-Roche où la rivière coule entre deux châteaux. Celui de la rive gauche, le manoir de Port-de-Roche proprement dit, fut reconstruit vers 1770 par une vieille famille de la noblesse bretonne qui possédait un droit de péage sur la Vilaine. Il est bien mis en valeur par sa situation presque au bord de la rivière et ne se cache pas dans les arbres.

 

Manoir de Port-de-Roche

Manoir de Port-de-Roche

Le manoir de la rive droite, qui s’appelle le manoir de la Chaussée, date en partie du XIVème siècle, mais les murs sur la route sont aveugles et on devine juste les toits. On peut visiter en été le jardin qui fut conçu par un paysagiste anglais réputé qui avait fait du manoir sa résidence secondaire et un lieu de séminaire pour ses étudiants. Le manoir est discret et caché dans les arbres, ce qui fait qu’il fut utilisé très efficacement par la Résistance en 1943 et 1944. Un drame se produisit toutefois lors de la retraite allemande: les résistants s’étaient postés sur le pont en attendant l’arrivée des Américains et prirent une patrouille allemande pour les Américains, ce qu’ils payèrent de leur vie. Ma photo montre le monument quelque peu mégalithique avec le manoir en arrière-plan.

 

Pont Napoleon à Port-de-Roche

Pont Napoleon à Port-de-Roche

Entre les deux manoirs, le pont est une curiosité: il est remarquablement élégant pour une région aussi rurale. Il fut construit à l’origine comme démonstration d’ingénierie et montré lors d’une exposition internationale à Paris en 1869. Pour honorer les souverains, il fut décoré des initiales N et E pour Napoléon et Eugénie. Un an après, les souverains n’étaient plus en vogue et on évacua ce pont superbe mais embarrassant dans ce qui était vu comme un fonds de province crotté.

La gare de Port-de-Roche s’appelle Grand-Fougeray mais il y a 10 km jusqu’au bourg correspondant. Bien que l’on quitte la vallée de la Vilaine, la pente est douce et modérée et j’ai été un peu surpris de constater de temps en temps que j’étais parvenu sur une crête dominant la vallée de la Chère. Je suis resté sur la crête encore 30 km jusqu’à Châteaubriant mais les reliefs sont mous.

Fougeray fut probablement le lieu d’une bataille importante en 851. Cinq ans avant, le comte de Bretagne Nominoë s’était proclamé roi de Bretagne, avait écrasé Charles le Chauve dans la Sarthe mais était mort au moment d’attaquer Chartres. En 851, le fils de Nominoë voit arriver le roi des Francs mais l’écrase à son tour, ce qui lui permet d’ajouter Rennes et Nantes à la Bretagne, ce qu’aucun roi de France ne pourra plus contester.

 

Office de tourisme de Grand-Fougeray

Office de tourisme de Grand-Fougeray

Le village a perdu la moitié de ses habitants depuis 1900 et montre les conséquences d’être un bourg agricole loin des grandes villes. Il n’y a du reste que deux bâtiments intéressants, une maison à colombages du XVIème siècle où s’est installée la communauté de communes (j’ai déjà commenté sur le sujet) et un gros donjon construit vers 1190.

 

Donjon de Grand-Fougeray

Donjon de Grand-Fougeray

On l’appelle Tour Duguesclin car le célèbre général la reprit aux Anglais en 1354 grâce à une ruse amusante: il se déguisa en bûcheron avec une trentaine d’hommes et les soldats anglais ouvrirent la porte pour leur acheter du bois. Il y avait un grand château fort à l’origine mais un propriétaire a utilisé les pierres pour se construire un manoir plus moderne au XVIIIème siècle. Le donjon est de type franc, un gros cylindre, alors que j’ai vu plus tard des donjons normands cubiques.

J’ai fait le tour de l’étang qui se trouve au pied du donjon. Il y a des bancs au bord d’une eau un peu croupissante et des sentiers frais dans une ombre profonde car c’est le parc municipal. Chaque village dans la région a un étang près du centre du bourg.

 

Mairie de Sion-les-Mines

Mairie de Sion-les-Mines

C’est aussi le cas du village suivant, Sion-les-Mines, qui doit son nom à d’importantes mines de fer. Comme au Luxembourg, des galets ferrugineux affleuraient partout dans les champs et une mine de taille industrielle y exista autour de 1900. Il en reste les grosses villas des maîtres de forges et une mairie assez originale affublée d’un péristyle à colonnes et d’un fronton à la grecque en briques qui contraste avec les pierres rouges et grises utilisées pour les murs.

J’ai trouvé l’étang communal à la sortie du village et j’ai trouvé que l’endroit était très agréable pour faire une pause et finir le far acheté à Vannes. Il n’y avait pas de banc mais l’herbe était sèche. Une dame avec un toutou est arrivée plus tard pour faire le tour de l’étang et m’a semblé mourir d’envie de me demander ce que je pouvais bien faire dans son petit village mais elle n’a pas osé.

Pour les presque 20 km de Sion à Châteaubriant, j’ai pris une petite route vraiment déserte qui longe une vallée assez molle en desservant divers hameaux dans le bocage. C’est relaxant à défaut d’être intéressant. La route croise à un moment une voie verte qui est un bon exemple de projet plus utile pour les familles des environs (cela fournit un itinéraire de promenade plat et sans voitures) que pour les cyclistes (la piste court sur 10 km entre Châteaubriant et la frontière de l’Ille-et-Vilaine où elle se termine au milieu de nulle part sans avoir desservi la moindre curiosité).

 

Abbaye de Châteaubriant

Abbaye de Châteaubriant

Ma route se termine à l’entrée de Châteaubriant au niveau d’une place gigantesque qui s’est avérée être le foirail, endroit important dans les gros bourgs de l’Ouest. La foire de Béré (d’après le nom du quartier) est une des foires agricoles les plus importantes de France: plus de 45.000 visiteurs dans une ville de 12.000 habitants. Dans le quartier de Béré qui était un oppidum gaulois, le seigneur de Châteaubriant construisit au XIIème siècle un prieuré et une grande église romane. Elle fut abandonnée après la Révolution mais rénovée plus tard et contient avant tout un grand retable en pierre blanche d’un baroque très enlevé.

Le château du seigneur, qui s’appelait Brient et a donné son nom à la ville, se trouve à 2 km de l’autre côté de la petite rivière. La vieille ville est assez morne et a l’activité qu’on peut attendre avec 12.000 habitants, Châteaubriant ne semblant guère rayonner sur une région prise entre Rennes, Nantes et Angers. Il y a quelques vieilles maisons, dont une intéressante pour le mélange entre le soubassement en granit gris et l’étage à colombages.

 

Maison natale de la mère d'un écrivain

Maison natale de la mère d’un écrivain

Cette maison a été rénovée avec ardeur car une plaque nous y apprend un évènement historique important: c’est dans cette rue qu’habitait une mademoiselle Trébuchet originaire de Nantes quand elle rencontra un militaire qu’elle épousa en 1797. L’importance de la rue où habitait mademoiselle Trébuchet est que cette dame est la mère de Victor Hugo. On se rattache comme on peut aux célébrités… Je n’ai pas trouvé la plaque célébrant le pavé sur lequel se trouvait le pied du père de Victor Hugo quand il rencontra Mademoiselle Trébuchet.

 

Châtelet de Châteaubriant

Châtelet de Châteaubriant

Donjon de Châteaubriant

Donjon de Châteaubriant

La grande curiosité de Châteaubriant est une forteresse imposante qui domine la ville. Elle fut construite au XIème siècle comme Fougères, Vitré, Ancenis, Clisson et Retz pour défendre la Bretagne contre le roi de France et il en reste outre les murs de soutènement l’ancien portail fortifié, le châtelet, et un énorme donjon carré de style normand.

 

Logis depuis la cour à Châteaubriant

Logis depuis la cour à Châteaubriant

On ajouta au XVIème siècle une série de bâtiments Renaissance qui en font un très beau château; comme le sous-préfet a bien voulu dégager les lieux en 2012, on est en train de le rénover. En fait, le sous-préfet a évacué son personnel, mais il réside toujours aux frais de l’Etat dans les appartements du duc d’Aumale au château comme il sied au rang de certains privilégiés. Qui parle d’une aristocratie de bureaucrates ?

 

Logis du château de Châteaubriant

Logis du château de Châteaubriant

Je me suis assis un bon moment dans le parc municipal qui domine l’impressionnant fossé et qui donne une très belle vue du logis. Des messieurs studieux avec leurs petits livres verts (le guide Michelin remplace les petits livres rouges des années 68 !) promenaient d’énormes appareils photos pour faire des images soigneusement cadrées.

 

Galerie renaissance

Galerie renaissance

Après cette pause, je suis allé voir la cour du château qui en vaut la peine avec une superbe galerie construite en 1530 pour le dernier seigneur de Châteaubriant, un ami de François Ier. On ne peut pas toujours se promener dans la cour des châteaux sans payer une visite guidée, ce qui me prendrait trop de temps, et j’ai donc apprécié l’occasion.

En cherchant la petite route de Juigné, je suis passé près de la gare de Châteaubriant dont j’ai lu qu’elle est desservie depuis 2014 à nouveau depuis Nantes après 34 ans d’interruption. La ligne de Rennes elle n’a jamais été interrompue, ce qui est curieux car Châteaubriant dépend des Pays de la Loire et donc de Nantes et non de la Bretagne et de Rennes.

 

Chapelle de Saint-Julien-de-Vouvantes

Chapelle de Saint-Julien-de-Vouvantes

J’avais choisi une route traversant une forêt pour continuer parce qu’il y en a peu dans l’Ouest et parce que ceci m’évitait de prendre une route nationale. Celles-ci sont assez courues en Bretagne à cause des nombreux camions livrant les aliments pour bétail ou ramassant le lait. J’ai continué ensuite jusqu’à Saint-Julien-de-Vouvantes où ma carte recommande une église. Il m’a fallu regarder très attentivement pour constater que la carte ne parle pas de l’église paroissiale et j’ai effectivement découvert une chapelle près du cimetière où il y a un très joli autel baroque.

 

Etang à Saint-Julien-de-Vouvantes

Etang à Saint-Julien-de-Vouvantes

Comme l’heure s’y prêtait, j’ai profité de l’étang municipal pour manger un gâteau assis sur un banc. La vue était charmante mais je ne suis pas resté trop longtemps à cause des insectes. A quelques kilomètres de Saint-Julien, j’ai aussi cherché à voir le château de la Motte-Glain. Il y a une pancarte voyante interdisant de s’approcher hors des visites autorisées (uniquement le dimanche après-midi au mois d’août, je suppose) et j’ai donc essayé de faire une photo de loin.

 

Château de la Motte-Glain

Château de la Motte-Glain

Une dame qui sortait du château en voiture m’a dit que je pouvais volontiers me rapprocher et je suis donc allé jusqu’au portail qui en vaut la peine. Je n’ai pas osé entrer dans la cour car j’attirais l’attention méfiante d’un gros chien de garde et de son maître. Le château date de 1595 et fut considéré digne de recevoir le roi de France en 1665, ce qui n’est pas rien. Le logis est habité et on peut louer des salles pour des réceptions. Je trouve la comparaison intéressante avec les manoirs en granit du pays vannetais; en utilisant des briques, on rend tout de suite l’aspect plus riant.

 

 Logis de la Motte-Glain

Logis de la Motte-Glain

Point de pédanterie linguistique: on écrit depuis le milieu du XXème siècle « granit » sans E pour les pierres dures utilisées dans la construction tandis que le mot « granite » avec E est un terme technique de géologie. Jusque vers 1920, on utilisait indifféremment les deux orthographes.

Pour la fin du trajet de la journée, j’ai pris des routes tranquilles mais un peu monotones qui franchissent une série de vallées parallèles assez molles. Il y a un seul endroit pittoresque, un morceau de forêt sur une crête nettement plus raide que les autres. J’avais réservé par Internet une chambre dans un café du village de Pannecé, ne trouvant aucun hébergement abordable dans la vallée de la Loire autour d’Ancenis. J’avais eu le même problème deux ans avant vers Blois, le val de Loire est devenu tellement touristique que les hôtels demandent des prix élevés aucunement justifiés par le confort ou l’accueil. C’est nettement mieux à 20 km du fleuve.

Le village n’a pas grand intérêt mais les chambres sont très bien tenues et les propriétaires les ont installées dans un petit bâtiment séparé sur l’arrière qui échappe donc au bruit de la route. La dame est très gentille et m’a proposé son plat du jour, une saucisse-frites. Il y avait aussi une « salade piémontaise » (pommes de terre, œuf, jambon et mayonnaise, j’en ai trouvé plus tard chez Carrefour qui ressemblait beaucoup à celle du café) et un très bon crumble aux raisins. Assez « repas ouvrier traditionnel », ce qui est sa clientèle principale. Le prix est démocratique, comme on dirait en Belgique, et la qualité honnête. Je me suis simplement offert en plus une bouteille de cidre avec le repas.

Comme j’étais tout seul dans un village fort tranquille, j’ai passé la soirée à regarder la télévision. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée car j’avais énormément éternué pendant la journée et me sentais fatigué. C’est peut-être un cas de rhume des foins, mais il n’avait pas fait très chaud et je pense plutôt à un petit accès de rthume qui est heureusement passé pendant la nuit.

J’ai un peu discuté avec la dame de Booking.com, site Internet dont je m’étais servi, parce que je sais que ces sites sont détestés des hôteliers à qui ils prennent 15% du prix de la chambre pour un service souvent médiocre (doubles réservations par exemple). La dame commence à se faire référencer sur des sites gratuits locaux et pense avoir bientôt suffisamment de clientèle régulière pour se dispenser de Booking.com.

Comme dans beaucoup d’hébergements qui disposent de trois ou quatre chambres dans un petit village, elle est intéressante pour des gens qui ont leur famille ailleurs mais qui sont obligés de venir travailler régulièrement dans la région. Les grandes entreprises ont de plus en plus de personnel mobile de ce type qu’elles font tourner dans leurs installations car une petite équipe suffit plutôt que d’embaucher un spécialiste dans chaque installation. Cela va des antennes de téléphone portable aux laiteries en passant par les entrepôts de logistique et les chefs de chantiers.

Il y a aussi des messieurs qui préfèrent passer la semaine en chambre d’hôtes et le weekend en famille parce que ceci permet d’habiter une maison dans une région qui leur plait mieux que celle de leur employeur. Les merveilles du TGV ! Le monsieur qui occupait une autre chambre du café partait ainsi à 5 h du matin, probablement pour prendre l’avion ou le TGV à Nantes.

Etape 3: Anjou

31 octobre 2014

(3ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Mardi 3 juin

102 km

Dénivelé 523 m

Averses le matin, éclaircies timides l’après-midi

Pannecé – Mésangers – Ancenis – voie verte de la Loire – gare de Varades

Train pour gare de Champtocé

- Le Rouet – Chalonnes – Rochefort – Béhuard – D106 – Saint-Jean-de-Linières – Saint-Lambert-la-Potherie – La Chaussée – Saint-Clément-de-la-Place – La Pouëze – Vern-d’Anjou

Anjou, départements 44 et 49

J’aurais pu trouver un trajet beaucoup plus court mais j’avais envie de longer un petit peu la Loire, en partie parce que c’était le seul moyen de visiter quelque chose d’intéressant au passage. Je m’attendais à devoir prendre le train pour que le détour ne prenne pas trop de temps, mais j’aurais peut-être pris le train sur une autre section si les horaires me l’avaient permis.

La route de Pannecé vers la Loire est exactement comme celle de la veille, elle passe plusieurs vallées transversales pas tellement raides où le bétail broûte paisiblement entre quelques morceaux de haies. Par contre, une fois qu’elle atteint la crête au-dessus de la Loire, le paysage change, devenant plus plat et plus céréalier sur les 8 km de descente vers Ancenis.

 

Rond-point viticole à Ancenis

Rond-point viticole à Ancenis

Je n’avais pas une idée très exacte de la taille d’Ancenis (un peu plus petit que Redon avec 7500 habitants finalement) et je suis content d’être tombé par hasard sur un supermarché directement sur ma route parce que j’avais besoin de fruits et que je n’ai ainsi pas perdu trop de temps. Le supermarché Super U fait partie d’une chaîne assez répandue dans l’Ouest de la France et dont j’ai trouvé le rapport qualité-prix plutôt bon sur les produits qui m’intéressent en voyage (fruits et fromages).

 

Autel en plein air à Ancenis

Autel en plein air à Ancenis

Comme je passais ensuite devant la gare, j’ai regardé les horaires et j’ai constaté qu’Ancenis est finalement peu desservi, il aurait fallu attendre deux heures. Je suis donc allé visiter la ville puisqu’il était l’heure de faire une petite pause. Je n’ai pas été très impressionné par les monuments à l’exception d’une chapelle curieuse. La façade est entièrement recouverte de sculptures, un peu comme une cathédrale médiévale, mais dans un style art déco rare pour une église. Au pied des sculptures, il n’y a pas de portail mais un autel qui servait probablement pour les pèlerinages. Sur le moment, j’ai pensé à un genre de calvaire comme en Léon car on voit rarement un autel au bord de la route sur la façade d’une chapelle.

 

Forteresse d'Ancenis

Forteresse d’Ancenis

Le monument historique le plus important est l’ancienne forteresse, construite vers 980 pour défendre une partie nouvellement annexée à la Bretagne contre le puissant et belliqueux comte d’Anjou. La forteresse fut en grande partie détruite par Richelieu et abrite maintenant un petit musée et des bureaux administratifs. Comme à Châteaubriant, mais en beaucoup moins beau.

 

La Loire près d'Ancenis

La Loire près d’Ancenis

Pour ma pause, je me suis assis sur un banc du mail car la commune a installé un joli jardin avec parterres de fleurs dominant la Loire au débouché du pont suspendu. Malheureusement, il pleuvotait et il faisait très gris. Ceci n’empêchait pas les touristes de circuler car j’ai vu plusieurs couples avec des vélos chargés pendant que je faisais ma pause. Ils sont tous des retraités dynamiques avec beaucoup de bagages et sont en général anglais ou allemands. Les Anglais ont une tente, les Allemands un livre-guide plastifié et des paniers rouges. En ce qui concerne les Allemands en tous cas, je sais que la descente d’un fleuve en suivant un itinéraire balisé fait partie des grands classiques; ils « font » la Loire ou le Rhône en général quand ils ont épuisé les itinéraires allemands classiques (Danube, Rhin, Elbe et Weser).

 

Pont d'Ancenis

Pont d’Ancenis

Le pont sur la Loire est assez imposant à Ancenis mais ma photo triche un peu en jouant avec la lumière. Les nombreux petits piliers sous le tablier sont des soutiens provisoires car on était en train de remplacer les câbles. J’ai trouvé qu’il y avait énormément de circulation sur le pont, en particulier beaucoup de poids lourds chargés. Ceci s’explique en partie par la présence de deux grosses entreprises à Ancenis, une coopérative agricole gigantesque et un fabricant d’engins agricoles.

A cause des travaux sur le pont, les piétons devaient emprunter une passerelle en ferraille étroite. Comme j’avais peur des gros camions, j’ai voulu prendre la passerelle, mais on demande aux cyclistes de descendre de leur monture, ce qui est un peu énervant sur un pont de plus de 400 m de long. Je l’ai fait parce que je voyais que je croiserais au milieu une dame qui m’a effectivement dit quand elle m’a rejoint qu’elle était bien contente de voir enfin un cycliste respectant le code de la route !

 

La Loire à Ancenis

La Loire à Ancenis

Une fois arrivé de l’autre côté du pont, je me suis empressé de faire une photo de la ville avec le fleuve en premier plan, photo qui montre d’ailleurs assez bien que ce n’est pas le panorama le plus pittoresque du voyage. En rangeant l’appareil photo, je me suis aperçu que j’avais égaré mes gants. Je n’ai pas mis longtemps à me rendre compte que je les avais probablement laissés sur le banc de l’autre côté du pont. Cette fois, sachant que je perdais du temps, j’ai roulé sur la passerelle au lieu de pousser le vélo, profitant de ce que la dame n’était plus en vue. Les gants attendaient bien sur le banc, mais aussi la gourde, qui m’aurait beaucoup plus ennuyé selon le moment où je me serais aperçu de l’oubli.

Une fois les articles récupérés, j’ai traversé le pont pour la troisième fois… Sur la rive gauche, j’ai trouvé le balisage de Loire utilisé par les Allemands et j’ai donc pris la piste cyclable créée en utilisant des petites routes dans la plaine inondable. De façon typique pour ce genre d’itinéraire, il offre un parcours charmant et verdoyant entre pâtures, granges, terrains de camping et étangs de pêche, mais reste près du fleuve et ne permet donc pas de visiter les monuments invariablement perchés sur le coteau.

 

Saint-Florent-le-Vieil

Saint-Florent-le-Vieil

Je ne voulais pas perdre de temps et je ne suis donc pas passé au joli château de La Bourgonnière avec sa chapelle gothique et son donjon – toutefois, il est privé, fermé hors saison, et je ne sais pas si on le voit depuis la route.

 

Pont de Varades

Pont de Varades

Arrivé au pont suivant sur la Loire, j’ai hésité entre visiter Saint-Florent-le-Vieil sur le coteau ou traverser la Loire pour prendre un train à la gare de Varades et raccourcir le trajet. Comme Saint-Florent vaut plus par le point de vue que par l’église du XVIIème siècle, je me suis pressé un peu pour atteindre la gare et je me suis contenté de deux photos un peu rapides mais qui donnent une impression fidèle de la douceur angevine.

Varades a un quai de gare dans chaque sens, mais des pancartes indiquent qu’il faut prendre le pont de la route pour passer de l’un à l’autre et ce pont est ainsi construit qu’il faut faire un bon kilomètre de détour sur la route avant de pouvoir traverser un fossé gênant. J’avais très peur de rater le train vu la longueur du détour ! Finalement, il y a bien une passerelle pour piétons à la gare, mais je pense qu’elle aurait été difficile avec le vélo chargé qui est très lourd.

 

La Loire à Montjean

La Loire à Montjean

Une fois arrivé sur le bon quai, j’avais bien calculé avec le train noté à Ancenis car je n’ai attendu que 10 minutes. J’ai pris le train sur 14 km, ce qui me faisait gagner un peu moins d’une heure, et je suis descendu à Champtocé. Comme il était l’heure de déjeuner, j’ai cherché un coin pique-nique et il m’a fallu presque une demi-heure avant de trouver un banc au pont de Montjean.

 

Pont de Montjean

Pont de Montjean

L’endroit était un peu bruyant avec les voitures faisant vibrer la structure métallique, mais je pouvais m’asseoir et je n’avais rien trouvé avant. Il n’y a logiquement pas beaucoup de bancs hors des villages… En compensation pour le bruit, c’était un très beau site avec un vrai grand fleuve lent et majestueux, un petit village dans un site pittoresque sur le coteau de l’autre rive et un pont aux formes élégantes peint en couleur crème.

 

Montjean-sur-Loire

Montjean-sur-Loire

Il n’y pas de monument historique dans le village pour la même raison que partout dans la région: on est au cœur du conflit entre les Chouans, venus des campagnes de Vendée et des Mauges, et les ouvriers mariniers de la vallée, partisans des idées nouvelles. De ce fait, il y eut beaucoup de massacres et de destructions. Ce fut aussi le cas en 1940 puis en 1944 quand on bombarda ou fit sauter les ponts pour retarder les armées adverses. Un morceau de val de Loire sans monuments est un peu contraire aux clichés…

 

La Loire à La Corvée

La Loire à La Corvée

J’ai continué à remonter la Loire de Montjean à Chalonnes en profitant de la digue qui est ici juste au bord du fleuve et qui offre donc des vues agréables. Je suis finalement passé sur la rive gauche à Chalonnes, ville animée au confluent du Layon (connu pour son vignoble) et de la Loire. La ville marque le début du Val de Loire touristique et inscrit au patrimoine de l’Unesco (il continue jusqu’à Sully en amont d’Orléans).

 

Chalonnes

Chalonnes

C’est un bourg commerçant desservant le vignoble mais l’augmentation rapide de la population (15% entre 2004 et 2011, soit une famille par semaine) tient probablement à la proximité du TGV permettant à des Parisiens de venir habiter au calme tout en retournant travailler trois jours par semaine à Paris. Toutes les communes dans un rayon de 20 km autour d’Angers ont connu la même croissance rapide.

 

Fable illustrée à Chalonnes

Fable illustrée à Chalonnes

Je n’ai rien visité à Chalonnes mais j’ai remarqué un parterre tout à fait mignon sur le sujet de la cigale et de la fourmi et je me suis aussi arrêté pour regarder les flots particulièrement sages du Layon.

 

Le Layon à Chalonnes

Le Layon à Chalonnes

Chalonnes est le début du Val de Loire touristique parce que c’est l’extrémité de la « Corniche Angevine », une courte chaîne de coteaux raides qui domine la Loire et qui correspond à la continuation du Massif Armoricain en direction du Massif Central (même si les coteaux disparaissent plus au sud sous des plateaux calcaires). Les roches sont très anciennes et très dures et on y a exploité longtemps des carrières de houille pour fabriquer de la chaux que l’on envoyait en Bretagne par le canal de Nantes à Brest.

La Corniche Angevine était ma seule côte sérieuse du jour avec un dénivelé de 60 m environ qui semblait épuiser les touristes du style « je longe le fleuve en suivant mon livre-guide » dont je parlais tout à l’heure. L’avantage de monter la côte est que l’on arrive à un point de vue que l’Etat a bien voulu inscrire comme « Grand Paysage Classé » (on adore ce genre de label en France, au lieu de dire tout simplement comme on le ferait en Amérique « the most beautiful Val de Loire panorama in the World »).

