Introduction et visite de Cherbourg

14 novembre 2012

Je n’ai pas eu de doutes cette année sur l’opportunité de retourner en France en vélo. A posteriori, comme j’ai traversé des régions dont les paysages sont rarement spectaculaires, je trouve que deux semaines suffiraient pour un voyage avant tout culturel, surtout qu’il est de plus en plus difficile de trouver des tables d’hôtes dans lesquelles on a de la compagnie pour le dîner.

A moins de trouver par hasard d’autres hôtes, chose peu fréquente hors saison, on se retrouve de plus en plus souvent seul car la plupart des maîtresses de maison confondent "table d’hôte" avec "servir un repas". Il faut aller chez les adhérents du réseau "accueil paysan" pour retrouver une vraie table d’hôtes, mais ils ne sont pas très nombreux dans la plupart des régions. Cette impression est toutefois à nuancer si on compare avec le voyage de 2011 et concerne peut-être plus les régions touristiques puisqu’il s’est posé en Touraine et en Périgord mais pas en Normandie.

Le problème des dîners seul devant son assiette excepté, je dois reconnaître que presque toutes les chambres d’hôtes se sont avérées confortables, propres et joliment décorées. Le confort laissait parfois à désirer il y a une dizaine d’années, mais les propriétaires ont compris qu’ils ne peuvent pas demander 50 € pour une chambre sans offrir un lit confortable et une salle de douche en bon état. J’ai aussi été agréablement surpris par les deux auberges de jeunesse que j’ai utilisées.

J’ai conçu l’itinéraire pour visiter un certain nombres de régions (le Périgord et la Hague) et de villes (Vendôme et Loches) que j’avais envie de découvrir depuis longtemps. Il se trouve que j’ai suivi ainsi plus ou moins la frontière entre les territoires anglais et français pendant la Guerre de Cent Ans, ce qui m’a donné le titre du voyage mais qui est un hasard.

Au passage, je me suis amusé à faire quelques modestes détours quand ceci permettait de passer dans un arrondissement où je n’étais jamais passé -il n’en manque maintenant qu’une trentaine et ceci fournit donc un but amusant. Je n’ai pas eu de montagnes à traverser sur cet itinéraire et j’étais obligé d’éviter les routes vraiment raides, surtout au début, car le printemps très changeant m’avait empêché de m’entraîner autant que cela aurait été souhaitable.

Si j’utilise les mêmes critères pour des itinéraires dans l’avenir, je voudrais bien voir la Corniche de l’Estérel, Noirmoutier, le plateau de Millevaches ou la côte des Abers, j’aimerais passer au Mas d’Azil, à Laon, à Dijon, à Guérande… La plupart des arrondissements qui manquent sont en Champagne et dans les Pays de la Loire, mais il y a aussi Pamiers, Toulon, Albertville, Beauvais, Pau ou Redon. De quoi s’occuper plusieurs années sans problèmes.

Il me reste à expliquer pourquoi je me suis donné la peine de passer par Paris entre Cherbourg et Toulouse. Outre une raison familiale, ceci me permettait de visiter un peu l’Île-de-France que je connaissais finalement assez peu. J’ai même été agréablement surpris par certaines proches banlieues de Paris dont je n’attendais pas grand chose.

(Etape de départ d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Mardi 22 mai

21 km, dénivelé 30 m

Très couvert, beau en soirée

Schifflange – Paris en TGV

Paris Gare de l’Est – Canal de l’Ourcq – Bobigny – St Denis – St Ouen – Paris St Lazare

Paris – Cherbourg en train

Seine-Saint-Denis, départements 75 et 93

J’avais lu que l’on peut prendre son vélo avec soi dans certains TGV à condition de réserver pour 10 €, mais j’ai été agréablement surpris quand j’ai appris que c’est effectivement possible depuis Luxembourg et que l’on peut acheter le billet au guichet de la gare. On ne profite pas des prix moins élevés réservés à Internet, mais c’est rapide et plus simple que d’aller à Thionville comme j’avais cru être obligé de le faire en 2011. J’ai pris une correspondance me laissant 3 h entre les deux gares à Paris pour le cas où le TGV aurait un retard. Ce n’est pas très fréquent mais plus qu’on ne le voudrait.

Dans le TGV Luxembourg-Paris

J’ai donc découvert avec surprise que l’on peut effectivement mettre son vélo dans un TGV, plus exactement tout à fait en tête dans le petit compartiment de seconde classe entre la motrice et la première classe. On rabat les strapontins et on a la place. J’ai même pris une photo parce que c’était une nouveauté pour moi. On bloque par contre les strapontins pour les personnes qui prennent le TGV sans réservation et espèrent les utiliser -un problème qui ne se présente pas tellement sur le TGV Est nettement moins chargé que ceux de Bretagne ou vers le sud de la France. La seule chose désagréable est que le siège pour le voyageur est dans un carré face à face où l’on ne peut pas étendre les jambes. On a aussi une vue plus limitée par la fenêtre qui est plus petite que dans les autres voitures.

Square Villette à Paris

Le TGV est arrivé parfaitement à l’heure à Paris et mon compartiment spécial était tout en tête, ce qui fait que j’avais plein de temps pour le trajet de la Gare de l’Est à la Gare Saint-Lazare. J’aurais pu pique-niquer mais je n’avais pas faim et je me suis contenté de manger une pomme dans un joli square verdoyant qui donne directement sur le coin de la Gare de l’Est et borde de l’autre côté le Canal Saint-Martin (le Square Villette). Il y a en plus un beau rhododendron.

Square Villette

Les mères de famille gardant leurs petits et les messieurs immigrés entre deux àges qui attendent le passage du temps dans le square me jetaient des regars un peu étonnés. Il y a aussi un certain nombre de jeunes chômeurs désœuvrés essayant de s’occuper entre tchatche, cigarettes et foot, mais qui avaient l’air suffisamment inoffensif. Chose intéressante, on a plus tendance à se méfier en France des jeunes "issus de l’immigration" (presque toujours à tort évidemment) tandis qu’on se méfie plus à Londres des jeunes Blancs issus de milieux modestes (le contrôle social de leurs familles fonctionnant moins que pour les Noirs et les Asiatiques).

Canal Saint-Martin au niveau de la rue de Crimée

Puisque j’avais le temps, j’ai décidé de faire 20 km, ce qui demande 2 h en région parisienne à cause des très nombreux feux (sinon, 1 heure 30 suffiraient). J’ai quitté le square par le bord du Canal Saint-Martin où j’ai trouvé la piste cyclable qui le longe sur le chemin de halage. On passe le long du canal plusieurs ponts métalliques de genres différents et un port allongé au pied de la station de métro aérien Stalingrad.

Le canal Saint-Martin se divise au parc de la Villette entre le Canal Saint-Denis et le canal de l’Ourcq, les deux ayant une piste cyclable relativement bien indiquée. Celle du canal de l’Ourcq traverse le parc de la Villette près de la Géode, ce qui m’a remis en mémoire que j’aime mieux le parc de Bercy ou le parc André Citroën que celui de la Villette, puis il passe sous le large pont du périphérique et un pont filigrane assez curieux utilisé par le tramway du boulevard des maréchaux.

Grand moulin de Pantin

On arrive ainsi à Pantin où j’ai été impressionné par le gigantesque complexe des anciens moulins à farine, transformé en appartements chics. On a gardé l’ancienne passerelle de chargement des péniches, qui fait un effet un peu curieux. On se croirait presque dans un quartier spéculatif de Londres genre Canary Wharf.

Au premier pont routier, les pancartes pour les vélos recommandent de traverser le canal et j’ai admiré au passage le bâtiment 3ème République assez imposant de la mairie de Pantin. Puis le canal atteint une zone industrielle en reconstruction, mais on peut suivre un trajet bien indiqué et sans danger le long de l’immense centre d’entretien de la SNCF avant de retrouver le canal. On sent déjà à 3km de Paris les espaces plus généreux de moyenne banlieue, ce à quoi je ne m’attendais pas – le paysage est par contre aussi laid qu’on s’y attend en Seine-Saint-Denis.

Je suis resté le long de ce canal rectiligne et un peu zone jusqu’au pont de Bobigny. Ce n’est pas la première fois que je trouve que longer un canal est monotone. Et je ne suivrais certainement pas le chemin de grande randonnée qui longe ce canal même s’il a le mérite d’exister. Bobigny est le siège d’un arrondissement et je me suis réjoui de voir que 30 minutes le long du canal suffisaient à avancer ma statistique. Ceci mis à part, Bobigny rappelle fâcheusement les grands ensembles des années soixante.

Pour la suite, j’ai jugé plus simple de suivre l’ancienne N186 et la ligne de tram, la circulation étant raisonnable puisqu’il y a une autoroute parallèle. On traverse des banlieues excitantes et réputées comme Drancy et La Courneuve, mais je n’ai pas regretté puisque ceci m’a permis de voir des quartiers desservis par le métro mais où l’on ne va jamais en touriste.

C’est animé, avec plein de magasins en particulier au Carrefour des 4 Chemins qui est sur Aubervilliers. Un peu comme Argenteuil, beaucoup d’immigrés et une atmosphère populaire, mais pas vraiment zone. Il y a un bâtiment impressionnant au passage, l’hôpital Avicenne dont l’entrée est dans un style mauresque pittoresque et qui est inscrit comme monument historique depuis 2006. Je n’ai pas pris de photo de peur d’offenser les dames musulmanes qui passaient.

L’hôpital a été inauguré en 1935 sous le nom assez colonial d’Hôpital franco-musulman, ce qui peut sembler une bonne idée pour mieux respecter les convictions religieuses -par exemple, on pourrait penser qu’une femme musulmane y trouve plus facilement une doctoresse consciente de ses convictions. Un cimetière musulman jouxte l’hôpital, ce qui est sensé puisque le Coran exige que l’enterrement aie lieu dans les 24 h du décès.

Ce qui était moins bien en 1935, c’est qu’on interdit aux musulmans malades de fréquenter tout autre hôpital de la région parisienne et qu’on y transféra de force les malades en traitement ailleurs (en fourgon cellulaire, pas en ambulance !). On peut interpéter ceci au choix comme colonialisme raciste ou comme bureaucratie aveugle et inhumaine.

Mieux encore, l’hôpital était une dépendance d’une administration au nom chaleureux et encourageant de "Service de Surveillance et de Protection des Indigènes Nord-Africains", en fait un service de la Préfecture de Police créé en 1923 suite à une agitation de presse sur un fait divers, un meurtre commis par un Algérien. Ceci faisait des malades juridiquement l’équivalent de criminels en traitement temporaire hors de leur prison. D’ailleurs, les policiers du SSPINA ont été mêlés à de nombreuses activités illégales et le service fut supprimé en 1945 car la plupart de ses membres s’étaient illustrés en tant qu’auxiliaires de la Gestapo !

L’hôpital est repris par les Hôpitaux de Paris en 1961 et ne diffère plus maintenant des autres hôpitaux. Lors de fouilles en 2003 liées à un agrandissement, on découvrit dans le parc la plus grande nécropole gauloise connue, exceptionnelle car la plupart des Gaulois incinéraient leurs morts. On découvrit à cette occasion que les Gaulois étaient en nettement meilleure santé que les gens du Moyen-Âge.

En dehors de l’hôpital, mon itinéraire m’a fait passer un bâtiment municipal de La Courneuve qui est un exemple typique de brutalisme stalinien tel qu’on en voit plus souvent en Allemagne de l’Est ou à Moscou. Il faut dire que La Courneuve est une des principales villes communistes qui restent encore et que c’est là que se tient la "Fête de l’Huma".

La ville suivante, Saint-Denis, est un mélange bizarre. Je mentionne au passage que le département Seine-Saint-Denis n’a pas Saint-Denis comme préfecture comme j’en étais persuadé, celle-ci se trouvant à Bobigny. En 2007, j’avais poussé jusqu’à la célèbre basilique et j’avais trouvé le centre ville franchement zone, beaucoup plus qu’Argenteuil.

Cette fois, je n’avais pas le temps de faire un grand détour et je me suis contenté de longer le grand parc de la Maison d’Education de la Légion d’Honneur (les anciens bâtiments abbatiaux), qui est ouvert au public et que je pourrais aller voir facilement depuis Paris en métro.

Mentionnons en passant que la Maison d’Education est en fait un lycée, probablement le plus exclusif et le plus privilégié de France (personnel d’encadrement très nombreux, équipement dernier cri, résultats scolaires éblouissants, le tout pour un prix modéré – il faut simplement avoir un parent ou aïeul qui a reçu une décoration). Les élèves sont internes en semaine et retournent dans leurs familles le week-end.

Curieusement, c’est un lycée pour filles uniquement et on y porte l’uniforme. Pour tout dire, c’est presque un internat élitiste à l’anglaise, ce qui est un peu bizarre en France – à moins que les élites au pouvoir ne trouvent un intérêt particulier et personnel à conserver ce système ? Il y en a d’ailleurs un du même genre à Saint-Cyr.

Passant le gigantesque chantier de la Place de Paris, qui était déjà en chantier quand je passais par là en voiture dans les années 90, j’ai rejoint la route de Saint-Ouen. Je craignais cette section car elle sert d’accès à l’A86, mais il y a une piste cyclable sur le trottoir (même si je me suis aperçu trop tard qu’elle permet même de contourner l’échangeur) et il y a moins de circulation dangereuse depuis que la jonction A1-A86 est en fonctionnement.

En traversant Saint-Ouen, j’ai vu des pancartes pour le vieux quartier et le château; je n’avais pas le temps de faire le détour, mais j’ai vu après sur Wikipedia que les monuments sont en fait du XIXème siècle. Louis XVIII aimait bien Saint-Ouen car c’est là qu’il coucha avant d’entrer dans Paris en 1814. Il y fit donc reconstruire le château vétuste et l’offrit à son égérie, la comtesse Zoé de Baschi du Cayla.

Cette dame avait une grande influence sur lui, même si l’embonpoint et l’âge du roi excluaient une relation amoureuse, et s’est illustrée par l’élevage de moutons et diverses intrigues ultra-royalistes. Elle devait l’amitié du roi à une sombre affaire datant de 1790: son père avait été l’avocat d’un aventurier condamné pour avoir prétendument comploté avec le futur Louis XVIII l’enlèvement de Louis XVI. Louis XVIII avait donc été fort aise d’entendre que certains dossiers de l’avocat avaient été brûlés "par mégarde".

Quittant Saint-Ouen, j’ai constaté qu’il y a une bonne petite côte jusqu’à la Place de Clichy, la seule de la journée. Le contraste entre les deux villes est frappant: on passe des rues étroites et encombrées de la proche banlieue aux boulevards réguliers plus larges de Paris. Comme ailleurs aux environs de Paris, on voit aussi que la couronne immédiate de Paris est modeste, mais commence à s’embourgeoiser (supermarchés bios, belles voitures garées, cafés stylés) – les gens vraiment modestes sont dans la deuxième couronne vers Argenteuil, St Denis, Bobigny, Créteil, Vitry…

Je me suis rendu directement à la Gare Saint-Lazare par prudence, mais j’avais calculé large et il me restait 40 minutes, ce qui fait que j’ai pu acheter un goûter et surtout du pain à proximité, prévoyant de le manger au pique-nique le lendemain.

La Gare Saint-Lazare me restait en mémoire comme un endroit gigantesque et noir de monde, probablement un souvenir de jeunesse aux heures de pointe. Vers 15 h 30, elle est assez tranquille, en partie parce qu’elle dessert très peu de grandes lignes. J’aurais probablement eu le temps de monter à la Place de l’Europe pour faire une photo des voies et des verrières, mais je pense avoir d’autres occasions de me promener dans Paris.

Sur le moment, j’aurais aimé trouver une passerelle comme dans les gares londoniennes de Paddington et de Liverpool Street, d’où l’on domine les quais de façon pittoresque. Pendant que j’attendais, un appel anonyme a insisté pour m’avoir sur mon téléphone portable et j’ai fini par accepter la communication bien qu’une gare soit un endroit bruyant. Finalement, c’était simplement le Conservatoire de Luxembourg me félicitant pour avoir gagné un livre à une tombola.

Le train de Cherbourg n’était pas spécialement plein, ce qui tient en partie au nombre étonnant et un peu excessif de voitures (14 !). Je suis allé tout en tête, ce qui prenait bien 400 m, parce que je savais que Cherbourg est un terminus où l’on sort en tête. Le trajet est confortable et surtout plutôt agréable car le train traverse jusqu’à Caen une série de vallées transversales avec descente en corniche puis remontée de l’autre côté: la Seine, l’Eure, l’Iton, la Risle, la Touques, la Dives. C’était intéressant car je savais repasser par ces vallées les jours suivants et elles font le charme d’un voyage en Basse-Normandie. Après Caen, le train traverse des plaines moins intéressantes.

J’ai eu le plaisir d’arriver à Cherbourg par un temps magnifique. Je suis allé tout de suite à l’auberge de jeunesse pour confirmer ma réservation; elle n’est pas tout près de la gare, mais juste en bordure du centre ville (autrement dit, c’est la gare qui n’est pas très centrale). Les bâtiments ont certainement été refaits récemment par la commune; tout est impeccable avec des lits confortables (seulement trois par chambre) et une salle de douche spacieuse dans chaque chambre. Il y a aussi un local à vélos et évidemment deux salles communes (une pour les repas et une pour la télévision). Le rapport qualité-prix est donc digne de louange. La gérante est en plus charmante.

Rhododendron dans le parc Liais

Puisque je voulais me promener un peu en ville avant d’y choisir un restaurant, je suis reparti très vite. Ceci s’est avéré judicieux car j’ai ainsi pu passer un quart d’heure dans le petit parc Liais, qui ferme à 19 h et qui est une des principales curiosités de la ville. J’y ai vu diverses plantes d’Amérique du Sud mais surtout deux superbes rhododendrons, dont j’avais un peu oublié que c’est la plante idéale dans un climat doux et pluvieux comme celui du Cotentin. Vu la saison, ils étaient évidemment magnifiques.