 

 Manoir à La Haie-Longue

Manoir à La Haie-Longue

Non loin du sommet, on passe devant plusieurs très belles villas et manoirs probablement construits par les industriels des houillères. On passe aussi devant une chapelle du XIXème siècle qui souffrit beaucoup en 1945, mais pas pour les raisons que l’on imagine: un soldat français qui s’ennuyait à garder des prisonniers allemands avait pris l’habitude d’utiliser les statues et décorations de la façade comme cibles pour s’entraîner. Il paraît qu’il avait particulièrement plaisir à décapiter Sainte Barbe. Ce n’est pas gentil !

 

Vue depuis la Corniche Angevine

Vue depuis la Corniche Angevine

On finit la corniche par le point de vue – la photo montre que ce n’est quand même pas terriblement excitant. Puis on a une belle descente tortueuse sur Rochefort et on traverse la Loire divisée en trois bras.

 

La Loire à Béhuard

La Loire à Béhuard

Le deuxième pont donnait une perspective amusante sur la photo mais est impressionnant en vélo car très étroit. Il permet d’accéder à l’île de Béhuard, que je n’avais apparemment pas visitée quand je suis passé là en 1992.

Pont de Rochefort_

Pont de Rochefort_

 

Rue à Béhuard

Rue à Béhuard

C’est un « plus beau village de France » avec trois rues un peu léchées pleines de touristes, mais il faut reconnaître que les maisons en pierre blanche de Touraine et la verdure abondante (hortensias entre autres) sont très jolies. Le centre du village est un rocher sur lequel on a construit l’église pour la protéger des inondations fréquentes.

 

Autel des pardons à Béhuard

Autel des pardons à Béhuard

Faute de place, il y a en plus au pied de l’église une prairie avec une scène fixe et un calvaire volumineux qui fut érigé par l’évêque au XIXème siècle dans l’espoir de relancer les pèlerinages. Le calvaire en imitation gothique fait un peu penser à un kiosque dans un parc municipal, mais il est bien réussi pour une construction en béton.

 

Eglise de Béhuard

Eglise de Béhuard

L’église fut fondée par le roi Louis XI vers 1470 pour remercier la Sainte Vierge de l’avoir protégé lorsque le navire qui le transportait chez son oncle à Angers avait coulé. J’ai eu un peu de peine à trouver l’entrée: le portail le plus logique, donnant sur l’escalier d’accès du rocher, est fermé. On entre par un portail latéral au haut d’un escalier prenant dans une courette entre deux maisons (où l’on peut se fournir en souvenirs et en pieusetés, ce qui est peut-être l’idée).

 

 Vitrail Renaissance à Béhuard

Vitrail Renaissance à Béhuard

L’église en soi est très intéressante avec une bizarre construction en L. Le bras principal est orné de quelques vitraux Renaissance à fleurs de lys montrant le roi de France en prière.

 

Fers d'esclave des Maures

Fers d’esclave des Maures

Au-dessus de l’autel, on voit évidemment la statue de la Vierge, mais aussi des fers de galériens qui auraient été offerts en ex-voto par un esclave des pirates barbaresques. Le lien entre l’Anjou et les pirates venus d’Algérie est que le duc d’Anjou au moment de la construction de l’église était aussi roi de Provence et que la Provence était souvent victime des attaques des pirates.

 

Stalles à Béhuard

Stalles à Béhuard

Le petit bras du L est occupé par une tribune avec de belles miséricordes, ma photo montrant probablement deux chiens rongeant un os. J’ai lu que les sculptures étaient rarement sur des sujets religieux car il aurait été inconvenant de s’asseoir sur une image de saint. Par contre, les images étaient toutes différentes car ceci permettait aux moines de reconnaître leur place même avec la lumière très limitée des cierges.

 

Vue depuis l'escalier de l'église

Vue depuis l’escalier de l’église

Après avoir pris le temps de bien visiter Béhuard, j’ai cherché un banc pour prendre un goûter mais je trouvais qu’il y avait trop d’agitation, en particulier un couple venu se faire photographier avant son mariage et entouré d’un nombre excessif de photographes, d’assistants et de parents cherchant dans le village les meilleurs coins.

 

Je suis donc parti en traversant le troisième bras de la Loire et je suis allé m’asseoir sur un banc derrière l’église de Savennières sur la rive droite. C’était à peu près le point le plus au sud de toutes les vacances.

 

Eglise en partie mérovingienne de Savennières

Eglise en partie mérovingienne de Savennières

Savennières vaut aussi un arrêt pour l’église particulièrement vénérable. Les connaisseurs remarqueront sur la photo de la façade les encadrements de fenêtres avec briques et pierres alternées. Ceci reviendra à la mode sous Louis XIII mais les pleins cintres montrent qu’il s’agit d’un original carolingien du Xème siècle. L’appareil des murs avec des bandes de briques est inspiré des monuments romains et ne sera plus utilisé à l’époque romane quand on préfère la pierre.

 

Détail d'antependium à Savennières

Détail d’antependium à Savennières

J’ai remarqué à l’intérieur un détail intéressant sur un devant d’autel gothique. La photo montre la sculpture incroyablement détaillée avec un Christ en croix, mais je me suis aperçu une fois revenu chez moi que la sculpture dessine en plus deux initiales M et S. On voit ceci dans les décorations des châteaux de la Loire, souvent avec les initiales du roi et de la reine, mais je ne l’avais jamais remarqué dans une église.

Après Savennières, j’étais obligé d’accélérer un peu pour faire les 35 km restants avant 19 h, heure d’arrivée annoncée. J’ai donc renoncé au détour par le célèbre château de Serrant. C’est apparemment un des plus beaux châteaux de la Loire, comparable par certains aspects aux grands châteaux anglais car il est comporte un parc réputé et un mobilier de grande valeur tout en restant la résidence d’une famille de la très haute noblesse (un prince de Mérode qui a épousé une princesse de Ligne).

 

Château de La Chaussée

Château de La Chaussée

A défaut, j’ai traversé un bocage vallonné charmant et verdoyant puis un morceau très propret de la banlieue d’Angers avant de passer devant un château, celui de la Chaussée. C’est en fait une construction XIXème siècle mais dans un style élégant qui reprend assez fidèlement les proportions de Mansart. Le château sert à des séminaires et à des réceptions; il appartient à un IME, c’est-à-dire un établissement d’accueil pour enfants et adolescents handicapés mentaux.

Le bocage autour d’Angers est plein de manoirs et de châteaux dont la plupart datent du XIXème siècle; mon hôte du soir m’a expliqué qu’ils ont été construits par les riches marchands de Nantes pour loger leurs familles loin de l’agitation plébéienne d’une ville portuaire. La plupart sont toujours utilisés de nos jours, généralement par de riches Parisiens qui y viennent soit pour chasser et recevoir le weekend, soit pour y loger avec leur famille quand leur travail ne leur impose pas d’être au bureau cinq jours par semaine.

 

Château de la Villenière à  La Pouëze

Château de la Villenière à La Pouëze

Il y a un château de ce genre au village suivant, Saint-Clément-de-la-Place, puis un à La Pouëze et un dans un bois un peu plus loin. Le seul qui était facile à prendre en photo était celui de La Pouëze, situé comme tous les autres au bout d’une allée défendue par un fossé et une grille. Le château de la Villenière, pour employer son nom correct, fut construit en 1810 mais appartient depuis 1979 à la commune qui y a installé un HLM. Sic transit gloria mundi…

 

Mairie de La Pouëze

Mairie de La Pouëze

J’ai aussi remarqué à La Pouëze la mairie installée dans l’ancien presbytère daté de 1627. Le curé était aussi seigneur du lieu et sa résidence était entourée de douves et accompagnée d’une longue liste de dépendances qui ont disparu, mais cela reste une belle mairie. Les encadrements de fenêtres en pierre sont typiquement Louis XIII.

Après La Pouëze, il ne me restait qu’une côte un peu énervante car en ligne droite, mais qui avait l’avantage de culminer à 79 m et d’offrir ensuite plus de 3 km de descente en pente douce jusqu’à Vern-d’Anjou où j’ai trouvé la chambre d’hôtes sans trop de difficultés. Le temps qui était menaçant depuis longtemps a tourné à l’averse sur les derniers 500 m mais ce n’était pas trop grave.

Vern fait l’impression d’un petit bourg agricole actif et la population a augmenté très rapidement depuis 10 ans comme dans tous les villages situés à moins de 30 km de la gare TGV d’Angers. Les commerces suivent l’installation de familles avec des petits enfants dans les lotissements et les villages renaissent ainsi alors qu’ils avaient décliné entre 1900 et 1980 du fait de la fermeture des petites usines de campagne et de l’exode vers les banlieues ouvrières des grandes villes. Reste à voir ce qui se passera quand les petits enfants seront partis faire leurs études.

La dame n’a pas pu me recevoir à proprement parler car elle devait se rendre à sa chorale à 30 km. Par contre, elle avait préparé les plats et le monsieur m’a donc tenu compagnie. L’absence de sa femme lui permettait peut-être de parler un peu plus librement de sa vie intéressante: issu d’un milieu très modeste de petits paysans, il a embauché à l’usine dès 16 ans, mais il a eu la chance de pouvoir entrer chez Gaz de France où il a courageusement suivi les offres de formation en interne jusqu’à avoir un poste de responsabilité au moment où l’on a introduit les conduites de gaz partout en France pour remplacer les bonnes vieilles bonbonnes par le gaz de Lacq.

Toutefois, quand le réseau a été terminé, on lui a proposé de partir très jeune en préretraite et il s’est beaucoup consacré à des activités caritatives, plus particulièrement à conduire des camions de vivres et de vêtements dans une commune de Roumanie. Je me souviens effectivement bien de l’élan de solidarité en faveur de la Roumanie pendant quelques années après la révolution contre Ceaucescu. Il avait une attitude très intéressante et ambivalente sur la mentalité d’assistanat que ces convois bien intentionnés faisaient parfois naître.

Il a arrêté de se rendre en Roumanie en partie à cause de cela, mais aussi parce qu’il est très demandé par ses petits-enfants et surtout parce qu’il essaye de s’occuper de sa mère âgée de 92 ans. Elle habite toujours chez elle mais a besoin d’assistance et il lui rend donc visite une fois par semaine près de Saint-Malo. Ceci irrite quelque peu sa femme qui trouve qu’il se laisse trop capturer par sa famille et elle l’a donc poussé à acheter une bicoque près de Dol-de-Bretagne directement au pied de la digue des prés salés. Il est en train de la retaper et ils comptent y emménager en 2016. Il verra moins ses petits-enfants mais pourra s’occuper plus facilement de sa mère et aura moins de discussions déplaisantes avec sa femme.

Nous avons donc parlé de la pauvreté dans les pays en voie de développement, des avantages des maisons de retraite, de la façon dont on choisit un métier… Très intéressant. Il m’a servi du confit de canard provenant de la région car c’est une production agricole que l’on commence à trouver dans toutes les régions de France maintenant du moment que le maïs à gaver y pousse bien. Le dessert était intéressant: il avait l’apparence de la couronne de colin mayonnaise alors que c’était un genre de mousse au chocolat refroidie comme une glace. La consistance est un peu surprenante mais c’est bon. Le monsieur m’a tenté avec un vin doux pour l’apéritif et nous en avons aussi pris avec le dessert; j’ai ainsi découvert un Coteaux du Layon qui rappelait un peu le Pacherenc ou le Sauternes.

 

 

Etape 4: Vallée de la Mayenne

30 octobre 2014

(4ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Mercredi 4 juin 104 km 519 m

Grosse pluie puis ciel de traîne avec averses

Vern-d’Anjou – Brain-sur-Longuenée – La Violette – Grez-Neuville – Champteussé-sur-Baconne – Chenillé – Chambellay – chemin de halage jusqu’après Houssay – Origné village – chemin de halage jusqu’à Laval – Changé – Saint-Jean-sur-Mayenne – Andouillé

Vallée de la Mayenne, départements 49 et 53

J’ai pu papoter un peu avec la dame au petit déjeuner, monsieur étant parti tôt le matin pour Saint-Malo. Elle a un style assez différent, légèrement péremptoire, et on sent qu’elle tenait en maîtresse femme son salon de coiffure à Angers. Elle m’a confirmé qu’elle trouvait effectivement que son mari se laissait beaucoup trop accaparer par ses petits-enfants et que le déménagement en Bretagne leur ferait certainement beaucoup de bien.

J’avais pas mal hésité sur l’itinéraire du jour. Mon idée initiale était de passer par Segré et Craon, ce qui permettait d’admirer trois châteaux et de retrouver à Craon une voie verte pour Laval. Mais j’avais lu sur Internet que cette voie verte a un revêtment particulièrement difficile et est déconseillée aux vélos (sauf aux VTT). Je ne voulais pas utiliser les routes parallèles à la voie verte car toutes les routes de la région sont des lignes droites de 10 km traversant les ravins par des côtes raides, chose très démotivante. J’ai donc choisi le chemin de halage de la Mayenne, pensant éviter les côtes raides et espérant que le revêtement ne serait pas trop mauvais.

Il avait beaucoup plu pendant la nuit et j’étais content que cela se soit arrêté au moment où je partais, mais il s’est remis à pleuvoir quand je suis sorti de la boulangerie et la pluie est devenue tellement forte que j’ai été obligé de m’abriter le long d’une maison pendant un quart d’heure.

 

Mairie de Brain-sur-Longuenée

Mairie de Brain-sur-Longuenée

Nouvelle accalmie ensuite, puis nouvelle grosse pluie m’obligeant à m’abriter, cette fois sous un large auvent en bois qui sert de salle d’attente pour les autobus et de siège pour les pétanqueux dans le village suivant, Brain-sur-Longuenée (un joli nom, je trouve). Tous ces arrêts m’ont coûté près d’une heure et ceci m’a conduit à arriver à 20 h le soir, chose que je n’aime pas faire quand on m’a prévenu que le repas est servi à 19 h.

 

Eglise de Brain-sur-Longuenée

Eglise de Brain-sur-Longuenée

Brain est un petit village assez joliment situé avec une mairie au milieu d’une grande prairie agrémentée de l’étang habituel. Il y a aussi un château peu visible dans les arbres et une église dominant le bourg depuis une petite colline. Pour tout dire, c’est un urbanisme qui rappelle assez la Bretagne. La mairie est un élégant manoir de 1762 qui était à l’origine le presbytère.

Les très beaux presbytères de la région s’expliquent probablement par le fait que les curés de l’Anjou avaient un rôle administratif important, comme les recteurs en Bretagne, et avaient les revenus permettant des constructions assez imposantes. L’église actuelle date seulement de 1894, mais elle est classée à cause de sa forme octogonale très originale. Je ne suis pas allé voir parce qu’elle est au sommet de la colline.

Sur la base des prospectus que l’on trouve normalement dans les chambres d’hôtes, j’ai choisi de rejoindre la Mayenne à Grez-Neuville plutôt qu’au Lion-d’Angers, ville célèbre surtout pour son haras dans un château assez austère du XVIIIème siècle. Maintenant que la pluie s’était arrêtée, j’ai trouvé le trajet dans le bocage jusqu’à Grez très agréable. J’ai eu des hésitations au moment de traverser une nationale rectiligne très dangereuse, mais je n’avais finalement pas besoin de la longer.

 

 Jolie maison à Grez-Neuville

Jolie maison à Grez-Neuville

Le village a reçu le label « village de charme du départment du Maine-et-Loire », ce qui montre bien que l’on peut toujours créer un nouveau label si l’on n’est pas arrivé à intégrer un label existant. En l’occurrence, le site est effectivement charmant avec un petit bourg sur chaque rive.

 

Ancien prieuré de Grez

Ancien prieuré de Neuville

Neuville sur la rive droite a un quai sur la Mayenne, quelques vieilles maisons et un magnifique prieuré du XVIIIème siècle avec un perron imposant qui donnait certainement des airs importants aux personnes sortant du bâtiment.

 

Eglise de Neuville

Eglise de Neuville

L’église est intéressante aussi avec une voûte en bois comme une coque de navire (c’était moins rare qu’on ne le pense jusqu’au XIXème siècle) et un grand retable baroque.

 

La Mayenne à Grez-Neuville

La Mayenne à Grez-Neuville

 

Site de Grez-Neuville

Site de Grez-Neuville

Grez sur la rive gauche a aussi son quai et j’ai été obligé de m’arrêter pour laisser passer un grand groupe de personnes âgées qui se dirigeaient lentement vers leur autocar après une petite promenade en bateau sur la rivière.

 

Manoir à Grez

Manoir à Grez

Sinon, on voit aussi un assez joli château classique presque au bord de la rivière et un manoir Napoléon III sur le haut du coteau. Je me suis un peu perdu dans le village en cherchant la direction mal indiquée de Thorigné, ce qui m’a valu deux raidillons au lieu d’un. On verra que c’était le jour des raidillons imprévus.

Thorigné est aussi un « village de charme » labellisé, d’où mon passage, mais ne le mérite pas vraiment. Le label semble accordé d’après le nombre de monuments classés sur le territoire du village même quand il s’agit de manoirs privés invisibles depuis la route. J’ai continué jusqu’au village suivant, Champteussé-sur-Baconne, qui bénéficie également du label et où il était l’heure de faire une pause. En guise de monuments, je veux bien reconnaître qu’il y a plusieurs maisons proprettes, une mairie en pierres apparentes en cours de rénovation et une église d’origine romane. Pour ma pause, j’ai trouvé finalement l’étang communal avec un banc pratique et une vue charmante sur l’ancien moulin.

 

Eglise de Chenillé-Changé

Eglise de Chenillé-Changé

Je me suis dirigé ensuite vers Chenillé-Changé parce que le prospectus de mes hôtes le recommandait chaudement. Le petit village a reçu le label de charme (à croire qu’on le donne à tous les villages de la région) et on y voit une église d’origine romane mais transformée en 1788 qui vaut surtout par la toiture particulièrement complexe qui a dû intéresser les couvreurs.

 

Maisons à Chenillé-Changé

Maisons à Chenillé-Changé

On voit aussi des maisons en pierres apparentes, un grand hôtel-restaurant avec un jardin dominant la Mayenne et un moulin fortifié qui se visite mais qui est une reconstruction de 1902. Un meunier y travaille et y a installé une turbine hydro-électrique, mais je pense qu’il doit vivre en partie du droit d’entrée demandé aux touristes.

 

Château des Rues

Château des Rues

Chenillé avait aussi son château, celui des Rues, où habite depuis 1375 la famille de Rougé qui était très appréciée des derniers ducs de Bretagne, ayant des fiefs des deux côtés de la frontière.

 

Moulin de Chenillé-Changé

Moulin de Chenillé-Changé

Le vicomte s’illustra en 1905 par son attitude farouchement fidèle à l’église catholique et il encouragea le meunier à poser une plaque en latin assez incendiaire sur son bâtiment reconstruit (« l’eau tourbillonnante se désole de ne pouvoir entraîner dans ses flots, ceux qui tiennent le timon du pouvoir. Puisse la machine vengeresse broyer avec le reste ceux que tu penses« ). Le château actuel date de 1858 et me semble un bon exemple du style troubadour.

 

La Mayenne à Chenillé-Changé

La Mayenne à Chenillé-Changé

Le chemin de halage de la Mayenne se trouve sur la rive droite. Je me suis demandé si ceci permettait aux ouvriers de tenir les cordages de halage du bras droit, plus fort, mais je pense que c’est plutôt dû à une falaise sur la rive gauche un peu plus loin – j’ai appris depuis que le chemin de halage de la Moselle changeait plusieurs fois de rive par des gués dangereux selon les falaises ou les marécages et il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement pour la Mayenne.

 

Pont de Chambellay

Pont de Chambellay

Etant sur la rive gauche pour le moment, j’ai été obligé de revenir un peu en arrière jusqu’au pont de Chambellay qui m’a donné une assez jolie photo. Il était déjà 13 h 20 et j’ai donc espéré que le chemin de halage serait roulant. Malheureusement, il est en sable compacté qui était devenu assez mou avec la grosse pluie et j’ai donc avancé beaucoup plus lentement que je ne l’avais espéré.

 

La Mayenne à Chambellay

La Mayenne à Chambellay

L’heure tardive est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas visité l’église malgré le nombre de panneaux vantant les toiles d’Adeline Neveux. J’ai regardé plus tard sur Internet et j’ai vraiment raté quelque chose car ce sont des œuvres colorées avec une touche symboliste qui m’auraient plu. Elles furent peintes autour de 1940. Quatre des toiles furent jugées tellement scandaleuses par les paroissiens qu’ils les arrachèrent en 1953 après la mort du curé qui les avait commandées – elles ont été raccrochées en 1996. L’artiste avait son atelier à Guer où la municipalité continuait à trouver les œuvres « dérangeantes » lors d’une exposition en 2012, probablement parce que l’artiste était associée à l’Opus Dei.

 

Gorge de la Mayenne

Gorge de la Mayenne

Ceci mis à part, le paysage est souvent charmant et je n’avais honnêtement aucune idée que la vallée de la Mayenne est si agréable. La rivière s’élargit souvent en un vrai petit fleuve et forme des méandres assez réguliers avec une rive abrupte boisée et une rive en pente molle consacrée aux champs et aux prairies. Sur les sections abruptes, qui sont parfois entrecoupées de quelques rochers, des bourgeois fortunés (souvent Nantais) ont construit au XIXème siècle des manoirs profitant de la vue reposante sur la vallée. Tout ceci produit un paysage varié, harmonieux et intéressant.

 

Moulin de Daon

Moulin de Daon

Gorges de la Mayenne

Gorges de la Mayenne

Un peu au nord du pont de Chambellay, j’ai quitté l’Anjou pour le Maine. Comme assez souvent, la limite des deux provinces se voit très bien sur place avec ce qui est presque une petite gorge du fleuve. J’ai pris une photo de la rive gauche avec un manoir dominant les rochers, puis une de la rive droite avec un ancien moulin. Il en reste plusieurs sur la Mayenne, en partie parce qu’ils ont été incorporés dans les installations des écluses, et certains abritent maintenant des locations saisonnières qui ont un certain charme.

 

Château près de Daon

Château près de Daon

J’ai remarqué l’élégant château du Port-Joulain qui date du XVIIème siècle mais qui était sur la mauvaise rive pour le voir de plus près. Les autres châteaux anciens de la région ne sont pas au bord du fleuve, mais on ne peut pas tout visiter de toute façon. Un peu après Daon, j’ai enfin trouvé un endroit agréable pour pique-niquer. Il y a relativement peu de bancs ou de tables sur le chemin de halage, uniquement au niveau des écluses plus faciles à atteindre.

 

Château de La Porte

Château de La Porte

Il y a eu une petite averse et je ne pouvais pas m’abriter, mais cela n’a pas duré longtemps et il était vraiment assez tard pour manger. Des gens qui se promenaient le long du fleuve me regardaient surpris parce qu’ils ne s’attendaient pas à me voir déjeuner vers 14 h 30.

 

Villa à Ménil

Villa à Ménil

Je suis encore passé près de Ménil au pied d’un manoir contemporain qui valait une photo pour ses colombages rouge sang et son socle en pierre qui lui donne un vague air oriental. La commune semble assez tolérante sur les permis de construire ou alors on trouve le style embellissant. Par certains côtés, je trouve bien que des gens aisés se fassent encore construire des manoirs; ceci crée du patrimoine pour nos descendants. Il y a des discussions épiques dans les campagnes anglaises sur les manoirs construits par les hommes d’affaires (pas en Allemagne où ce genre d’ostentation est jugé déplacé), mais ils gênent moins en France où la population est beaucoup moins dense.

 

Château-Gontier

Château-Gontier

Les principales curiosités de la vallée de la Mayenne se trouvent dans les villes, Château-Gontier et Laval. J’étais conscient que je ne pourrais pas visiter grand chose à Laval vu mon horaire, mais j’avais besoin de détente culturelle après mes efforts sur le chemin sablonneux et je me suis donc arrêté assez longtemps à Château-Gontier.

 

Vieilles maisons à Château-Gontier

Vieilles maisons à Château-Gontier

C’était la ville principale du Haut-Anjou et on y voit donc quelques hôtels particuliers et une superbe maison médiévale. Ceci lui vaut aussi un label (« un des plus beaux détours de France »).

 

 Jardin public de Château-Gontier

Jardin public de Château-Gontier

En arrivant par la rivière, on est au pied des murailles et je me suis arrêté pour admirer un très joli jardin public avec topiaires, arceaux végétaux, buissons de roses et parterres surélevés en rotin. Très réussi, j’aurais dû me donner un peu plus de peine pour des photos. Il y a d’ailleurs aussi un parc public classique dans le style du XIXème siècle en haut de la ville dont j’ai pris la fontaine élégante en photo.

 

 Arche de Noé à Château-Gontier

Arche de Noé à Château-Gontier

Le grand monument de la ville est la magnifique église, une des meilleures surprises de tout le voyage pour un amateur d’art roman. Elle fut fondée au XIème siècle et a profité de façon inattendue d’un bombardement en 1940: l’incendie n’a pas détruit les piliers romans très stables, mais il a détruit la décoration du XIXème siècle et on a découvert lors de la restauration des fresques romanes en bon état qui avaient probablement été cachées pendant 300 ans. J’ai pris en photo celle qui est la plus visible; elle montre la construction de l’arche de Noé. On devine en-dessous des chevaliers armés de lances; ils font partie d’une scène sur les Hébreux se réfugiant en Egypte et permettent de dater assez facilement la fresque à cause de leur costume.

 

Collégiale de Château-Gontier

Collégiale de Château-Gontier

La nef est d’un roman particulièrement pur, avec des arcades en plein cintre aux deux étages de fenêtres et pour l’arc du transept. De ce fait, elle me rappelle un peu les églises carolingiennes de la Reichenau. On devine sur la photo une fresque entre les fenêtres supérieures sous forme de damier rouge et blanc; avec l’expérience du Périgord, je sais maintenant que ce genre de décor était courant au XIIIème siècle et que tous les murs étaient peints du haut en bas de divers décors géométriques là où il n’y avait pas de scènes spéciales. Les colonnes cubiques n’ont pas de chapiteaux et il n’y a donc pas de sculptures au contraire du roman auvergnat.