Parc Liais à Cherbourg

Le parc contient aussi deux serres déjà fermées et une tour d’où Monsieur Liais pouvait admirer son jardin mais aussi sa ville puisqu’il en était le maire dans les années 1890. Il avait été avant directeur du jardin botanique de Rio de Janeiro, d’où ses collections. Sa maison abrite un musée que l’on dit sentir bon la naphtaline et la muséographie de Bon-Papa.

Après le parc, je suis allé voir le port, du moins le quai le plus proche du centre ville. Le port date pour l’essentiel de Louis XVI, quand on commencé à construire la gigantesque digue de mer. On estimait que le port serait utile pour abriter la flotte de guerre en cas de nouveau conflit contre l’Angleterre distante de seulement 120 km et qui avait profité de l’absence de port en 1742 pour détruire trois vaisseaux.

Port de Cherbourg et Fort du Roule

La population de Cherbourg a atteint son maximum en 1840 et n’a jamais progressé depuis, ce qui est exceptionnel pour une ville portuaire en France. Ceci s’explique en partie par l’absence quasiment totale d’industrie depuis les années 1990, tandis que les emplois créés par l’usine nucléaire de la Hague profitent plus aux communes rurales accueillant des nouveaux lotissements. Le taux de chômage est aussi élevé qu’en Grèce et le seul gros employeur est l’Arsenal de la Marine.

Hôtel Art Nouveau à Cherbourg

La ville essaye de se reconvertir dans le tourisme avec la Cité de la Mer, un genre de parc d’attractions éducatives (musée est un peu exagéré) qui occupe l’ancienne gare maritime, un monument historique Art Déco que je n’ai pas pu visiter car il est trop loin du centre à pied. La ville fait aussi une publicité monstre autour des rares visites de navires de croisière, mais le problème est probablement que la Manche n’a pas le même climat que la Méditerrannée ou les Caraïbes.

Drakkar dans le port de Cherbourg

Le port de commerce est pratiquement mort, le port de pêche décline et les car-ferries avec l’Angleterre se limitent à un voyage par jour en plein été n’acceptant pas les camions. Reste un grand port de plaisance et divers quais bien propres. Le plus amusant pour moi a été la découverte inattendue d’un drakkar rutilant. Comme le nom de Cherbourg vient d’un mot scandinave (kyrk pour église ou kjarr pour marais; on ne sait pas trop)…

En fait, comme l’indique une pancarte sur place, le drakkar appartient à une association dont les fondateurs avaient été fascinés par un voyage en Scandinavie. Le navire est un assemblage de diverses sections copiées de navires conservés dans les musées danois et norvégiens et on peut le louer pour des promenades en mer. Je ne sais pas si les clients ou les membres de l’association se déguisent alors en Vikings et pillent des couvents ;-)

Ariel nudiste au cinéma de Cherbourg

Après avoir admiré le calme olympien dans le port et le drakkar, je suis retourné en ville pour chercher un restaurant mais je n’ai pas manqué d’admirer au passage le théàtre de 1880 (jugé un peu petit pour le public contemporain amateur de shows rock et moins de vaudeville). Il y a aussi un ancien cinéma avec deux amusantes fresques très 1950. On remarquera que le monsieur ailé de gauche est tout nu, ce qui surprend un peu dans un endroit aussi public. La salle ne sert plus guère qu’à des cérémonies communales occasionnelles.

Porche de l’église de Cherbourg

Enfin, il y a quand même une église, mais pas immense pour une ville aussi importante. Je n’ai pas pu la visiter compte tenu de l’heure et je me suis contenté de regarder le portail latéral qui comporte un dais avec une clef de voûte en style flamboyant. Je ne sais pas si elle est authentique car l’église a été fortement restaurée au 19ème siècle.

Pour le dîner, j’ai été impressionné par le nombre de kebabs, dont quatre dans la même rue. Après réflexion, je pense qu’ils servent surtout la clientèle de marins en permission de la Marine Nationale. Il y a quelques brasseries traditionnelles et j’ai pris la plus animée même si elle fait partie d’une petite chaîne qui copie le style d’Amarine, une chaîne de restaurants de poisson pour centres commerciaux (il y en a un au Kirchberg). On y mange correctement pour un prix acceptable. C’est simplement un peu bruyant, le décor croûle trop sous les objets kitsch vaguement maritimes et la faconde des serveuses est un peu artificielle. Genre Hollywood-en-Cotentin.

Théâtre de Cherbourg

En revenant à l’auberge de jeunesse, j’espérais trouver quelqu’un avec qui faire la conversation. Il n’y avait que deux hôtes qui semblaient passionnés par le poste de télévision. On y passait un téléfilm ou une série sur un professeur de lycée dans une banlieue difficile et ses aventures avec ses étudiants. Il était plein de bonnes intentions mais les étudiants détournaient l’un ou l’autre mot mal choisi pour l’accuser de racisme et il se mettait en colère. Cela ne m’intéressait pas beaucoup et j’ai donc passé le reste de ma soirée entre mes cartes et les prospectus.

Un des deux hôtes, qui devait avoir tout juste 18 ans,  partageait ma chambre. Je me suis couché avant lui et j’aurais pu être dérangé par ses mouvements ultérieurs mais il s’est comporté de façon très bien élevée. Une chose qui l’a aidé est qu’il n’avait pas besoin d’allumer le plafonnier à cette saison et aussi loin à l’Ouest. J’ai apprécié en tous-cas vu le sans-gêne des hôtes en 2011 à Grenoble et à Nice.

Etape 1: Hague

12 novembre 2012

(1ère étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Mercredi 23 mai

110 km, dénivelé 1070 m

Très beau temps sans un nuage, mais 18° et vent d’ouest frisquet

Cherbourg -Hameau de la Mer – D45 – Auderville – Baie d’Écalgrain – Nez de Voidries – D 901 – Vauville – Vasteville – Helleville – Arthur – Flamanville – Sciotot – D201 – Carteret – Barneville – D42 – St Maurice – La Trigale

Hague, département 50

Je suis bien content d’avoir eu aussi beau temps vu que la Hague n’a pas vraiment la réputation d’un endroit particulièrement ensoleillé. Comme en Irlande, le climat est doux et il gèle très rarement, mais le climat est très venté et humide… En tous cas, ceci m’aura permis de très belles photos de la côte et m’a confirmé dans mon intention de longer la côte plutôt que de prendre la piste cyclable plus courte dans l’intérieur des terres.

Vue sur la rade de Cherbourg

Connaissant uniquement les environs de Beaumont-Hague, je pensais que la côte serait abrupte et rocheuse, mais c’était une erreur. La baie de Cherbourg est bordée d"une petite plaine littorale et il semble que la région de Barfleur soit plutôt plate. La commune a donc construit une piste cyclable le long de la nationale en bordure de mer sans montées excessives. Elle contourne d’abord l’Arsenal qui est caché derrière de gigantesques fortifications du 19ème siècle. Sur les photos aériennes, il est beaucoup plus grand que le port de commerce et il sert surtout à construire des sous-marins.

Entrée de l’Arsenal de Cherbourg

Faute de voir l’arsenal, on peut admirer l’ancien portail repeint en bleu roi de fort bon goût avec abondance d’embellissements rococo en souvenir du fait que c’est Louis XVI qui le fonda en 1777 même si les digues de mer ne furent inaugurées qu’en 1813. On finit par ariver au bord de la mer un peu plus loin et on longe la mince plage d’Equeurdreville. Pas de baigneurs en mai évidemment, mais une belle vue sur la rade qui fut la plus grande rade artificielle du monde.

Ancienne ferme à Querqueville

Au bout de la plage, la route coupe la pointe plate de Querqueville, mais on longe encore un peu la digue à vélo et j’en ai bien profité. Querqueville est un vieux village adossé à la première colline de la Hague et la commune a rénové une maison ancienne pour en faire une maison des associations très jolie (la Karambole). Il y a surtout un superbe four à pain avec coupole à encorbellement qui fait penser aux ermitages irlandais du Moyen-Âge. Le four à pain est dans la cour bien isolé du corps de logis pour éviter les risques d’incendie, ce qui le rend plus visible.

Chapelle carolingienne de Querqueville

Après avoir trouvé une boulangerie pour acheter un en-cas (et ennuyé la dame parce que je n’avais qu’un gros billet), je me suis décidé à monter jusqu’à l’église, en partie à pied parce que c’est raide. Je voulais profiter du panorama finalement pas si différent de celui depuis la plage, et je voulais aussi regarder la chapelle carolingienne dont les guides font mention. Les absides en cul-de-four ont été très bien rénovées, mais la chapelle était fermée et la photo est finalement plus intéressante pour le clocher. Les chapelles carolingiennes sont très rares en Normandie car elles ont été pillées et incendiées par les Vikings.

C’est étonnant comme le paysage change vite à Querqueville: on quitte la plaine littorale et on longe la mer à mi-hauteur au pied de hautes collines. C’est un paysage qui rappelle beaucoup l’Irlande. Je me suis arrêté une nouvelle fois à Urville en passant devant une petite supérette dont le choix était réduit et dont les prix étaient élevés – mais je n’avais pas le choix car je n’étais passé devant aucun magasin d’alimentation du fait que j’avais pris la piste cyclable le long de la côte. Urville était une station balnéaire appréciée dans les années 1920 (avant les destructions de 1944) et Boris Vian y a passé des vacances enfant.

Manoir de Dur-Ecu

Il y a un très joli manoir au bout du village, celui de Dur-Ecu. Il appartient depuis 250 ans à une famille de gros agriculteurs locaux, ce qui est le cas de la plupart des nombreux manois du Cotentin. Apparemment, on parle de manoir quand il y a une tour d’escalier faisant saillie, car les agriculteurs moins aisés montaient à l’étage d’habitation par un escalier extérieur.

Les manoirs marquaient à l’origine la noblesse mais il fut très tôt possible en Normandie d’acheter séparément le titre de noblesse ou la propriété comme c’est le cas en droit anglais d’ailleurs. En fait, Dur-Ecu date du 20ème siècle car le manoir d’origine a été détruit en 1944 et on visite seulement la cour (pour 4 €!). Comme ailleurs dans le Cotentin, il fut reconstruit petit à petit par les agriculteurs propriétaires en évitant autant que possible les ouvriers extérieurs trop coûteux.

Panorama de Landemer

Juste après Dur-Ecu, la route contourne un ravin boisé puis monte en forte pente vers le point de vue de Landemer où je n’ai pas manqué de m’arrêter. La plus belle vue est un peu plus haut et j’y ai pris une photo tandis que les voitures doivent se contenter du parking autorisé. On voit très bien sur la photo les falaises et le sentier côtier. C’est un paysage qui rappelle de façon frappante les îles écossaises comme Skye.

Comme partout dans la Hague, la route ne longe pas le haut des falaises car on ne pourrait pas franchir facilement les ravins. Dans l’intérieur, le paysage reste agréable parce que c’est un plateau déboisé avec souvent des aperçus lointains vers la mer. Il y a un village sur le plateau, Gréville, où je me suis arrêté pour visiter l’église parce que cela fournissait un prétexte agréable de pause au bout de la première grande côte du voyage. On peut y admirer plusieurs belles statues gothiques qui furent découvertes en 1993 dans le sous-sol du cimetière. On pense qu’elles avaient été enterrées parce qu’elles ne correspondaient plus au goût d’un curé lors d’une rénovation. La découverte agita beaucoup les journalistes en quête de nouveautés locales à l’époque.

L’autre bâtiment recommandé aux visiteurs dans le village est la maison natale du peintre réaliste Millet, une des grandes figures de l’école de Barbizon qui relance la peinture de paysage vers 1850. Millet est une figure attachante, un fils de paysan modeste qui trouva des soutiens pour monter à Paris où il se sentait mal à l’aise. Il peignit des nus féminins sous Louis-Philippe parce que cela se vendait bien, mais il finit par y renoncer pour faire plaisir à sa famille assez pieuse. Il semble avoir vécu une existence bourgeoise raisonnable avec sa femme et ses neuf enfants – pas de scandale à la Van Gogh chez lui ! La maison natale de Millet n’est pas très excitante puisque c’était une simple ferme modeste.

Ferme-Manoir du Tourp

En continuant un peu après Gréville, la route passe près d’une ancienne grosse ferme transformée en hôtel-restaurant sous régie avec centre artistique et magasin de produits régionaux, le tout portant le nom ronflant de "manoir du Tourp". Une odeur atomique flotte sur le manoir – il est tenu par le canton de Beaumont-Hague qui profite grassement de la taxe professionnelle payée par Areva pour l’usine de retraitement des déchets nucléaires – et on voit que le canton n’avait pas besoin de faire des économies lors de la construction. Quand j’y suis passé, la seule activité que j’aurais pu avoir dans ce grand manoir sur quatre ailes aurait été de regarder un petit film sur les attractions locales.

Dans l’église d’Omonville-la-Rogue

Une superbe descente dans le ravin suivant mène à Omonville-la-Rogue. Le village est dans un site encaissé et humide avec de belles maisons en granite groupées dans un désordre savant le long du ruisseau. Le tout est dominé par l’église dans un grand enclos; la carte Michelin ne la montre pas comme intéressante et ma famille n’en avait pas de souvenir particulier, mais j’avais trouvé une référence dessus dans un prospectus à l’auberge de jeunesse et j’ai bien fait d’y entrer car on y voit une très étonnante chaise de curé magnifiquement sculptée et peinte.

Détail

Les petits tableaux datent du 16ème siècle et les experts y voient un air de famille avec l’art des enclos paroissiaux de la région de Landerneau qui sont contemporains. Les montants tarabiscotés de la chaise ont été fabriqués au 19ème siècle quand le notable du village a voulu donner un cadre digne aux petits tableaux. J’en ai pris un en gros plan pour montrer le style frais et naïf et les couleurs vives.

Baie d’Omonville-la-Rogue

Omonville marque le début d’une baie beaucoup plus encaissée que celle de Cherbourg mais qui possède une bande littorale plate. Vauban était venu sur place voir si ce serait un bon site pour un port même si rien de concret n’en sortit à l’époque. La baie est presque inhabitée et rappelle une nouvelle fois l’Irlande. Au bout de la baie, il y a un tout petit port, Port Racine, qui se dit le plus petit port de France même si je ne suis pas convaincu (cf. Penhors en Cornouaille par exemple).

Anse Saint-Martin avec Port Racine

A l’origine, le capitaine Racine utilisait la baie comme lieu d’ancrage de son navire corsaire entre 1812 et 1817 et il fit construire une petite digue pour abriter le navire en cas de tempête. Le port fut renforcé après et forme un bon sujet de carte postale. Un hôtel-restaurant assez voyant écrase le site et il aurait fallu le construire sous forme de trois maisons reliées entre elles.

Pointe de la Hague depuis le moulin de Port Racine

Le grand parking en pente du port ne m’attirait pas bien qu’il soit l’heure de pique-niquer et j’ai fini par monter le reste de la bonne petite côte jusqu’à l’ancien moulin à vent sur la crête. Il y a là un autre parking plus petit et des tables de pique-nique avec une vue étendue. Je suis monté après par curiosité dans l’ancien moulin car on y a construit une plateforme pour admirer le paysage.

Phare de Goury et Raz Blanchard

Le panorama est superbe et justifie le modeste effort. On voit peu la baie d’Omonville et pas du tout Port Racine, mais on voit très bien le Cap de la Hague et évidemment la mer. J’ai été très étonné par le cap, imaginant une falaise comme la Pointe du Raz alors que c’est une autre petite plaine sablonneuse battue par le vent. Quand on continue sur la route en direction du cap (qui est aussi vantée comme itinéraire cyclotouriste mais qui est simplement la route normale), on domine en corniche la petite plaine jusqu’à atteindre Auderville. De là, soit on descend la route en cul-de-sac pour aller au cap et au phare de Goury, soit on monte sur l’arête du plateau de la Hague, soit on continue à mi-hauteur.

Aurigny

En tous cas, le paysage est superbe quand il fait beau – et rappelle beaucoup l’Irlande ici aussi. Je voyais très bien l’île d’Aurigny qui n’est qu’à 30 km. Comme les autres îles anglo-normandes (mais celles-ci sont plus loin du continent), elle fut gardée par l’Angleterre lorsque le roi de France conquit la Normandie en 1204. Elle ne fut ensuite attachée au Continent que pendant l’occupation allemande des îles de 1940 à 1945.

La principale activité était l’élevage de bovins, mais l’île accueille aussi un grand nombre de sociétés-paravents spécialisées dans les paris sur internet.  C’est moins sale qu’à Guernesey et Jersey, spécialisées dans les entourloupettes aux droits de succession et dans les sociétés-écrans anonymes, mais certains estiment que ce n’est pas très moral non plus.

Chemin des douaniers sur Auderville

Comme je me souvenais que Goury est un cul-de-sac sans grand intérêt et que je ne voulais pas remonter la pente après, j’ai continué à mi-hauteur par une petite route qui devient étroite et tortueuse. On passe un hameau dans un repli de lande couverte de bruyère entre les prairies, on monte un court raidillon et on découvre le panorama le plus beau de la journée et peut-être de tout le voyage, la baie d’Écalgrain. Cette fois-ci, le paysage est extrêmement sauvage, exposé plein ouest au vent dominant, et on pourrait se trouver dans les Highlands écossais.

Baie d’Ecalgrain

Quand on y réfléchit, il est presque prodigieux d’être parvenu à protéger ce paysage de toute construction. Il est bien rare qu’il n’y aie pas au moins un hôtel sur la crête comme à Port-Racine ou à Belle-Île. Il y a en fait une unique maison tout en bas presque sur la plage, mais elle est très peu visible. C’est un peu le paysage que je pensais trouver tout autour de la Hague en moins sauvage mais il n’y a en fait que deux baies de ce type. Les autres comme celles d’Omonville sont très belles aussi, mais dans un autre genre.

Ecalgrain

Pendant que j’admirais le paysage, un monsieur d’âge mûr m’a demandé d’un air inquiet s’il pouvait continuer avec son gros camping-car par la route de Jobourg, qui n’est pas interdite mais qui est décommandée à ce genre de trafic. Je n’étais pas arrivé par là et je lui ai conseillé par prudence d’éviter la route décommandée. En fait, je pense qu’elle est plutôt plus facile dans l’ensemble et certainement moins raide, mais il y a un carrefour étroit sans visibilité en haut dans le hameau et le préfet voulait peut-être instaurer un genre de circuit en sens unique sans interdire complètement la circulation en sens inverse.

Ravin de Dannery

Après avoir bien admiré la mer transparente, les falaises avec la trace verte du sentier côtier et les vagues, je suis donc reparti par la route de Jobourg qui remonte une vallée étroite et sauvage exactement comme en Ecosse. La pente est franchement longue et devient un peu raide au bout, ce qui fait que je suis arrivé à transpirer malgré la bonne brise de mer. Arrivé en haut, j’ai mis un moment à identifier la route du Nez de Jobourg (en fait du Nez de Voidries, d’où l’on peut admirer le Nez de Jobourg). Il y a tout un circuit à sens unique compliqué dans le hameau, ce qui m’a semblé un exercice un peu gratuit sur le moment.

Baie d’Ecalgrain depuis le Nez de Voidries

Après avoir longé un peu la crête sans beaucoup de vue, on tombe sur un immense parking qui était vide lors de mon passage mais qui laisse supposer des foules l’été . Il paraît que c’est un endroit très couru pour faire du parapente. Comme à la Pointe du Raz, il faut se garer franchement loin du point de vue et on fait le reste à pied sur l’ancienne route maintenant interdite – à vélo, le problème ne se pose pas. Il y a bien un petit hôtel-restaurant sur la pointe et on domine bien la mer de très haut.

Nez de Jobourg depuis de Nez de Voidries

Vers le nord, on admire la Baie d’Écalgrain, ce qui était motivant puisque je venais d’y passer. La vue est sauvage, un peu bretonne avec les genêts, mais moins spectaculaire que depuis la route précédente parce qu’on ne peut pas voir le fond de la baie. Vers le sud, on voit le célèbre Nez de Jobourg et dans le lointain derrière le grand arc de cercle de la Baie de Vauville jusqu’au Cap de Flamanville à 15 km. Comme il n’y a pas beaucoup de routes permettant d’accéder à la baie, autant profiter de la vue.

Le Nez de Jobourg ne me semble pas excessivement beau comparé par exemple à Landemer, mais il a une forme aisément reconnaissable et il est connu pour avoir plusieurs grottes. Je suppose que l’accès est difficile, dangereux et probablement interdit, mais je n’ai pas fait un tour détaillé, ne pouvant pas laisser le vélo sans surveillance et voulant profiter aussi du reste des paysages prévus dans l’étape.

J’ai lu que les couches géologiques du Nez de Jobourg sont exceptionnellement anciennes, remontant à l’ère précambrienne avant l’apparition de la vie sur la Terre (2 milliards d’années selon Wikipedia). Je suppose que ce sont ces couches très anciennes et très stables qui ont incité à la construction de l’usine de retraitement atomique dans la Hague.

Moutons de Jobourg

Entre le Nez de Voidries et la baie de Vauville, le trajet le plus beau passe par la baie d’Herquemoulin, mais j’y ai renoncé parce que la route semble très raide alors que je savais avoir encore pas mal de côtes jusqu’au soir. Je suis donc remonté à travers le labyrinthe de sens uniques dans les hameaux jusqu’à Jobourg. J’ai été trop paresseux pour aller voir la petite église romane et je me suis contenté d’un rond-point avec des chèvres en ciment.

Entre Jobourg et la route de Vauville, la route est facile mais laide et ridiculement large. Elle longe les installations assez gigantesques du centre de retraitement d’Areva et on peut d’ailleurs s’arrêter pour visiter un petit pavillon de propagande si on s’y intéresse. L’usine inaugurée en 1966 emploie actuellement 6000 personnes et est utilisée à 60% de ses capacités.

Elle doit son essor à la décision prise après la grande crise pétrolière de 1973 que la France produirait son électricité presque uniquement à partir d’énergie atomique. Il y a eu plusieurs petits accidents au cours des années, comme dans la plupart des centrales nucléaires d’ailleurs, accidents vite oubliés par la presse, tandis que les polémiques se concentrent autour de l’exposition éventuelle à la radioactivité pour les gens de la région, surtout sur les plages ou pour les amateurs de fruits de mer.

Les études scientifiques produisent quelques indices inquiétants, mais on n’a pas trouvé les preuves choquantes et évidentes relevées autour des deux usines comparables en Angleterre et en Ecosse. Le système de gestion français, étatique et centralisé, est probablement plus efficace pour limiter les négligences intentionnelles d’exploitants commerciaux. Il est certain que l’usine émet beaucoup plus de radiations qu’une centrale nucléaire, mais celles-ci ont nettement diminué depuis un changement technologique en 1989 et la radioactivité mesurée dans l’air ou sur les plages est voisine de celle de régions naturellement riches en radon ou en uranium comme le Limousin.

Il y a aussi un intérêt évident de nombreuses personnes à s’accomoder de la situation. Si on est un technicien de l’usine comme la plupart des pères de famille de la région, on sait que c’est le seul employeur. On est peut-être inquiet que son enfant attrape une leucémie (mortelle dans 50% des cas et il y en a eu 4 en 10 ans dans un rayon de 25 km), mais on n’est pas mécontent d’habiter dans une commune avec une super-piscine, des activités culturelles, d’excellentes routes, une école moderne avec gymnase… Lors du vote, choisit-on le candidat qui est ingénieur à l’usine ou celui qui est technicien à la centrale ? Ou plutôt la dame dont le magasin sert les employés de la centrale ?

Si on veut mon avis personnel, je dirais que toute installation industrielle de grande ampleur est dangereuse. L’explosion d’AZF à Toulouse, qui n’avait rien à voir avec un acte de terrorisme ou un tremblement de terre, le montre. Si on veut le confort moderne comme une électricité abondante et qu’on fait partie de l’écrasante majorité élisant en France des dirigeants satisfaits de l’électricité nucléaire, on doit accepter la nécessité d’une usine de retraitement des déchets.

Ce qui peut inquiéter, c’est la tendance classique en France de tout planifier entre ingénieurs et experts et de donner au "peuple" uniquement des brochures de propagande sous prétexte qu’il ne pourrait pas comprendre des arguments plus solides.

La plupart des pays riches jouissant d’une tradition de grande transparence démocratique semblent se méfier du nucléaire, mais continuent à en utiliser un peu en attendant de trouver des énergies plus rassurantes et pas trop polluantes en quantité suffisante. Pour les pays riches dominés par le capitalisme débridé et la spéculation affairiste (ceci inclut la Chine et les Etats-unis), le nucléaire est peu apprécié car brûler du charbon et polluer l’atmosphère est plus rentable à court terme.

Ravin de Vauville

Après toutes ces réflexions que l’on se fait forcément en longeant une installation aussi gigantesque que celle d’Areva, j’ai quitté la nationale hyper-large pour une petite route fort étroite qui dévale le ravin de Vauville. J’ai remarqué au passage une route menant vers les Pierres Pouquelées, route qui est même recommandée aux cyclistes alors qu’elle est bien trop raide à mon avis.

Plage de Vauville

La plage de Vauville était un bon endroit pour un second pique-nique (j’avais juste pris un en-cas à Port-Racine) et j’ai bien profité du beau temps avec un vent suffisamment frais pour mettre le blouson. Il n’y avait presque personne sur le parking ou sur la plage.

Mairie de Vauville

Le centre du village de Vauville est mignon car la mairie est installée dans une ferme ancienne au bord d’un petit torrent que l’on franchit sur des passerelles en pierre. Mais les gens viennent en général pour visiter le parc du château, célèbre pour ses plantations exotiques. Elles sont abritées du vent derrière de grands murs et des haies, ce qui fait que je n’ai pas vu grand chose. Par contre, j’ai vu le château car le portail s’est ouvert pour laisser sortir une voiture. Le donjon est vraiment médiéval (1180 environ) tandis que le château fut reconstruit vers 1700 puis pas mal rénové après les dégàts de 1944.

Château de Vauville

Le château étant plus haut que l’église comme on le voit sur la photo, ceci signifie que l’église était à l’origine une chapelle castrale. Effectivement, il y a la même disposition dans beaucoup de villes dotées de grands châteaux forts. Le château appartint successivement à toute une série de grandes familles de la région dont une famille de Costentin – c’est l’écriture ancienne du nom de la région et ceci signifiait "pays de Coutances". On appelle généralement Cotentin de nos jours la région de Cherbourg, qui se compose en fait de la Hague, du Val de Saire, du Plain et du Bauptois, mais sans le Coutançais.

Ravin de Biville

Bien que Vauville soit situé en bord de mer, on ne peut pas longer la baie par la route. C’est plutôt surprenant pour une aussi belle plage et ceci a permis à l’armée d’y installer un champ de tir, le seul en bordure de côte avec celui de Parentis dans les Landes. En même temps, c’est aussi une réserve naturelle car les dunes n’y ont pas été beaucoup dérangées depuis des milliers d’années. La route quitte Vauville par une belle côte dans un ravin d’aspect très écossais et monte à Biville où je pensais trouver une église intéressante sur la foi des indications de ma carte.

Elle est certes en partie gothique, mais la nef des années 1920 écrase le reste sans être intéressante. L’église est surtout connue pour le pardon du 19 octobre en l’honneur du bienheureux Thomas Hélye, patron de la Hague, qui est né à Biville vers 1180. Une légende pieuse en fait le confesseur de Saint Louis mais il était en fait simple prédicateur épiscopal à Coutances car il s’était retiré du grand monde après ses études de théologie à Paris. J’étais déçu du manque d’intérêt de l’église, sans parler du tintamarre causé par des travaux routiers sur la place du village, mais je dois reconnaître que c’était le chemin le plus logique de toute façon.

Je pensais longer un genre de plateau en arrière de l’anse de Vauville jusqu’aux hauteurs du cap de Flamanville, mais j’ai découvert à mes dépens que la route passe une série de vallons profonds et raides. Ce n’était pas du tout agréable, me faisait perdre du temps et ne donnait même pas le moindre panorama à cause des haies. La route est en plus très large, ce qui incite les voitures à rouler trop vite. Il m’a fallu 3/4 h avant de quitter la route principale à Henneville d’où je suis tombé sans l’avoir prévu sur une superbe descente de plusieurs kilomètres.

Manoir d’Arthur sur Diélette

J’aurais pu continuer jusqu’à Diélette que je ne connais pas mais je me méfiais du trajet restant et j’ai donc rejoint directement Flamanville. Au passage, j’ai vu un manoir assez austère mais qui ne manque pas de charme dans un hameau qui s’appelle curieusement Arthur (autrefois Artu). J’ai perdu un instant à chercher le meilleur cadrage – peine perdue parce qu’un camping-car est arrivé et s’est garé au milieu de ma vue. Le chauffeur est descendu pour faire une photo et j’étais tout prêt à attendre, mais il s’est mis à chipoter en faisant trois fois le tour du parking pour avoir une meilleure vue et j’ai fini par prendre une photo "suboptimale", pour parler comme les jeunes sortant d’une école de commerce.

Château de Flamanville

La route qui monte finalement vers le cap de Flamanville est beaucoup plus facile que je ne le craignais et je suis arrivé sans peine au village puis au château. Je ne suis pas allé jusque dans la cour du bâtiment bien que ce soit un parc public et je regrette un peu car on voit sur Internet des douves et une orangerie assez séduisantes; le corps de logis est par contre du XVIIème siècle et donc assez austère. Le château a été racheté par la commune en 1986 mais il est pratiquement vide . On peut simplement louer des salles de réception et un refuge pour randonneurs.

Palmiers du château de Flamanville

La commune a concentré ses efforts sur la rénovation du parc, utilisant les impôts locaux généreusement payés par la centrale nucléaire, et le résultat est séduisant avec une belle rangée de palmiers le long d’un étang très propre. J’ai aussi admiré quelques rhododendrons. En fait, le parc est surtout connu pour ses dahlias, mais ce n’était évidemment pas la saison: il abrite le "conservatoire des dahlias", une collection aussi exhaustive que possible de variétés rares. Je connaissais le principe des conservatoires parce qu’il est très appliqué en Angleterre où chaque jardin ouvert au public essaie de se réserver l’une ou l’autre "national collection" susceptible de faire venir des visiteurs.

Etang de Flamanville

Flamanville était connu autrefois pour le "Trou Baligan", une crevasse sur la côte où les vagues faisaient un bruit terrifiant, mais elle a été détruite en 1977 quand on a construit la centrale nucléaire et il est donc juste que la commune reçcoive les moyens de se créer une autre attraction touristique. Au demeurant, on voit assez peu la centrale nucléaire alors qu’elles sont très voyantes dans les vallées des grands fleuves.

Anse de Sciotot

Le Cap de Flamanville sépare l’Anse de Vauville de l’Anse de Sciotot, que je ne connaissais pas. Elle est beaucoup plus petite et il y a pas mal de maisons, mais le paysage reste agréable et j’ai fait une pause sur un banc au début de la descente du cap pour profiter de la vue.  Au bout de l’anse, on passe un cap pas très élevé, la Pointe du Rozel, puis on longe l’anse suivante, celle de Surtainville. On a l’impression d’une région de vacances familiales avec les maisonnettes et les locations en arrière d’un petit cordon de dunes. Vu le vent frais et actif, c’est sûrement très bien pour faire jouer les enfants sur la plage mais moins pour se dorer au soleil.

Plage de Carteret

L’anse se termine au Cap de Carteret, qu’il faut contourner comme celui de Flamanville par une petite côte dans le bocage. La différence est qu’il y a un petit estuaire à Carteret (celui de la Gerfleur, souvent appelé Havre de Carteret) et que le cap domine ainsi une plage de sable pittoresque apporté par la marée. Si j’avais eu le temps, je pense que cela aurait été agréable de monter au sémaphore pour admirer la vue. Depuis la plage, j’ai pensé un peu à Granville et donc au sud du Cotentin beaucoup plus qu’à la Hague.

Estuaire de Carteret

Carteret est la partie balnéaire de la commune de Barneville, avec qui elle a fusionné en 1965. Il y a en plus le hameau du Tôt, connu des générations d’âge mûr car c’est là qu’habitait la "mère Denis" des publicités Vedette. Je suis juste resté à Carteret le temps d’admirer la plage mais je suis ensuite allé voir Barneville où il y a une église romane datée d’environ 1140, la plus belle de celles que j’ai vues en Cotentin.

Eglise de Barneville

Elle inaugurait pour ainsi dire une longue série d’églises romanes visitées pendant le voyage et qui m’a bien aidé à me rendre compte des particularités de chaque école régionale. Bon exemple de roman normand, Barneville a des arcades décorées de chevrons géométriques que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans les églises construits par les envahisseurs normands en Angleterre. Dans les églises romanes normandes, les chapiteaux sont ornés plus souvent de feuillages que de scènes sculptées (au contraire de l’Auvergne en particulier), mais Barneville a plusieurs chapiteaux historiés.

Chapiteau dans l’église de Barneville

Je ne peux pas photographier un nombre excessif de chapiteaux et ils sont souvent un peu trop hauts pour pouvoir les admirer confortablement, sans parler de les photographier, mais je regrette toujours un peu parce que je trouve le style très parlant. J’ai quand même une bonne photo d’animaux fantastiques en l’occurrence, avec des frises géométriques et abondance de rinceaux qui font penser à l’amour des Vikings pour les entrelacs et à leur "horror vacui".

J’avais réservé une chambre d’hôtes près de Barneville sur le village de Fierville-les-Mines -apparemment, il y avait autrefois des mines de fer assez riches dans la région  même si le nom ne date que de 1935. Dans le bocage, on a souvent besoin de se rendre dans un hameau qui n’est pas du tout au bourg et j’ai eu beaucoup de chance.

Je ne pouvais pas éviter la grande côte pour sortir de Barneville, ni un vallon d’ailleurs charmant après, mais je ne pouvais pas savoir que tourner deux fois à droite sur la crête comme je l’ai fait me mènerait au but sans ravin supplémentaire.

J’ai été reçu chez un couple anglo-italien très intéressant. Madame est anglaise et la maison avait été achetée par feu son père quand celui-ci avait pris sa retraite en France comme tant d’Anglais profitant du niveau de la livre sterling dans les années 1980. Mais son mari est Italien et gérait un hôtel pour hommes d’affaires à Perugia, ville connue apparemment pour ses machines de traitement du bois. Après avoir été victime d’un infarctus à 48 ans, il s’est rendu compte qu’il était trop stressé et qu’il devait renoncer à l’espoir de voir les enfants reprendre l’hôtel. Le couple a donc pris sa retraite à un âge encore assez jeune dans la maison héritée à Fierville.

Le monsieur est passionné d’arboriculture et j’ai témoigné mon intérêt, en partie pour lui faire plaisir et en partie parce que c’est vrai que c’est intéressant. J’ai eu donc droit à une visite guidée détaillée de son arboretum qui comprend une bonne centaine de petits arbres. Certains relèvent d’un genre australien assez obscur dont il a la plus belle collection d’Europe, mais il a aussi une douzaine de sortes de mimosas très différents et des arbres de Corée ou du Chili. Plusieurs avaient des feuilles colorées ou odorantes.

Les arbres poussent très bien dans sa région: la plupart des arbres dans le monde ont une activité végétative tant qu’il fait plus de 7 degrés et moins de 25 degrés. Comme c’est le cas toute l’année dans le Cotentin, ils y poussent sans s’arrêter pour l’hiver. Un olivier acheté à 1 m de haut en 2004 avait atteint 7 m et un diamètre de 40 cm en 2012, ce qui est énorme pour un arbre à croissance aussi lente. Par contre, la plupart de ses arbres produisent peu de fruits par manque de chaleur en été. Le pauvre monsieur était très déçu cette année car il y a eu une assez forte gelée en janvier, pourtant rarissime dans la région, et il n’avait pas pu protéger tous ses arbres à temps.

En dehors d’arboriculture, le monsieur était aussi tout ravi de mes connaissances pourtant modestes en matière de politique italienne et m’a donc expliqué avec tout l’enthousiasme mediterranéen combien le nouveau parti de centre gauche saurait renouveler l’atmosphère délétère et affairiste de la chambre des députés.