 

Crypte de Château-Gontier

Crypte de Château-Gontier

J’ai en plus eu le plaisir de pouvoir visiter la crypte. J’aime beaucoup ces endroits généralement fermés au public et celle de Château-Gontier vaut le détour; il y a même un chapiteau orné de spirales inversées qui fait fortement penser à l’art celtique ou viking et qui montre que l’Anjou était vers 1050 très influencé par la Normandie. Cette crypte était un endroit particulièrement adapté pour quelques dévotions.

Avant de sortir de l’église, j’ai remarqué une statue de Saint Loup avec une pancarte explicative. La statue daterait du XIIème siècle d’après la pancarte, mais j’ai de la peine à y croire vu que les statues en bois aussi anciennes sont rarissimes et représentent très rarement des saints. Il s’agit ici du Loup évêque d’Angers au VIIème siècle mais on peut aussi choisir des Loup venant de Troyes, de Soissons, de Bayeux, de Limoges ou de Chalon-sur-Saône !

 

Maison gothique à Château-Gontier

Maison gothique à Château-Gontier

Même si j’ai perdu une bonne heure à visiter la ville, j’étais extrêmement content de mon arrêt. Compte tenu de l’horaire, il aurait été raisonnable de prendre la nationale pour les 26 km jusqu’à Laval puisqu’il faut 35 km par le chemin de halage qui est en plus beaucoup moins roulant. Mais j’avais trop peur des camions et j’ai donc continué par le trajet le plus pittoresque.

 

Moulin de La Roche

Moulin de La Roche

Moulin de Neuville

Moulin de Neuville

Le moulin de Neuville, où il y avait certainement un bac autrefois, est l’un des sites les plus charmants. On voit sur la photo la terrasse du moulin au-dessus de l’écluse car c’est un des moulins qui abritent un gîte. Par certains côtés, le paysage n’est pas sans rappeler certains sites bretons. On voit aussi que le temps s’était nettement amélioré.

 

Château de la Rongère

Château de la Rongère

Un peu plus loin, je suis passé au pied d’un château classique très élégant. Un château de la Rongière exista dès 1239, mais le bâtiment actuel est Louis XV. La famille de petite noblesse qui y habita se signala plusieurs fois par son sens aigu des privilèges et des droits pécuniaires, par exemple en ce qui concerne un droit de péage sur la rivière que François Ier dut limiter aux bateaux utilisant le port au pied du château.

En 1793, un garde-chasse de la région devint un des principaux chefs chouans, remportant plusieurs batailles importantes autour de Laval. Après la fin de la guerre, il fut accueilli au château car la marquise le connaissait comme garde-chasse de son père, mais elle attendit 20 ans avant de l’admettre à sa table, une fois qu’il eut reçu du futur Charles X l’ordre de Saint-Louis.

Un peu après le château, je me suis retrouvé à mon grand dépit devant un chantier qui occupait vraiment tout le chemin de halage. Un ami cycliste ignorait les barrières dans ce cas et ceci marchait presque toujours, mais on ne pouvait vraiment pas passer dans le cas présent. Un ouvrier m’a expliqué qu’il fallait revenir en arrière, monter sur le plateau et descendre un peu plus loin. Ceci m’a beaucoup retardé car la montée sur le plateau était extrêmement raide (elle m’a fait penser aux raidillons de Belle-Île ou de la Hague). Je suis parvenu à redescendre sur le fleuve un peu plus loin que ce que l’ouvrier m’avait indiqué, mais c’est le moment que mon vélo a choisi pour avoir une crevaison.

Je me suis donc assis sur un banc (c’était justement au niveau d’une écluse et il y avait donc un banc en ciment quelque peu moisi), j’ai appelé le café où j’avais réservé une chambre et j’ai convenu que je me contenterais d’une assiette froide vu le retard qui était maintenant inévitable. Puis j’ai réparé le vélo. Curieusement, c’était la roue avant, peu sujette aux crevaisons en temps normal, et le pneu paraissait intact. Je pense que de l’eau s’était introduite dans le pneu à travers la valve à cause des flaques et de la grosse pluie du matin et que ceci avait ramolli la chambre à air au point qu’elle s’était usée en frottant contre la jante ou le pneu. Heureusement, ayant deux chambres à air de réserve, ce n’était pas gênant en dehors du temps perdu.

Après cette pause involontaire mais qui m’a incité à prendre un goûter, je suis reparti le long du chemin de halage. Je suis passé en face de la Trappe de Port-du-Salut, que nous avions essayé en vain de visiter avec le copain en 2002 (nous envisagions d’acheter du Port-Salut puisqu’il y a une laiterie près de l’abbaye, mais j’ai vérifié plus tard et le fromage fabriqué par Bel ne porte pas de lieu de production sur l’étiquette). Je n’ai pas fait l’effort de traverser le pont et je n’ai pas trouvé moyen de faire une photo de bonne qualité, mais le site est superbe car la Trappe se trouve au débouché de la gorge de la Mayenne. Il y a un parc ombragé au bord de l’eau qui doit être propice à la méditation puis on voit juste en amont des rochers assez hauts.

La vallée reste très encaissée pendant quelques kilomètres bucoliques où l’on profite vraiment du chemin de halage. Puis on atteint la banlieue de Laval et on peut utiliser par moments une route le long de la rivière dont le revêtement est plus roulant que celui du chemin – mais avec une circulation bruyante et irritée qu’on lui prenne « sa » route.

 

Notre-Dame d'Avesnières à Laval

Notre-Dame d’Avesnières à Laval

Chevet de Notre-Dame d'Avesnières

Chevet de Notre-Dame d’Avesnières

A l’entrée sud de Laval, je suis passé au chevet d’une superbe église romane, Notre-Dame d’Avesnières, une ancienne abbatiale bénédictine. J’étais très pressé et je me suis donc contenté d’admirer un instant le chevet, mais j’ai lu plus tard que la nef date du XIXème siècle. J’ai par contre raté les statues, les chapiteaux du chœur et le retable qui se trouvent à l’intérieur. Le chevet date de 1140 et est fort imposant avec trois étages distincts, cinq chapelles rayonnantes en cul-de-four et une tourelle mignonne au coin du transept.

 

Château de Laval

Château de Laval

En continuant vers le centre de Laval, j’ai entrevu des maisons à pans de bois au pied de l’imposant château fort. Cela m’a donné envie de m’arrêter un jour à Laval sur le chemin de Vannes si le TGV a un horaire le permettant. Le château date en partie du XIIIème siècle et abrite un musée d’art naïf et une collection ethnographique, ce qui me paraît vraiment intéressant. Il a évidemment marqué la fondation de la ville au Xème siècle.

 

La Mayenne à Laval

La Mayenne à Laval

Laval appartenait au comte du Maine dont la résidence était au Mans. Vers l’an mil, celui-ci essayait de manœuvrer entre les puissants comtes de Blois et d’Anjou pour devenir lui aussi un grand féodal autonome, et il décida de fortifier le gué de la Mayenne en confiant un château à un fidèle nommé Guy. A partir de son petit-fils, tous les comtes de Laval pendant 400 ans s’appelèrent Guy, le dernier étant Guy XVII. On appelait Laval à l’origine Laval-Guion, c’est-à-dire « la vallée de Guy ».

J’ai quitté Laval en continuant à longer la Mayenne sur une petite route qui dessert la chapelle Notre-Dame-de-Pritz, un bâtiment fort vénérable car il est encore plus ancien que Notre-Dame-d’Avesnières et date de l’an mil. Il paraît que l’on voit à l’intérieur des tableaux gothiques et un calendrier du XIIIème siècle, mais on ne peut même pas s’approcher du bâtiment. Je ne me souviens pas si c’est à cause de travaux de rénovation. J’étais un peu déçu mais cela m’aura fait gagner un quart d’heure.

 

Mairie de Changé

Mairie de Changé

J’ai continué le long de la Mayenne d’abord jusqu’à Changé. J’y ai remarqué un hôtel de ville particulièrement majestueux pour une banlieue de 6000 habitants mais qui s’explique par l’implantation de centres commerciaux et d’usines sur le territoire communal à l’époque où la taxe professionnelle revenait aux communes et non aux communautés qui la perçurent ensuite. J’ai vu devant la mairie un arbre de mai, tradition que je n’ai pas remarquée souvent dans la région.

Après Changé, j’ai encore longé la Mayenne jusqu’au village suivant qui se trouve au confluent de l’Ernée, une rivière modeste mais qui a creusé une vallée tortueuse aux parois abruptes. Cela me fait penser à certaines vallées d’Île-de-France comme celle de l’Ourcq. Ma route monte sur la crête entre la Mayenne et l’Ernée par une côte longue mais que je n’ai pas trouvée difficile car on domine agréablement les deux rivières avec des panoramas motivants. On arrive en haut au niveau du château d’Orange à l’altitude grandiose de 120 m et on redescend presque tout ce que l’on a monté par une route parfaitement revêtue en pente douce que j’ai trouvé parfaite pour la fin d’une étape.

Je suis ainsi arrivé à Andouillé où l’on est accueilli par un panneau mentionnant que le village fait partie de l’association des communes à nom burlesque, chose qui ne m’avait pas effleuré l’esprit tant l’andouille est une charcuterie pour moi. Les Andolléens (les habitants) se sont distingués pendant la révolution française par leur acharnement républicain et l’évêque les trouvait dès 1767 difficiles à gouverner. Ils s’illustrèrent par le pillage et les massacres dans les villages réputés favorables aux Chouans et on peut se demander si leur motivation était républicaine ou bassement matérielle.

J’avais réservé par Booking.com une chambre dans le café du village car je ne voulais pas coucher dans un hôtel de zone commerciale sur la déviation de Laval. Malheureusement, la Mayenne, région très peu touristique, n’a pratiquement aucune chambre d’hôtes servant des repas. Le café lui-même ne sert qu’un plat unique à 19 h, mais avait proposé de me faire une assiette froide vue mon arrivée plus tardive. Le café aussi était fermé et il fallait appeler un numéro de téléphone pour faire venir la dame qui habite en face. Heureusement que j’ai maintenant un téléphone portable qui marche sans problèmes à l’étranger (et sans coûter les montants exorbitants qu’on me demandait en Angleterre).

La chambre m’a semblé étrangement construite, toute en longueur au point que l’on peut à peine passer entre le pied du lit et la télévision. La salle de bains est par contre très correcte. Pour l’assiette froide, j’ai dû m’asseoir sur le bord du lit car c’est le seul endroit d’où l’on peut atteindre l’étagère qui sert de table. J’ai trouvé la qualité assez banale mais c’est un peu normal pour un simple café. Surtout, je trouve le prix un peu cher comparé au repas chaud de Pannecé deux jours avant. Le patron ayant un nom hollandais, ceci explique peut-être cela. Il n’y a pas d’alternative à Andouillé de toute façon.

Après mon assiette froide, j’ai fait un petit tour du village qui ne présente pas de maisons anciennes intéressantes puis j’ai regardé la télévision et diverses brochures touristiques que la dame laisse judicieusement dans le couloir.

 

Etape 5: Coëvrons

30 octobre 2014

(5ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Jeudi 5 juin

94 km

Dénivelé 854 m

Nuageux avec éclaircies, 16 à 20°

Andouillé – L’Edinière – Saint-Germain-d’Anxure – La Barbotterie – Contest – Mayenne – voie verte – Marcillé – Jublains – Le Gué de Selle – Le Rocher – Evron par chemin vicinal – Montecler – Sainte-Suzanne – Assé – Foulletorte – Rouessé – Vassé

Coëvrons, départements 53 et 72

J’aurais pu faire le trajet en beaucoup moins de kilomètres, mais j’étais curieux de visiter Sainte-Suzanne et je suis arrivé tout à fait à l’heure sans avoir eu l’impression de me presser, ce qui montre que le trajet était justifié.

En raison de mes expériences de la veille, je me suis dit qu’il n’était pas absolument indispensable de longer à nouveau le chemin de halage et j’ai pris des routes de campagne relativement directes pour Mayenne où j’avais besoin de passer afin d’acheter une chambre à air pour remplacer celle que j’avais utilisée la veille. J’ai commencé par sortir de la vallée de l’Ernée par une longue côte en ligne droite heureusement pas trop raide, puis j’ai pris une petite route non indiquée mais charmante qui montre que la carte Michelin est assez précise.

 

Ferme rénovée à Saint-Germain-d'Anxure

Ferme rénovée à Saint-Germain-d’Anxure

Après un ravin ombragé, une crête céréalière et un peu de bocage, je suis passé à Saint-Germain-d’Anxure. C’est un village très propre avec plusieurs maisons très joliment rénovées. Le hobereau local est un comte de Robien mais l’homme politique du même nom fait partie d’une autre branche de cette famille qui est de très ancienne noblesse bretonne.

 

Château de Marigny

Château de Marigny

Un peu après le village en remontant le vallon bucolique de l’Anxure, je suis passé près du très joli château de Marigny, l’un des cinq de la commune. Il date du XVIème siècle bien qu’il aie l’air un peu plus ancien et domine un étang.

La route de Marigny à Mayenne est rectiligne et coupée de ravins raides si l’on en croit la carte. J’ai cru bien faire en prenant une route parallèle passant par Contest mais j’avais des doutes que l’on puisse échapper ainsi aux ravins et j’ai effectivement eu trois raidillons. Comme le monsieur rencontré à Rieux me l’avait expliqué, les anciennes cartes Michelin sont assez précises pour les pentes car elles étaient inspectées sur place.

Les cartes récentes se basent uniquement sur des mesures par satellite qui sont parfois faussées par des arbres ou par le temps; en plus, la carte ne mentionne plus les pentes inférieures à 7% car les voitures modernes franchissent facilement n’importe quelle pente. J’ai aussi remarqué que les cartes Michelin ne mentionnent jamais les pentes dans les agglomérations faute de place, mais je peux les deviner en regardant le trajet des ruisseaux.

A la place des cartes Michelin, certaines personnes utilisent les cartes IGN et inscrivent le trajet dans un logiciel de type GPS, mais je trouve les cartes IGN difficiles à lire en voyage et les appareils à GPS ne sont pas adaptés aux cyclistes (ils n’ont pas de fonctions « le moins de circulation possible », « le plus de virages possibles » ou « utilisation du trottoir possible en poussant le vélo trois minutes »).

Après une superbe descente dans un ravin, j’ai eu une bonne côte raide pour arriver à Contest, petit village dont le nom est assez étrange. Il est juste au-dessus de la Mayenne mais je n’ai pas pu descendre sur le chemin de halage qui est sur l’autre rive et j’ai suivi la route pour Mayenne avec plusieurs raidillons. L’avantage est que je suis arrivé par le haut de la ville et que le château était donc facile à atteindre.

 

Château de Mayenne

Château de Mayenne

Ce fut un château important sous Charlemagne du fait de la frontière bretonne, mais son usage principal fut pendant les guerres de religion. La ville fut presque entièrement détruite à cette époque et Colbert écrit à Mazarin en 1660:

Ce pays est inaccessible aux carrosses ; il ne peut y avoir ni promenade, ni parc, ni jardinage. Il n’y a aucun bâtiment et il ne peut y en avoir. La ville est très sale, très vilaine, le peuple méchant.

 

Vue de Mayenne

Vue de Mayenne

Colbert développa donc l’industrie des célèbres toiles de Mayenne, le lin poussant bien dans les régions de bocage. Toutefois, le prix du lin s’effondra au XIXème siècle quand il devint facile d’importer du coton d’Amérique et des colonies et la ville devint un simple bourg administratif. Après la seconde guerre mondiale, la commune attira intelligemment des petites usines de diverses branches industrielles (médicaments, agro-alimentaire, électroménager etc) et la ville est maintenant assez dynamique.

Je trouve que le centre ville a un air un peu suranné, les enseignes standardisées y sont moins voyantes que dans les zones piétonnes des villes touristiques. C’est plutôt agréable. Le tourisme est un peu limité car il n’y a guère qu’un petit port de plaisance (la limite amont de la navigation et donc un cul-de-sac) et les restes du château. Il abrite maintenant un musée local dont l’intérêt principal est d’admirer des restes du château carolingien, les constructions civiles carolingiennes étant très rares en France.

 

La Mayenne à Mayenne

La Mayenne à Mayenne

Je me suis contenté de la vue depuis la promenade en haut des tours, d’autant plus que l’on ne pouvait pas visiter la cour intérieure où une paysagiste était fort affairée à diriger les ouvriers municipaux qui installaient une version moderne de jardin japonais pour une exposition. Je me suis assis sous un grand arbre dans le parc devant le château et j’ai mangé un gâteau en regardant la façade délicieusement Belle Epoque du théâtre municipal qui date de 1891.

 

Théâtre de Mayenne

Théâtre de Mayenne

Je suis certes passé devant l’église mais elle fut détruite pendant les guerres de religion et à nouveau en 1944 (proximité des plages du débarquement et nœud routier avec les ponts sur la rivière). Je suis donc descendu jusqu’au « fleuve » d’où l’on a une vue charmante. Je cherchais le magasin de vélo, pensant qu’il y en avait probablement un seul vu la taille de la ville, mais j’ai fini par demander à l’office de tourisme installé dans le pavillon de la capitainerie. Une dame charmante m’a indiqué l’adresse et je l’ai trouvé deux cent mètres plus loin. J’ai poussé le vélo jusque là parce que la route qui monte du pont est franchement raide.

Après l’achat de la chambre à air, je suis monté encore un peu plus haut jusqu’au départ de la voie verte où je me suis offert une nouvelle pause. Le département de la Mayenne a fait un effort méritoire pour les voies vertes, dommage qu’elles ne soient pas asphaltées.

 

Voie verte en direction des Alpes Mancelles

Voie verte en direction des Alpes Mancelles

Puisque j’en avais une qui me permettait d’aller dans la direction de Jublains en évitant la nationale rectiligne et sans détour trop considérable, j’en ai profité sur une dizaine de kilomètres jusqu’à Marcillé. Comparée à la départementale parallèle, la voie verte est plus calme et surtout plus variée car bordée d’arbres ou de haies tandis que la route traverse des champs de maïs. Sur cette section, le revêtement était plus ferme que sur le chemin de halage mais reste plus adapté aux VTT qu’à un vélo de route avec bagages.

 

Château de Grazay

Château de Grazay

Entre Marcillé et Jublains, une petite route tortillant dans le bocage m’a permis de passer devant le très joli château de La Cour-de-Grazay, une propriété privée datant du XVIème siècle. Il est plein de tourelles et de clochetons avec une galerie au premier étage donnant vers l’est, direction la moins humide.

 

Maison ancienne à Grazay

Maison ancienne à Grazay

Il y a aussi une superbe maison d’origine gothique dans le village qui serait un ancien relais de poste construit à la même époque que le château mais avec des encadrements de fenêtres en pierre grise assez bretons.

 

Vue vers la Butte de Montaigu

Vue vers la Butte de Montaigu

En continuant vers Jublains, j’ai apprécié la très belle vue sur la chaîne de collines qui sépare la Mayenne de la Sarthe. Ce sont de vraies montagnettes car elles dépassent 350 m et dominent le plateau de plus de 200 m. Elles constituent une prolongation du Massif Armoricain qui forme une longue barrière plus loin au Nord dans l’Orne. La chaîne s’appelle Les Coëvrons, mais je ne sais pas si le nom provient d’Evron qui est au pied des collines.

Avant de rejoindre Evron, je suis passé d’abord à Jublains, village assez modeste mais devenu touristique car il abrite d’importantes ruines gallo-romaines. Le site bien dégagé était attirant pour les Romains qui y construisirent la ville de Noviodunum sur le site d’un petit sanctuaire celte. Le site fut abandonné à cause des attaques bretonnes au VIIIème siècle. Le village actuel, à l’écart des grands axes, était fort déclinant quand un maire dynamique décida de stabiliser la population en créant une attraction touristique.

Il convainquit le conseil général d’acheter divers terrains agricoles, d’y faire des fouilles et d’aménager le site en musée. On découvrit au fur et à mesure des choses vraiment intéressantes et on se décida même à rehausser l’église sur des piliers en béton afin que les touristes puissent visiter les anciens thermes romains qui se trouvent en-dessous.

 

Thermes romains de Jublains

Thermes romains de Jublains

C’est une pancarte sur la place qui m’a incité à visiter les thermes car on a plus l’impression que la porte sert d’entrée à une sacristie. En fait, il y a une salle qui servait pour une exposition de peinture d’un genre comparable à ce qu’on expose dans mon village luxembourgeois (pas de quoi fouetter un chat, autrement dit). Au fond de la salle, une porte donne accès au chœur de l’église qui est maintenant utilisé comme musée pendant que la nef séparée par un mur et suspendue sur des piliers reste ouverte au culte.

Sous le plancher de la nef, on voit effectivement un labyrinthe de pierres antiques. Heureusement, un bouton permet de mettre en route une petite conférence avec effets lumineux pour montrer les différents bassins des thermes et l’hypocauste. Les restes sont plus modestes qu’à Trêves et la seule partie vraiment inhabituelle est un tepidarium qui a gardé une partie de son revêtement en schiste bleu. Cela m’a procuré une pause agréable et l’entrée est gratuite, ce qui est très surprenant.

 

Forteresse galloromaine de Jublains

Forteresse galloromaine de Jublains

L’autre grand vestige romain de Jublains est une enceinte fortifiée. Les Gaulois construisaient des enceintes sous forme de murs de terre sur des armatures de troncs d’arbre. Les Gallo-romains construisirent une forteresse en pierres à neuf tours qui excite beaucoup les esprits des spécialistes: on n’y a trouvé aucune inscription permettant de savoir exactement à quoi elle servait. Elle a le plan carré d’un camp de légionnaires avec des tours rondes au coin, mais elle n’est pas traversée par un decumanus comme un camp. Les experts se demandent si ce pourrait être un entrepôt fortifié.

 

Remparts de Jublains

Remparts de Jublains

Je n’ai pas visité le petit musée et je me suis contenté de visiter la forteresse de l’extérieur. J’y ai croisé un voyage de classe qui se dirigeait vers la pause de midi. Pour les écoliers, on peut aussi visiter le site d’un temple et les restes d’un théâtre, mais on voit mieux en Provence. C’est la forteresse qui est étonnante, la seule de ce genre que l’on a retrouvée dans l’Empire Romain.

Comme les écoliers, je trouvais qu’une pause pique-nique serait une bonne idée, mais je voulais un endroit agréable et ombragé vu qu’il faisait assez chaud. J’ai donc continué 10 km jusqu’au centre de loisirs de l’Etang du Gué de Selle. La route qui y conduit est rectiligne et très monotone mais traverse à la fin une forêt. Il y a plein de bancs sur le chemin qui fait le tour de l’étang; je crois que j’intéressais autant les promeneurs que j’avais de plaisir à les observer.

Le plus intéressant était un pêcheur dont j’ai pu admirer la technique. Ce n’était pas le genre « je m’asseois sur mon fauteuil pliant et je rêvasse en attendant que quelque chose se passe »: il lançait sa ligne et ramenait l’hameçon régulièrement, changeant d’emplacement à chaque fois après deux lancers. Rien n’a mordu pendant la petite heure que j’ai passée là, mais il continuait à lancer sa ligne.

 

Voiliers au Gué de Selle

Voiliers au Gué de Selle

Au fond sur l’étang, je pouvais admirer les évolutions d’une douzaine d’Optimist avec des moniteurs en canot à moteur. Les voiliers avaient l’air gênés par le vent trop faible et le moniteur les a ramené assez vite. Ceci mis à part, l’étang est vraiment grand et bien adapté. Tout au bout de l’étang, j’ai aussi vu en repartant près d’un parking gigantesque une plage. J’y ai vu quelques promeneurs mais j’étais plus surpris de voir quelques enfants se baigner – l’eau de l’étang ne pouvait pas être bien chaude en Mayenne début juin !

 

Château du Rocher

Château du Rocher

Si l’on suit le ruisseau qui sort de l’étang, on arrive assez vite au château du Rocher. Il n’est ouvert à la visite que pendant les vacances scolaires d’été, comme la plupart des châteaux privés en France, mais on le voit assez bien depuis la grille. Entre les nombreuses tourelles et la galerie Renaissance, ce serait un modèle réduit amusant ! Le château comporte un logis de l’an 1400 environ (avec les tours de droite sur la photo) tandis que l’aile à galerie date de 1535 et la chapelle de 1494. Le château a toujours été habité même s’il a changé assez souvent de propriétaires.

Après la photo du château qui avait justifié le modeste détour, je suis parti pour Evron, le bourg principal de la région. On y passe en TGV mais la ville ne fait pas grand effet sauf peut-être le clocher de l’église. Ce fut une petite sous-préfecture en 1790 mais ceci fut annulé en 1795 parce que les nobles de la région avaient signé une pétition contre l’expulsion des prêtres réfractaires. Evron a doublé de taille dans les années 1970 avec l’essor de l’industrie agro-alimentaire, principalement un gigantesque abattoir (un porc toutes les cinq secondes !) et l’usine Babybel.

 

Eglise d'Evron

Eglise d’Evron

La seule curiosité de la ville est l’ancienne abbatiale, qui est un bâtiment un peu hétéroclite mais extrêmement intéressant. On ne peut pas visiter la crypte carolingienne et la nef romane est assez simple. Par contre, on y voit quelques chapiteaux imagés, chose assez rare dans la zone d’influence normande. Le plus curieux montre un homme assis la bouche ouverte écoutant les confidences d’un autre homme à genoux.

 

Chapiteau de la Confession

Chapiteau de la Confession

C’est donc une représentation assez rare du sacrement de pénitence (de la confession donc). En-dessous, le sculpteur représente deux hommes se tenant la tête et un troisième en train de faire examiner sa mâchoire douloureuse. Un panonceau explique que cette scène de salle d’attente de dentiste est conçue comme illustration concrète des bienfaits de la confession !

 

Chœur

Chœur

Le chœur gothique élégant a perdu la plupart de ses vitraux qui se trouvent maintenant dans un musée aux Etats-unis. Les piliers sont intéressants, ornés de statues comme à Vic-le-Comte ou à Naumburg, et on a en plus posé devant chaque pilier une bannière de procession très joliment brodée qui produit un contraste de couleurs réussi.