On se doute qu’il n’avait pas une opinion très favorable de Monsieur Sarkozy non plus. Curieusement, je n’ai rencontré absolument personne pendant le voyage se déclarant enthousiasmé(e) par le président sortant; j’ai eu des abstentionnistes, des lepénistes, des hésitants, des écologistes et des hollandistes, mais pas de sarkozystes. On pardonnera les néologismes.

Pour ce qui est de Madame, j’étais curieux de savoir ce qu’elle cuisinerait car le mélange anglo-italien est difficile à anticiper. Comme en Italie, elle a servi en entrée des pâtes, en l’occurrence avec sauce bolognaise et délicieux épinards du jardin (obtenant les couleurs vert-blanc-rouge du drapeau, une touche recherchée). Puis une variante du vitello tonnato, célèbre plat piémontais avec fines tranches de veau, mais servies cette fois à la française avec sauce au vin blanc et haricots verts, mais aussi à l’italienne avec poivrons revenus dans l’huile. En dessert des fraises comme on peut s’y attendre en saison. Original pour un dîner en France et très bon. Je ne peux que recommander la chambre et la table d’hôtes du moment que l’on aime bien papoter et aussi se promener dans un (petit) arboretum.

Etape 2: Cotentin

12 novembre 2012

(2ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Jeudi 24 mai

106 km, dénivelé 480 m

Temps chaud sans un nuage, 25° avec peu de vent. Brouillard sur la côte le soir

La Trigale – Portbail – piste cyclable – Canville la Rocque -  Forêt de St Sauveur (allée forestière) – D130 – Rauville la Place – château de Crosville sur Douve – Etienville – La Quenauderie – Francquetot – Baupte – Carentan – D443 – Isigny sur Mer – Jucoville – Pointe du Hoc – Le Haut Chemin – Louvières – Trévières – La Viéville

Cotentin, départements 14 et 50

Autant le dire tout de suite, je n’attendais pas grand-chose de cette étape pour ce qui est des paysages et l’itinéraire incluait donc exprès un passage sur la côte le matin et le soir pour avoir un but intéressant. C’est en plus amusant de quitter la mer et de la retrouver 60 km plus loin alors qu’il faut plus de 200 km en longeant la côte. Je n’en attendais pas trop non plus au niveau culturel d’ailleurs, estimant que la guerre avait dû détruire presque tout. Partir avec des attentes modestes est finalement une très bonne façon de procéder car on ne peut qu’être favorablement surpris !

Marais salants de Portbail

Pour voir la mer depuis Fierville, l’endroit le plus proche est Portbail. Je n’avais aucune idée à quoi m’attendre en ce qui concerne Portbail, dont je savais seulement que ma grand-mère y passait les vacances enfant, et j’ai été très agréablement surpris. Avant d’arriver au village, on longe un moment des prés salés plein de moutons, puis j’ai suivi des pancartes peu claires pour trouver le baptistère. Il faut reconnaître qu’on ne voit que des bases de murs sons un abri en béton impressionnant mais c’est bien expliqué. On voit bien aussi sur la photo la cuve centrale et les canaux qui amenaient et évacuaient l’eau.

La cuve est assez profonde pour y procéder à un baptême par immersion comme ce fut l’usage dans l’église primitive à l’image de celui du Christ dans le Jourdain. L’usage n’existe plus guère que dans l’église protestante baptiste. Au Moyen-Âge, le baptême consistait à arroser assez généreusement le catéchumène, comme on le voit sur les illustrations du baptême de Clovis telles que l’on se l’imaginait vers l’an 1200. Mais le baptême mérovingien était un vrai bain. Ceci permet de conclure que le baptistère de Portbail date de cette époque (probablement VIème siècle). On n’en connaît aucun autre au nord de la Loire.

Baptistère mérovingien de Portbail

Il est aussi exceptionnel car la cuve est hexagonale et non cylindrique comme les autres baptistères mérovingiens français. A l’époque, un baptistère implique un lieu religieux très important car seul l’évêque peut baptiser lors de cérémonies très solennelles. C’est curieux car Portbail n’a jamais été siège d’un évêché, lequel se trouvait à Coutances depuis l’an 450 environ. On sait tout au plus que plusieurs voies romaines convergeaient à Portbail et on en conclut que Portbail devait être un port important, probablement spécialisé dans le transport de l’étain de Cornouaille.

L’évêque avait-il donc décidé de procéder aux baptêmes plutôt dans la grande ville portuaire, où ceci pourrait attirer des païens en mal de conversion, que dans sa ville fortifiée plus isolée ? Ou Portbail était-il plus pratique parce que les îles anglo-normandes faisaient partie de son évêché et que le port lui donnait un argument pour faire venir les catéchumènes des îles plutôt que de se déplacer à une époque où la navigation était une perspective terrifiante ?

Je suis toujours ému d’admirer des reliques mérovingiennes car nous n’avons presque rien de cette époque reculée. Des bijoux surtout. Se trouver devant l’un des rarissimes vestiges tangibles 1500 ans après est émouvant, comme aussi à Jouarre. Il nous reste un nombre raisonnable de monuments soit romains, soit carolingiens, mais si peu pour les 400 ans entre les deux…

Digue de Portbail

Le village de Portbail se répartit en deux sections séparées par environ 1 km de route le long de l’estuaire. La route traverse un bras latéral de l’estuaire par un long pont dont on mentionne sur Internet qu’il a 13 arches, chose rare puisque l’on évite normalement ce nombre – je pense que la superstition vient du fait que le 13ème apôtre est Judas, voire du fait que les tous premiers scientifiques (en Mésopotamie) comptaient en base 12 et trouvaient donc 13 moins pratique que 12.

Estuaire de Portbail

Le village balnéaire, dont je n’ai vu que les premières maisons, s’étend le long de la mer vers le nord en arrière des dunes. C’est la vue vers le sud que j’ai trouvée intéressante; comme c’est un endroit difficile d’accès en voiture, la grande plage est déserte de même que la rive sud de l’estuaire. Ce serait sûrement très amusant de se promener en canoë et j’ai d’ailleurs vu deux personnes en kayak. Le site m’a beaucoup rappelé certains estuaires de Nouvelle-Zélande sur la côte ouest de l’île du Nord. Aussi sauvage et en même temps sans reliefs menaçants. De quoi ressentir un peu de nostalgie.

Vue classique de Portbail

Le vieux village de Portbail, où je suppose que les bâteaux accostaient au Moyen-Âge sur la grève, est à l’intérieur de l’estuaire. Il est dominé par l’ancienne église paroissiale qui se trouve au bord de l’eau dans un site un peu exposé mais très pittoresque. C’est une belle église romane avec abside en cul-de-four et clocher fortifié du XIème siècle qui a été transformée en salle d’exposition municipale. J’aurais regardé à l’intérieur par curiosité mais elle était fermée.

J’ai essayé d’acheter à Portbail une carte postale puis j’ai ensuite repéré un itinéraire cyclable prometteur. En fait, il n’est pas pratique au début, longeant la rive de l’estuaire sur la grève un peu sablonneuse, mais il offre à défaut un paysage agréable. Il rejoint vite une ancienne ligne de chemin de fer où il se transforme en voie verte très confortable. Il y en a tout un réseau dans le Cotentin et c’est dommage que j’eusse rarement besoin d’aller dans les directions proposées.

Suivant gentiment les pancartes, j’ai ignoré la route principale et traversé l’Ollonde, mais j’ai découvert ensuite que l’accès à Canville-la-Rocque pourtant fléché sur la voie verte ne se fait pas comme je le pensais par une petite route de ferme mais par un long chemin bouillasseux et pentu parfaitement inutilisable à vélo. J’ai poussé un quart d’heure puis j’ai fini par atteindre Canville, un village minuscule mais dont l’église est recommandée sur un prospectus consulté à Cherbourg.

Pendu de Compostelle à Canville-la-Rocque

On voit dans la chapelle latérale une fresque du XVIème siècle très intéressante qui prouve que les pèlerins anglais se rendant à Compostelle passaient probablement par Cauville. La fresque découverte dans les années 1990 montre comme une bande dessinée une légende célèbre, celle du pendu et du coq: lors du passage d’une famille de pèlerins allemands dans un village castillan, la servante était tombée amoureuse du fils de la famille. Quand il avait refusé ses avances, elle l’avait fait accuser de vol en cachant dans ses bagages une tasse en argent et il avait été pendu.

Les parents continuèrent leur pèlerinage et s’arrêtèrent à nouveau dans le village au retour. A leur grande surprise, leur fils était toujours pendu au gibet, mais toujours vivant car Saint Jacques avait envoyé un ange lui soutenir les pieds. Quand les parents demandèrent au juge de dépendre leur fils, il leur déclara qu’il n’en ferait rien à moins que le coq dans le plat devant lui ne se mette à chanter. Quand le coq se mit à chanter, le fils fut dépendu et la servante pendue à la place.

Les fresques de Canville montrent l’ensemble de l’histoire avec le fils si mignon, le juge si arrogant et la servante si méchante. Il paraît que c’est le seul cycle complet de cette légende au nord des Pyrénées et il est en assez bon état.

Un peu après Canville, j’ai été obligé de revenir sur la route principale, tranquille mais rectiligne et très large, ce qui était très désagréable par un temps aussi beau et chaud. La route monte en plus car la crête du Cotentin se trouve le long de la côte ouest et atteint un peu plus de 100 m d’altitude. Quand je suis arrivé au bord d’une forêt, je me suis donc arrêté cinq minutes et j’ai constaté sur un panneau que je pouvais me rendre à Saint-Sauveur-le-Vicomte par une allée forestière puis par une route secondaire plus amusante que la route principale.

Cela rajoutait 4 km mais je trouvais la forêt ombragée particulièrement tentante, l’allée était assez roulante et la montée n’était pas raide. J’ai appris au passage que la forêt de Saint-Sauveur est la plus grande de la Manche, qui est le département le moins boisé de France avec seulement 3% de forêts. J’ai beaucoup apprécié l’ombre fraîche et tout simplement le changement de paysage, et j’ai eu le même sentiment régulièrement tout le long du voyage car j’ai traversé beaucoup de régions peu boisées.

A Saint-Sauveur, la carte mentionne une église intéressante, mais je ne suis pas du même avis après m’y être arrêté (elle a été beaucoup rénovée au XIXème siècle). La carte Michelin est un peu trop généreuse dans ce domaine et c’est gênant: si on fait le détour, on est déçu une fois sur deux. Si on ne fait pas le détour, on rate des curiosités de premier ordre. Michelin devrait distinguer entre les églises "un peu" intéressantes et les églises valant vraiment le détour.

Saint-Sauveur-le-Vicomte

Ce qu’on trouve par contre à Saint-Sauveur et qui ne figure pas sur la carte, c’est une majestueuse forteresse médiévale avec double enceinte, énorme donjon rectangulaire et petit musée municipal. Je me suis évidemment dispensé du musée mais j’ai pu admirer tranquillement la forteresse car je me suis offert un en-cas dans la cour extérieure. On peut monter sur le donjon pour admirer la vue car il a été consolidé; c’est maintenant un bel exemple des donjons normands datant d’avant la conquête française de 1204.

Donjon de Saint-Sauveur-le-Vicomte

La Normandie est probablement la région de France qui a les plus beaux exemples du tout début de l’ère féodale avec la motte de Gisors et les donjons de Falaise ou de Saint-Sauveur. Dans le reste de la France, les châteaux forts qui dominent datent du 13ème siècle, époque des tours rondes pour mieux couvrir les angles. Les donjons normands se distinguent aussi par leurs gros contreforts réguliers rendus nécessaires par l’espace intérieur important.

En effet, en Normandie (et un peu en Gascogne), les nobles habitaient dans les donjons et avaient besoin de place; dans le reste de la France, les donjons servaient uniquement de refuge et de caserne et les nobles habitaient dans un "palas" plus confortable donnant sur la cour. On retrouve le principe des donjons d’habitation dans d’autres régions frontalières comme en Ecosse.

Forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte

Une petite pancarte au pied du donjon recommande d’aller admirer le tombeau de Barbey d’Aurevilly, né en 1808 à Saint-Sauveur. On en fait un culte littéraire dans le Cotentin mais il n’a pas eu un grand écho au-dehors. En tous cas, je n’ai jamais eu de texte de lui à étudier à l’école. Evidemment, comme il fut violemment monarchiste et ultramontain pendant une partie de sa vie, le ministère de l’Education Nationale devait le trouver sulfureux. Il faillit être condamné en 1873 pour avoir tenté de publier un ouvrage jugé "outrageant à la morale publique et aux bonnes mœurs", ce qui montre qu’il avait changé de style entre-temps tout en restant sulfureux.

Après avoir bien profité du site superbe, j’ai traversé une rivière, la Douve, qui se jette dans la Manche sur la côte est du Cotentin alors qu’on n’est qu’à 12 km de la côte ouest. La Douve est déjà au niveau de la mer à Saint-Sauveur et coule ensuite à travers un grand marais salé. En Hollande, il aurait été transformé en polder ! On ne peut pas longer directement le bord du marais, il faut rester sur les collines au nord ou au sud et passer de nombreux petits ravins transversaux. Je suis resté en l’occurrence au nord et j’ai trouvé sur chaque colline un hameau intéressant.

Aisselles peintes à Rauville-la-Place

Le premier est Rauville-la-Place, où le prospectus de Cherbourg m’a conduit à regarder dans l’église un Christ très réaliste. Je soupçonne le sculpteur d’avoir été fasciné par l’idée d’un nu masculin car son Christ est vraiment très déshabillé, surtout vu de côté. L’artiste s’est aussi fatigué à lui peindre des poils sous les aisselles. J’ai déjà vu des Christ barbus, surtout sur les enluminures les plus anciennes, mais je crois que je n’avais jamais vu un Christ avec des poils sur le corps.

Quand on y pense, il faut probablement attendre Arno Breker (spécialisé dans les nus héroïques pour Hitler) pour voir des poils pubiens et Lucian Freud pour voir des poils sur la poitrine. Est-ce considéré comme disgracieux ? Ou trop sexuel ? Le Christ de Rauville est aussi amusant en référence à l’enfant le plus connu du village, le publiciste Jacques Debout qui fut un des animateurs du catholicisme social aux côtés de Marc Sangnier.

Château de Crosville-sur-Douve

Le village suivant Rauville est Crosville-sur-Douve, dont le château du XVIIème siècle est assez connu. Il a été racheté en 1980 par les fermiers, ce qui montre d’ailleurs que l’agriculture rend plus riche que l’oisiveté, parce que la dame avait toujours rêvé de le remettre en état. Ils ont fait presque tous les travaux eux-mêmes, comme à Dur-Ecu, et le résultat est superbe. Il abrite un restaurant assez cher et on peut visiter plusieurs salles. Le seul inconvénient du château en ce qui me concerne est qu’il est au bout d’un long cul-de-sac en descente et que j’ai donc dû remonter ensuite.

Manoir d’Etienville

Le dernier village intéressant est Etienville, où l’on trouve un autre château rénové avec beaucoup de soin. J’ai trouvé plus tard sur Internet qu’il date du XVème siècle et le bâtiment est imposant et inhabituel. Une spécialiste m’a fait remarquer sur la photo le mélange étrange des fenêtres; petites et rectangulaires sur les tours mais aussi au rez-de-chaussée, larges et à meneaux à l’étage supérieur du corps central. Quant au toit en arrondi recherché à droite, il est évidemment moderne. On peut coucher au château dans des chambres d’hôtes fort coûteuses et on peut visiter en été le parc.

La Douve à Pont-l’Abbé

Après Etienville, on retrouve la Douve et je suis passé à Pont-l’Abbé sur la bordure sud des marais. J’ai essayé de passer au château de Franquetot, mais il est caché derrière un grand mur et on peut seulement le voir quand quelqu’un le loue pour une réception. J’ai donc monté la côte pour rien parce qu’on redescend ensuite à Baupte. Il y a une voie verte de Baupte à Carentan, mais je cherchais un coin pique-nique et j’ai pensé le trouver plus facile dans un village comme Auvers. Malheureusement, l’église recommandée par la carte avait pour seul intérêt sa taille (elle était fermée) et il n’y avait pas de banc à l’ombre.

J’ai donc continué jusqu’à Carentan malgré la faim (il était 14 h 30). C’est une petite ville un peu étrange dont les espaces généreux mais un peu vides datent sûrement de l’époque où la route de Cherbourg passait au milieu du bourg. La voie ferrée coupe la ville en deux avec un seul pont, ce qui fait que j’ai utilisé une passerelle pour piétons heureusement munie d’un ascenseur. Il est étroit et j’ai été obligé de mettre le vélo verticalement dedans, ce qui m’a valu des regards inquiets de la part du monsieur un peu bizarre qui attendait en haut que je sorte de la cabine.

Hôtel de ville de Carentan

Le plus grand monument de Carentan est un grand complexe Louis XIII (brique et pierre) en face de la gare, l’ancienne abbaye. Elle abrite la mairie et il y a quelques parterres de fleurs, mais pas de banc pratique. L’église était fermée et ne m’a fait aucun effet, ce qui fait que j’ai essayé de me rabattre sur le port en suivant les pancartes d’ailleurs pas très efficaces.

Port de Carentan avec palmiers

J’ai finalement bien trouvé le port qui est en fait un bassin à flot rempli de bateaux de plaisance au bout d’un long canal rejoignant la Manche. D’un côté, on voit quelques résidences d’habitation dont l’architecte ne s’est pas beaucoup fatigué. De l’autre, la début de la zone industrielle. Entre les deux, un espace vert avec une rangée de palmiers inattendus et quelques bancs.

Un carrefour dans un style assez "rapport de stage en première année d’urbanisme paysager" agrémente le tout. Mais le banc était très pratique pour pique-niquer et j’avais besoin d’une pause. Pour le reste du voyage, j’ai fait attention de m’arrêter avant  d’avoir trop faim (d’ailleurs, alors que faire les courses pour le pique-nique m’énervait un peu en 2010, cela ne m’a pas du tout gêné cette année).

Hôtel de ville d’Isigny

Carentan possède une sorte de ville jumelle à 10 km de l’autre côté de la Vire, Isigny (qui se dit Isigny-sur-Mer mais qui en est à 10 km). J’ai trouvé une petite route tortueuse entre les deux et j’ai donc évité tant la voie rapide que la nationale trop rectiligne. Isigny m’a bien mieux plu que Carentan. Certes, il n’y a pas de monument historique à cause des bombardements de 1944 rendus nécessaires par la situtation stragégique avec le pont sur la Vire entre les différentes plages du débarquement allié.

Topiaires à Isigny

Mais la ville semble avoir un tissu économique plus solide que Carentan, certainement lié à l’industrie laitière (le célèbre beurre d’Isigny, mais aussi les fromages de la coopérative Isigny-Sainte Mère). De plus, les indemnisations reçues après la guerre ont été investies dans un tissu urbain harmonieux sans espaces vides excessifs.

Ancien port d’Isigny

La place centrale est ornée de topiaires et de fontaines tandis que l’hôtel de ville est installé dans un palais mansardien précédé de superbes parterres fleuris. Tout ceci se combine à un petit coin charmant au niveau de l’ancien port à marée car Isigny a su construire le bassin de plaisance sans abîmer le vieux port. Un détail amusant sur Isigny: la famille de Walt Disney venait d’Isigny, Disney étant une déformation d’Isigny !

Pointe du Hoc

Après Isigny, j’avais encore le temps d’aller voir la mer, mais j’avais parcouru suffisamment de kilomètres pour m’épargner les détours inutiles. J’ai donc choisi de longer quelques kilomètres l’ancienne nationale avant de couper à travers le bocage vers la Pointe du Hoc. Plus je m’approchais de la mer, plus le ciel se couvrait, mais c’était un drôle de brouillard plutôt doux et sec. A la pointe, on ne voyait pas loin.

La pointe du Hoc est un endroit très célèbre parce que c’était un des principaux forts construits par les occupants allemands pour contrer un débarquement éventuel. Le brouillard était finalement une bonne chose parce que cela me permettait d’imaginer la réaction surprise des soldats allemands voyant apparaître l’armada du débarquement à un moment où elle était déjà trop proche pour la repousser facilement.

Côte d’Omaha Beach

Autour de la pointe, la côte est faite d’une petite falaise assez friable (30 m de haut) et je conçois que les soldats alliés arrivaient plus facilement à débarquer ici que dans le pays de Caux. Mais il y a quand même un côté "escalade de château fort" qui devait être plutôt difficile. En haut de la falaise, on visite maintenant l’emplacement des défenses allemandes, dont on ne voit que quelques restes de salles enterrées, des murs en béton à ras de terre et de nombreux entonnoirs causés par les obus. J’étais là vers 18 h hors saison et il n’y avait donc qu’un seul autocar et une trentaine de voitures, mais je suppose que l’affluence doit être insupportable à d’autres périodes.

Les gens se promènent un peu au hasard sur le site, suivant divers sentiers pas très définis et se demandant à quoi tout cela pouvait bien ressembler avant ou pendant les combats. Les gens prennent aussi un grand plaisir à descendre dans les entonnoirs les moins raides pour examiner un peu les restes des bunkers, il y a un côté jeu de piste et cela ne semble pas dangereux.

Falaise de la pointe du Hoc

Le bunker directement sur la pointe a été en partie reconstruit pour donner un point central, mais on n’y trouve pas de pancartes bavardes. Que ressent-on dans un endroit comme celui-ci ? Probablement la même chose qu’à Monségur, on essaye de s’imaginer mais ce n’est pas poignant comme un cimetière militaire ni menaçant comme les forts de la ligne Maginot.

Même si certains visiteurs sont d’âge mûr (mais pas plus de 70 ans), tous sont trop jeunes pour avoir combattu ici. Ceci n’empêche pas les Américains, souvent des personnes de 40 ans environ, d’examiner le site avec soin, aidés de carnets de notes, et de prendre des photos documentaires. Ce sont probablement les enfants voire les petits-enfants de combattants.

J’imagine mal des Français ou des Allemands du même âge visiter un site de guerre de la même façon concentrée et révérentieuse, comme on visite une cathédrale ou un site préhistorique. Je suppose que le système scolaire et éducatif américain insiste lourdement sur le patriotisme et sur l’idée de sauver la nation élue par le sacrifice des soldats. Ou les guerres sont-elles le fondement de l’identité nationale parce que c’est un pays dont l’histoire est si courte ?

En ce qui concerne le paysage, le brouillard limitait nettement la visibilité, mais ceci ne m’a pas empêché de bien voir la pointe elle-même, un cône isolé en avant de la falaise et qui est effectivement assez inhabituel. On peut descendre au bord de l’eau, mais j’ai estimé que je n’avais pas le temps et je n’avais pas envie de remonter la côte après.

Manoir typique du Bessin à Saint-Pierre-du-Mont

Comme dans le Pays de Caux, il suffit d’être à 1 km de la côte pour avoir l’impression qu’on est complètement à l’intérieur des terres au milieu de bocage. Le Bessin doit être un bocage très riche car il y a énormément de petits villages et de hameaux autour de gros manoirs. Les manoirs se ressemblent tous, on trouve un corps de logis assez haut avec un étage et des combles, un bâtiment en équerre servant pour la ferme et un mur d’enceinte extrêmement haut percé d’une porte-cochère imposante. Je suppose que le mur protège du vent.

Les cours sont gigantesques et vides, mais je suppose qu’elles abritaient autrefois les cultures fragiles et les potagers. Le long de la côte, la plupart des nombreux manoirs offrent un hébergement soit en chambres d’hôtes, soit en camping. Je n’en avais pas trouvé par le site des Gîtes de France car la plupart n’en sont pas membres, trouvant leur clientèle par les agences de voyage américaines ou sur des sites spécialisés anglais.

Eglise de Formigny

J’ai quitté la route côtière pour passer par Louvières et Formigny dont la carte recommande les églises. Celle de Louvières était fermée et ne m’a fait aucun effet, celle de Formigny était fermée mais curieuse. La façade ouest est ornée de trois arcades romanes très pures comportant le décor en chevrons géométriques typique du roman normand mais qui datent en fait du XVème siècle. Au-dessus du portail, on voit une statue de Saint Martin pas parfaitement proportionnée avec un chapeau bizarre, le tout dans une niche tout ce qu’il y a de plus XVIIème siècle. Saint Martin ne me semble d’ailleurs pas un saint très normand.

Cimetière de Formigny

Le cimetière vaut aussi un arrêt avec trois pierres tombales verticales surmontées chacune d’un étonnant baldaquin baroque à colonnes excessivement travaillées. Les personnes enterrées ne semblent pourtant pas être des personnalités remarquables.

Formigny fut le cadre d’une bataille très importante en 1450. L’année précédente, un aventurier allié aux Anglais avait pris la forteresse de Fougères, conduisant le duc de Bretagne jusque-là neutre à s’allier au roi de France. En 1450, les Anglais ne contrôlent plus que le Cotentin et essaient d’empêcher les Bretons de rejoindre les Français, mais ils subissent une défaite à Formigny qui est une étape essentielle vers la fin de la guerre de Cent Ans.

Après Formigny, j’ai encore traversé Trévières, qui a également une église en partie romane, puis j’ai trouvé sans difficultés la chambre d’hôtes dont l’accès m’avait été très bien expliqué. Elle se trouve dans une grande longère au milieu d’un grand jardin plein de fleurs et de légumes et le vélo a trouvé sa place dans une grange. Ce n’est plus une ferme mais les parents de la dame étaient agriculteurs. J’ai donc vu de très beaux meubles rustiques dans la maison.

Le monsieur et la dame ont mangé avec moi, mais la dame m’a dit que ce n’était pas toujours le cas car elle accueille souvent des Hollandais qui viennent à plusieurs couples et n’ont donc pas vraiment besoin de sa compagnie même si elle a appris un peu de néerlandais. Les premiers Hollandais sont passés chez elle un peu par hasard, mais elle figure entre-temps dans plusieurs guides spécialisés et n’a plus que rarement des Français. Elle n’accepte d’ailleurs pas souvent les voyageurs pour une nuit  car elle a souvent des Hollandais à la semaine.

La dame est aimable et chaleureuse et elle n’hésite pas à inciter ses hôtes à prendre un petit verre et encore un autre. Son mari m’a fait comprendre qu’elle ne détestait pas non plus les petits verres elle-même, mais que les Hollandais apprécient beaucoup l’opportunité de se mettre de bon humeur pour un prix forfaitaire. La dame vit maintenant avec ce monsieur qu’elle a rencontré pendant la convalescence d’un accident de santé.

Il est martiniquais et sa grande passion est la course à pied; il a participé à de nombreux marathons jusqu’à l’accident qui lui a permis de rencontrer la dame. Le monsieur ne mange pas souvent avec les hôtes, ne parlant pas néerlandais, mais il était très content de parler avec moi et nous avons discuté en particulier des nourritures appropriées quand on fait des efforts sportifs.

La dame m’a servi en entrée une tarte au camembert aux ingrédients donc typiques de la région. Elle utilise une pâte fine qui fait un peu penser à une tarte flambée. Ensuite, j’ai eu du poulet avec des haricots jaunes et des pommes de terre. C’est très rare de manger des haricots jaunes en chambre d’hôtes et les pommes de terre étaient extraordinairement bonnes, certainement une espèce spéciale. En Normandie, le fromage est une évidence et j’ai beaucoup apprécié un livarot coulant et plutôt fort. Le dessert comportait des fraises, mais elle s’était donné la peine de faire un sorbet à la fraise plutôt que de servir le fruit, ce qui était original.

Je n’ai pas bu de vin avec le repas, n’étant pas persuadé qu’il serait à la hauteur des plats, mais j’ai accepté un peu trop vite un apéritif. Le monsieur a servi un "ti-ponch" qui m’a semblé tenir plus du rhum pur avec des glaçons que d’autre chose. Cela suffisait largement pour la soirée en ce qui me concerne. Monsieur aussi ne boit pas beaucoup d’alcool car ceci diminuerait ses résultats en marathon.

Etape 3: Bessin

11 novembre 2012

(3ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Vendredi 25 mai

92 km, dénivelé 330 m

Temps brumeux et chaud, 25° avec bonne brise de mer

La Viéville – Tour en Bassin – Port en Bessin – Longues sur Mer – Bayeux – Vaussieux – Brécy – St Gabriel – Creully – Sainte Croix sur Mer – Courseulles – Langrune – Anguerny – D79 – Caen

Bessin, département 14

Le Bessin étant extrêmement riche en monuments (et ceci malgré la deuxième guerrre mondiale), j’ai essayé d’en voir un grand nombre en une seule journée, ce qui n’est peut-être pas idéal parce que je finissais par les mélanger un peu à la fin, surtout les églises romanes. Je voulais passer à Bayeux pour ses maisons anciennes, mais je voulais aussi passer au bord de la mer pour le plaisir des paysages – et parce que c’était ma dernière chance de voir la mer pendant ce voyage.

Manoir de Douville

Je suis passé juste en partant de la chambre d’hôtes devant un très beau manoir assez austère, le manoir de Douville, qui est en fait le logis d’une grosse ferme du XVIème sècle et que l’on peut louer pour des réceptions. C’est peut-être celui que j’ai le mieux aimé parmi les manoirs classiques du Bessin. Il fait un effet assez différent sur Internet, la façade sur cour étant nettement plus ornée que l’autre.

Enfer à Tour-en-Bessin

Avant d’aller à Bayeux, j’ai atteint Tour-en-Bessin, un petit village qui était autrefois sur la N13 mais qui est tranquille maintenant qu’on a construit la voie rapide. Il y a un petit château que l’on peut visiter en été, le manoir de Vaulaville, mais je n’ai vu de la route que les communs et la ferme. Par contre, j’ai pu visiter l’église qui est une grande basilique fin roman. Comme souvent dans la région, les statues ont été détruites par les armées protestantes pendant les guerres de religion et on a juste conservé deux bas-reliefs gothiques représentant l’enfer et le paradis. L’enfer est évidemment beaucoup plus intéressant à regarder mais j’ai bougé en prenant la photo.

Château de Maisons

Au village suivant, Maisons, on peut voir un château Renaissance strict au bout d’une longue allée. Il paraît qu’une partie date du XVème siècle et il ne se visite pas. Il se trouve dans le fond d’une vallée et j’ai suivi avec intérêt les pancartes pour la "perte de l’Aure". Cette rivière coule longtemps tout droit de sa source vers la mer, mais s’arrête 4 km avant la côte et tourne alors vers l’ouest pour faire un détour de 30km, au point qu’elle s’appelle simplement Aure au début et Aure Inférieure après le changement de direction. La rivière ne parvient apparemment pas à creuser une gorge dans les falaises côtières (dans le prolongement de la Pointe du Hoc).

En fait, une grande partie de l’eau disparaît près de Maisons (à la Fosse-Soucy) dans le sol et il ne reste qu’un ruisseau occasionnel pour alimenter l’Aure Inférieure. Le reste passe sous les falaises côtières et ressort en résurgences sur la plage. La perte de la rivière n’est pas spectaculaire et les résurgences sont cachées dans les galets, mais c’est quand même un phénomène naturel curieux. Comme j’étais si près de la mer, j’ai suivi le chemin de l’eau souterraine en passant un genre de petit col pour descendre ensuite au bord de la mer à Port-en-Bessin.

Côte de Port-en-Bessin

C’est un village qui m’a particulièrement bien plu. Evidemment, il y a déjà le site avec le petit port coupant la ligne des falaises. Je me suis assis sur la digue au-dessus de l’eau pour manger un jésuite en admirant le contraste des vagues et des falaises. Le port est muni d’une petite criée où l’on peut acheter aux poissonnières le poisson débarqué le matin même par leurs maris.

Bateaux de pêche artisanale à Port-en-Bessin

Pendant ce temps, les maris sont dans le bassin de pêche en train de contrôler leurs grands filets bleus étalés sur les quais. Des jeunes hommes musclés, tatoués, piercés et aux visages un peu rudes sont assis sur la pierre avec des aiguilles géantes et rapiècent les filets. En contrebas des quais, les petits navires ventrus de la pêche côtière attendent un coup de peinture.

Port-en-Bessin

Tout ceci est banal pour un port de pêche artisanal, mais là est justement l’intérêt de la chose car il reste très peu de ports de petite pêche en France avec ces activités artisanales. Le bourg est en plus parvenu à éviter une invasion de maisons secondaires ou d’appartements car il n’y a pas de plage et aussi car il est peu pratique si on travaille à Caen. Pour tout dire, une très belle découverte.

J’ai eu la seule vraie côte de la journée pour monter sur les falaises et j’ai essayé de les longer jusqu’au chaos de Longues-sur-Mer. Malheureusement, il n’y a pas de point de vue duquel on peut voir le chaos depuis le sommet des falaises et tout ce que l’on peut voir depuis le sommet est une ancienne batterie allemande de 1943, l’une des plus puissantes et des plus dangereuses pour les troupes débarquant à Omaha Beach juste à l’ouest. Il faut probablement marcher sur le sentier des douaniers, ce que je n’avais pas le temps de faire.

J’ai pensé me rattrapper en admirant les ruines de l’ancienne abbaye de Longues-sur-Mer, mais elles font partie maintenant d’un hôtel de charme et sont donc cachées derrière un mur d’enceinte particulièrement haut et rébarbatif. L’entrée n’est en plus pas donnée et je me suis dit finalement que j’aurais pu m’épargner le détour par Longues.

Du moins n’étais-je plus loin de Bayeux, qui est une ville finalement nettement plus animée que je ne m’y attendais vu la gare fort provinciale (on a la même impression à Saintes). Pour une ville de 13000 habitants, soit moins que Esch, et en plus à 25 km seulement de Caen, il y a beaucoup de magasins et un air très urbain. Le fait que la ville n’a pas été bombardée en 1944 aide certainement.

Manoir à Vaux-sur-Aure

Entre Longues et Bayeux, le touriste passe normalement par le manoir d’Argouges, qui date de 1510 environ et qui est entouré de douves. Malheureusement, j’avais mal lu la carte et je ne pouvais pas passer devant sans faire un grand détour car il n’y a pas de pont sur l’Aure à l’endroit idoine. A défaut, j’ai aperçu le petit château classique (1735) de la Ferrière. Il ne se visite pas même s’il paraît que les propriétaires envisagent d’ouvrir le parc nouvellement rénové au public -les châtelains normands font pas mal d’efforts dans cette direction car ceci ne dérange pas trop leur intérieur tout en attirant des touristes anglais venus par le car-ferry de Ouistreham.

Le château est un exemple typique de ce qu’un noble de la cour de Louis XV faisait construire comme "maison de campagne" et il était de bon ton d’avoir une telle maison soit pour se remettre des fatigues de la cour, soit pour se livrer à diverses passions allant du paysagisme à l’élevage de moutons en passant par les rencontres libertines et les retraites littéraires.

La ville fut fondée par les Romains et était une forteresse importante vers l’an mil, ce qui explique pourquoi la fameuse tapisserie de la reine Mathilde se trouve à Bayeux et non à Caen, même si c’est l’époux de Mathilde qui transféra la capitale du duché de Normandie à Caen en 1050 (avant de conquérir l’Angleterre en 1066). Mais c’est surtout resté la ville épiscopale, Caen ayant seulement des abbayes. Je ne pouvais donc manquer de visiter la cathédrale, qui mérite effectivement le voyage.

Anges musiciens dans la crypte de la cathédrale de Bayeux

Elle fut inaugurée en 1077 mais seule la crypte est aussi ancienne car on a redécoré la nef vers 1110. La crypte est impressionnante par sa longueur et la minceur des piliers; ils sont ornés de chapiteaux à rinceaux dont ressortent ici et là des visages stylisés typiquement anglo-normands qui me font toujours penser à des têtes de chats. On a ensuite peint au XVème siècle sur les retombées des voûtes de très jolies fresques avec des anges musiciens en parfait état de conservation.