 

Fresque un peu trop rénovée

Fresque un peu trop rénovée

Il y a aussi une chapelle funéraire annexe construite à la fin de l’époque romane. Les arcades en ogives primitives sont ornées de moulures transversales très surprenantes qui sont en fait inspirées de l’art oriental. Le commanditaire de la chapelle revenait des croisades et on ne sait pas si l’inspiration est plutôt byzantine ou plutôt arabe. La voûte combine d’une façon inhabituelle l’arc ogival et l’abside en cul-de-four. L’abside est ornée d’une fresque avec le sujet roman du Christ dans la mandorle entouré des symboles des évangélistes, mais rénové au XIXème siècle avec nettement trop d’enthousiasme.

 

Rare Vierge couverte en argent

Rare Vierge couverte en argent

Dans la chapelle, on admire derrière une grille solide une somptueuse statue de Vierge à l’enfant romane; au contraire des Vierges du Puy ou de Conques, celle-ci est encore couverte de feuilles d’argent, chose rarissime vu la tentation au cours des siècles de récupérer le métal précieux.

 

Gisant

Gisant

Avant de quitter ce superbe édifice, j’ai encore admiré deux statues très différentes. L’entrée de la sacristie est marquée par une arcade intérieure gothique qui fut probablement un enfeu comme l’arcade voisine. Celle qui surmonte le gisant montre une famille de donateurs en prière, l’autre au-dessus de la porte montre un chevalier avec sa monture sous le grand drap de tournoi.

 

Saint Sébastien

Saint Sébastien

L’autre statue intéressante de l’église est un Saint Sébastien. On sait que c’est le saint préféré des sculpteurs désirant représenter un corps masculin nu mais celui d’Evron me semble particulièrement inspiré.

Après la visite de l’église, j’ai quitté Evron en direction de Sainte-Suzanne, village dont j’avais entendu parler un peu par hasard parce qu’il est sur une liste de points de passage pour un brevet de cyclotouriste.

 

Château de Montecler

Château de Montecler

Pour éviter une longue ligne droite, je me suis permis un détour par le château de Montecler qui date de 1620 environ. C’est une propriété privée habitée et il faut se contenter de la voir d’assez loin. Je n’ai pas été très impressionné, on sent les débuts de la symétrie néo-classique et il n’a pas été achevé comme prévu, le commanditaire ayant vu un peu trop grand.

 

Panorama de Sainte-Suzanne

Panorama de Sainte-Suzanne

J’ai trouvé la route entre le château et Sainte-Suzanne tranquille mais un peu longue et fatigante. J’ai compris en arrivant au village que j’avais eu droit à 5 km de faux plat. Sainte-Suzanne est au flanc d’une haute colline, dominant toute la plaine jusqu’à la vallée de la Sarthe à 20 km.

 

Rue de Sainte-Suzanne

Rue de Sainte-Suzanne

Le village est un « plus beau village de France » mais s’enorgueillit surtout d’être le seul village de France titulaire de 5 labels de l’Etat. La conséquence est que c’est un des rares villages du Maine fréquenté par les cars d’excursion pour personnes âgées.

 

Forteresse de Sainte-Suzanne

Forteresse de Sainte-Suzanne

Marquant l’extrémité sud des collines des Coëvrons, c’était un site stratégique de toute première importance et le château fort subit des sièges par Guillaume le Conquérant puis pendant la guerre de Cent Ans. Le château tomba en désuétude plus tard et on construisit sous Henri IV un logis Renaissance qui abrite maintenant un institut culturel.

 

Logis du château de Sainte-Suzanne

Logis du château de Sainte-Suzanne

Des personnes élégantes s’y rendaient, en particulier un monsieur mignon en complet cintré et petites chaussures en croco qui n’aurait pas dépareillé dans un vernissage chez Arend et Medernach (cabinet d’avocats mondains très connu au Luxembourg).

 

Château de Sainte-Suzanne

Château de Sainte-Suzanne

On peut se promener à l’entrée du château fort, mais je ne suis pas allé partout dans la cour car une partie demande un droit d’entrée. Ceci m’a suffi pour admirer les murailles, le donjon et de loin la façade propre et un peu léchée du logis refait. Je me suis assis sur la rambarde du fossé pour manger des cerises et j’ai eu l’impression que ceci était une attraction significative pour les excursionnistes.

 

Sainte-Suzanne

Sainte-Suzanne

Puisqu’il s’agit d’un « plus beau village de France », j’ai aussi pris le temps de parcourir les trois rues du centre du village, admirant les fleurs, les murs de petites pierres et le panorama. Pour les excursionnistes, on peut visiter un musée avec une armure du XVème siècle et un autre avec des jouets d’autrefois. On se remet de sa fatigue ensuite dans l’un des quatre cafés de la place centrale. Pour tout dire, excellent lieu pour se dégourdir les jambes une heure au cours d’un voyage (c’est tout près de l’autoroute de Bretagne), mais ne justifie peut-être pas une excursion de la journée.

 

Dolmen des Erves

Dolmen des Erves

J’ai quitté Sainte-Suzanne en passant près du dolmen des Erves, qui serait banal en Bretagne mais qui est intéressant pour le Maine. Il n’y en a pas beaucoup à proximité quoique nous en eussions vu un avec le copain en 2002 dans la vallée du Loir. J’ai continué ensuite à remonter la petite vallée encaissée de l’Erve en passant sous la ligne de TGV puis en croisant la nationale. J’aurais pu la prendre pour avoir un trajet plus reposant mais j’avais le temps de faire un dernier détour et je n’avais pas envie de supporter les poids lourds.

 

Château de Foulletorte

Château de Foulletorte

J’ai donc continué à remonter la vallée jusqu’au château de Foulletorte, un autre château des années 1570 en granit un peu triste comme le château de Montecler. C’est encore un château privé habité; j’ai été surpris de voir autant de grands châteaux habités en Mayenne alors que ce sont souvent des manoirs plus modestes dans d’autres régions, les grands châteaux étant plutôt utilisés par des institutions. Peut-être est-ce une conséquence du fait que la Mayenne a échappé aux guerres depuis la guerre de Cent Ans à la seule exception de la révolte des Chouans, laquelle a toutefois épargné les châteaux.

 

Seul col indiqué du voyage

Seul col indiqué du voyage

Il ne me restait plus qu’à franchir la chaîne des Coëvrons pour arriver à mon hébergement et je me réjouissais presque d’une petite ascension. En l’occurrence, un petit morceau au début était trop raide et m’a forcé à pousser le vélo, mais j’ai pu continuer ensuite jusqu’au « col de la Vallée » à l’altitude de 230 m où je n’ai pas manqué de prendre une photo. Je suis monté plus haut le lendemain et dans les Ardennes mais c’est resté le seul col avec une pancarte de tout le voyage. En fait, la crête est d’ailleurs un peu plus haut que le col, ce qui manque de logique.

 

 Vue vers la vallée de l'Erve

Vue vers la vallée de l’Erve

La vue depuis le col est charmante côté vallée de l’Erve, on pourrait presque lui reconnaître un petit air jurassien. Côté vallée de la Vègre, on est dans la forêt et il n’y a pas de vue. J’ai quand même bien profité de la grande descente jusqu’à Rouessé et je n’étais plus qu’à un kilomètre de mon hébergement dans une ancienne annexe du château de Vassé.

 

Communs du château de Vassé

Communs du château de Vassé

Le château est privé et ne se visite pas, mais on passe juste devant sur une petite route et on peut admirer outre le logis les murs de soutènement de la terrasse, le portail d’entrée, l’ancienne ferme avec son colombier… Sur le moment, je suis allé jusqu’à la ferme et je suis retourné prendre quelques photos après le dîner;

La dame était assez ennuyée car elle avait essayé de m’atteindre pour me dire qu’elle ne pourrait pas me servir à dîner. Vu que le restaurant le plus proche est à 6 km par une nationale très dangereuse, c’était une situation très gênante. La raison pour laquelle la dame ne m’avait pas atteint est que son téléphone est apparemment muni d’un blocage contre les appels vers l’étranger, chose que son mari a peut-être fait installer en prévision de bêtises éventuelles des enfants – ou qui est peut-être même une précaution standard des opérateurs français.

 

Bâtiment des chambres d'hôtes à Vassé

Bâtiment des chambres d’hôtes à Vassé

L’hébergement en soi m’a laissé un peu dubitatif. On utilise une belle salle de bains avec baignoire, mais on couche dans une salle pleine de lits superposés. Même si la dame met soigneusement des draps dans l’un des lits et que l’on a une grande chambre pour soi, on a l’impression d’une solution un peu bancale. La dame en est consciente et hésite entre les chambres d’hôtes classiques ou l’accueil de groupes d’enfants – à mon avis, elle finira par choisir l’un ou l’autre et devra réfléchir au prix qu’elle demande.

Recevoir un groupe (ou une famille) pour une semaine est évidemment plus rentable que recevoir une personne de passage, mais avoir une chambre d’hôtes classique et pas trop chère permet d’accueillir un hôte régulier comme un VRP qui viendrait souvent. Preuve qu’elle y réfléchit, elle a commandé une imitation de yourte mongole, en fait un genre de chalet avec des murs en feutre muni du confort moderne. Il paraît que c’est à la mode chez les couples de parisiens blasés.

En ce qui concerne le repas, j’ai fini par envisager qu’elle me conduise au bourg où je pourrais peut-être commander une pizza à emporter (même si je savais que ce serait ma solution deux soirs plus tard et que je n’étais pas enthousiaste pour un excès de pizzas). La dame de son côté a pensé qu’elle pouvait peut-être me donner quelques restes de son frigidaire. Finalement, elle m’a servi un taboulé d’ailleurs très bon, des rillettes puis une omelette et du fromage, ce qui était parfait. Elle avait aussi un cidre fermier plutôt fort mais délicieux.

Elle reçoit bien sûr normalement dans une salle à manger attenante à la chamhre (je pense qu’elle ne dîne donc pas avec les hôtes), mais elle m’a proposé de dîner plutôt sur sa table de jardin parce que cela lui permettait de s’occuper des enfants qui mangeaient dans la cuisine en même temps. Elle a été soulagée de voir que j’aime bien m’occuper d’enfants et que je n’avais donc aucun problème à ce que ses filles de 5 ans viennent régulièrement voir dehors. Elles avaient une voix perçante et je trouvais cela quelque peu piaillant mais elle étaient très gentilles.

Je suis un peu ennuyé d’avoir privé la dame d’un dîner tranquille en famille qu’elle avait espéré avoir, mais j’ai eu une conversation sympathique avec elle et j’étais donc très content en ce qui me concerne. Quand son mari est arrivé vers 21 h 30, il était probablement fatigué car il m’a paru très réservé. Je les ai donc laissé rapidement. Avant son arrivée, nous avions parlé entre autres d’enfants et de contes car la dame s’est lancée récemment dans une activité de conteuse (je suppose que c’est le statut d’intermittente du spectacle qui lui permet de vivre à la campagne). Elle a toujours aimé s’occuper d’enfants (ils en ont 5) mais était un peu frustrée dans son poste précédent d’institutrice.

Le détail le plus amusant de la soirée était animal. Certes, il y avait une poule qu’il fallait empêcher régulièrement de rentrer dans la maison. Mais surtout il y avait un chat qui est apparu au moment du fromage pour déposer soigneusement à mes pieds une belle souris morte. La dame était légèrement embarrassée et j’imagine les hurlements de certaines personnes de mes connaissances dans une situation semblable, mais j’ai trouvé cela presque touchant. Le chat s’est ensuite mis à déguster consciencieusement sa souris à 3 m de moi, tirant sur la chair sanguinolante…

 

Château de Vassé

Château de Vassé

Après le dîner, je suis allé voir le château comme la dame me l’avait recommandé. On voit les restes d’un portail majestueux, mais la vue la plus intéressante est depuis le pont sur la rivière avec le logis et les contreforts de la terrasse. Une dame âgée habite dans le château mais mon hôtesse ne sait pas si sa fille reprendra la propriété vu qu’elle a épousé un industriel et habite dans une autre région. En tous cas, pour une dame seule, la propriété est vraiment trop grande.

 

Château de Vassé après dîner

Château de Vassé après dîner

En face du château, il y avait autrefois une grande ferme avec dépendances. Une partie a été vendue pour servir de maison particulière et le nouveau propriétaire a offert à la commune le colombier qui se trouvait sur son terrain. Le Maine est région de privilèges nobles et on ne pouvait avoir de colombier que si l’on avait une terre noble; la taille du colombier, comptée en boulins (ou nids) était strictement liée au nombre d’arpents que l’on possédait. Ceci se justifiait aussi en considérant que les pigeons mangeaient le grain dans les champs et qu’il fallait donc pouvoir supporter les pertes de récolte qui en résultaient.

 

Boulins du pigeonnier de Vassé

Boulins du pigeonnier de Vassé

Le colombier de Vassé est l’un des plus gros du Maine avec 2000 boulins. Grâce à une campagne de dons, la commune a réparé la très belle charpente et refait la couverture intérieure, ce qui fait que l’on peut entrer sans problèmes et examiner les boulins. Il y a même une ampoule électrique avec minuterie. Les boulins sont des petits tunnels en forme de L dans lesquels les femelles pouvaient couver les œufs à l’abri de l’agitation. Le colombier était bien sûr fermé pour empêcher les renards de manger les oisillons. Je crois que je n’étais jamais entré dans un colombier.

J’ai eu une surprise pendant la nuit, une personne s’introduisant dans ma chambre vers 5 h du matin. Je m’en suis rendu compte parce qu’il commençait à faire plus clair et que ceci a tendance à me réveiller vu que les chambres d’hôtes ont très rarement des volets. La personne est repartie tout de suite et a pris ensuite une voiture. Quand je l’ai raconté à mon hôtesse, elle a supposé après un bon moment de réflexion que ce devait être le monsieur qui couchait dans sa yourte et qui se levait à l’aube pour photographier des oiseaux.

Elle pensait qu’il voulait peut-être utiliser les toilettes, ne voulant pas retourner à la yourte qui est plus loin du parking et ne sachant pas ou plus que la chambre était occupée. Sur le moment, on se demande si le visiteur est attiré par un portefeuille facile à voler voire animé par des motifs concupiscents. Avant que l’on ne me reproche de ne pas fermer la porte à clef, je me dois de mentionner que l’on n’en a plus guère l’habitude de nos jours du fait que les chambres d’hôtels ont des verrous automatiques maintenant.

 

Etape 6: Alpes Mancelles

29 octobre 2014

(6ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Vendredi 6 juin

96 km

Dénivelé 1125 m

Très beau avec brise fraîche le matin, un peu voilé et moins venté ensuite, 26°

Vassé – vallée de la Vègre – D4 – Sillé-le-Guillaume – Ségrie – Fresnay-sur-Sarthe – Saint-Léonard-des-Bois – D270 – Saint-Céneri-le-Gerei – Moulins-le-Carbonnel – Alençon – Croix de Médavy – Les Choux – Beauvais près Sées

Alpes Mancelles, départements 72, 53 (sur 3 km) et 61

Cette fois aussi, j’aurais pu épargner une bonne partie des kilomètres et du dénivelé en passant par un autre itinéraire. J’ai choisi d’une part pour passer dans la région la plus pittoresque et d’autre part de façon à atteindre la distance souhaitée. Je n’en ai toutefois pas pleinement profité.

Le petit déjeuner a été servi dans la salle commune du gîte-hébergement et non chez la dame. Chose intéressante, il a été préparé par son voisin même si elle nous a rejoint ensuite pendant quelques minutes. En fait, une des anciennes fermes du château, qui se compose de cinq bâtiments de grande taille, a été rachetée par deux familles qui se connaissent depuis très longtemps et qui se partagent la gestion de l’hébergement. Ils ne sont pas agriculteurs et je suppose donc que c’est la femme du voisin qui travaille à l’extérieur puisqu’il n’aurait pas pu me servir à 8 h 30 sinon. Ceci ne me regarde pas, mais j’ai l’impression qu’une propriété avec autant de bâtiments ne doit pas être facile à rentabiliser.

 

 Vallée de la Vègre

Vallée de la Vègre

Pour commencer l’étape, je suis allé à Sillé-le-Guillaume par une petite route que mon hôtesse m’avait signalé comme un petit détour plus tranquille. Le détour est un peu plus conséquent que cela mais la petite route le long de la Vègre est tout à fait charmante et la partie sur le plateau jusqu’à Sillé était tranquille bien que ce soit la direction de l’autoroute.

Sillé était l’un des points d’ancrage lors de la préparation du voyage parce que je passe devant le château à chaque fois en TGV et que c’est le plus beau dans son genre sur tout le trajet après Vitré. J’ai commencé par m’arrêter au supermarché puis je suis allé voir dans le centre ville. En fait, c’est un assez petit bourg (moins de 3.000 habitants) alors qu’il fait un effet conséquent en train. Le nom ne provient pas de Guillaume le Conquérant malgré la proximité de l’Anjou et de la Normandie mais du premier seigneur, un autre Guillaume qui construisit le château justement pour faire face aux Bretons et aux Normands.

 

 Eglise de Sillé-le-Guillaume

Eglise de Sillé-le-Guillaume

Avant de monter au château, on passe devant la collégiale qui était visiblement une église fondée par le seigneur car le clocher est moins haut que les tours du château. Je ne me souviens pas de l’intérieur probablement refait au XIXème siècle mais le portail fin gothique justifie une photo. L’iconographie est on ne peut plus banale, ce sont les encadrements des portes qui sont curieux et annoncent la Renaissance.

 

Château de Sillé

Château de Sillé

Quant au château, il fut reconstruit au XVème siècle après la Guerre de Cent Ans et on y voit des grosses tours rondes à la française. Je ne sais pas trop pourquoi je l’ai finalement trouvé assez banal, les photos sont pourtant imposantes. Vers 1800, il était en très mauvais état. Je ne me souviens plus exactement des explications données sur place, mais je crois que c’est Napoléon qui le fit transformer en lycée car c’était la condition posée par la propriétaire pour le léguer à la ville.

 

Tour à Sillé-le-Guillaume

Tour à Sillé-le-Guillaume

Il abrite maintenant des salles municipales et un musée. On y expose entre autres une collection consacrée aux publicités avec le célèbre Bébé Cadum car ce bébé fut dessiné par un peintre qui est né à Sillé. D’innombrables personnes se sont manifestées pour argumenter que c’était eux qui avaient servi de modèle…

Il y a une dernière attraction à Sillé qui est beaucoup plus importante que l’église et le château réunis dans l’esprit des gens de la région, un lac de barrage en bordure de forêt connu depuis les années 1960 sous le nom irrésistible de « Coco-Plage ». Attractions mises à part, Sillé est une commune qui périclite un peu et qui n’a pas d’industrie importante au contraire d’Evron situé à 20 km.

J’ai quitté Sillé en direction de Saint-Rémy dans l’espoir d’y trouver une église intéressante en vertu de la carte – et parce que ceci m’épargnait une bonne côte sur une route rectiligne ennuyeuse. Finalement, l’église étant fermée et d’intérêt modeste vue de l’extérieur, j’ai simplement profité d’un banc ombragé pour manger un petit en-cas car il était déjà assez tard pour cela même si je n’avais pas encore avancé beaucoup.

J’ai roulé nettement plus vite ensuite sur une route en faux plat descendant dans la campagne bocagère jusqu’au village de Ségrie où l’église vaut un coup d’œil même si la carte ne la met pas en valeur. Elle était fermée parce que l’on était en train de la rénover, mais on voit de l’extérieur que c’est une église romane assez imposante pour un petit village.

 

Eglise de Ségrie

Eglise de Ségrie

Le clocher est curieusement posé au milieu et je suppose donc que le chœur et la nef doivent être de même longueur; ceci fait penser à une abbatiale servant d’église paroissiale dès le moyen âge. Les contreforts réguliers sont très purs, les fenêtres sont remarquablement hautes pour des fenêtres en plein cintre du XIIème siècle, le crépi contraste agréablement avec la pierre gris-jaune des contreforts et une frise de style saintongeais court juste sous le toit.

Le fond du chœur est tout à fait intéressant, c’est un mur plat avec un oculus, solution rare: d’une part, les oculi gothiques, devenus des rosaces, sont au bout du transept ou sur la façade, mais pas dans le chœur et d’autre part, il n’y a aucune trace d’abside en cul-de-four ou de chapelle axiale comme on s’y attendrait si c’est vraiment une ancienne abbatiale.

 

Saint-Christophe du Jambet

Saint-Christophe du Jambet

Après une courte halte finalement très intéressante, il était temps de se diriger vers le nord et la haute vallée de la Sarthe. J’ai eu droit à deux belles côtes de chaque côté du petit village de Saint-Christophe-du-Jambet. Le panorama était franchement brumeux mais l’église mérite un petit arrêt. Les gens de la région la connaissent comme étant le siège d’un pèlerinage avec bénédiction des attelages et des voitures. Saint Christophe est en effet le saint patron des voyageurs.

 

Portail à Saint-Christophe-du-Jambet

Portail à Saint-Christophe-du-Jambet

Comme mon vélo est sous sa protection du fait d’une médaille héritée d’une grand-tante, je suis entré pour une petite prière et j’ai ainsi admiré une belle statue du saint. Il m’a semblé particulièrement massif, surtout avec le tout petit Jésus perché sur son épaule. Curieusement, le saint s’appuie sur un tronc de palmier et non sur le bâton usuel. L’église est gothique mais le portail m’a semblé très archaïque, un exemple rare pendant ce voyage du premier art roman normand avec ses chevrons caractéristiques.

 

Reste des murailles de Fresnay-sur-Sarthe

Reste des murailles de Fresnay-sur-Sarthe

Puisque j’étais bien monté jusqu’au village, j’ai bien profité de la descente ensuite dans la vallée de la Sarthe même si les reliefs sont assez limités. Le principal bourg sur la haute Sarthe est Fresnay, petit bourg qui fut une forteresse importante de la frontière carolingienne contre les Vikings et les Bretons. Il ne reste du château que le portail d’entrée, mais il est évocateur et me plaît plus que les tours de Sillé. Il paraît que ce châtelet est très intéressant pour les réalisateurs de films ayant besoin de coulisses médiévales car il y a une grande place devant où l’on peut déployer le matériel.

 

Portail à Fresnay-sur-Sarthe

Portail à Fresnay-sur-Sarthe

Au contraire de Sillé, Fresnay possède aussi quelques maisons anciennes en pierres ou à pans de bois, probablement parce que ce fut un des principaux bourgs d’une baronnie importante qui s’étendait jusqu’à Sainte-Suzanne.

Je n’ai pas pu visiter l’église, mais les portes datent de 1549 et portent de superbes sculptures Renaissance; celle de gauche sur la photo est un peu surprenante avec un roi biblique qui semble sortir d’une corolle de fleur comme dans un conte de fée romantique.

 

Détail du portail

Détail du portail

Du côté droit, on admirera la tenue irréalistement pudique de Saint Christophe car je me demande bien comment il fait pour retenir son volumineux pagne tout en laissant le bord traîner dans l’eau alors qu’il est supposé traverser un gué dangereux ! Son bâton ressemble à une pelle, mais il y a en fait une petite figure sur un rocher et c’est donc trompeur.. Pour la pudeur, les deux larrons de chaque côté du Christ en croix, eux, sont vraiment nus.

J’ai lu plus tard qu’il y eut des combats entre Prussiens et Français en 1871 près de Fresnay, ce qui m’a surpris car je me souviens toujours plus de Sedan que du siège de Paris. En fait, j’avais déjà été confronté à ces souvenirs de guerre dans la Beauce où je ne m’y attendais pas non plus.

De Fresnay, il me restait 10 km jusqu’à l’entrée des Alpes Mancelles, ce qui fait que j’ai pensé bien faire en faisant encore ce trajet avant mon pique-nique. Malheureusement, c’est une route en montagnes russes fatigante et sans ombre que j’ai trouvée assez pénible, d’autant plus que les lignes droites donnent des tentations aux conducteurs.

 

Ancien prieuré pour pèlerins à Sougé-le-Ganelon

Ancien prieuré pour pèlerins à Sougé-le-Ganelon

La route permet de couper un long méandre de la Sarthe que l’on ne peut pas longer de près de toute façon; on traverse le village de Sougé-le-Ganelon où j’ai vu un beau manoir. C’était en fait un prieuré, ce qui explique les coquilles de Saint-Jacques au-dessus des fenêtres hautes, indiquant aux pèlerins de Compostelle qu’ils étaient les bienvenus ici.

 

La Sarthe à Saint-Léonard-des-Bois

La Sarthe à Saint-Léonard-des-Bois

La route descend ensuite agréablement vers la Sarthe que l’on rejoint juste avant Saint-Léonard-des-Bois à la sortie d’une vraie gorge. Elle coule ici en torrent sur les pierres alors qu’elle devient juste après le petit fleuve particulièrement placide que l’on traverse au Mans. Le paysage m’a rappelé les Ardennes belges. Je me suis arrêté juste avant le village; les quelques bancs étaient tous occupés par des excursionnistes mais je me suis assis sans problèmes dans l’herbe au bord de la rivière. Il faisait chaud et même lourd, ce qui fait que l’ombre et le glouglou de l’eau étaient bien agréables.

 

Mise au tombeau à Saint-Léonard

Mise au tombeau à Saint-Léonard

Après une heure de relaxation, je suis allé voir la petite église du village où j’ai trouvé une très belle mise Dormition de la Vierge de 1626. Elle était difficile à photographier parce qu’elle est derrière une vitre pour la protéger des voleurs. J’ai admiré les couleurs étonnamment fraîches, mais Internet dit qu’elles ont été rénovées en 1995 et que l’on ne connaît pas les couleurs d’origine.

 

Chapiteau peint à Saint-Léonard

Chapiteau peint à Saint-Léonard

Il y a aussi d’autres traces de polychromie dans l’église sur les chapiteaux et les voûtes, mais je me suis demandé si c’est un embellissement du XIXème siècle vu que les couleurs sont vraiment très fortes. Les motifs de personnages dans des rinceaux avec des « hommes verts » aux coins peuvent tout à fait être d’origine: les « hommes verts » étaient courants dans l’art roman où ils symbolisaient les forces de la nature primordiale que l’on pouvait dompter grâce à la foi.

 

La Sarthe dans les Alpes Mancelles

La Sarthe dans les Alpes Mancelles

En dehors de l’église, Saint-Léonard est un tout petit village composé essentiellement de maisons secondaires et de restaurants / magasins de souvenirs / galeries d’art. Je suis donc parti sans grand regret. J’avais hésité à prendre la route directe, mais la carte montre une forte côte et j’ai donc pensé qu’il valait mieux prendre une petite route qui semblait sur la carte longer la Sarthe sans pente raide. La carte était tout à fait trompeuse, il y a d’abord une grande côte modérée puis une grande descente puis une immense côte raide… J’aurais dû m’en douter vu que la carte mentionne un panorama.

 

Eglise de Saint-Céneri

Eglise de Saint-Céneri

A la fin de la deuxième descente, j’étais parvenu à franchir 5 km à vol d’oiseau et à atteindre un « plus beau village de France », Saint-Céneri-le-Gerei. Fatigué et irrité par les côtes et par le temps perdu, je dois avouer que je ne me suis pas attardé très longtemps. J’ai juste pris le temps d’admirer la vue pittoresque depuis le pont sur la rivière avec les rochers et la petite église en haut.

 

La Sarthe à Saint-Céneri

La Sarthe à Saint-Céneri

J’ai assurément eu tort de ne pas aller jusqu’à l’église car elle date de 1089 et contient une abside en cul-de-four ornée de fresques gothiques dans le style de celles de la vallée du Loir. Si j’avais pris la route directe, j’aurais pu les voir sans craindre pour mon horaire et en me fatigant moins. A défaut, j’ai noté que le pont sur la Sarthe est certainement très ancien, peut-être gothique.

Une autre curiosité qui attire les touristes est un restaurant comportant une salle dans laquelle des peintres venant en villégiature ont peint au XIXème siècle leurs portraits. On appelle cette pièce la « salle des décapités » puisque les peintres n’ont peint que les têtes. Autant je regrette pour l’église (même si je ne sais pas si elle aurait été ouverte), autant je peux me consoler d’avoir raté les décapités.

Après Saint-Céneri, il suffit de remonter encore 10 km la Sarthe pour atteindre Alençon, mais les falaises obligent à monter une côte extrêmement raide. J’ai probablement abîmé quelque chose en forçant au début de la côte parce que la chaîne ne voulait plus tenir sur un des pignons. Ceci ne m’empêchait pas d’utiliser les autres pignons, mais c’est avec ce genre de fausses manœuvres que j’avais cassé une chaîne en Bourgogne et je ne voulais pas recommencer l’expérience. Je savais aussi que c’était un signe qu’il faudrait remplacer ou au moins régler le câble du dérailleur, mais ceci pouvait attendre un ou deux jours. J’ai donc poussé le vélo dans la côte, ce qui n’était pas honteux vu la chaleur et la faible distance.

Arrivé en haut, j’ai constaté que le vélo roulait très bien sur les autres pignons et j’ai atteint Alençon sans problèmes par une route rapide et confortable qui domine la Sarthe et d’où l’on voit de l’autre côté de la vallée les hautes collines de la forêt d’Ecouves. C’est là que se trouve le point culminant de l’Ouest de la France avec 417 m.

Alençon est une ville à la fois assez grande et animée et en même temps un peu endormie et provinciale: la ville s’étale dans la vallée avec beaucoup de circulation (la route Paris – Mont Saint- Michel utilise une déviation, mais il faut traverser le centre quand on vient du Mans). Dans la vieille ville, les magasins ne sont pas tellement nombreux et laissent penser que la ville ne draine pas un bassin très étendu. C’est probablement aggravé par l’autoroute Caen – Le Mans ou par une politique malheureuse en termes de centres commerciaux en banlieue, mais ce sont de simples hypothèses. En tous cas, la ville n’ayant que 26.000 habitants, le potentiel est limité.

 

Musée à Alençon

Musée à Alençon

D’après Wikipedia, la ville a beaucoup souffert de la décision du gouvernement en 1848 de faire passer le train de Bretagne par Le Mans (le maire du Mans était devenu ministre des finances…) plutôt que par Alençon, d’autant plus que même le train de Granville passe par Argentan plutôt que par Alençon. Les industriels ont donc évité cette région mal desservie. La ville connut quelques bonnes années autour de 1971 grâce à Moulinex, mais le poids du Mans est devenu écrasant avec le TGV et l’autoroute et Moulinex a fermé en 2002.

 

 Vieille maison à Alençon

Vieille maison à Alençon

En plus la ville n’a qu’un intérêt touristique limité car c’était une ville farouchement protestante qui fut presque entièrement désertée quand Louis XIV révoqua l’édit de Nantes. Je n’ai pas vu les modestes restes du château qui est maintenant une ancienne prison laissée à l’abandon. Par contre, j’ai remarqué quelques belles maisons à pans de bois et hôtels particuliers dans les rues pavées.

 

Portail à Alençon

Portail à Alençon

Le centre ville est dominé par une basilique en partie refaite au XVIIIème siècle – je ne suis pas allé voir dedans par manque de temps – avec un magnifique portail en gothique flamboyant de 1520 environ. Il est intéressant car la partie la plus ornée forme presque un genre de baldaquin séparé du corps de l’église et dont on voit donc immédiatement la fonction purement décorative. La basilique attire des pèlerinages car c’est là qu’a été baptisée la future Sainte Thérèse de Lisieux. Ce n’est pas une cathédrale, laquelle a toujours été 20 km plus loin à Sées.

Comme je n’avais pas perdu beaucoup de temps à Alençon, qui est le genre de ville que l’on peut visiter soit en une heure soit en deux jours, mais avec rien entre les deux, je me suis offert un trajet légèrement plus long par la forêt d’Ecouves. J’avais hésité vu qu’il faut monter jusqu’à près de 400 m d’altitude, hésitation pusillanime si je pense au col de Turini l’année précédente…

J’ai eu pas mal de peine à m’orienter dans Alençon pour trouver la bonne sortie, c’est un problème que j’ai eu assez souvent cette année. Les indications sur les pancartes sont toutes faites pour conduire les voitures vers l’accès le plus proche de la déviation tandis que les routes reliant les villages voisins, qui n’intéressent que les gens de la région, leur sont tellement connues qu’ils n’ont pas besoin de pancartes. On peut essayer de deviner sur la carte Michelin, mais au risque de se trouver devant un sens interdit ou une déviation difficile à traverser de temps en temps.

 

En forêt d'Ecouves

En forêt d’Ecouves

La route qui monte dans la forêt est un peu trop large et donc en plein soleil, mais il faisait nettement plus couvert entre-temps et la montée est en pente assez douce presque tout le temps. Beaucoup plus facile que les pentes sur lesquelles je m’entraîne avant les vacances au Luxembourg. J’ai eu presque 15 km de montée et ceci permet de franchir le dénivelé sans effort excessif. Vers le haut, on commence à avoir quelques rares aperçus sur le moutonnement des collines couvertes de forêt jusqu’à l’horizon, c’est vraiment une grande forêt. Elle recouvre en fait les sommets difficiles à cultiver car le sol en granit est une continuation du Massif Armoricain.

 

Croix de Médavy

Croix de Médavy

La crête est marquée par un gigantesque carrefour orné d’un char et de plusieurs panneaux explicatifs. Il y eut en effet un combat important à cet endroit en 1944 quand les chars du général Leclerc venant d’Alençon tombèrent sur des chars allemands embusqués qui cherchaient à protéger leurs lignes d’évacuation après avoir perdu la bataille d’Avranches.

Je ne suis pas monté au point culminant de la forêt, le signal d’Ecouves, parce qu’il est dans la forêt et n’offre donc pas de vue. Il est à 413 m et je suis monté à 391 m, donc je n’étais pas loin et je n’ai pas besoin d’avoir honte.

 

Plateau d'Argentan

Plateau d’Argentan

J’ai alors pris une route forestière pour sortir de la forêt en direction de Sées. La route était typique, parfaitement rectiligne sur plusieurs kilomètres, franchissant les ravins par des montagnes russes mais suivant si possible la crête. Comme je descendais du sommet, ce n’était pas fatigant et j’ai même roulé assez vite. Je me suis quand même arrêté juste avant de quitter la forêt car on avait une belle vue sur le rebord des collines et sur le bassin de l’Orne à leurs pieds.

J’ai eu quelques hésitations dans les petites routes non indiquées du bocage -il y en a toujours qui ne sont pas marquées sur la carte parce que ce sont simplement des impasses desservant des fermes, mais ce n’est pas toujours facile de deviner sur place quelle route continue ! Heureusement, la ferme que je cherchais se trouvait effectivement à l’endroit indiqué par les coordonnées GPS des Gîtes de France, c’était donc mieux qu’à Langon.

C’est une très grosse ferme et j’ai bien mis 10 minutes à trouver une personne susceptible de trouver la patronne. J’avais certes trouvé des personnes dans un atelier sur le côté de la cour, mais il s’agissait d’un couple de cavaliers revenant d’une promenade et admirant un boucher qui travaillait les boyaux du porc qu’il venait de tuer. Aucune de ces personnes ne relevait de la gestion de la ferme.

Pendant que je me promenais un peu dans la cour parce que la dame allait chercher les clefs de la chambre, j’ai eu une scène amusante. J’ai entendu une voix très décidée commander: « Vincent, va servir Madame Gasset ! » puis comme Vincent avait l’air de protester: « Vincent, je m’en fiche de ce que tu es en train de faire, tu laisses tout tomber et tu vas tout de suite servir Madame Gasset ! ».

Le Vincent en question m’a semblé avoir entre 25 et 30 ans, comme d’ailleurs Madame Gasset. Le Vincent en question est assez bien de sa personne (plus le soir que le lendemain matin toutefois, les habits y font beaucoup) et on avait envie de s’imaginer que sa mère trouvait qu’il serait temps qu’il se case et que Madame Gasset ferait une bonne bru. Fantaisies évidemment mais c’était amusant.

La dame m’avait prévenu lors de ma réservation qu’elle ne servait pas à dîner (c’est quasiment normal à moins de 200 km de Paris), mais elle pouvait proposer une assiette froide. Comparée à celle d’Andouillé deux jours avant, la qualité était nettement meilleure et correspondait au prix demandé. J’ai noté en particulier le jambon fumé (pas du jambon sec ni du jambon cuit).

Comme je passais chez la dame le jour où son mari fait le marché de produits régionaux d’Alençon qui se tient le soir, elle avait un peu de temps avant son arrivée et est venu papoter quelques minutes par intermittences, probablement entre deux instructions au cher Vincent. Elle a même proposé de me faire un petit plat de pâtes chaudes pour accompagner la charcuterie, ce qui était très gentil et utile pour un cycliste. Son meilleur produit était le dessert, un yaourt au miel absolument délicieux. Ils fabriquent sur la ferme de la charcuterie mais aussi des laitages. Par contre, ils ne font pas de fromage, ce qui m’aurait plus tenté que des yaourts intransportables dans leurs pots en verre.

Nous avons eu le temps de parler un peu du lycée agricole de Sées car je lui ai raconté mes activités au service des coopératives paysannes en Afrique, sujet toujours pratique quand on est chez des agriculteurs, et elle m’a expliqué que le lycée envoie chaque année plusieurs étudiants en stage au Bénin pour y apprendre la gestion des élevages. Comme nous avons un partenaire important qui s’occupe justement d’élevage au Bénin….

Si on n’insiste pas pour avoir un repas chaud, c’est une bonne adresse, la chambre étant confortable et calme. Toutefois, j’ai trouvé que la pression de la douche aurait pu être plus forte, même si je sais que c’est un problème fréquent dans les maisons anciennes.

 

 

Etape 7: Pays d’Ouche

29 octobre 2014

(7ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Samedi 7 juin

104 km plus 6 km dans Paris

Dénivelé 882 m

Pluie orageuse le matin, progressivement beau ensuite

La Chapelle/Beauvais – Sées – Macé – Château d’Ô – Almenêches – Le Bourg-Saint-Léonard – Chambois – Gacé – L’Aigle – Saint-Sulpice-sur-Risle – Le Mesnil – Chéronvillers – Bourth – Mandres – Verneuil-sur-Avre

puis Train pour Paris Vaugirard

Pays d’Ouche

Départements 61 et 27

L’étape correspond presque exactement à ce que j’avais envisagé à l’origine en préparant le voyage, mais j’avais eu l’intention de coucher à Verneuil-sur-Avre et de continuer de là via Evreux en direction des Andelys. J’ai toutefois constaté qu’il y a très peu de chambres d’hôtes aussi près de Paris (100 km), qu’il y en a encore moins qui servent les repas, et que celles qui le font sont des maisons trop luxueuses pour moi. Les hôtels également sont très chers dans la région et il y en a peu – en voiture, on se rabattrait sur un hôtel de passage sur la déviation de Chartres ou d’Evreux, mais je ne peux pas le faire en vélo. J’ai donc été obligé d’aller coucher à Paris, ce qui était facilité par un train bon marché circulant à un horaire raisonnable.

Le chemin le plus direct vers Verneuil-sur-Avre m’aurait conduit à travers les collines du Perche qui semblent sur la carte receler assez peu de curiosités. En passant un petit peu plus au Nord, j’ai rallongé l’étape de 20 km, mais j’ai visité toute une série de sites intéressants. Avant tout ceci, cependant, je n’allais pas rater l’occasion de visiter Sées.

Sées (où habitent les Sagiennes) est un petit bourg de 4300 habitants qui est quand même le siège de l’évêché de Séez. On écrit l’évêché avec l’orthographe du XVIIIème siècle car le changement est artificiel, décidé par Napoléon pour éviter la confusion avec la forteresse piémontaise de Susa (Sées en français) qu’il avait annexée. La ville est d’origine romaine, ce qui me semble logique car elle se trouve sur le col entre les bassins de la Sarthe et de l’Orne.

L’évêché daterait du 6ème siècle et on peut comprendre qu’Alençon et Argentan apparaissent comme des concurrents tardifs même si ces deux villes ont attiré des industries et ont ainsi justifié un rôle administratif plus important. Sées par contre a profité de son caractère rural et tranquille pour échapper aux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, elle était sous la protection de la Croix Rouge en tant que ville-hôpital.

 

Ruines d'une église à Sées

Ruines d’une église à Sées

Dans un si petit bourg, la cathédrale et les bâtiments épiscopaux ne peuvent qu’occuper une place disproportionnée. Je suis passé devant les ruines romantiques d’une église gothique (qui date du XIIIème siècle et qui semble avoir fait partie du complexe épiscopal d’origine) puis j’ai trouvé trois cent mètres plus loin la cathédrale qui trône loin au-dessus des toits des petites maisons bourgeoises de la place du marché.

Il y avait d’ailleurs grande animation car je suis passé le jour du marché hebdomadaire; j’ai regardé pour faire la comparaison avec de très beaux marchés comme Vannes et Prades, mais Sées ne fait pas le poids. Je n’ai pas remarqué beaucoup de producteurs en vente directe, soit parce que le lait est entièrement absorbé par les fromageries industrielles pour le Camembert, soit parce que la région est trop rurale pour avoir une clientèle suffisante.

 

Façade de la cathédrale de Sées

Façade de la cathédrale de Sées

Toute vénérable qu’elle soit, j’ai trouvé que la cathédrale n’est pas d’un intérêt majeur. La cathédrale carolingienne a brûlé en 1048 par accident pour des raisons assez rocambolesques: un seigneur de la région en rébellion contre son suzerain s’était installé dans la cathédrale transformée aux dires de l’évêque en caverne de voleurs, écurie et lupanar. L’évêque essaya de le chasser en mettant le feu aux maisons voisines mais ne sut pas maîtriser le brasier. En guise de punition, le pape l’obligea à mendier des subsides pour la reconstruire, ce qu’il fit avec beaucoup de succès dans la diaspora normande installée en Sicile et à Constantinople.

 

Portail de la cathédrale de Sées

Portail de la cathédrale de Sées

La cathédrale romane brûla en 1174 lors d’une guerre entre le roi de France et le successeur de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. La cathédrale fut ensuite très endommagée pendant la Guerre de Cent Ans et pendant les guerres de religion. En 1740, elle menaçait tellement ruine que l’évêque la ferma et elle ne fut restaurée que vers 1860. Quant aux sculptures, elles ont été entièrement détruites par les Révolutionnaires qui en voulaient tout particulièrement à ce petit bourg épiscopal. Le portail est donc fort nu sous ses jolies ogives.

 

Ancienne maison du chapitre à Sées

Ancienne maison du chapitre à Sées

Ce qui est nettement plus intéressant que la cathédrale, c’est un assez grand bâtiment à l’arrière qui servait de salle du chapître à l’origine. Une partie date du XIIIème siècle, d’où un certain écho de la halle de Saint-Pierre-sur-Dives, située dans le même diocèse et datant de la même époque. En 1963, on décida de transformer le bâtiment en halle de marché et on ajouta un large auvent sur charpente tout autour dans l’idée d’en faire des étals pour les marchands. Il suffit de quelques mois aux marchands pour abandonner la nouvelle halle qui était terriblement exposée aux courants d’air.

 

Signal d'Ecouves depuis Sées

Signal d’Ecouves depuis Sées

Après Sées, j’avais élaboré un itinéraire recherché avec toute une série de curiosités pour la matinée. Je suis d’abord parti vers le Nord (plutôt que directement vers l’Est, c’est le détour dont je parlais au début). Une petite montée après le pont sur le chemin de fer m’a permis de constater que mon dérailleur avait vraiment besoin d’être réglé mais les petites vis que j’ai tournées d’abord dans un sens puis, voyant l’effet contraire à mes espoirs, dans l’autre, ont fini par se coincer. Ceci ne m’empêchait pas de rouler, simplement d’accéder aux deux vitesses les plus faciles, et ceci a surtout déformé un peu le dérailleur que j’ai changé après les vacances.

 

Château d'O

Château d’O

Je n’ai eu besoin que de 8 km pour arriver à la première attraction, le château au nom le plus court de France, O. Le nom paraît vraiment étrange mais il existe effectivement une famille de très ancienne noblesse normande qui produisit huit barons Robert d’O. Elle s’éteignit sous Henri IV et le château appartint ensuite à différentes familles, dont à partir des années 1960 au directeur du Figaro, Jacques de Lacretelle (écrivain controversé qui combinait des attitudes racistes avec une certaine bienveillance envers les thèmes homosexuels), qui le rénova.

Le château ne se visite évidemment pas en dehors des vacances d’été mais on le voit bien depuis la grille et il est superbe. On adorerait en faire un modèle réduit avec autant de clochetons, toits complexes et décorations de fenêtres, le tout au milieu de douves en eau.

 

Château de Médavy

Château de Médavy

Il y a un autre château relativement connu à seulement 4 km mais le style est complètement différent. Le château de Médavy fut construit vers 1720 pour un maréchal de France dans le plus pur style Mansard. Il se visite en juillet et août car il abrite des meubles d’époque. Je n’en ai vu que la façade latérale entre les arbres et on ne voit même pas sur la photo qu’il est entouré de douves alimentées par l’Orne (qui prend sa source près de Sées).

Le temps était devenu menaçant et il s’est effectivement mis à pleuvoir quand je suis arrivé au village suivant, Almenêches. Le moment aurait été judicieux pour visiter l’église comme le recommande ma carte, mais je n’ai pas pu entrer car Monsieur le Curé donnait justement ses instructions aux catéchumènes en vue de la cérémonie du lendemain. Il avait d’ailleurs quelque peine à se faire obéir d’une jeunesse un peu dissipée si j’ai bien compris. Ce sont évidemment les dames catéchistes qui sont chargées de maintenir la discipline et cela s’entendait de dehors.

 

Portail à Almenêches

Portail à Almenêches

Faute de mieux, je suis resté debout dehors et j’ai profité de la pause pour manger un gâteau (on ne trouve pas souvent de friands ou de parts de pizza dans le Nord de la France pour le petit creux de 11 h). La pluie s’est heureusement arrêtée assez vite et j’ai pris une photo du portail latéral de l’église qui était certainement orné de statues à la Renaissance mais qui fait un peu profane. Je ne suis pas sûr que ce soit un portail vers l’extérieur à l’origine car l’église était l’abbatiale d’un petit monastère jusque sous Louis XV.

 

Saut-de-Loup en forêt de Petite Gouffern

Saut-de-Loup en forêt de Petite Gouffern

J’ai quitté Almenêches par une route qui monte sensiblement dans la forêt de Petite Gouffern, nom délicieux presque un peu breton. Je me suis ainsi rendu compte que je quittais le bassin de l’Orne. La route traverse très agréablement la forêt assez profonde et j’ai mis longtemps à me rendre compte qu’il s’était remis à pleuvoir. Ceci m’a incité à faire une halte de trois minutes près d’un château pratiquement invisible dans les arbres, mais dont j’ai photographié le très beau saut-de-loup. Il paraît qu’il y a un mégalithe en face du château mais je ne m’en suis pas aperçu.

 

Château du Bourg Saint-Léonard

Château du Bourg Saint-Léonard

La pluie s’arrêtant finalement bientôt, j’ai continué rapidement jusqu’au village suivant où j’espérais admirer le château du Bourg-Saint-Léonard. Il s’agit d’un bâtiment élégant mais un peu banal construit sous Louis XV dans le style néo-classique à la Versailles, donc toit plat (ou caché par les balustrades) plutôt que toit en pente à la Mansard. Il appartient à la commune depuis 1954 et on peut y voir en juillet et août des meubles du XVIIIème siècle.

 

Château néo-classique au Bourg Saint-Léonard

Château néo-classique au Bourg Saint-Léonard

Le commanditaire était un parvenu qui menait grand train grâce à la dot de sa femme, fille d’un fermier général. J’ai trouvé l’origine de cette fortune intéressante: les fermiers généraux s’enrichissaient en achetant au roi le droit de prélever certains impôts en échange d’un paiement forfaitaire. Le roi savait que le forfait était inférieur aux impôts que le fermier récolterait, mais appréciait d’avoir un montant prévisible dans les caisses.

Il paraît que l’une des causes indirectes de la Révolution (c’est Tocqueville qui le dit dans un livre que j’avais acheté début mai) est le mode de percetion des impôts, les fermiers ayant le droit de nommer dans chaque village une personne supposée influente chargée de récolter les impôts et responsable sur ses propres biens. On peut imaginer comme cette charge ne pouvait apporter que des ennuis au notable ou au riche paysan concerné et que ceci se retrouve dans les cahiers de doléances du Tiers Etat.

Ce système n’existait pas en Allemagne, où les paysans étaient encore au XVIIIème siècle des serfs ou presque (ils ne pouvaient pas quitter les terres qu’ils cultivaient sans permission du seigneur et restaient soumis aux corvées en nature). Il n’existait pas non plus en Angleterre, où les impôts étaient organisés par le Parlement et où les spéculateurs se concentraient sur la fourniture aux armées (ils recevaient un montant forfaitaire pour habiller et nourrir les soldats mais le montant forfaitaire disparaissait en grande partie avant d’atteindre les soldats).

J’ai profité d’une superbe descente à la sortie du bourg, une ligne droite de presque 4km jusqu’à Chambois qui se trouve au fond de la vallée au bord de la Dives. La Dives n’est pas un affluent de l’Orne et j’avais donc passé la première des lignes de partage des eaux typiques de la Normandie: on passe entre Paris et Caen toute une série de rivières côtières, l’Eure, l’Iton, la Risle, la Charentonne, la Touques, la Dives et l’Orne. Comme la plupart prennent leur source dans le Perche, j’en ai traversé une bonne partie.

 

Clocher de Chambois

Clocher de Chambois

Chambois était aussi la limite nord de mon détour du jour, je n’étais plus qu’à 10 km du Calvados. C’est un village intéressant que je suis très content d’avoir vu. J’ai commencé par la jolie église romane, heureusement surpris qu’elle soit ouverte. Elle a un clocher très particulier, cubique à la base avec un étage à trois baies puis un étage à deux baies en plein cintre. Au-dessus, une flèche très pointue entièrement en pierre (pas en charpente et bois) ornée d’arcades uniques très verticales. Pour un clocher roman, c’est un modèle rare.

 

Eglise de Chambois

Eglise de Chambois

L’intérieur était ouvert parce que deux personnes y discutaient, probablement en prévision de la cérémonie de Pentecôte. Je ne sais pas si l’un des deux messieurs était le curé, il n’était pas identifiable comme tel. Il m’a adressé deux mots en sortant, mais je n’ai pas compris clairement de quoi il voulait parler.

Le chœur de l’église est superbe avec des arcs en berceau un peu surbaissés par les siècles et une croisée d’ogives primitive. Les arcs en berceau sont portés par de bons gros piliers cylindriques avec une petite frise géométrique très normande et un biseau recherché rattrappant la différence entre le cylindre et l’angle droit du transept. Le mobilier est moins exceptionnel même si on voit rarement un chœur tapissé de boiseries.

 

Donjon de Chambois

Donjon de Chambois

L’autre grand monument est le donjon, un exemple magnifique de fortification normande du XIIème siècle comparable à celui de Falaise ou de Rochester. Le donjon est maintenant une simple enveloppe vide, mais on peut regarder à travers la grille et on voit très bien les corbeaux des étages, l’emplacement des escaliers et les cheminées.

 

 Intérieur du donjon de Chambois

Intérieur du donjon de Chambois

Parfait exemple de donjon médiéval, la porte est en hauteur et les courtines sont munies de machicoulis et de créneaux. Les fenêtres sont de petites arcades doubles romanes qui ne devaient pas éclairer beaucoup, mais ceci se comprend vu qu’on avait seulement des tentures et des volets pour se protéger du froid et des courants d’air.