Cathédrale de Bayeux

La nef est très étonnante, je ne connais aucune nef romane comparable en France. Les élévations sont assez simples mais les arcades à chevrons sont exceptionnellement larges et surtout la dentelle de décor géométrique qui habille les murs au-dessus est fascinante. Le dessin est différent au-dessus de chaque arcade ou presque et on voit que c’est de la pierre calcaire pas trop difficile à graver.

Les Protestants ont détruit les statues et la plupart des vitraux, mais ils n’ont pas touché à une série de médaillons placés entre les arcades et qui sont ornés de diverses figures et animaux étranges presque un peu vikings. Ma photo est prise exprès avec les envolées courbes de la chaire baroque car le contraste est vraiment criant.

Vieilles maisons à Bayeux

L’extérieur de la cathédrale m’a moins intéressé, c’est un grand vaisseau gothique assez classique y compris les portails. Je l’ai bien visitée, en partie parce que j’appréciais la fraîcheur à l’heure de midi, et je savais que je n’aurais de toute façon pas le temps de visiter la "tapisserie" dans son musée spécial (plus exactement, c’est une broderie conçue à l’origine pour décorer la cathédrale). Je me suis un peu promené dans les rues, notant qu’il y a beaucoup moins de maisons à colombages que je m’y attendais pour une quelconque raison.

Par contre, il y a un certain nombre de beaux hôtels particuliers du XVIIème siècle construits quand Bayeux était un important siège judiciaire. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de constater que les villes ayant abrité des tribunaux au XVIIème et XVIIIème siècles sont souvent particulièrement belles. Se pourrait-il qu’un poste de juge soit à l’époque un poste rentable permettant à son titulaire de choisir entre les cadeaux du plaignant et de du défendeur ?

Encore de nos jours, on trouvera difficilement une personne se faisant payer plus cher pour 10 minutes de conversation qu’un avocat d’affaires. Je sais, ce sont des hommes affreusement stressés qui ont fait de longues études… Ils doivent aussi financer les goûts dispendieux de leur épouse, une grosse cylindrée, plusieurs clubs snobs et une "assistante"… Comme sous Louis XV.

Après un tour dans les rues, j’ai découvert une grande place ombragée avec des bancs parfaite pour mon pique-nique. La place s’appelle Charles-de-Gaulle car le général y tint un grand discours dans la première sous-préfecture libérée. Plusieurs panneaux bien faits rappellent les industries traditionnelles de Bayeux, la porcelaine et la dentelle, défuntes toutes les deux.

A cause du très beau temps, les lycéens mais aussi les gens venus des bureaux voisins se répartissaient la pelouse harmonieusement. Quatre jeunes s’excitaient derrière un ballon, ce que je trouvais un peu fatigant avec le soleil, et ils ont effectivement terminé torse nu en bermuda pour le plus grand plaisir de leurs copines qui les "admiraient" en cancanant sous les tilleuls.

Ayant pris le temps de bien profiter de Bayeux, je n’ai pas voulu perdre trop de temps pendant l’après-midi, mais les distances sont courtes dans le Bessin et ceci ne m’a pas empêché d’admirer un nombre étonnant de monuments. Le Bessin est peut-être la région la plus riche de France en termes de châteaux et d’églises intéressants au kilomètre.

Maison curieuse à Bayeux

A la sortie de Bayeux, je suis même tombé sur un bâtiment du XIXème siècle intéressant, une villa appartenant maintenant à un promoteur immobilier et qui est ornée d’une profusion inimaginable et presque étouffante de sculptures. L’escalier extérieur, les frontons et les dessus de fenêtres sont surchargés et éclectiques, mais assez typiques de l’époque. Par contre, les douze colonettes triples à chapiteaux corinthiens couvertes de fausse vigne vierge en pierre sont stupéfiantes. Il n’y a pas de plaque explicative sur place.

J’étais très content d’avoir trouvé sur la carte une petite route tranquille pour sortir de Bayeux, mais j’ai vite compris pourquoi elle est aussi peu appréciée: elle traverse pendant 5 km une immense décharge nauséabonde qui s’étend de chaque côté. C’est tellement rare en France qu’il y a probablement une explication historique. En tous cas, j’ai été soulagé de descendre dans une petite vallée ombragée et de retrouver le bocage et les petits châteaux.

Château de Vaussieux

Celui de Vaussieux est un grand bâtiment austère de style Louis XVI datant de 1771 qui abrita toute une panoplie de généraux en 1778. Il servit en effet d’état-major pendant les grandes manœuvres du Camp de Vaussieux. Je n’en avais jamais entendu parler, mais l’histoire est intéressante: deux ans avant, la déclaration d’indépendance américaine avait choqué le monde.

L’Angleterre était forcée de réagir et la guerre s’enlisait en Amérique tout en lui coûtant extrêmement cher. Le roi de France, pas mécontent d’ennuyer le rival anglais, commença par faire de grandes manœuvres avec 30.000 soldats dans ce fameux camp de Vaussieux dans l’idée de donner des sueurs froides aux Anglais craignant par exemple un coup de main français dans leur colonie irlandaise. L’un des sujets principaux des manœuvres fut de tester s’il valait mieux faire avancer les soldats en colonnes compactes ou plutôt en rangée plus mince mais couvrant plus de terrain.

Château de Brécy

Le village suivant, Brécy, a également son château, caché au bout d’une longue allée de très beaux tilleuls taillés au cordeau. Les bâtiments sont assez simples autour d’une cour en U, mais le mur qui ferme la cour (curieusement, un mur et non une grille avec une douve comme on en voit souvent) est très orné avec des vases en pierre et un portail néo-classique élégant d’époque Louis XIV. D’après Internet, on visite surtout un très beau parc Régence dans le style italien (parterres de buis taillés en entrelacs recherchés), mais je ne pouvais pas le visiter. J’ai simplement remarqué la sculpture assez amusante que l’on voit dans la cour à travers le portail ouvert.

Ancien prieuré de Saint-Gabriel-Brécy

Dans le même village, on peut aussi visiter la cour d’une école horticole privée qui occupe les bâtiments de l’ancien prieuré de Saint-Gabriel. Evidemment, on profite de quelques très jolis parterres fleuris et d’allées d’arbres fruitiers entretenus avec soin. L’église du prieuré est fermée mais on voit dans la cour les restes des bâtiments fonctionnels qui ressemblent presque à un manoir fortifié. Ils datent du XVème siècle et je les ai trouvé très harmonieux et intéressants.

Dans le bâtiment de droite sur la photo, la première travée est en fait un reste du cloître et permet de voir par des baies vitrées une belle salle à voûte gothique servant apparemment de salle des fêtes pour les élèves du lycée professionnel. On ne peut pas se promener dans la cour normalement sauf pendant les vacances scolaires, ce qui était le cas: je sais par un ami horticulteur que le mois de mai est dispensé de cours dans ce genre de lycée car c’est la période où les patrons ont le plus besoin de stagiaires dans les magasins et les pépinières.

Le village suivant est déjà un bourg plus animé, Creully. Comme souvent dans le Bessin, on y voit des monuments qui suffiraient dans une autre région à en faire un centre touristique majeur voire un "plus beau village de France". La concurrence est telle dans la région que je n’en avais jamais entendu parler alors que c’est un endroit vraiment riche. Je n’ai pas visité les halles qui sont maintenant intégrées dans un restaurant. Il paraît que ce sont les seules halles médiévales de Normandie voûtées en pierres.

Eglise de Creully

Je suis effectivement entré dans l’église qui est une très imposante église du XIIème siècle avec de superbes arcades romanes à chevrons exactement comme à Bayeux. Les chapiteaux sont ornés d’entrelacs qui rappellent nettement l’art viking, ce qui est adapté car le seigneur local descendait directement de Rollon, le chef viking qui fonda la Normandie. Les voûtes sont intéressantes car il s’agit de croisées de berceaux, un stade intermédiaire entre la voûte en berceau et la croisée d’ogives. On arrive à couvrir des espaces beaucoup plus larges qu’avec la voûte en berceau, mais les rouleaux continuent à avoir besoin de lourds pans de murs pleins.

Château de Creully

Enfin, je suis allé me promener dans le parc du château fort bien qu’il soit interdit aux vélos. C’est un parc municipal depuis 1946 et j’aurais pu visiter une exposition d’artistes locaux dans les salles du château si j’avais eu le temps. Il n’y a cependant rien d’historique à l’intérieur. Par contre, l’apparence extérieure est spectaculaire avec douves maintenant à sec, divers ponts pour les franchir, des murailles autour du parc et au milieu un corps de logis de 1480 environ qui montre bien la transition entre les formes médiévales à machicoulis et les fenêtres Renaissance. La tour de guet date de la guerre de Cent Ans. Un endroit parfait pour faire une petite pause à l’ombre car il faisait encore assez chaud.

Je suis reparti de Creully par une bonne petite côte parce qu’il faut traverser la chaîne des falaises du bord de mer. En fait, c’est le rebord est des falaises et j’ai découvert en arrivant au bord de la mer que le littoral est plat plus à l’est. Le village en bord de mer est une station balnéaire importante car il y a une grande plage de sable, celle de Courseulles. J’ai ignoré les immeubles d’appartements avec vue sur la mer pour me concentrer sur la promenade le long de la plage.

La vue était extrêmement différente de celle de Port-en-Bessin le matin et le temps avait changé aussi, il y avait cette fois un vent très fort et plutôt froid de nord-est qui m’a fait mettre et fermer mon blouson pour manger un goûter. Je ne savais pas que je mangeais sur un lieu Hautement Historique, la gigantesque croix de Lorraine à cet endroit de la promenade indiquant que le Général de Gaulle débarqua ici pour tenir ensuite son discours de Bayeux en 1944.

Plage de Courseulles

Vu le ciel bleu, le vent fort de mer et l’heure, j’ai constaté qu’un certain nombre de jeunes travailleurs avaient quitté leur travail à Caen un peu en avance pour s’offrir deux heures de surf. Deux véliplanchistes en particulier s’y prenaient très bien et c’était beau à regarder. Je trouve cela ennuyeux sur l’étang de Leucate (sauf peut-être au moment où ils se changent ;-) , mais cela devient intéressant avec des vagues suffisamment régulières.

Courseulles-sur-Mer fait un grand étalage de ses souvenirs du débarquement, car c’était la plage de Juno Beach concernant surtout les Britanniques. Comme ils ont moins le culte patriotique que les Américains, la commune est obligée de faire plus d’efforts avec beaucoup de panneaux explicatifs et un musée-spectacle spécialisé dans le débarquement des unités canadiennes, mais c’est assez joli avec une architecture moderne discrète. Courseulles était un objectif important car c’était le seul port disponible avant la construction du port provisoire d’Arromanches – tout en étant un simple petit port de pêche.

Entre Courseulles et Caen, j’aurais probablement dû passer par le célèbre château de Fontaine-Henry qui est superbe sur Internet et qui date en grande partie du XVIème siècle. A la place, j’ai cru bien faire en longeant un peu la côte, mais on reste assez loin de la mer. Il y a juste des morceaux d’itinéraire cyclotouriste assez utiles.

Clocher à Bernières

Sur mon itinéraire, à défaut de chateau, il y a plusieurs grandes églises romanes. Dans le premier village, Bernières, il y a aussi trois châteaux, mais tous cachés derrière de hauts murs. L’église était fermée et je n’ai donc pas vu le retable baroque dont parlent les guides. J’ai quand même pris une photo du clocher gothique qui est gigantesque avec 67 m de haut.

Deux villages plus loin, je suis passé à Langrune où il y a une grande église du XIIIème siècle mais qui ne m’a pas fait grande impression après avoir vu autant d’églises pendant la journée. J’ai simplement noté: "belle nef basse". Une anecdote révélatrice sur le problème bien français des relations entre l’Etat et l’Eglise: une dame avait légué en 1936 un tableau à l’église.

Celui-ci fut rénové dans les années 1980 et déposé alors dans le grenier de la mairie avant d’être mis à disposition du musée de Caen. Le tableau est sûrement très bien au musée, mais on peut se demander ce que la légatrice en penserait car j’imagine difficilement qu’elle ait eu l’intention en 1936 d’offrir le tableau à la commune plutôt qu’à l’église.

Le dernier village côtier sur ma route était Luc-sur-Mer, qui a fait l’objet d’études scientifiques intéressantes. Comme une forêt y a été emportée par la mer comme celle de la Baie du Mont Saint-Michel, on y observe la biodiversité et on constate un appauvrissement constant depuis la deuxième guerre mondiale. Je n’ai rien lu sur les conclusions que l’on en tire, mais je suppose que la proximité de Caen et de son port industriel n’est pas innocente. J’ai aussi raté le squelette de baleine du parc muncipal, ne trouvant ni pancartes ni la moindre indication sur l’emplacement de ce parc.

Juste dans l’intérieur des terres, le village de Douvres-la-Délivrande (où les Allemands se sont défendus dans une station radar pendant 12 jours après le débarquement) est surtout connu pour une grande basilique de pèlerinage. Comme elle date du XIXème siècle, je ne m’y suis pas arrêté. L’origine du pèlerinage est intéressante car il y en a peu d’aussi anciens en France: il a été instauré par un évêque de Bayeux vers 620 sur le site d’un pèlerinage gallo-romain à la déesse Demeter dans le but évident de christianiser un usage qu’il n’arrivait pas à empêcher autrement. Louis XI vint deux fois en pèlerinage, mais Bouvard et Pécuchet (personnages de Flaubert) y vinrent aussi.

Rond-point à Anguerny

Entre Douvres et Caen, il paraît qu’il y a un itinéraire cyclotouriste, mais j’ai l’impression qu’il s’agit simplement d’une bande le long de la nationale et la circulation y est considérable. Je préfère dans ce cas une route de campagne qui est plus variée avec des virages. En fait, j’ai trouvé qu’il y avait quand même pas mal de voitures sur la D79, y compris se rendant vers Caen, ce qui est un peu surprenant le soir (retour des plages un vendredi ?).

Après les villages et les lotissements isolés dans la plaine un peu monotone de Caen, on entre sans prévenir dans la zone urbaine et j’ai trouvé presque tout de suite une pancarte pour cyclistes indiquant "centre ville par Vallée des Jardins". C’est une petite piste très amusante qui serpente à travers un très beau parc installé dans le fond d’un ravin et on arrive au bout effectivement presque en plein centre. Il fallait simplement éviter de renverser les promeneurs. Cette piste cyclable m’a beaucoup rappelé les parcs de Londres et on en voit rarement en France car on trouve rarement des parcs tout en longueur comme celui-ci.

Etape 4: Pays d’Auge

11 novembre 2012

(4ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Samedi 26 mai

91 km, dénivelé 645 m

Temps chaud avec un peu de vent d’est, 27°

Caen – Troarn – Janville – Brocottes – Beuvron en Auge – Victot – La Roque Baignard – St Ouen – Haras – Grandchamp le Château – Coupesarte – D136 – Saint Martin de la Lieue – Saint Germain de Livet – Fervaques – La Croupte – Préaux Saint Sébastien

Pays d’Auge, département 14

Abbaye aux Hommes de Caen

Je ne pouvais pas quitter Caen sans avoir visité un peu la ville. Le but premier et le plus logique est l’Abbaye aux Hommes ou plus exactement l’ancienne abbatiale puisque les bâtiments refaits au XVIIIème siècle dans un style froid et très imposant sont occupés par l’hôtel de ville. L’abbatiale est immense pour l’époque mais fut construite en seulement 18 ans, ce qui montre combien Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et conquérant d’Angleterre, la jugeait importante.

Il lui attribuait la fonction de surveiller par l’intermédiaire des religieux les barons normands quelques peu désobéissants. Il s’y fit d’ailleurs enterrer. Une partie des constructions, en particulier le chevet et les tours, date du XIIIème siècle. L’abbatiale fut en partie détruite pendant les guerres de religion puis reconstruite dans le style d’origine vers 1640, ce qui est un peu surprenant.

J’ai eu beaucoup de peine à trouver l’entrée car tout le flanc de l’abbaye se cache derrière des maisons banales. Il y a une petite place devant la façade ouest mais je ne suis pas allé jusque-là, et un passage sous les maisons qui permet d’accéder dans le bras nord du transept. Pendant que je cherchais l’entrée en poussant le vélo, un monsieur d’apparence très négligée me suivait des yeux avec un empressement suspect et il a fallu que je fasse mine de partir avec mon vélo et que je revienne dix minutes après pour être sûr qu’il avait bien abandonné toute mauvaise intention.

Je ne craignais pas tant pour le vélo lui-même que pour un examen des bagages. Finalement, quand le monsieur a commencé à tourner le dos au passage sous les maisons, j’ai pu pousser le vélo dans l’avant-porte de l’abbatiale sans qu’il me voie (il y a souvent un genre de sas dans les églises entre la porte extérieure et la porte intérieure et j’y mets le vélo quand il y a la place sans gêner les visiteurs).

Elévations de l’Abbaye aux Hommes à Caen

L’abbatiale comporte pas moins de 7 tours avec un chevet très particulier sur trois niveaux. Il y a certes des arcs-boutants, mais ils ne montent que jusqu’au deuxième niveau. Je n’ai pas vu la façade principale, qui est un mélange curieux sur les photos de grand mur roman au milieu et des deux tours gothiques de 80 m de chaque côté.

Il paraît que c’est la première grande église d’Occident dont les tours sont intégrées dans un plan continu avec le mur principal alors que les Carolingiens construisaient les tours en avancée par-dessus un narthex (Corvey) ou en flanquement d’un chœur ouest (Spire et Worms). Le modèle fut appliqué par la suite dans toutes les cathédrales gothiques car il permettait de placer trois portails ornés, un nombre auspicieux pour les théologiens.

Tribune avec buffet d’horloge

L’intérieur est très solennel avec une chose rare en Normandie, un étage de galeries au-dessus des nefs latérales. D’après les experts, la conception générale est inspirée des cathédrales lombardes car le maître d’œuvre, le grand théologien Lanfranc, était originaire de cette région. Par contre, l’intérieur reprend les structures carolingiennes, en particulier pour l’étage supérieur des arcades.