Sur la grande place devant le donjon, on a installé des drapeaux américains et des panneaux explicatifs, chose qui m’a fait penser aux installations comparables d’Ettelbruck et de la région. J’ai ainsi appris qu’une bataille décisive eut lieu à Chambois en 1944 quand deux colonnes alliées venant du nord et du sud y encerclèrent une armée allemande dans la célèbre poche de Falaise. Sur place, on se rend mieux compte des circonstances: il était difficile de vaincre les Allemands dans les plaines de Falaise et d’Argentan tandis qu’on pouvait les empêcher de s’enfuir en direction de Paris grâce à l’escarpement de la vallée de la Dives.

 

Vallée de la Dives près de Chambois

Vallée de la Dives près de Chambois

Puisqu’il y a un escarpement, j’ai bien été obligé de monter une belle côte comme toujours en Normandie entre deux vallées. Celle-ci n’est pas très raide et donne des vues agréables sur le bocage rendu luisant par la pluie du matin. On sent que l’on est proche du Perche, région aux sols assez pauvres, car le plateau est en grande partie boisé avec quelques prairies entourées de haies alors que le pays d’Auge plus au Nord est assez ouvert avec des haras plutôt que des bois.

 

Vallée de la Touques près de Gacé

Vallée de la Touques près de Gacé

La route est facile sur le plateau, un peu rectiligne mais plate et très roulante sur 15km. La section se termine par une descente franchement raide sur la vallée de la Touques avec le bourg de Gacé au-dessus de la rivière. Je n’en attendais pas grand chose mais j’espérais y trouver un banc pour mon pique-nique. J’ai été agréablement surpris car il y a une grande place entourée de marronniers immenses avec à l’autre bout un château assez imposant.

 

 Château de Gacé

Château de Gacé

La carte ne le mentionne pas car il sert maintenant de mairie et de petit musée local, mais il est superbe tant pour ses imposantes tours rondes que pour la très belle pierre dorée. J’ai été étonné de lire que le château fut occupé par les Chouans en 1800, d’une part parce que j’ignorais que la chouannerie avait eu des conséquences aussi près de Paris et d’autre part parce que les nobles de Normandie étaient des nobles de cour peu suspects de s’allier avec les paysans comme ceux de Vendée et du Maine.

 

Mairie de Gacé

Mairie de Gacé

Une partie du château date du XIIème siècle, ce qui le rend contemporain de Chambois, mais on voit l’influence française puisque la tour est ronde. L’essentiel fut toutefois construit comme château de plaisance au début de la Renaissance avec des tours de défense médiévales mais des grandes fenêtres au goût du jour. Le petit musée est consacré à Rose-Alphonsine Plessis, plus connue comme la figure qui inspira Alexandre Dumas pour la Dame aux Camélias et plus tard Verdi pour la Traviata.

Mademoiselle Plessis, née dans une famille très pauvre, fut ouvrière à Gacé avant de monter à Paris où, simple blanchisseuse, elle attire l’attention d’un riche marchand qui lance sa carrière de demi-mondaine. Elle mourut à 23 ans pleurée de pas mal de personnes du beau monde car il y eut 20 personnes prêtes à louer une chaise près de l’autel lors des obsèques en rien moins que l’église de la Madeleine.

Le château et l’histoire n’ont pas été les seuls sujets d’attention pendant le pique-nique car il y avait marché à Gacé et pas mal de monde passait près de mon banc entre les étals et le parking de la mairie. Je me souviens en particulier de trois jeunes gens avec des chiens, dont un qui tenait à exhiber ses pectoraux de culturiste aux copains (ou aux jeunes filles de retour du marché ?) malgré le temps couvert.

 

Vue sur Gacé

Vue sur Gacé

J’ai pris une nationale sur 2 km pour sortir de Gacé parce que c’était le chemin le plus logique, mais il aurait mieux valu passer prendre la petite route de Cisai car la nationale a été redressée pour diminuer les accidents de voitures dans la côte et il en résulte une de ces quasi-autoroutes très raides si désagréables à vélo. Je reconnais que le panorama mentionné par la carte depuis le calvaire au sommet est effectivement charmant.

La route entre la vallée de la Touques et celle de la Charentonne passe un autre plateau en partie boisé avec au milieu le petit village au nom curieux de La Trinité-les-Laitiers (crème, beurre et fromage ?). Le château a appartenu au producteur de cinéma Luc Besson, qui y avait installé un studio d’enregistrement utilisé entre autres par le groupe Indochine. Belle référence pour un village de 90 habitants.

 

Ruines de Notre-Dame du Bois

Ruines de Notre-Dame du Bois

La prétendue grande côte après le village de Touquettes m’a paru facile et je suis descendu ensuite dans la vallée de la Charentonne à Saint-Evroult. La vallée est beaucoup moins encaissée que celles de la Dives et de la Touques parce que l’on est près de la source. La grande curiosité du village est l’ancienne abbaye de Notre-Dame-du-Bois dont il reste quelques ruines dominant l’étang des moines.

 

Porte de l'abbaye de ND du Bois

Porte de l’abbaye de ND du Bois

On peut aussi voir une partie des bâtiments abbatiaux qui ont été rénovés par la mairie et servent de location à la semaine. On en voit une partie sur la photo avec le portique d’entrée gothique assez imposant. Comme le temps commençait à se dégager, j’ai vu deux familles sortir de la location pour une promenade. Il y avait aussi quelques promeneurs du weekend autour de l’étang.

 

Ancienne abbaye de Notre-Dame du Bois

Ancienne abbaye de Notre-Dame du Bois

L’abbaye fut refondée en 1050 après les pillages des Vikings sous le nom d’abbaye d’Utica, ce qui est l’origine du nom Ouche pour la région, puis reconstruite en grande partie vers 1280. « Ouche » désigne de nos jours en patois normand un verger servant de pâturage, comme un Bomgaart en luxembourgeois. Il reste de l’abbaye des ruines assez modestes, plus complètes qu’à Lesnes Abbey dont le site est comparable mais plus modestes qu’à Orval par exemple. Mais on se rend compte de la taille très impressionnante que devait avoir l’abbatiale rien qu’en voyant l’épaisseur des piliers et la largeur du portail de façade.

Après la visite des ruines, il restait deux côtes longues mais pas trop raides avant d’arriver sur le plateau entre la Charentonne et la Risle. On se rapproche de l’Île-de-France et ceci se sent aux plateaux de plus en plus ouverts et céréaliers même si on est à 280 m d’altitude. La route est très rectiligne mais elle descend en faux plat sur 7 ou 8 km, ce qui fait que je suis arrivé très vite à L’Aigle (qui s’écrivait plus simplement Laigle de 1803 jusqu’en 1961).

Je n’avais pas d’idée concrète sur cette ville et j’ai d’abord cherché un marchand de vélo. En effet, vu mes inquiétudes du matin et mon expérience en Bourgogne, à défaut de pouvoir régler immédiatement le dérailleur, je pensais prudent d’acheter une nouvelle chaîne. Je suis d’abord passé devant un hypermarché un peu inattendu dans une ville que je pensais plus petite et je suis allé voir s’ils vendent des articles de vélo. Effectivement, j’y ai trouvé une chaîne et aussi un câble de rechange. Ceci m’a nettement rassuré sur ma capacité à atteindre Paris le soir, d’autant plus que mon train de Verneuil dessert L’Aigle aussi.

 

Eglise de L'Aigle

Eglise de L’Aigle

Vu l’heure, je me suis contenté de traverser le centre ville vers l’église mentionée sur ma carte comme intéressante, mais il y avait un office et j’ai donc dû renoncer à la visite. La photo montre que c’est un bâtiment gothique et je suppose que l’on y voit des retables et des statues. Les formes de l’église sont plus pointues que dans l’ouest de la France et me font penser plutôt aux églises d’Alsace.

Hôtel de ville de L'Aigle

Hôtel de ville de L’Aigle

Puisque je ne visitais pas, j’ai eu le temps de m’asseoir confortablement sur un banc dans le jardin public qui était le parc du château. Le château existe encore et sert maintenant de mairie; comme il a été construit au XVIIIème siècle, il est élégant voire majestueux avec de l’autre côté de la cour des communs assez étendus. La photo montre le logis principal avec des toits à la Mansard et une décoration de briques un peu Louis XIII.

Il y a beaucoup de circulation en ville, mais c’était renforcé dans mon cas parce que j’étais assis près du parking où s’étaient garés les invités d’un mariage. J’ai admiré les toilettes, relativement simples, et les mariés sont partis avec une ficelle de boîtes de conserve accrochée à leur voiture. L’Aigle est une ville animée mais pas très bourgeoise, les principales activités sont deux usines en bonne santé très différentes, une de génétique vétérinaire et l’autre d’aiguilles à coudre!

 

Manoir à Saint-Sulpice-sur-Risle

Manoir à Saint-Sulpice-sur-Risle

J’ai pensé bien faire en quittant L’Aigle par la nationale, désirant visiter l’église prétendument intéressante de Saint-Sulpice-sur-Risle. Je n’ai rien vu d’intéressant de l’extérieur et elle était fermée, mais j’ai pu me rabattre sur un ravissant manoir à proximité, peut-être l’ancien prieuré. Il y a une tourelle d’escalier de style médiéval et une superbe décoration Renaissance au-dessus de la porte d’entrée.

On a ouvert début 2014 un grand musée d’histoire industriel dans le village, le gérant de la société Bohin, fabriquant d’aiguilles et d’épingles depuis 1833, ayant voulu préserver les anciennes machines dans un bâtiment devenu superflu. Les autorités locales en ont profité pour évoquer aussi les autres industries traditionnelles de la région comme la dentelle au point d’Alençon et les travaux ont coûté près de 4 millions. Mon horaire ne m’aurait pas permis de visiter, mais ce serait sûrement intéressant. A noter quand on fait en voiture le trajet de Paris vers la Bretagne.

Entre L’Aigle et Verneuil, il faut sortir de la vallée de la Risle. Elle n’est encaissée que de 50 m environ mais j’ai eu droit à deux raidillons particulièrement durs, dont un où j’ai été obligé de pousser le vélo de peur de forcer sur la chaîne ou sur le dérailleur. Une fois parvenu sur le plateau, la route était particulièrement secondaire et rurale, au point qu’il fallait deviner la direction à certains carrefours. Le plateau est boisé comme souvent en pays d’Ouche et très agréable, puis on descend par une pente modérée dans la vallée de l’Iton à Bourth.

 

Eglise de Bourth

Eglise de Bourth

Le bourg est situé sur un gisement de fer affleurant (comme en Mayenne et au Luxembourg) et ceci explique pourquoi l’industrie des aiguilles s’est développée à quelques kilomètres – au bord de la Risle plutôt que de l’Iton parce que le courant est plus fort pour entraîner les machines. Il paraît que l’église est intéressante avec des stalles et des statues, mais je n’ai même pas essayé de voir si elle était ouverte vu la proximité de Paris (120 km seulement, tout est donc fermé à clef).

J’ai par contre noté la contre-nef du XVIème siècle avec ses pignons latéraux qui sont plus fréquents en Bretagne (Fougères, Audierne). La pierre est très intéressante, un damier de pierre ferrugineuse locale et de silex qui fait fortement penser au style en vogue en Angleterre mais aussi en Normandie à la fin de la Renaissance.

Il n’y a pratiquement pas de relief entre les vallées de l’Iton et de l’Avre, ce que j’avais déjà remarqué deux ans avant à Breteuil. Je pense que l’on se rapproche géologiquement de la Beauce et du plateau d’Evreux, régions de limon épais que je m’imagine comme une sauce caramel recouvrant les reliefs et les égalisant. Je me suis perdu au dernier carrefour avant Verneuil et je me suis retrouvé sur la N12 que j’aurais normalement évitée. Vu l’heure en weekend, elle était heureusement assez calme.

L’avantage de mon erreur a été de me faire passer devant une gigantesque propriété qui s’annonce par des grilles majestueuses et une forêt de drapeaux. Il s’agit de l’Ecole des Roches, un internat privé de grand luxe accueillant beaucoup d’enfants de diplomates et de capitaines d’industrie étrangers. Elle fut fondée en 1899 par un pédagogue qui admirait le système des « public schools » anglaises et qui voulait l’adapter au contexte français afin d’y former les futures élites du catholicisme social. Elle fut vendue à un opérateur commercial banal en 1989.

 

Maisons à colombages à Verneuil-sur-Avre

Maisons à colombages à Verneuil-sur-Avre

La ville de Verneuil-sur-Avre était la fin de l’étape mais j’avais largement le temps de visiter et même de dîner vu que j’avais réservé un billet pour le train de 20 h 55 (le choix est limité sur cette ligne qui va vers Argentan et Granville). J’étais déjà passé à Verneuil 20 ans avant lors d’un voyage en voiture et j’en avais gardé le souvenir d’une jolie petite ville, ce qui s’est confirmé. Je n’ai pas pu entrer dans les églises vu l’heure mais j’ai bien profité des nombreux bâtiments anciens, bien plus nombreux qu’à L’Aigle.

Il y a aussi des restes des anciens remparts qui forment une promenade plaisante et qui sont bordés d’un fossé rempli d’eau. Curieusement, comme ils sont nettement plus hauts que l’Avre, fleuve qui arrose le bas de la ville, ils sont alimentés par un canal de 10 km amenant les eaux de l’Iton. Ceci montre une grande ambition de la part du constructeur mais prouve aussi qu’il n’y a pas de plateau en hauteur entre Iton et Avre.

 

Ancienne église à Verneuil-sur-Avre

Ancienne église à Verneuil-sur-Avre

Le faubourg ouest de Verneuil a souffert de bombardements en 1944 et il ne reste de l’église du quartier qu’une arcade et un clocher qui ont toutefois très bien rendu sur la photo avec le bleu intense du ciel. On voit que le style est gothique flamboyant, comme souvent en Normandie. L’église principale est en partie gothique aussi, mais la nef est un peu composite et pas très convaincante. Je pense que ce doit être bien plus intéressant à l’intérieur. Par contre, rien ne m’empêchait d’admirer le clocher qui est un chef-d’œuvre du gothique flamboyant financé par un enfant du lieu qui était devenu évêque de la riche ville de Senlis.

 

Eglise de Verneuil-sur-Avre

Eglise de Verneuil-sur-Avre

Les trois étages principaux du clocher ont les formes gothiques classiques, mais sont embellis de gâbles et de colonettes. Entre le premier et le second étage, on voit toute une série de très belles statues qui méritaient une photo de près.

 

Adam et Eve

Adam et Eve

On voit ici Adam et Eve dans une pose faussement pudique (on est fort ouvert sur la nudité en 1525), mais il faut aussi admirer la moindre console et la moindre frise transformées en dentelles de pierre.

 

Clocher flamboyant

Clocher flamboyant

Le couronnement du clocher, qu’il faudrait admirer avec des jumelles ou comme ici avec un téléobjectif, est une admirable pièce montée en six niveaux aériens. En matière de gothique flamboyant, la plus belle façade est à Vendôme et le plus beau portail à Louviers, mais le plus beau clocher est celui de Verneuil.

 

Palais à Verneuil-sur-Avre

Palais à Verneuil-sur-Avre

Outre les églises, on peut voir à Verneuil un assez grand nombre de maisons médiévales, souvent à pans de bois. Une des plus célèbres est toutefois en pierre, la très belle maison Renaissance avec tourelle construite en damier de pierres blanches, de briques et de silex. J’avais largement le temps de faire le tour du centre ville et j’aurais pu faire un peu plus de photos, mais j’étais gêné par le soleil bas sur l’horizon et par les manèges de la fête foraine.

Je m’étais mis en tête d’acheter des pizzas et de les manger au jardin public en attendant le train, comme je l’ai fait à Nice une autre année. J’aurais aussi bien pu prendre un menu dans un restaurant classique, mon horaire le permettant, mais bon. J’ai donc acheté deux pizzas en face de la gare et je suis allé les manger sur le quai vu que j’avais trois quarts d’heure à attendre. Les pizzas n’étaient pas particulièrement extraordinaires mais je n’étais pas aussi difficile que je le serais à Luxembourg.

Il y a peu de bancs sur le quai car c’est une toute petite gare perdue dans les grands espaces vides du plateau céréalier et j’ai donc mangé assis par terre. Comme le chef de gare, un antillais aimable, a vu que j’étais embarrassé avec mon vélo chargé plus deux cartons à pizza posés en équilibre, il m’a demandé si cela m’arrangerait de traverser les voies par le passage pour le personnel plutôt que par la passerelle en ferraille avec ses 50 marches. Je n’ai pas manqué de le remercier chaleureusement pour sa suggestion très appréciée.

Le train est arrivé parfaitement à l’heure, un genre d’autorail où l’on entre facilement avec un vélo (bien mieux que dans un train Corail). Il faut un peu plus d’une heure pour les 100 km jusqu’à Paris, on traverse le plateau monotone jusqu’à Dreux puis les paysages beaucoup plus ondulés mais toujours céréaliers autour de Houdan et Pontchartrain. Au début, un monsieur assis tout près de moi m’a demandé si cela me gênait qu’il fasse ses rogations à voix haute.

Je n’ai pas répondu très clairement, me demandant de quoi il s’agissait, et il m’a semblé un peu dérangé, mais j’ai fini par lui demander d’être plus discret quand il a psalmodié des élucubrations pseudo-religieuses que je soupçonne sorties d’une secte protestante. Il paraît que ces sectes attirent par leur ésotérisme pseudo-salvateur les personnes désorientées dans leur existence et ce monsieur répondait sans aucun doute à cette description. Un peu vexé, le monsieur est parti s’asseoir plus loin dans une partie vide du wagon pendant que le couple assis en face de moi avait l’air aussi soulagé que moi.

Une fois arrivé à Vaugirard, terminus où je n’avais jamais été, j’ai constaté que l’on peut sortir sur la place à l’arrière du complexe de Montparnasse, ce que j’ai trouvé utile. Il manque juste un escalator.

 

Etape 8: Mantois

28 octobre 2014

(8ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Dimanche 8 juin

76 km plus 6 km dans Paris

Dénivelé 460 m

Très beau et chaud, petite pluie orageuse le soir

Train pour Mantes Station

- Vétheuil – La Roche-Guyon – Gonnecourt – Limetz – Vernon – Le Goulet – Villez – La Chapelle-Réanville – Chambray – La Croix-Saint-Leufroy – Cailly – La Borde – Acquigny (les Planches)

Mantois

Départements 78, 95 et 27

Si j’avais voulu reprendre le voyage à Verneuil-sur-Avre, il aurait fallu prendre le train tôt le matin et traverser le plateau un peu ennuyeux d’Evreux. J’ai préféré repartir de Paris puisqu’un voyage continu comme le serait un pèlerinage n’avait rien d’indispensable cette année.

J’ai hésité entre trois solutions:

- partir directement de Paris pour rejoindre mon hébergement près de Louviers est faisable en une journée, mais le trajet est peu culturel et il aurait fallu traverser la banlieue ouest que j’ai déjà visitée plusieurs fois.

- partir de Poissy me permettait de prendre un RER directement quoique pas avant 9 h 30. Mais la carte montre un trajet assez urbanisé voire industriel qui ne me tentait pas beaucoup

- je me suis alors souvenu qu’il existe un train de banlieue fréquent entre la Gare Saint Lazare et Mantes, solution qui me permettait en plus de visiter une partie de la vallée de la Seine que je ne connaissais pas.

Après le petit déjeuner, je me suis décidé à examiner le dérailleur et j’ai passé une heure à essayer de le régler. J’ai même eu envie de changer le câble par prudence, mais j’ai découvert que le système d’accrochage dans le changement de vitesse est trop compliqué pour moi.

Je me suis donc contenté de retendre le câble autant que je le pouvais sans pince adaptée et j’ai un peu remis en place le dérailleur. Je n’y croyais pas vraiment mais cela a suffi pour le reste du voyage, il n’y a que deux pignons sur huit que je ne pouvais pas utiliser. Je savais que c’était dû à l’usure et que c’est une pièce à faire changer par un professionnel. La chose m’a quand même pris une heure.

Comme je n’avais pas en plus insisté pour me lever à l’aube, je ne suis parti que vers 10 h 30. J’ai constaté que je pouvais avoir un train avec moins de dix minutes d’attente, ce dont je n’avais pas été certain un dimanche, et je n’ai pas eu de difficultés à prendre le billet, indépendamment du fait qu’il n’y a pas de portillons à Saint-Lazare. J’ai pris Mantes-la-Ville car la gare semble sur la carte un peu plus près de la collégiale qui est le principal monument de la ville.

Le train met une heure à faire les 55 km, la raison étant surtout qu’il s’arrête longtemps dans chaque gare. C’est un peu irritant un dimanche même si c’est indispensable aux heures de pointe. Le public dans le train était très différent du RER de Cergy, beaucoup de personnes modestes ou issues de l’immigration, ce qui se comprend quand on passe devant les HLM et les usines des Mureaux et de Flins. Je n’ai pas raté grand chose en prenant le train sur cette section.

Arrivé à Mantes-Station, je me suis retrouvé en bas d’une passerelle métallique fort raide. Heureusement, un jeune musclé m’a proposé de m’aider à porter le vélo, ce qui était très gentil et très inattendu. Est-ce que j’ai l’air entre-temps d’un monsieur âgé qui mérite de l’aide, ou est-ce que c’est un jeune homme serviable et bien élevé ?

J’aurais pu avoir le problème suivant au portillon de contrôle, mais il est heureusement débranché le dimanche. C’est aussi le cas à Londres, mais pas toujours à Paris; je me souviens avoir eu une fois des grosses difficultés parce que le sas pour poussettes et vélos ne voulait plus me laisser ressortir !

Une fois sorti, j’ai trouvé facilement la route de la collégiale, Mantes étant une ville importante mais facile à naviguer. La ville fut fondée par les rois de France autour d’un château-fort frontalier avec la Normandie après l’installation des Vikings de Rollon en 911. Guillaume le Conquérant détruisit la ville en 1087, mais ne put pas prendre le château et mourut d’une chute dans les rues de la ville – les mauvaises langues rapportent que le roi de France aurait répondu à un de ses ultimatums que le duc de Normandie était déjà si gros qu’il n’avait pas besoin de territoires supplémentaires.

 

Professions de foi à Mantes

Professions de foi à Mantes

Une grande partie de la ville a été détruite en 1944 mais la collégiale a survécu. Quand je suis arrivé, j’étais conscient qu’une visite ne serait peut-être pas possible le dimanche vers midi. Effectivement, c’était justement le moment de la sortie des jeunes ayant effectué leur profession de foi. J’ai trouvé que c’était un bon moment pour prendre les portails en photo pour une fois qu’une église est le centre de l’animation. On remarque facilement que toutes les statues ont été décapitées à la Révolution. Ceci mis à part, les portails rappellent Notre-Dame de Paris.

 

Tympan prégothique à Mantes

Tympan prégothique à Mantes

Le portail qui m’a le plus intéressé date de 1175 et est un peu archaïque pour son époque: figures très allongées et robes pleines de plis compliqués comme à Moissac, représentation gentiment malhabile des soldats en train de dormir, l’un les genoux repliés, l’autre les jambes croisées comme sur les gisants de l’époque.

 

Sculpure ajourée

Sculpure ajourée

Un petit détail a attiré mon attention au coin de la façade, une très curieuse représentation d’un pape tout nu mais avec sa tiare que des putti (des angelots ?) sont en train de délier d’une croix de Saint André. En avant de la sculpture, une rosace de pierre à claire-voie lui donne un cadre un peu comme un vitrail. Je ne me souviens pas avoir vu ce genre de technique dans une église gothique avant.

 

Chevet transition à Mantes

Chevet transition à Mantes

Je n’ai donc pas pu entrer à l’intérieur, surtout que je ne me voyais pas laisser le vélo avec les bagages au milieu d’une telle foule. Je suis allé voir à l’arrière de l’église pour l’architecture et le chœur vaut tout à fait le détour. Il serait dans la droite ligne de la cathédrale de Laon, la première cathédrale gothique, et ceci se voit à la combinaison très intéressante d’arcs-boutants encore assez petits et plats avec des contreforts sans gargouilles.

Au contraire des grands chœurs gothiques, il n’y a que deux étages de fenêtres assez basses avec entre les deux un étage d’oculi tout à fait roman. Au total, un exemple remarquable de transition entre deux styles et d’expérimentation de la part des architectes. La nef était extrêmement osée pour l’époque, seulement 2 m plus basse que celle de Notre-Dame de Paris, mais c’est compensé par la masse et la largeur.

 

Vue de Mantes-la-Jolie

Vue de Mantes-la-Jolie

J’ai eu une dernière très belle vue de la cathédrale depuis le pont sur la Seine. Vue de ce côté, elle trône vraiment presque au bord du fleuve comme elle le faisait probablement pour les voyageurs du Moyen Âge. Le toit en tuiles vernissées, que l’on attendrait plutôt en Bourgogne, a été refait en 2001 et je ne sais pas à quelle époque on a choisi cette décoration.

 

VIeux pont sur la Seine à Mantes

VIeux pont sur la Seine à Mantes

Du pont sur la Seine, on a aussi une vue inattendue sur un pont en ruines qui fait évidemment penser au pont d’Avignon. Celui de Mantes est presque aussi beau mais il lui manque de faire partie d’une chanson. Il date du XIIème siècle mais on a récupéré les pierres des arches manquantes pour un nouveau pont au XVIIIème siècle. Le vieux pont a quand même l’honneur d’avoir été peint par Corot dans un tableau célèbre.

La rive droite appartient à la ville de Limay qui est la contrepartie communiste de la ville bourgeoise de Mantes. Mantes a toutefois aussi des zones de HLM très problématiques depuis les années 1960 et des émeutes en 1991 ont même conduit à l’un des premiers programmes en France d’amélioration des cités. La délinquance resta un problème puisque le gouvernement a choisi Mantes pour un plan expérimental de lutte anti-délinquance en 2011.

Je n’ai pas eu le courage de traverser Limay jusqu’à l’église, ce qui est dommage car elle semble contenir des œuvres d’art intéressantes comme un gisant de 1384 et une pierre tombale juive de 1243 – une chose unique tant par son âge très vénérable que par le fait que l’église catholique n’a jamais accepté nulle part une tombe juive à l’intérieur d’une église.

De Mantes, je voulais longer la Seine sur la rive droite, plus tranquille. J’ai mal lu la carte et je me suis retrouvé à utiliser la route principale qui évite le village de Follainville. C’était stupide de ma part car elle est beaucoup plus passante et monte raide une colline tout à fait superflue pour retrouver la route d’origine dans la vallée à l’autre bout du village.

 

Falaises de la Seine depuis Saint-Martin-la-Garenne

Falaises de la Seine depuis Saint-Martin-la-Garenne

La côte suivante, tout aussi longue et assez fatigante avec la chaleur (le seul jour où j’en ai souffert un peu, bien que moins que dans le sud de la France), était utile car elle coupe un assez long méandre. On a en plus une vue étendue depuis le sommet. Elle ne rend pas beaucoup sur la photo, mais on domine d’un côté le bassin de Mantes et de l’autre le méandre de Bonnières avec sur la rive concave une série de petites falaises calcaires.

 

Vallée de la Seine

Vallée de la Seine

On retrouve ces falaises sur chaque méandre, mais uniquement sur la rive droite où elles forment l’extrémité du Vexin et du Pays de Caux. J’étais très content de les voir car je ne m’y attendais pas particulièrement alors que j’avais été frustré lors d’un voyage en Normandie des années auparavant de ne rien voir des falaises en raison d’une pluie abondante.

 

Trompe-l'œil à Vétheuil

Trompe-l’œil à Vétheuil

Par contre, j’ai eu pas mal de difficultés à trouver un endroit où elles seraient suffisamment photogéniques pour être photographiées. Pas sur le moment en tous cas. Sur ma photo prise à Vétheuil, on voit une vue romancée du même site, mais sous forme de fresque sur un mur. Très réussi. Il faut aussi remarquer le trompe-l’œil admirable entre le panneau « épicerie générale » et les vitrines bien réelles qui sont en-dessous.

 

Façade de l'église de Vétheuil

Façade de l’église de Vétheuil

Comme ma carte mentionne une église intéressante à Saint-Martin-la-Garenne, je m’y suis arrêté, mais elle vaut surtout par son clocher roman car le reste a été refait au XIXème siècle. La pause était toutefois la bienvenue après les côtes. De Saint-Martin, la route descend agréablement sur Vétheuil, un gros village qui doit sa renommée principalement à un séjour de Claude Monet – qui fut expulsé de sa location pour ne pas avoir payé le loyer.

 

Eglise de Vétheuil

Eglise de Vétheuil

On est tout de suite impressionné par l’église qui trône au sommet d’un grand escalier. Hormis le clocher roman, le reste date des années 1550 et c’est un exemble assez réussi de transition entre le gothique flamboyant (frise au pied du toit ou pointes des pignons) et la Renaissance (arcs surbaissés, motifs en losange). Le traitement de la façade n’est plus du tout gothique, il est scandé par des rangées de balustres horizontales et même le tympan est aplati et n’attire pas le regard vers le haut.

 

Portail de Vétheuil

Portail de Vétheuil

Les vantaux du portail sont superbes avec des scènes d’un dessin un peu naïf mais plein de vie. A droite, on voit Caïn tuant Abel et le péché originel (Adam est bizarrement contorsionné sur son tabouret, comme embarrassé de la beauté d’Eve ?). A gauche, on voit le sacrifice d’Isaac et (probablement) le buisson ardent.

Je n’ai pas pu entrer dans l’église car elle n’ouvre que trois heures par semaine. Un groupe de randonneurs était bien content d’être arrivé à l’église pour sa pause et je leur ai indiqué grâce à une affichette qu’il leur faudrait une bonne heure de pause s’ils voulaient aussi visiter l’église. En tous cas, je suis reparti.

 

Falaises à Haute-Isle

Falaises à Haute-Isle

La route passe un peu plus loin au pied des falaises blanches que j’avais vues de loin, mais je ne sais pas si l’on peut dire que la photo est réussie. Elle est tout au plus explicite. Je roulais derrière une voiture anglaise qui s’est arrêtée brusquement au niveau du mur de soutènement d’un cimetière. Curieux de voir ce qui les attirait, j’ai constaté qu’il y a à Haute-Isle une petite église troglodyte creusée en 1670.

 

Eglise troglodyte de Haute-Isle

Eglise troglodyte de Haute-Isle

Comme presque toujours, on ne peut pas entrer à l’intérieur mais on voit bien à travers les grilles. Depuis le cimetière, le clocher est particulièrement amusant, sortant d’une pente herbue de façon un peu saugrenue. Presque tout le village était troglodyte, habité par des vignerons qui avaient besoin des caves. Il paraît que l’église dut être fermée en 1999 de peur d’éboulements et qu’on a renoncé à la consolider car il aurait fallu trop modifier le site. Apparemment, elle est à nouveau utilisée sans travaux de consolidation…

En suivant le méandre, on arrive vite au principal bourg, La Roche-Guyon, qui était autrefois une place forte marquant la frontière avec la Normandie (correspondant à l’Epte). J’y suis passé un peu par hasard du fait que j’avais décidé de commencer la journée à Mantes plutôt qu’à Poissy, mais le village est un « plus beau village de France », le seul d’Île-de-France. On imagine aisément qu’il est pris d’assaut par les excursionnistes un dimanche de Pentecôte par très beau temps…

 

Donjon de La Roche-Guyon

Donjon de La Roche-Guyon

Curieusement, La Roche-Guyon tire son nom de la même origine que Laval (autrefois Laval-Guyon), le château appartenant à un chevalier nommé Guy; il était tellement important pour le roi de France que Philippe Auguste lui accorda en 1185 le droit de péage sur la Seine. A l’origine, il y avait un donjon au sommet de la crête entre Seine et Epte, combiné à quelques salles troglodytes au pied des falaises.

 

Entrée du château de La Roche-Guyon

Entrée du château de La Roche-Guyon

Ceci fut remplacé progressivement par le magnifique palais que l’on contemple aujourd’hui, construit vers 1740 par le duc de la Rochefoucauld. Le tout Paris littéraire et philosophique s’y rendait. Un descendant de la famille vendit tout l’intérieur aux enchères après la Seconde Guerre Mondiale et abandonna le bâtiment au vandalisme jusqu’à ce que le Conseil Général le prenne à bail en 1994. C’est maintenant un genre de musée dont l’escalier troglodyte d’accès à l’ancien donjon est probablement le reste le plus intéressant.

 

Vue d'ensemble à La Roche-Guyon

Vue d’ensemble à La Roche-Guyon

Au pied du château, de l’autre côté des anciennes douves, un très haut mur cache un « potager » qui a été reconstitué en 2004. Les nobles les plus éclairés souhaitaient au XVIIIème siècle combiner l’agrément d’un jardin géométrique de promenade avec des expériences agricoles utiles, imitant le mouvement physiocrate qui avait énormément enrichi les nobles en Angleterre. On n’est plus guère sensible de nos jours aux allées sablonnées strictes entre des espaliers espacés et le potager sert maintenant de chantier d’expérimentation en agriculture biologique occupant une poignée de chômeurs. On peut visiter même si je ne l’ai pas fait avec le vélo.

 

Château de La Roche-Guyon

Château de La Roche-Guyon

Je cherchais un banc à l’ombre pour un déjeuner tardif et j’ai eu la très bonne surprise d’en trouver un libre malgré l’affluence face à l’entrée du château. Je me suis donc distrait à regarder l’habillement et le comportement des touristes: enfants mécontents d’avoir à grimper une côte, jeunes couples cherchant comment donner un biberon à Bébé sans l’exposer au soleil, groupes se comptant six fois pour être sûr de ne pas avoir oublié Mariette ou Ernest aux toilettes, touristes en sandalettes dorées à talons sur les pavés, couples homosexuels venant du Marais en chemisette vert pomme ajustée avec Médor, messieurs d’âge mûr jonglant entre le guide Michelin et le gros appareil photo, membres du RIF du groupe A5 retrouvant à grand renfort de plaisanteries celles du groupe B8…

 

Mairie et halle de La Roche-Guyon

Mairie et halle de La Roche-Guyon

Après mon déjeuner – spectacle théâtral, je suis descendu sur la place principale où se tenait un marché de produits régionaux. Le marché ne présentait aucun intérêt (mêmes produits que dans les épiceries fines du Marais au même prix), mais le bâtiment de la mairie est intéressant: construit en 1847, il a ceci d’étonnant que tout le rez-de-chaussée est une halle de marché avec de magnifiques piliers en pierre de taille avec arcades néoclassiques impeccables tandis que les salles de la mairie sont à l’étage. J’ai déjà vu le même concept ici et là, par exemple à Revel ou au Bugue, mais rarement avec d’aussi beaux piliers.

 

La Seine au méandre de Bonnières

La Seine au méandre de Bonnières

Après un long arrêt à La Roche-Guyon, j’ai hésité à longer le bord de Seine en faisant le tour du méandre de Bonnières, mais j’ai estimé que je pouvais prendre le risque de couper le méandre pour gagner quelques kilomètres. Il faut reconnaître que la côte est franchement raide (curieusement, sans que mon dérailleur ne proteste, ce qui était très rassurant sur mes réglages du matin), mais on a une belle vue en haut.

De l’autre côté de la crête, je suis descendu par des petits villages à lotissements jusqu’au dernier pont de l’Epte qui m’a permis d’arriver directement dans le centre de Giverny sans prendre la nationale pleine d’autocars et de touristes. Chacun sait que Giverny est l’un des tous premiers sites touristiques de France et la taille des parkings est aussi impressionnante que le nombre de gargotes.

Je n’avais pas l’intention de visiter la maison ni le jardin de Claude Monet, ceci prenant trop de temps. Quand j’ai vu la queue d’environ 200 personnes devant le petit guichet à l’entrée du jardin, je me suis dit que j’aurais été découragé de toute façon. La maison accueille pas moins de 1.500 personnes par jour toute l’année, ce qui est considérable, en particulier des Japonais qui suivent l’exemple de l’empereur qui y vint en 2007.

 Jardin Monet à Giverny

Jardin Monet à Giverny

La maison est d’origine mais avait été très peu entretenue. Quant au jardin, il avait complètement disparu et c’est une reconstitution financée par des mécènes américains qui ont d’ailleurs ouvert à proximité un musée de tableaux impressionnistes puisque la maison en contient très peu (le legs de Monet est au Musée Marmottan). A ma stupéfaction la plus intense, une partie du jardin donne sur la route par des charmilles assez ténues et non par un mur.

Jardin de Claude Monet

Jardin de Claude Monet

J’ai donc pu voir facilement la partie en question avec rosiers, lupins et aulx (et on admirera ma capacité à prendre une photo sans personne dessus dans un tel endroit un dimanche de Pentecôte !). La seule partie que l’on ne voit pas de la route est l’étang aux nymphéas. En fait, j’ai lu après qu’il se trouve de l’autre côté de la route où je n’ai pas pensé à vérifier.

 

Chambres d'hôtes de luxe à Giverny

Chambres d’hôtes de luxe à Giverny

Compte tenu des nombreux touristes, une industrie d’hébergement et de restauration importante occupe tout Giverny. J’ai pris une photo à titre d’illustration avec un genre de construction volumineuse qui abrite des chambres d’hôtes dans le style « Normandie romantique pour Américains ». Je pense que le bâtiment d’origine était un moulin qui a grandi depuis.

Giverny se trouve dans le département de l’Eure qui a fait un effort louable pour transformer d’anciennes lignes de chemin de fer en voies vertes – et elles sont goudronnées et donc utilisables avec des poussettes et des vélos de route au contraire des voies vertes en sable de Mayenne. En l’occurrence, un petit morceau de voie ferrée a été transformé ainsi pour fournir un trajet protégé entre Giverny et l’entrée de Vernon, ce qui m’a permis d’éviter le trafic des autocars sur la route normale.

 

La Seine à Vernon

La Seine à Vernon

Dans mon esprit, Vernon n’était guère plus qu’une sortie d’autoroute et je savais simplement qu’il y a un beau château en banlieue que j’ai visité il y a des années. J’ai donc été très agréablement surpris par une petite ville animée avec toute une série de beaux bâtiments anciens qui ont survécu aux bombardements de 1940 et 1944.

 

Office de tourisme de Vernon

Office de tourisme de Vernon

J’ai remarqué évidemment les maisons à pans de bois qui datent pour la plupart des années 1600; celle qui abrite l’office du tourisme et qui s’appelle joliment la « maison du temps jadis » est exceptionnellement ancienne et date de 1450, ce que je ne peux pas vraiment reconnaître en tant que spectateur ignare.

 

Vieille maison à Vernon

Vieille maison à Vernon

Une autre maison qui lui ressemble, située près du château, est ornée d’une jolie statue en bois – probablement refaite car je pense qu’elle aurait souffert sinon des gaz d’échappement.

 

Donjon de Vernon

Donjon de Vernon

Le château était le poste-frontière normand qui faisait face à Mantes. Il n’en reste qu’une grosse tour ronde construite par Philippe Auguste après la conquête de la Normandie pour remplacer le donjon rectangulaire précédent, trop normand à son goût (et plus exposé aux boulets de canons à cause des angles aigus). La tour est entourée de bâtiments bas à pans de bois qui améliorent nettement le panorama.

 

Eglise de Vernon avec statues sur les piliers

Eglise de Vernon avec statues sur les piliers

Le grand monument de Vernon en dehors du château de Bizy est la collégiale en grande partie gothique. La façade que je n’ai pas prise en photo a une très belle rosace en gothique flamboyant mais les vitraux ont malheureusement été soufflés par les bombardements.

 

Piliers du chœur à Vernon

Piliers du chœur à Vernon

Le chœur roman est assez particulier, avec de gros piliers cylindriques et des arcades en plein cintre reposant sur des chapiteaux à sommet plat. Le plus bizarre est un gros pilier portant la voûte du chœur rajouté au milieu d’une arcade de façon très désordonnée.

 

Retable flamand dans l'église de Vernon

Retable flamand dans l’église de Vernon

L’eglise abrite aussi un très beau retable flamand qui a dû être installé récemment dans sa chapelle car Wikipedia qui consacre un article extrêmement détaillé à cette église ne le mentionne pas.

Après avoir bien profité de Vernon qui était une surprise, je me suis demandé comment accéder de la meilleure façon à la vallée de l’Eure. Je ne voulais pas prendre la nationale de Pacy à cause de la circulation dans la côte de Bizy et j’ai donc préféré longer un peu la Seine jusqu’à une route indiquée comme pittoresque sur la carte. Par paresse, je suis resté sur la N13 jusqu’au carrefour avec cette petite route, ce que j’aurais pu éviter en traversant la banlieue malheureusement assez mal indiquée. Ce n’était pas trop grave un dimanche (pas de poids lourds) mais c’est une ligne droite de 6 km un peu monotone.

 

Vallée de Bailleul près de Vernon

Vallée de Bailleul près de Vernon

J’ai trouvé facilement la petite route vers La Chapelle et elle monte doucement dans un vallon verdoyant encaissé et même boisé par endroits qui me changeait de la vallée de la Seine. Par contre, je me suis retrouvé à un carrefour non indiqué un peu plus loin. La route de gauche, indiquée comme plate sur la carte, commençait par une grande côte, et j’ai donc pris la route de droite qui commençait en fait également par une grande côte à travers un village. Ayant pensé trop tard à changer de vitesse, je me suis retrouvé à pousser le vélo sur la fin de la côte.

J’ai traversé ensuite un petit morceau du plateau parcouru par l’autoroute puis j’ai décidé de m’arrêter pour prendre un goûter. Faute de mieux, j’ai choisi un arrêt de bus à Sainte-Colombe: il me fallait un abri car il s’était mis à pleuvoter momentanément et le ciel était menaçant. J’ai bien profité après la pause d’une très belle descente vers Chambray dont je ne me souvenais pas – nous prenions la route de Gaillon qui est la parallèle.

 

Vallée de l'Eure à Autheuil

Vallée de l’Eure à Autheuil

J’ai vite constaté que je me souvenais très peu des détails de la vallée de l’Eure malgré les fréquents passages dans mon enfance. En passant à Autheuil, je n’ai pas reconnu l’endroit où je m’étais ouvert le genou en faisant du vélo à 7 ans, accident qui m’avait efficacement dégoûté de ce sport jusqu’à ce que je m’y remette à 27 ans avec le succès que l’on sait.

Il était temps que je me dirige vers mon hébergement du soir, réservé à Acquigny où j’avais trouvé le plus abordable de la région. Le trajet par La Croix et Cailly ne m’a rappelé que des petites vignettes, particulièrement la falaise calcaire près de Heudreville.

 

Place de La Croix-Saint-Leufroy

Place de La Croix-Saint-Leufroy

Par contre, je ne me souvenais pas de La Croix et je n’ai d’ailleurs pas pu visiter l’église vu l’heure. En fait, c’était une abbatiale et Internet semble dire que le bâtiment le plus intéressant est le château de l’abbé, que ne l’on voit pas derrière ses hauts murs. Une photo se justifiait quand même pour les beaux communs en briques et pierres dorées.

 

Moulin à Cailly-sur-Eure

Moulin à Cailly-sur-Eure

Quant à Cailly, c’était surtout dans mon souvenir un pont sur l’Eure avec des grands saules et un moulin, mais je ne suis pas sûr que c’est celui que j’ai finalement pris en photo.

 

Cressonnière à Heudreville

Cressonnière à Heudreville

Un peu en aval, je suis passé à Heudreville devant une superbe cressonnière qui vaut bien celle dont on fait un tel plat dans le sud de l’Essonne.

Il y a beaucoup de chambres d’hôtes dans la vallée de l’Eure, probablement parce que beaucoup de gens s’y installent à la retraite dans leur ancienne maison secondaire et cherchent soit une occupation, soit un revenu complémentaire. Mais aucune ne fait table d’hôtes aussi près de Paris et la plupart des chambres sont un peu chichi et assez chères. Quand nous étions passés dans la région avec un copain en 2002, nous avions eu de la chance avec une table d’hôtes chez une dame un peu fantasque sur le plateau du Neubourg au-dessus de Louviers. Comme à l’époque, je me suis fait saucer par une pluie d’orage sur les dernières 15 minutes du trajet.

L’adresse donnée par la fonction GPS du site Internet des Gîtes de France était complètement fausse, le propriétaire m’ayant indiqué que le problème se pose même en voiture car le GPS ne connaît pas le nom de son hameau. J’ai donc appelé depuis l’ancienne gare pour me faire indiquer le trajet. Les chambres sont à l’étage d’un grand pavillon; l’une était occupée par une famille tchèque de passage avec qui j’ai parlé au petit déjeuner, l’autre est spacieuse et très bien construite.

Comme le monsieur a fait installer des sanitaires après coup, il a été obligé de respecter les murs porteurs. On fait le tour du morceau de mur porteur par la gauche ou par la droite pour trouver les sanitaires; ceux-ci sont ainsi optiquement séparés de la chambre et ceci évite l’aspect « cabine en plastique dans un coin » que l’on voit parfois, mais la solution de continuité évite les histoires de clefs et les problèmes d’aération. Je peux recommander cette chambre d’hôtes confortable, à prix raisonnable et avec un accueil sympathique.

Comme les propriétaires ne servent pas le dîner, qui demanderait trop de travail et de contraintes, le monsieur m’a suggéré comme il me l’avait proposé au téléphone l’un des quatre restaurants du village, un beau nombre pour un village de 1500 habitants. On y trouve une hôtellerie de charme, une pizzeria dans une maison de maître, un restaurant marocain dans une ancienne ferme et un établissement gastronomique de luxe.

Malheureusement, trois sur les quatre sont fermés le dimanche soir et il ne restait que l’hôtellerie de charme. Le monsieur a téléphoné pour m’y réserver une table vu qu’il est très couru (ce soir-là, les gens sont arrivés vers 21 h en raison du beau temps, mais c’est vrai que cela devenait plein). Puis le monsieur m’a même conduit en voiture, me disant que cela lui faisait prendre un peu l’air.

Le restaurant fait assez penser à un pub anglais avec beaucoup de poutres apparentes, des murs couverts d’objets hétéroclites comme des outils agricoles, des gravures, des vieilles enseignes, des bouteilles de calvados etc. Il y a aussi une terrasse fleurie donnant sur la rue, mais j’ai facilement froid le soir après le vélo et je suis resté à l’intérieur. Comme j’étais seul, le patron m’a mis à l’une des deux tables en bois massif en face du comptoir du pub.

J’ai été un peu ennuyé de constater que ce restaurant ne propose que des plats à la carte à des prix « environs de Paris » et pas un menu du jour. J’ai pensé bien faire en prenant une salade composée et du faux-filet, mais je dois malheureusement dire que ce n’était pas vraiment ce qui me convenait. La salade se composait de laitue et de trois champignons de Paris délicieusement frais et assaisonnés de façon très discrète – on sentait le goût des bonnes crudités, mais on n’en était guère nourri.

Quant au faux-filet, c’était de la viande de mauvaise qualité pleine de nerfs et de couenne que j’aurais plutôt appelée entrecôte. Elle était servie dans une très bonne sauce au roquefort et accompagnée d’un légume intéressant, une délicieuse purée de pommes de terre affinée au beurre et aux petits oignons de printemps. Le patron m’a dit que c’est du cally, une spécialité traditionnelle irlandaise que sa femme aime faire car elle est irlandaise. Je n’ai pas pris de dessert en raison des prix élevés.

Après le dîner, je suis reparti, décidant de ne pas appeler mon hôte et de revenir à pied vu qu’on peut faire le trajet par une petite route tranquille en 30 minutes.

 

Etape 9: Vexin normand

28 octobre 2014

(9ème étape d’un voyage cyclotouriste de Vannes à Luxembourg en 2014)

Lundi 9 juin

95 km

Dénivelé 881 m

Chaud et humide, quelques éclaircies et deux longs orages

Les Planches – Acquigny – Gaillon – Tosny – Les Andelys – Ecouis – Lisors – sources – D6 – La Bouvetière – Beauficel-en-Lyons – Bézancourt – Neuf-Marché – Saint-Germer-de-Fly – Orcimont – Gournay-en-Bray – D16 – Dampierre-en-Bray

Vexin normand

Départements 27, 60 et 76

Mon étape la plus rapide du voyage avec une moyenne de 15,6 km/h, ce qui s’explique par une longue section de plateau facile et sans grandes curiosités dans l’après-midi. J’étais déjà passé dans la région en 2002, mais nous n’avions pas été aux Andelys qui sont trop célèbres pour que je ne veuille pas y passer.

J’ai eu un petit déjeuner sympathique avec les propriétaires mais aussi la famille tchèque qui occupait la chambre familiale. Leur fille parlait bien français et leur fils bien anglais, ce qui fait que nous avons pu discuter de diverses attractions qu’ils pourraient avoir envie de visiter. Je crois qu’ils ont finalement décidé d’aller à Rouen et à Jumièges.

 

Restaurant à Acquigny

Restaurant à Acquigny

Puisque j’étais à Acquigny et que je n’avais pas pris de photos la veille en raison du mauvais temps puis de l’obscurité, j’ai pris soin cette fois de passer à nouveau devant la « chaumière », le restaurant de la veille. J’ai par contre ignoré l’église, ne sachant pas qu’elle abrite de très belles boiseries dorées baroques (mais elle était probablement fermée…).

 

Château d'Acquigny

Château d’Acquigny

Par contre, je suis allé voir le château construit en 1557 par la fille du comte de Laval qui avait épousé le seigneur de La Roche-Guyon, deux sites que j’avais vus pendant le voyage. Elle fit construire le château en forme de L symétrique, ce qui était considéré à l’époque comme une expression touchante du bonheur conjugal puisque le dessin unit le L de Monsieur au A de Madame. J’ai utilisé la même idée trois mois après pour suggérer à mon filleul un logo pour lui-même.

On ne voit le château que d’assez loin à travers les grilles. Il ne se visite pas, mais on peut visiter les dimanches après-midi en saison le parc paysager qui unit des fabriques sentimentales imitées d’Ermenonville à des spécimens botaniques remarquables. Il appartient toujours au descendant du juriste au Parlement de Rouen qui le fit aménager à la fin du XVIIIème siècle.

Comme je ne voulais pas reprendre la route suivie en 2002, j’ai quitté la vallée de l’Eure en direction du plateau de Gaillon (dont le nom géographique correct est « Madrie »), trouvant la côte assez longue et sérieuse même si elle est en partie en forêt. Je n’ai pas lu correctement la carte et je me suis retrouvé sur la N13 plutôt que sur la petite route parallèle, mais la nationale était très tranquille le matin du lundi de Pentecôte. Comme elle descend tout droit sur 3 km vers Gaillon, j’ai pu m’offrir une pointe de vitesse à plus de 50 km/h, ce que je fais rarement.

Château de Gaillon

Château de Gaillon

Gaillon est un bourg né autour d’un petit château frontalier du duc de Normandie, occupé par Philippe Auguste en 1191. Le roi y installa un chef de mercenaires qui construisit une forteresse pour protéger la frontière, mais le roi décida après 30 ans que le monsieur devenait trop encombrant, assiégea le château et mit le baron en prison en 1220. Le château Renaissance dont on voit encore les traces fut construit par un archevêque de Rouen en 1503 et fut beaucoup admiré à l’époque. Il fut vendu comme bien ecclésiastique à la Révolution et en partie démoli, en partie transformé en prison sous Napoléon.

 

Il en reste un très beau châtelet rénové par l’Etat dans lequel il y a un petit musée ouvert à la belle saison. La photo montre une grande niche au-dessus du portail d’entrée. Elle est imitée des palais italiens de l’époque (on y mettait une statue équestre du propriétaire, imitée de l’antique) et fut la première en France; elle inspira en particulier le château de Blois construit peu après.