Les voûtes sont en croisée d’ogives dès 1115, ce qui était une innovation majeure car il n’y avait alors qu’une seule église en France qui en était dotée (celle de Lessay). J’ai trouvé le décor très limité et très froid et je ne me souviens même pas des stalles. Il y a juste une chose qui m’a intrigué, un genre de galerie fermée en bois dans le transept avec une horloge géante.

Après la visite de l’Abbaye aux Hommes, je me sentais un peu obligé de visiter aussi l’Abbaye aux Dames même si elle est un peu moins connue. Il faut pour cela traverser tout le centre ville et ceci m’a permis de passer devant quelques hôtels particuliers classiques, devant une poignée de maisons à colombages et enfin devant une église gothique flamboyant.

Château de Caen

En face de cette église, je suis aussi passé au pied de l’ancien château ducal dont on ne voit d’en bas que les murailles en calcaire blanc typiquement normand. Il abrite deux musées et une ancienne salle d’audience du XIIème siècle, mais j’ai renoncé à visiter. Le château était plus prévu pour impressionner les visiteurs et les manants que pour se défendre car il est en contrebas du coteau de l’Orne.

L’Abbaye aux Dames a été reconstruite au XVIIIème siècle comme l’Abbaye aux Hommes et héberge maintenant le Conseil Général dans un quartier tranquille un peu à l’écart du centre. Les seuls passants un samedi matin étaient des touristes munis de l’inévitable livre vert ou des personnes revenant des courses. J’ai donc laissé le vélo sans inquiétude sur le bord de la place.

Abbaye aux Dames à Caen

L’abbatiale resta inchangée et survécut aux bombardements de 1944, comme d’ailleurs une proportion surprenante des monuments historiques dans une ville détruite à 68%. Il faut supposer que l’on essayait de viser avec précision. L’église apparaît donc dans le style du XIème siècle. On a juste refait la façade au XIXème siècle, ce qui donna lieu à une discussion assez amusante: le religieux chargé de la sculpture conçut trois personnes représentant les trois aspects de la Sainte Trinité.

Fureur de l’évêque de Bayeux, compétent, fulminant contre une représentation hérétique et prohibée par l’Eglise, la Sainte Trinité étant une personne unique indivisible en trois natures. Viollet-le-Duc, consulté, interdit d’enlever la nouvelle sculpture en argumentant qu’elle était conforme avec les représentations de la Sainte Trinité à l’époque de la construction d’origine.

Chapiteau dans l’Abbaye aux Dames

A l’intérieur, l’effet est entièrement différent de l’Abbaye aux Hommes; l’abbatiale est plus petite et on y retrouve une échelle tout à fait romane. Il n’y a pas de galerie au-dessus des nefs latérales et le deuxième niveau se limite à une frise de petites arcades plaquées sur le mur. Le troisième niveau est d’inspiration carolingienne et est semblable à celui de l’autre abbatiale, mais plus visible car moins haut.

Ce qui rend l’Abbaye aux Dames très agréable, c’est la pierre blanche récemment nettoyée et les chapiteaux ornés. Je suis même assez content de ma photo avec la figure dans un style assez primitif sortant de rinceaux presque vikings. Sur la même photo, on voit une des arcades de la nef ornée d’une frise géométrique typiquement normande.

L’abbatiale fut fondée par Guillaume le Conquérant mais se trouvait sous le patronage de son épouse la reine Mathilde (celle qui fit broder la tapisserie de Bayeux) et elle y est enterrée. L’église a juste la taille et le calme appropriés pour servir de monument mortuaire à une grande dame. Le mot "grande dame" ne convient pas à sa taille puisqu’elle atteignait seulement 1 m 25. Mais elle était petite-fille d’un roi de France et fille du comte de Flandre, l’un des seigneurs les plus puissants d’Europe à l’époque.

Elle avait un arrière-grand-père en commun avec son mari, ce qui exigea une dispense du pape pour le mariage -on prétend que les deux abbayes de Caen sont un peu aussi un remerciement pour cette dispense. Le mariage fut heureux car Guillaume le Conquérant est le seul duc de Normandie qui n’eut pas de maîtresses ni d’enfants illégitimes. Mathilde eut au moins huit enfants.

L’Orne à Caen

Maintenant que j’avais passé 1 heure et demie à visiter les monuments, il était temps que je fasse un peu de vélo en commençant par traverser l’Orne. J’ai découvert à cette occasion que Caen possède un petit port de plaisance et que l’Orne est navigable (canalisée en fait) de Caen à la mer. La promenade le long du petit fleuve est rectiligne et ennuyeuse, mais les arbres sont beaux. J’ai pris une photo parce que j’avais l’intention de photographier chacun des nombreux fleuves que je traverserais jusqu’à Toulouse. En fait, j’ai un peu oublié après.

Poste de Troarn

Pour sortir de Caen, il est difficile d’éviter les nationales même si j’en ai trouvé une relativement calme grâce à l’autoroute parallèle. Heureusement, il a suffi de 12 km pour traverser le morceau restant de la Campagne de Caen, plate et sans arbres, puis une bonne côte permet de passer la ligne de partage des eaux entre l’Orne et la Dives à Troarn. J’ai fait quelques courses puisque je passais devant une supérette et une boulangerie et j’ai dûment admiré la poste installée dans un bâtiment typique "station balnéaire normande" - on est seulement à 10 km de la mer.

Vallée de la Dives à Troarn

Troarn possède aussi les ruines d’une abbaye qui fut particulièrement riche et puissante en son temps. Il n’en reste qu’une partie de la nef de l’abbatiale au bord des marais de la Dives et elle ne se visite pas en temps normal. J’ai simplement profité d’un banc dominant la ruine et la vallée.

J’ai quitté ensuite la route principale pour m’enfoncer dans le Pays d’Auge, longeant d’abord la Dives. Chaque petit village a son manoir du XVIIIème siècle comme en Bessin, mais ils sont souvent cachés dans les arbres au bout de longues allées et je n’en ai donc pas vu grand chose. Quand j’ai vu une pancarte pour un "plus beau village de France" que je n’avais pas forcément prévu de visiter, j’ai saisi l’occasion et je suis donc allé à Beuvron-en-Auge.

Beuvron-en-Auge

C’est un tout petit village mais sa proximité de Paris en fait un lieu d’excursion très prisé par un beau samedi de printemps et pratiquement toutes les maisons ont été transformées en magasins de décoration, bazars de simili-artisanat, galeries d’art et surtout en un nombre stupéfiant de restaurants, bars, cafés et brasseries. C’est à peu près aussi authentique et chaleureux que la rue principale du Mont-Saint-Michel ou de Cordes.

Il faut toutefois reconnaître que les maisons sont pittoresques, le label touristique incitant la mairie à être très stricte sur les façades. Elles sont toutes à colombages avec de grands toits raides. Curieusement, il y a quelques toits en ardoise au milieu des toits de tuiles et je ne sais pas si c’est très "correct". Au milieu de la place, un toit particulièrement haut et large abrite l’ancienne halle transformée évidemment en une série de restaurants.

Manoir de Beuvron-en-Auge

Le monument le plus beau du village est un manoir du XVème siècle très bien restauré dont je me suis demandé s’il est authentique tellement il est propre -Internet dit que oui. J’avais aussi des doutes car il ressemble assez à ce que les pubs anglais construisaient dans les années 1880 ou 1930 pour se donner des airs faussement historiques. Je n’ai pas pu faire de pause dans le village car les bancs étaient tous en plein soleil. L’agitation des excursionnistes me laissait aussi un peu froid.

Principale activité du Pays d’Auge

Choisissant la vallée plutôt que le panorama, j’ai remonté la Dorette en passant devant le château de Victot construit au XVIème siècle. C’est un haras strictement privé, indiqué sur ma carte à tort comme visitable, et j’ai tout juste aperçu les tours entre les arbres. J’ai constaté par la suite qu’il y a un très grand nombre de manoirs transformés en haras dans le Pays d’Auge et ceci explique évidemment les célèbres courses et ventes de chevaux de Deauville. Il faut supposer que l’herbe est particulièrement appétissante.

Pays d’Auge à Montreuil-en-Auge

J’ai pensé bien faire en continuant de remonter la vallée de la Dorette pour voir les châteaux prétendument ouverts au public de La Roque-Baignard et du Val-Richer. La vallée devient étroite et très pittoresque entre de hautes collines et on retrouve tout le charme de la Normandie. La photo montre une des grandes richesses de la région, les vaches laitières, qui fournissent la matière première du Camembert, du Livarot et du Pont-l’Évêque, fromages portant le nom de villes du Pays d’Auge.

Le château de la Roque est un élégant manoir en partie Louis XIII et doit sa célébrité au fait que André Gide y habita pendant quatre ans. C’est encore une fois une propriété privée qui ne se visite pas et on ne peut pas le voir depuis la route car il est entouré d’arbres très touffus. En ce qui concerne le Val Richer, ancienne abbaye en ruines transformée en manoir par le député-ministre Guizot en 1836, c’est également une propriété privée même si on peut voir quelques bâtiments de la ferme qui datent du XVIIIème siècle en bord de route.

Belle villa à Lécaude

Si j’avais su, je serais donc plutôt passé par le château de Crèvecœur (qui lui ne figure pas sur la carte) car c’est un musée dans un château très bien rénové. Je reconnais toutefois que la petite vallée était charmante et qu’il y a même une petite forêt où j’ai pu pique-niquer agréablement à l’ombre. Comme il y a peu de forêts en Normandie en dehors du pays d’Ouche et que la plupart sont fermées au public, c’était appréciable.

Après une côte fort raide pour sortir de la vallée et accéder à l’altitude remarquable de 140 m, je suis descendu de l’autre côté de la crête dans la vallée de la Dives pour passer au château de Grandchamp.

Château de Grandchamp

C’est aussi une propriété privée non visitable malgré la carte, mais on le voit bien depuis la route. Il est d’autant plus beau qu’il se trouve directement au bord de la rivière comme d’ailleurs beaucoup de châteaux de la région protégés par des douves. J’ai trouvé sur le site "jeune Normandie" une description qui va bien avec ma photo (je cite texto sans corriger la grammaire ni le style assez spécial – même des personnes instruites ne font plus attention de nos jours à la correction de leur langage écrit !). Le château m’a beaucoup plu parce que j’avais été un peu frustré par les deux essais précédents.

"Le logis est formé d’un gros pavillon cantonné sur l’arrière de deux tours d’angle carrées, couverte d’un toit à l’impériale et d’un longue aile. Le pavillon en pans de bois a des poteaux montant de fond en comble qui datent la construction d’avant la fin du Haut Moyen-âge. Ce pavillon a été modernisé à la fin du XVI ème siècle, c’est à cette époque qu’on l’ a couvert d’un toit en pavillon et qu’on a ajouté les deux tours pour en améliorer le confort. L’une contient un escalier et l’autre une petite pièce s’ouvrant sur la grande pièce du pavillon. L’aile en brique et pierre est d’époque Louis XIV."

Manoir-ferme de Coupesarte

Nous étions passés tout près avec un copain lors du voyage de 2007, mais nous étions pressés et avions ignoré les curiosités. Cette fois, j’avais le temps de remonter la vallée et j’ai trouvé 4 km plus loin le manoir de Coupesarte. C’est aussi une propriété privée mais les fermiers qui y habitent autorisent les visiteurs à entrer dans la cour de la ferme pour voir le bàtiment entouré de douves en eau.

Manoir à douves de Coupesarte

Il est particulièrement pittoresque et assez connu, ce qui est mérité. Il date du XVIème siècle comme beaucoup de manoirs de la région. La combinaison de colombages et d’un remplissage de briques est vraiment une spécialité régionale et il faudrait agrandir la photo pour voir les dessins très raffinés formés par la disposition des briques.Je voulais ensuite passer au manoir de Saint-Germain-de-Livet, mais c’est un peu compliqué parce qu’il faut d’abord passer la ligne de partage des eaux entre la Dives et la Touques à 180 m d’altitude. Il y a donc une côte longue et sérieuse, puis on descend dans la banlieue de Lisieux où j’ai ressenti le besoin de m’arrêter pour manger un gâteau.

J’ai certes trouvé un banc à l’ombre, mais je pense que le bord d’une route très passante n’était pas idéal. Je n’ai pas vu le manoir du village, ce qui est une occasion ratée car on peut entrer dans la cour et c’est un exemple charmant du style Louis XIII (pierres et briques). Il y a aussi une villa dans le centre où une célébrité habita dans son enfance quand sa mère s’y installa après son divorce – je crois que c’est Sacha Guitry.

Saint-Germain-de-Livet

Le château de Saint-Germain-de-Livet se trouve un peu plus au sud dans la charmante vallée de la Touques, mais il ne faut pas croire que la route d’accès reste dans le fond de la vallée. Elle s’offre trois raidillons courts mais particulièrement fatigants. Le château appartient depuis 1958 à la ville de Lisieux car la famille se décida incapable de l’entretenir correctement. C’est donc l’un des rares châteaux de la région où l’on peut visiter un intérieur historique (y compris des fresques gothiques, excusez du peu).

Comme d’habitude, je ne pouvais pas visiter et je me suis contenté de regarder la façade à travers le portail car il y a en plus un mur d’enceinte autour du jardin. Le château date en partie du XVème siècle, mais la partie visible sur ma photo est le corps de bâtiment en briques et pierres alternées qui date d’Henri IV. C’est un style très rare en France qui m’a un peu rappelé les alternances de silex et de pierre populaires en Angleterre à la même époque (1600). Malgré les raidillons, le détour valait donc la peine.

Je me suis dispensé du manoir de Caudemone parce qu’il aurait fallu remonter sur la crête et que j’étais un peu fatigué (c’est un grand manoir à pans de bois, mais qui ne paraît pas très spectaculaire sur Internet). J’ai donc simplement remonté la Touques jusqu’au petit bourg de Fervaques. Le gros château est en partie visible depuis la terrasse de l’église, mais c’est une institution pour handicapés et l’accès n’est pas autorisé. Construit par un militaire, il a surtout une porte d’entrée à hourds et mâchicoulis assez imposante et plutôt démodée pour le XVème siècle.

De Fervaques, il fallait encore que je monte sur le plateau, ce qui m’a valu une dernière belle côte. Typiquement normande à vrai dire, un bon kilomètre à 7%. C’est ce qui fait le charme de la région à vélo, on fournit un effort de temps en temps, mais cela reste suffisamment modéré et on est récompensé par la descente 10 ou 20 km après. Les plateaux sont souvent monotones, mais les vallées sont nombreuses, riches en monuments et verdoyantes.

J’ai traversé le village au nom particulier de "La Croupte"(commune de 128 habitants, le Calvados étant l’un des départements de France le plus fourni en minuscules communes rurales) puis je suis passé devant le château de La Cauvinière, autre manoir du XVIème siècle, transformé en haras, strictement privé et invisible depuis la route… Puis je suis arrivé à destination.

Les propriétaires ont un très grand terrain sur lequel ils ont construit un grand pavillon en L avec une terrasse dallée dans l’intérieur du L orientée sud et ouest. Le pavillon abrite outre leur habitation une chambre de plein pied très confortable et décorée de superbes meubles anciens. Il y a aussi une salle de bains avec baignoire et le seul inconvénient est que cette partie de la maison, peut-être prévue à l’origine pour accueillir une parente âgée, n’est pas séparée du reste par une porte dans le couloir mais par une grande tapisserie.

Les propriétaires ont en outre plusieurs chambres dans un grand bâtiment annexe construit au-dessus du garage-atelier du monsieur qui est passionné de menuiserie (il construit entre autres des portes coulissantes de garage, ce qui montre un certain savoir-faire). Je n’ai pas couché dans cette annexe parce que les propriétaires la gardaient à l’usage d’une famille belge qui y résidait une semaine.

J’ai eu le plaisir de dîner avec la famille belge et les propriétaires, qui se connaissaient depuis plusieurs années et étaient tous absolument charmants. Le monsieur belge était un peu discret au début malgré sa présence physique assez imposante (il est grand et baraqué sans être gros), j’ai fini par apprendre qu’il est médecin -je pense plutôt chirurgien et probablement assez en vue.

Madame a beaucoup parlé avec moi parce que je trouvais ses expériences intéressantes. Elle a été championne de sport hippique et pratiquait la forme la plus exigeante, le triathlon (dressage, saut et course), rare car extrêmement difficile à faire apprendre à un cheval à très haut niveau. Les sportifs comme elle sont souvent employés par des millionnaires qui ont toute une écurie à entraîner et son employeur n’était autre que le propriétaire d’une bijouterie bien connue qui est le fournisseur de la cour grand-ducale à Luxembourg (ce monsieur vient du Moyen-Orient et a beaucoup d’autres activités).

Elle a aussi travaillé pour Schockemöhle, le célèbre éléveur allemand qui fut au centre d’un grand scandale dans les années 1990 car les journaux lui reprochèrent d’avoir maltraité certains chevaux. La dame est restée discrète sur l’affaire et je pense qu’elle avait certains soupçons même si elle ne voyait qu’une petite partie de l’empire hippique de son employeur et n’était pas concernée personnellement par les ragots.

Pour terminer, Madame fut la première femme admise au Cadre Noir de Saumur. Elle trouve les représentations de dressage embarrassantes et artificielles; elles étaient rares à l’époque, normalement réservées aux ministres et à leurs invités, jusqu’à ce que l’institution soit obligée d’en faire une activité commerciale régulière parce que le gouvernement diminuait les subventions. Madame aimait former les chevaux et trouvait l’atmosphère paramilitaire chaleureuse, ce qui m’a rappelé une remarque similaire d’un cousin qui a été officier. J’ai trouvé le nom de la première femme membre du Cadre noir sur Internet et ceci date de 1984, ce qui est intéressant. La dame serait donc née vers 1960 et serait un bon exemple de l’efficacité des cosmétiques modernes car je lui donnais tout juste 40 ans.

Elle a abandonné les concours après un très grave accident dont elle a failli mourir mais je ne sais pas si elle a épousé ensuite le docteur qui l’a sauvé. Il y a en plus un enfant, un adolescent de 13 ans passionné de chasse, ce qui est un indicateur évident que son père fait partie du très beau monde en Belgique. Monsieur et Madame s’habillent avec goût, ont une grosse voiture mais pas ostentatoire et ont un physique plus qu’avenant. Je comprends que les propriétaires du gîte les recevaient volontiers et avec grand soin.