 

Eglise de Gaillon

Eglise de Gaillon

Dans le centre de Gaillon, j’ai eu plaisir à voir aussi plusieurs belles maisons à pans de bois qui font penser que la ville n’a pas trop souffert de la Seconde Guerre Mondiale. La place principale est très pittoresque, un équivalent Île-de-France des places alsaciennes ou des bastides de Gascogne. La maison imposante de quatre niveaux avec de nombreuses têtes sculptées est un monument remarquable.

Maison sculptée à Gaillon

Maison sculptée à Gaillon

 

J’ai été un peu surpris de l’atmosphère générale de Gaillon. Vernon qui est nettement plus important est une ville commerçante et industrielle (industrie aéronautique et aérospatiale), tandis que Gaillon semble être un bourg rural. Ce lundi de Pentecôte, des messieurs désœuvrés traînaient entre les terrasses de café et il était difficile d’ignorer que presque tous ces messieurs étaient d’origine maghrébine. Je n’ai pas vu plus de HLM qu’ailleurs et je suppose que c’était un hasard.

 

Rond-point au jeune pêcheur à Aubevoye

Rond-point au jeune pêcheur à Aubevoye

Je savais que le lundi de Pentecôte est un des ces jours semi-fériés où l’on ne sait jamais quels commerces seraient ouverts. Je n’ai pas remarqué de boulangerie ouverte dans le centre mais j’ai finalement trouvé un supermarché dans la commune voisine, Aubevoye. Il y a un rond-point charmant devant le supermarché avec une représentation stylisée de jeune homme sur un pont admirant un cours d’eau avec des nénuphars. Le jeune homme est en pantacourt blanc et t-shirt violet à inscriptions et il est en train de préparer une canne à pêche. On voit très rarement une figure humaine sur les décorations de rond-point et celle-ci est particulièrement réaliste.

 

Plaine de Vernon-Gaillon

Plaine de Vernon-Gaillon

Après les courses, je suis parti vers Les Andelys par la petite route de Tosny sur la rive gauche plutôt que par la route principale de la rive droite parce que ceci me permettrait d’arriver aux Andelys par le pont au pied de la forteresse. Ce choix m’a valu une bonne côte et j’ai été obligé de m’arrêter en haut car il s’est mis à pleuvoir. Je ne me suis pas abrité sous un arbre car la pluie était modérée et parce que j’ai profité de la pause pour admirer le paysage avec des anciennes sablières remplies d’eau et une vue lointaine en direction de Vernon.

 

Falaises du méandre des Andelys

Falaises du méandre des Andelys

Je suis reparti quand la pluie s’est calmée, d’autant plus que la route passe dans un petit bois où j’étais abrité, mais il s’est remis à pleuvoir un peu quand je suis arrivé au village suivant et j’en ai profité pour faire une pause et manger un gâteau. Finalement, la pluie s’est calmée pour plusieurs heures. La photo que j’ai prise pour montrer les falaises de craie est cependant particulièrement sinistre…

 

Château Gaillard

Château Gaillard

Je suis arrivé aux Andelys par le bon côté car ma route entre en ville par un pont suspendu au pied de la forteresse. Le pont est très étroit et une pancarte interdit la traversée pour les piétons, mais je me demande si c’est réaliste vu qu’il n’y a pas de deuxième pont ni de bac. A cet endroit, la Seine est large d’environ 300 m.

La forteresse est évidemment l’attraction classique de la ville. Je ne suis pas allé voir de près parce qu’elle est en haut sur un rocher et qu’il faut faire un long détour si l’on veut y accéder par la route. Y monter à pied m’aurait pris trop de temps. On voit bien depuis le bord de la Seine (moins depuis la ville) que c’est une ruine très abîmée. Elle fut construite en seulement un an en 1196 par Richard Cœur de Lion, duc de Normandie, qui avait une peur justifiée de l’appétit du roi de France. C’était la première forteresse normande à avoir un donjon arrondi plutôt que carré, conçu pour mieux résister aux catapultes.

 

Château Gaillard depuis Les Andelys

Château Gaillard depuis Les Andelys

Dès la mort de Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste attaqua son successeur moins valeureux et prit la forteresse en 1204, les 1200 soldats qui la défendaient étant presque tous morts au combat qui avait duré 16 mois. La forteresse servit à nouveau pendant la guerre de Cent Ans (les Anglais prirent la forteresse après un siège de 16 mois…), puis Henri IV récupéra une partie des pierres pour le château de Gaillon. J’ai l’impression que les ruines valent plus par l’évocation historique et par le site que par leur intérêt architectural. On voit au moins autant à Peyrepertuse par exemple.

 

Eglise des Andelys Bas

Eglise des Andelys Bas

Au pied du château, les deux Andelys (le Grand et le Petit) ont chacun une église intéressante. Celle du Petit Andely est une grosse église gothique située près de la Seine et donc visitée par les nombreux touristes qui longent le fleuve en voiture ou en bateau de croisière. On y voit de volumineux autels baroques, un grand orgue et d’assez belles élévations en ogives.

 

Eglise des Andelys Haut

Eglise des Andelys Haut

La collégiale du Grand Andely est beaucoup plus importante, construite à l’origine en 1225 mais complétée à la Renaissance par des façades au goût du jour impressionnantes. On voit bien sur la photo le bas-côté et le portail du transept en gothique flamboyant; de par la hauteur assez réduite du bas-côté, elle me fait penser aux églises anglaises, mais les sculptures très fines des gâbles et de la rose ne sont pas du tout anglaises. L’architecture est sinon assez banale.

 

Vitrail flamboyant

Vitrail flamboyant

A l’intérieur, j’ai eu le plaisir de découvrir toute une série de vitraux Renaissance qui ont survécu aux bombardements de 1944 (seule la tour a disparu). J’en ai pris un en photo pour les rinceaux dorés élégants qui entourent les scènes historiées – sans être absolument certain que ce n’est pas une imitation XIXème siècle de bonne qualité.

 

 Vitraux Renaissance

Vitraux Renaissance

L’autre photo est de moins bonne qualité mais je suis sûr que c’est un vitrail du XVIème siècle où je trouvais les postures des saints, chacun sur son piédestal dans une niche à colonnes, très Renaissance. Je pense que la grande verrière au fond du chœur, qui vaut celles de la Sainte Chapelle par la hauteur, est une création d’après la Seconde Guerre Mondiale.

 

Buffet d'orgue aux Andelys

Buffet d’orgue aux Andelys

Il y a aussi un magnifique buffet d’orgue avec des anges musiciens et des panneaux allégoriques sculptés avec une grande finesse. Il date de 1573 comme une partie des vitraux.

Il était l’heure de pique-niquer, mais je n’avais pas envie de m’asseoir sur la place devant la collégiale qui est un jardin public à topiaires un peu nu et qui est en plus longé par la principale avenue de la ville. Je suis donc parti sur le plateau par une côte longue mais assez facile et j’ai continué jusqu’au prochain village important, Ecouis. Le village fut la résidence d’une personnalité très controversée, Enguerrand de Marigny, le principal ministre de Philippe le Bel. Il était détesté pour avoir dévalué la monnaie et augmenté les impôts et il fut condamné pour sorcellerie par son propre frère après la mort de son protecteur. Il faut dire que le frère craignait fort pour son juteux diocèse.

Le ministre fonda une grande collégiale en 1313 qui ne m’a pas paru spectaculaire de l’extérieur. Elle était malheureusement fermée, ce qui m’a empêché de voir les stalles, parmi les plus anciennes de France, la chaire du XIIème siècle ou les statues gothique tardif. A défaut, j’ai profité du grand mail qui s’étend devant l’église et d’un banc ombragé pour mon pique-nique. Une grande place vide (gazon entouré d’une rangée de tilleuls) fait toujours un peu bizarre dans un petit village, on aurait presque peur de s’asseoir au milieu dans l’herbe ! Malheureusement, une nationale assez fréquentée passe au coin de la place, mais j’ai ignoré le bruit parce que j’avais faim.

 

Eglise de Lisors

Eglise de Lisors

S’il avait été moins tard, il aurait été plus judicieux de continuer 10 km pour déjeuner car ceci m’aurait permis de descendre dans une petite vallée en bordure de la grande forêt de Lyons. Le village de Lisors a en effet un coin tout à fait charmant avec un étang bordé du château et de la chapelle en silex normands.

 

Idylle à Lisors

Idylle à Lisors

Deux familles y étaient venu passer un lundi de Pentecôte bucolique et cela aurait été un endroit parfait pour faire une pause. J’ai essayé d’entrer dans la chapelle qui abrite une statue de Sainte Vierge gothique mais elle était évidemment fermée. La première photo est ravissante avec les rosiers au bord de l’étang, mais la seconde est intéressante aussi avec une vue sur une partie du château.

 

Ruines de l'abbaye de Mortemer

Ruines de l’abbaye de Mortemer

Après Lisors, j’ai remonté la petite vallée verdoyante et tranquille sur quelques kilomètres pour passer devant les ruines de l’abbaye de Mortemer, fondée en 1135 mais vendue comme carrière à la Révolution. Il en reste quelques pans de murs que je pouvais voir par-dessus le mur d’enceinte, et un logis abbatial transformé en attraction touristique par la propriétaire (un musée des légendes et des fantômes).

Le site Wikipedia commente méchamment que le site est très connu de nos jours pour ses histoires de ruines hantées, jusqu’à figurer dans des émissions de télévision sur les phénomènes paranormaux (une journaliste fit même circuler des photos de fantôme qui étaient une interprétation commerciale d’un effet de projecteur habile), mais que personne n’avait jamais entendu parler de fantômes avant l’ouverture de l’attraction touristique en 1985. Il a plu un peu pendant un quart d’heure et je me suis réfugié sous des arbres d’où je pouvais voir les ruines, ce qui fait que je n’ai pas trop perdu mon temps. Et je n’ai pas vu de fantômes.

A partir de l’abbaye, j’ai pu traverser une partie de la forêt de Lyons, connue des spécialistes pour ses hêtres datant en grande partie des années 1850. Elle ressemble effectivement à certaines forêts luxembourgeoises. Je suis passé au niveau de sources mentionnées en gros sur ma carte comme curiosité, mais je dois avouer que je suis blasé à ce niveau et qu’il y a suffisamment de sources pittoresques dans l’Ösling et le Mullerthal.

Eglise de Beauficel-en-Lyons

Eglise de Beauficel-en-Lyons

Au bout de la route, ma carte montre un accès direct à Beauficel, mais il s’agit d’un chemin de terre inutilisable à vélo et j’ai donc été obligé de faire un petit détour par la route normale. La côte n’était pas trop dure et il ne pleuvait plus quand je suis sorti de la forêt sur le plateau céréalier en haut. J’ai rejoint à Beauficel une route empruntée dix ans avant. Evidemment, je ne me souvenais pas des détails de la route, mais nous avions pris quelques photos et j’ai retrouvé les monuments concernés.

 

Comme un nuage semblait vouloir éclater, j’ai cherché un abri à Beauficel, constatant finalement que le temps restait sec. J’y ai retrouvé la très belle église de 1570 remarquée en 2002; elle est construite en bandes alternées de briques et de silex, ce qui est une spécialité de la région. Je connais mieux les murs en damier, la méthode en bandes me fait penser aux constructions romaines.

 

Saint Jacques à Beauficel

Saint Jacques à Beauficel

L’église est précédée d’un porche imposant en bois avec une banquette en demi-cercle à l’intérieur et des statuettes naïves sous le toit à l’extérieur. Je n’avais pas remarqué le Saint Jacques et je me suis demandé si Beauficel était sur le chemin de Compostelle pour les pèlerins anglais débarquant à Boulogne.

 

Château de Fleury-la-Forêt

Château de Fleury-la-Forêt

Le village suivant, Fleury-la-Forêt, possède un grand château construit en 1643 et agrandi vers 1700 en gardant le style Louis XIII, les angles étant marqués par des corniches de briques. Le château est habité et les propriétaires essayent de le rentabiliser à la façon combinée des châtelains anglais (attraction touristique, ici un musée de poupées) et français (chambres d’hôtes de luxe). Il appartient à la même famille que l’abbaye de Mortemer, où l’on retrouve le même bon sens commercial.

Avec le copain, nous avions pique-niqué en 2002 sur le mail de Fleury, attirant l’attention discrète des résidents si nous en jugions par les mouvements suspects des petits rideaux des fenêtres autour de la place. Je ne me suis pas arrêté aussi longtemps cette fois mais j’ai pris une photo du mail parce les tilleuls taillés, les petits bancs et le gazon central sont vraiment typiques des mails normands – que l’on retrouve en Angleterre d’ailleurs sous forme des « greens » communaux.

 

Mail de village à Fleury

Mail de village à Fleury

Après Fleury, je savais que je n’aurais plus de curiosité remarquable sur le reste du plateau entre Andelle et Epte. J’espérais que ceci me permettrait de gagner un peu de temps et de faire l’important détour permettant de visiter Saint-Germer-de-Fly sur lequel le guide Michelin avait attiré mon attention. Effectivement, même si le plateau n’est pas du tout plat, il s’est avéré très roulant.

 

Eglise de Bézancourt

Eglise de Bézancourt

En particulier, la descente sur Bézancourt était rapide tandis que la montée était en pente très douce et me permettait de rouler à presque 20 km/h. J’ai retrouvé à Bézancourt l’église en briques et pierres et l’étang usuel dans la région, cette fois avec un if énorme.

A la fin, je suis descendu du plateau par une descente de presque 5 km que l’on n’attend vraiment pas en Normandie. Ceci représente un dénivelé de 100 m pourtant pas considérable. Je suis tombé sur un morceau de piste cyclable au fond de la vallée, mais elle ne m’aurait pas conduit là où je voulais et j’ai pris la route raide par endroits qui longe le pied du Vexin Français jusqu’à Saint-Germer. Au sommet d’une des ondulations, on a installé un parking avec un panneau explicatif qui m’a permis de comprendre pourquoi j’avais eu la si belle descente.

 

Vue du pays de Bray

Vue du pays de Bray

Ce n’est pas comme dans l’Est du Bassin Parisien où le paysage est formé d’une succession de plateaux en pente douce (plus bas vers le centre) et dominant le plateau suivant par un escarpement de côte (de Moselle, de Meuse ou de Champagne). L’escarpement résulte ici d’une érosion au sommet d’un anticlinal, formant comme une poche entourée du rebord plus haut de ce qui reste des couches d’origine.

Le mot technique est une « boutonnière » et je venais d’entrer dans celle du pays de Bray, phénomène géologique célèbre. Elle s’étend sur pas loin de 80 km, creusée dans le calcaire du pays de Caux et du Vexin. Au contraire des plateaux calcaires céréaliers, le fond érodé de la boutonnière est beaucoup plus humide et donc pays de prairies et de vergers.

 

Saint-Germer-de-Fly

Saint-Germer-de-Fly

Après ma découverte géologique, j’ai continué jusqu’au tout petit village de Saint-Germer dans lequel j’ai trouvé une église gigantesque tout à fait hors de proportion avec le village. C’était l’abbatiale d’un grand monastère fondé en 1036 et entièrement détruit en 1790 sauf l’église. Il s’agit en fait d’une église double; la partie romane a de superbes absidioles en cul-de-four et le chœur semble hors de proportion parce que la nef fut en grande partie détruite pendant la guerre de Cent Ans et jamais reconstruite.

On a simplement fermé la nef par un mur composite qui m’a étonné au départ. J’avais le temps de l’admirer parce que cette partie de l’église donne sur une cour-mail où je m’étais assis sur un banc pour manger un goûter. La cour est bordée de divers bâtiments qui servaient à l’abbaye comme la réserve à grains, mais ils ne sont pas spectaculaires.

Malheureusement, l’église romane est maintenant entièrement abandonnée, on ne peut pas y entrer en raison des chutes possibles de pierres et il n’y a plus de mobilier. C’est un cas intéressant de bâtiment certes grandiose mais dont on voit difficilement comment l’utiliser dans un si petit village.

 

Entrée de la Sainte Chapelle de Saint-Germer

Entrée de la Sainte Chapelle de Saint-Germer

On entre maintenant dans l’église par une portière qui donne sur le couloir de liaison entre le chœur roman et la chapelle ajoutée vers 1250. L’entrée dans la chapelle est pour le moins théâtrale avec un rideau rouge presque digne d’un opéra-comique au sommet d’un large escalier.

 

Sainte-Chapelle de Saint-Germer

Sainte-Chapelle de Saint-Germer

La chapelle est un des meilleurs exemples d’un type de construction qui fut apparemment très populaire à l’époque, mais que je n’avais vu qu’à Riom, une Sainte Chapelle. Elle imite celle de Paris, terminée en 1246, mais sans étage inférieur. C’est intéressant de voir que la prestigieuse chapelle presque privée de Saint Louis crée aussi vite autant d’imitations.

 

Détail des vitraux

Détail des vitraux

Comme l’original, la chapelle de Saint-Germer est tout en lignes verticales typiques du gothique rayonnant, sans chapiteaux pour couper l’élan des colonnes. Les vitraux sont datés des années 1280 par une inscription et sont d’autant plus agréables à admirer que l’on peut s’en approcher, qu’il n’y a que très peu de touristes et que certains sont à peine au-dessus de la tête (les vitraux, pas les touristes). Les scènes sont chacune dans un petit médaillon circulaire avec une variété surprenante de tons verts. Superbe et finalement peu connu.

A Saint-Germer-de-Fly, j’ai vu des pancartes concernant l’itinéraire cyclotouriste Paris-Londres dont je savais par un prospectus qu’il allait dans la bonne direction pour moi. Mais je ne voyais pas sur la carte comment il pourrait aller à Gournay-en-Bray sans prendre ou la nationale ou la voie ferrée. Comme la voie ferrée n’a pas encore été transformée en voie verte (c’est en projet mais le budget manque), j’ai constaté que les pancartes prévoient un grand détour par le sommet d’une haute colline alors que la nationale parvient à Gournay en la moitié des kilomètres. Elle est rectiligne et ennuyeuse, mais il n’y avait pas de poids lourds compte tenu du jour férié et la route est suffisamment large pour avoir un bas-côté goudronné.

Il y a une gare à Gournay devant laquelle passe la nationale, mais je ne voyais pas quels trains pourraient bien passer par là. Vérification faite, il y a deux trains chaque matin et chaque soir de semaine reliant Serqueux à Gisors…Mon hôtesse du soir m’a dit que l’on avait rénové la ligne à grands frais; comme c’est une ligne non électrifiée, je pense que son usage principal prévu est pour les trains de marchandises entre le port du Havre et les entrepôts de la région parisienne, cette ligne permettant d’éviter la vallée de la Seine et la ligne de grande ceinture de Sartrouville que l’on envisage de rouvrir au trafic voyageurs.

 

Eglise de Gournay-en-Bray

Eglise de Gournay-en-Bray

Après quelques hésitations, j’ai trouvé la rue qui se dirige vers le centre ville puis celle qui passe devant la collégiale. C’est une église romane imposante avec de belles arcades en berceau et des voûtes en croisée d’ogives. Il y a une grande verrière au fond du chœur dans une dominante de tons bleus qui donne de la couleur a défaut d’être ancienne. Les chapiteaux historiés sont extrêmement intéressants, pratiquement les seuls du voyage de cette année avec Château-Gontier.

 

Chapiteau roman à Gournay

Chapiteau roman à Gournay

Le style est assez naïf mais vivant, la première photo montre un bonhomme moustachu comme cela se faisait au début de l’époque romane (et dans un pays de Vikings…) et un deuxième dont on se demande s’il est aux toilettes ou a un tablier. L’autre photo montre des entrelacs un peu celtiques mêlés à des feuilles plus latines. Je n’avais jamais entendu parler de cette collégiale mais elle justifie vraiment un arrêt.

 

Chapiteau à entrelacs

Chapiteau à entrelacs

Après la visite, j’ai quitté Gournay sans autre regret car la ville a été en grande partie détruite en 1940. J’ai ensuite suivi par moments le fameux itinéraire cyclorouriste, mais il se donnait à nouveau la peine de monter sur toutes les collines raides si cela permettait d’éviter quelques mètres de route passante et je trouve que c’est excessif. De toute façon, je me suis vite retrouvé sur une toute petite route traversant le village au nom charmant de Cuy-Saint-Fiacre (nombreux lotissements récents).

Je suis arrivé sans difficultés à Dampierre-en-Bray où j’avais réservé mon hébergement, mais il n’y avait aucun signe de chambres d’hôtes sur la place de l’église et il n’y a vraiment pas beaucoup de maisons. Finalement, j’ai vu une petite pancarte mise à la main et j’ai pris une route de campagne en essayant de garder la direction à chacun des carrefours non indiqués. Tout ceci était nécessaire parce que l’adresse notée par le GPS des Gîtes de France sur Internet ne correspond pas aux réalités du terrain.

Finalement, au bout de 2 km, j’ai effectivement atteint une ferme qui pouvait légitimement s’appeler ‘les Peupliers ». C’est vraiment un ensemble de bâtiments traditionnel avec le logis, l’ancienne écurie et le poulailler en face, les hangars à gauche et le gîte saisonnier à droite qui a dû remplacer l’écurie ou la porcherie. La cour est en partie pavée à l’ancienne avec ce genre de gros pavés disjoints sur lesquels on doit marcher prudemment.

Quand je suis arrivé, je me suis d’abord dirigé vers la porte moderne avec le macaron des Gîtes de France, mais six types qui prenaient l’apéritif en rigolant à l’intérieur m’ont dit que la propriétaire est accessible par la porte suivante. La dame m’a installé dans une des chambres du gîte saisonnier. Il y a une autre chambre à l’étage, une salle de douche moderne et au rez-de-chaussée (accessible uniquement par un escalier extérieur en pierre glissante mais avec un superbe auvent) une grande salle commune plus apparemment une chambre ou une remise. Le décor de la salle commune est dans un style campagnard soigné avec une télévision haute-définition géante et un imposant buffet de famille. Par contraste, la chambre du haut est un genre de loft sous charpente dans des tons gris et mauve clair extrêmement chics.

Je savais que la dame ne sert pas de repas le soir, comme tout le monde à moins de 200 km de Paris, mais elle propose des assiettes froides pour les personnes comme moi qui circulent à vélo ou à pied. Son assiette froide était très correcte avec de la charcuterie, un délicieux Neuchâtel à point que j’ai mangé tout entier et une salade de fruit maison.

Elle m’a proposé une boisson et je lui ai demandé si elle aurait par hasard une bouteille de cidre, pensant que ce serait assez logique dans la région. Son mari m’a apporté plus tard après la traite (c’est une ferme laitière) une bouteille de cidre maison qui était beaucoup plus fort que le cidre du commerce. Bien meilleur aussi, avec un vrai goût de pommes, mais qui m’a peut-être tenu en éveil un peu plus longtemps que d’habitude le soir.

Les personnes que j’avais vu prendre l’apéritif sont parties dîner en ville, j’ai appris le lendemain par la dame que ce sont des ouvriers spécialisés employés par l’usine locale de Gervais pour des réparations ponctuelles. Les chambres d’hôtes rurales avec atmosphère un peu familiale vivent de ces clients très réguliers qui viennent en toute saison, tandis que les chambres d’hôtes qui se destinent avant tout aux touristes sont souvent luxueuses, chères et en rajoutent dans le décor simili-romantique avec baldaquin ou statues exotiques.

Comme la dame se plaignait que les Gîtes de France semblent trop fixés sur les chambres de luxe et leur clientèle spécifique, je lui ai dit que j’avais constaté la même chose et que je lui recommandais de se renseigner auprès de l’antenne régionale d’Accueil Paysan qui correspond mieux. Leur exploitation n’est pas bio et je ne sais donc pas si Accueil Paysan les accepterait, mais je sais que leur ferme avec 50 vaches, 100 brebis à viande, des canards, des oies, des poules etc, le tout avec une cour sécurisée à l’écart de la route, correspondrait à la clientèle familiale d’Accueil Paysan.

Je n’ai pas discuté avec les ouvriers, dont la dame m’a dit qu’ils sont tuyauteurs et qu’ils reviennent à chaque fois que Gervais change son système de production pour de nouveaux modèles de yaourts, ce qui a l’air assez fréquent et prend six mois à chaque fois. Bonne clientèle à raison des nuits du lundi au vendredi pendant la moitié d’une année ! Je suppose qu’elle leur fait un bon prix et ils ne prennent pas les repas, ce qui diminue le travail pour elle.

Un des six qui vient moins souvent était logé dans mon gîte et j’ai été surpris de le voir se promener sans pantalon (en t-shirt quand même) pour fumer sur le perron extérieur de l’escalier. La dame m’a dit qu’il avait certainement téléphoné à sa femme (tous « ses » ouvriers ont une famille, dont ils lui montrent occasionnellement des photos), mais j’ai faire rire son mari quand je lui ai raconté la scène.

Je pense que le type n’avait pas envie de rester en jean parce qu’il faisait très lourd le soir. Il y a eu plusieurs grosses averses pendant que je mangeais ou que je regardais un moment la télévision. Rien de vraiment intéressant, mais on est occupé un moment quand on passe en revue chacune des 30 chaînes ne serait-ce que deux minutes. J’ai fini par suivre un morceau d’une série brésilienne qui se passait pendant le carnaval parce que les acteurs portaient par moments des costumes fantastiques.

Le « jeune premier » était en soldat romain et ceci mettait beaucoup en valeur son pouvoir de séduction et ses habits déjà succincts étaient peints en doré, ce qui en rajoutait quand même un peu. Quand on sait que ces séries visent avant tout les ménagères entre 30 et 40 ans (la clientèle la plus attirante pour les spots publicitaires), on comprend mieux.

Après la séance « beau garçon va au Carnaval », j’ai admiré l’un des orages les plus violents que j’ai jamais vus. Au début, les vaches se regroupaient sous les arbres là où elles sentaient moins le coup de vent et les moutons traversaient dignement leur pré en direction d’un autre abri. Un peu plus tard, j’ai vu les vaches terrorisées courir dans tous les sens à travers leur prairie, ce qui est vraiment exceptionnel.

 


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