La dame nous a servi en apéritif des chouquettes chaudes maison fourrées aux lardons, ce qui est probablement l’apéritif le plus chic que j’ai jamais eu en chambre d’hôtes. L’entrée elle aussi était extraordinaire et je n’en avais jamais mangé, des œufs en meurette dans une sauce au curry servis dans des ramequins surmontés d’un champignon de blanc d’œufs rôti au four impeccable. Il doit falloir des années d’expérience pour maîtriser la cuisson de ce plat…

Le plat principal était très normand, des travers de porc à la crème avec des choux-fleurs qui changeaient agréablement des légumes habituels (mais qui n’enthousiasmaient évidemment pas l’adolescent). Le dessert était de la tourgoule, un plat traditionnel de Rouen qui se présente comme un far dans un saladier mais qui est en fait un riz au lait tenant du flan un peu mou et parfumé à la cannelle. C’est la cannelle qui est typique de Rouen, port d’importation des épices au XVIIIème siècle.

J’ai préféré boire du cidre comme je l’ai fait autant que possible en Normandie car je supporte mieux l’alcool sous cette forme que sous celle de vin. La dame avait évidemment un délicieux cidre bouché fermier de la région; quand elle a voulu ouvrir la deuxième bouteille, on a vu la dame se précipiter pliée en deux vers la terrasse en laissant couler du cidre derrière elle car elle avait oublié de le mettre au frigidaire et il est sorti un peu trop vite du goulot. Son pantalon blanc était taché et la dame belge a regretté avec elle que les taches de cidre soient indélébiles.

C’était probablement la soirée la plus gastronomique du voyage, mais aussi l’une des plus sympathiques. Je ne peux que recommander cette chambre d’hôtes, y compris à des personnes dont le goût serait un peu élégant. Le monsieur a en plus été extrêmement gentil le lendemain matin car il s’est aperçu que le càble de mon frein avant était cassé. Comme j’avais un câble de rechange (par un heureux hasard car c’est la première année que j’en transportais un !), il a pu sortir les pinces appropriées et m’a installé un nouveau câble parfait.

Etape 5: Pays d’Ouche

10 novembre 2012

(5ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Dimanche 27 mai

121 km, dénivelé 325 m

Couvert avec petit vent d’ouest, 18°

Préaux – Friardel – Orbec – La Folletière Abenon – La Houdière – Broglie – piste cyclable – Bernay – Camfleur – Fontaine l’Abbé – Serquigny – Beaumont le Roger – Le Val Gallerand – La Ferrière sur Risle – Breteuil sur Iton – Droisy – Tivoly

Pays d’Ouche, départements 14 et 27

L’étape est d’une longueur excessive et je fais normalement plus attention, mais je me suis laissé aller à deux détours. Le premier était modeste et m’a été recommandé par mes hôtes. Il avait pour but de visiter la source de l’Orbiquet. Le second m’est venu par le paysage depuis le train Paris-Cherbourg et m’a incité à passer par Beaumont-le-Roger plutôt que par le château de Beaumesnil. Même avec deux détours, je suis arrivé à destination à 19 h 30, ce qui est raisonnable.

Eglise d’Orbec

Avant de visiter la source, j’ai eu besoin d’acheter du pain et je suis donc passé au chef-lieu de canton, le seul lieu où l’on peut faire des achats en zone rurale. Orbec est d’ailleurs une petite ville historique car elle fut le siège d’un bailliage à la Renaissance et ceci a largement contribué à l’aisance des bourgeois.

Orbec est en outre le siège des fromageries Lanquetot qui avaient organisé en l’honneur du week-end de Pentecôte une fête du Camembert, leur produit le plus connu. Tout le long de la rue principale fermée exceptionnellement aux voitures, on pouvait donc prendre un verre dans les stands des associations, acheter des produits de la région auprès des producteurs ou goûter un morceau de fromage offert par les employés de la laiterie.

Fête du camembert à Orbec

Je n’étais pas vraiment tenté au début juste après le petit déjeuner, mais j’ai fini par en goûter et il est effectivement si bon que c’est la marque que j’ai achetée quand j’ai eu besoin de camembert deux jours après. Malheureusement, ils n’exportent pas au Luxembourg et ne sont d’ailleurs pas non plus référencés par le groupe Carrefour.

Le bourg a quelques jolies maisons dans la rue principale, en particulier une maison à pans de bois qui sert maintenant de musée municipal.  Ce dernier est installé dans le manoir d’un tanneur construit en 1568 et est un bon exemple de la construction traditionnelle locale. Alors qu’une maison à colombages repose sur une ossature de grands poteaux, une maison à pans de bois est montée avec des bois plus courts.

Vieille maison à Orbec

Dans les maisons les plus riches, les étages font saillie parce qu’il faut trois fois plus de bois pour une saillie que pour une façade plane, ce qui montre discrètement l’aisance du maître d’œuvre. Accessoirement, les poteaux de grande longueur étaient rares dans la région car il y a beaucoup d’arbres en Normandie mais peu de grandes futaies.

Verrière Renaissance à Orbec

Sur le moment, une visite du musée m’aurait tenté, mais j’ai bien fait de ne pas perdre de temps vu la longueur de l’étape. J’ai aussi visité l’église puisque je passais devant. Comme dans plusieurs églises de la région, on peut voir une grande nef gothique ornée après les guerres de religion de vitraux Renaissance.

Source de l’Orbiquet à La Folletière-Abenon

Orbec se trouve dans la vallée d’une modeste rivière, l’Orbiquet, que j’ai longée jusqu’à une des sources. Celle qui se trouve au tout petit village de La Folletière-Abenon (un nom charmant !) est réputé dans la région car c’est en fait une résurgence assez abondante avec un enclos herbu et ombragé tout à fait parfait pour des pique-niques en famille l’été. Il y a aussi un lavoir, un pressoir et un grand moulin, le tout avec tout un réseau de petits canaux et de petites écluses amusant à explorer.

Je suis sorti de la vallée de l’Orbiquet (le nom vient du mot viking bekkr pour un ruisseau) par un bon raidillon puis j’ai traversé le petit plateau du Lieuvin jusqu’à la vallé de la Charentonne. On entre là en Haute-Normandie et dans le département de l’Eure – et ceci se voit dans le paysage comme d’autres limites départementales parce que le paysage devient encore plus verdoyant et surtout parce que les plateaux sont maintenant boisés en raison du sol différent.

La Charentonne est une rivière modeste qui arrose le bourg de Broglie, fondé par la grand-mère de Guillaume le Conquérant vers l’an mil. En fait, Broglie s’appelait Chambrais jusqu’en 1716 quand la ville fut achetée par le comte de Broglie, fils d’un officier italien de la suite de Mazarin et lui-même Maréchal de France. Je trouve assez étonnant que l’on aie pu ainsi changer le nom d’une ville pour faire honneur à son nouveau propriétaire. On dit "Broille" pour le nom de la famille, comme en Italie, mais "Bro-glie" à la française pour la ville.

Eglise de Broglie

C’est un bourg un peu fané et très rural avec une grande place du marché et une église franchement composite. La nef principale est romane et date de la fondation de la ville tandis que la nef sud, presque aussi haute, date du XVème siècle. Chacune des nefs a son propre clocheton pointu et les deux sont reliés par une petite construction qui abrite l’horloge. Côté façade, la construction est en pierre et l’horloge est dans un genre d’avancée sur màchicoulis qui me fait penser aux oriels tyroliens. A l’arrière, la même construction est simplement à pans de bois. Je ne suis pas entré dans l’église qui était fermée, probablement à cause du dimanche.

Vieille maison à Broglie

L’autre bâtiment intéressant de Broglie est une maison à pans de bois datant du XVème siècle et que l’on appelle sans raison réelle la léproserie. Les encorbellements sont superbements sculptés avec un motif très ancien typiquement normand de dragons tenant la poutre dans leur gueule (ceci se trouve même dans certaines églises). Il y a aussi des petites têtes comme dans les portails des églises et le remplissage de briques est très propre et agrémenté de quelques pierres de silex comme on en voit plus souvent en Angleterre. La maison m’a toutefois semblé abandonnée et en assez mauvais état.

Broglie était dominé au Moyen-Âge par une forteresse importante qui fut remplacée par la famille de Broglie. Avant la Révolution, le château avait une façade longue de 500 m dont il reste la moitié. Il est privé, étant la résidence de l’illustre famille de Broglie, et abrite une bibliothèque réputée qui s’explique par le fait que plusieurs ducs de Broglie furent de grands scientifiques ou d’éminents hommes de lettres. On ne voit pas grand chose du château depuis le bourg sauf qu’il semble grand et qu’il aurait besoin d’un coup de pinceau sur la façade.

Je me suis offert un en-cas assis sur le rebord d’une barrière de parking car la commune empêche les personnes munies d’une bicyclette de pénétrer dans son joli petit jardin public. Elle y parvient au moyen d’une barrière effectivement assez élaborée et je ne suis pas sûr que l’accès soit facile avec une voiture d’enfants. J’ai utilisé la pause à décider que je passerais par Bernay et Beaumont-le-Roger plutôt que par Beaumesnil.

Ceci rajoutait 20 km, mais pour moitié sur une voie verte qui me tentait beaucoup. Elle est parfaite dans son genre, mais j’ai eu le même sentiment que d’habitude: après quelques kilomètres, je commence à essayer de foncer pour profiter du beau revêtement et de l’absence de circulation, mais ceci fatigue finalement très vite les muscles des cuisses (plus que des mollets d’ailleurs). En plus, les voies ferrées sont souvent bordées de rangées touffues d’arbres et de haies, ce qui fait que l’on ne voit pas grand chose du paysage.

La voie verte se termine près de la gare de Bernay, qui mériterait presque une photo tant elle est modeste. Il y a un bâtiment et deux quais, mais aucun aiguillage ni voie de garage. Je pense que le problème vient d’un tunnel tout près de la gare, le triage se trouvant à quelques kilomètres à Serquigny où les trains régionaux de Paris ont d’ailleurs leur terminus… sans desservir Bernay. Le même phénomène existe plus loin sur la ligne à Carentan, les voies de garage se trouvant à Lison.

Jardin public à Bernay

Je n’attendais rien de particulier de Bernay et me réjouissais juste d’un effet statistique puisque c’est une sous-préfecture. Mais j’ai été très agréablement surpris. La ville naquit autour d’une abbaye fondée elle aussi par la grand-mère de Guillaume le Conquérant, dame fort pieuse au contraire de son mari et de son fils à qui elle dut expliquer en termes politiques combien l’Église pouvait être un allié utile. L’abbaye abrite maintenant un musée et des bâtiments officiels, avec d’ailleurs un très joli jardin public ombragé agrémenté d’iris, de rhododendrons et d’une fontaine en rocaille.

Ancienne abbatiale de Bernay

L’abbatiale est un grand vaisseau roman mais je n’ai pas pu y entrer et la façade ne porte aucun ornement. Il paraît que les chapiteaux de la nef sont intéressants mais ils ne se visitent que sur rendez-vous avec le musée. Le chœur est tout à fait étonnant car les trois absides sont recouvertes d’écailles de bois, ce que je n’ai jamais vu ailleurs et surtout pas en région de plaine. En fait, c’est la conséquence de mutilations ultérieures. Bernay fut la première abbatiale normande à absides, car on construisait avant des chevets plats, mais il avait fallu prendre un architecte italien pour cette nouvelle abbaye bénédictine.

Vieilles maisons à Bernay

Après avoir vu l’abbatiale, je me suis promené un peu dans le centre ville car j’avais trouvé un prospectus recommandant les maisons à pans de bois. Effectivement, il y en a une collection considérable qui en fait le plus bel ensemble de Normandie. Les maisons ont survécu à la seconde guerre mondiale car les Américains ont renoncé au bombardement prévu en raison du temps trop couvert et du départ rapide des Allemands. On retrouve sur les maisons les encorbellements à dragons et les petites têtes. Toutes proportions gardées, Bernay m’a fait penser à Einbeck, une autre petite ville un peu oubliée des grands axes touristiques et dotée d’un patrimoine urbain magnifique.

Maisons à pans de bois à Bernay

Tout au bout de la zone piétonne, je suis passé devant une église gothique qui abrite le mobilier de l’ancienne abbatiale du Bec-Hellouin, transféré après la Révolution en 1802. Il s’agit de statues et de pierres tombales, plus un baldaquin qui ne date certainement pas de la fondation de l’abbaye (vers l’an mil), plutôt de sa réforme sous Louis XIV. J’avoue que je ne suis pas extrêmement sensible au style baroque.

Je me suis dit qu’il serait plus agréable de pique-niquer dans la verdure plutôt qu’en ville et j’ai donc commencé à descendre la vallée de la Charentonne, passant d’abord devant deux églises recommandées par la carte Michelin. A Menneval, il y a une église romane où je me suis arrêté et où j’ai tout au plus trouvé la pierre tombale d’un chevalier.

Château à Fontaine-l’Abbé

A Fontaine-l’Abbé, j’ai simplement noté un porche roman assez modeste. Par contre,  je suis passé après devant le joli château de Fontaine-l’Abbé d’apparence très Louis XIII. Il semble avoir été en vente au moment où je suis passé devant et on demandait sur Internet 7,5 millions d’Euros pour la propriété avec 30 pièces et 140 hectares de terrain.

La vallée de la Charentonne se termine à Serquigny au confluent avec la Risle. Il commençait à être un peu tard et il était plus que temps de s’arrêter pour déjeuner. J’ai heureusement trouvé par hasard près de la gare un étang avec des bancs qui m’a fourni un cadre agréable. Il y a une petite zone HLM juste à côté et j’imagine que les bonnes familles pique-niquent ailleurs; les familles immigrées en promenade ce dimanche m’ont regardé avec une curiosité discrète mais évidente. Je me suis demandé si un des groupes de jeunes viendrait me poser des questions voire faire un peu de provocation mais ils étaient très occupés à essayer de pêcher.

Ancienne abbatiale de Beaumont-le-Roger

Il y a aussi une église romane à Serquigny, mais je me suis contenté du portail assez simple et j’ai continué vers Beaumont-le-Roger par la route principale pour essayer de gagner un peu de temps. On voit depuis le train les ruines d’une grande abbatiale et c’est ceci qui m’avait attiré. Elle date du XIIIème siècle mais il n’en reste plus grand chose, je crois à cause des guerres de religion. Toutefois, comparé à Orval qui est aussi en ruines, les fenêtres qui restent à Beaumont sont très hautes et assez impressionnantes. On voit bien aussi des niches qui servaient sûrement de sièges aux moines pendant les offices.

La Risle à Val-Gallerand

Le reste de la ville est sans grand intérêt parce qu’elle a été bombardée en 1944 même si on a reconstruit l’église paroissiale. J’ai noté qu’elle a des élévations Renaissance bizarres et quelques éléments flamboyants mais une photo ne se justifiait pas. Après Beaumont, j’ai remonté la vallée de la Risle par une toute petite route charmante qui passe sous un viaduc de chemin de fer assez imposant avant d’atteindre un hameau dans un très joli site, une boucle de la rivière.

Ancienne ferme du Val-Gallerand

Le hameau est en fait une unique ferme construite dans les annés 1930 par un entrepreneur de la région avec des matériaux anciens récupérés. Ceci explique les styles disparates mais chacun des bâtiments pris individuellement est superbe. Je comprends facilement que tant de familles y étaient venues passer l’après-midi. J’aurais voulu regarder un peu plus les façades mais la ferme semble accueillir des groupes et était trop animée pour que j’y entre discrètement.

La Ferrière-sur-Risle

On ne peut pas éviter une petite côte ensuite parce qu’aucune route ne longe la rivière en amont de la ferme et on passe dans un très joli hameau au milieu des bois orné de rhododendrons superbes, puis on descend aussitôt sur La Ferrière-sur-Risle par une descente sérieuse qui récompense bien de la côte précédente. La Ferrière est un petit village avec une place centrale immense. C’était un marché important, gràce entre autres à une petite mine de fer, et j’y ai vu une halle superbe datant en partie du XIVème siècle.

Eglise de La Ferrière-sur-Risle

L’église est très intéressante, mais cette fois pas tellement pour l’architecture. Le maître-autel est surmonté d’un grand retable baroque encadré de colonnes torses et ces colonnes sont peintes en bleu ciel et or, ce qui est ravissant et moins usuel que le rouge et or. Les autels latéraux sont également ornés de colonnes du même genre. Les statues aussi sont anciennes et d’excellente facture, en particulier une Vierge du XIVème siècle mais aussi un Saint Georges et un Saint Michel très vivants.

Hôtel de ville de Breteuil-sur-Iton

Il me restait pas mal de kilomètres à faire mais je savais que je n’aurais plus autant de curiosités prenant du temps. La route de La Ferrière à Breteuil-sur-Iton traverse une très grande forêt qui rappelle la Sologne mais qui ne manquait pas de charme après les vallées de la journée. J’ai très bien roulé sur le plateau d’Ouche à travers la forêt avec une moyenne de presque 20 km/h puis je suis arrivé à Breteuil-sur-Iton qui ne se trouve pas directement sur l’Iton malgré son nom et où l’on n’a donc pas la descente espérée. Breteuil est un bourg un peu morne avec une très grande place. Je me suis installé sur un banc pour manger un en-cas entre des massifs de lavande puis je suis allé voir un bâtiment en forme de fausse Sainte-Chapelle qui est en fait l’hôtel de ville.

Buffet d’orgue à Breteuil-sur-Iton

Le monument principal de la ville est l’église paroissiale d’origine romane où j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir entrer: elle est normalement fermée à partir de 17 h mais était encore ouverte à 18 h et la dame est venu fermer au moment où je sortais. L’église a été rénovée en style gothique flamboyant et on a ajouté plus tard une tribune pour l’orgue qui est la partie la plus intéressante. La rambarde se compose d’une frise de jolis anges musiciens sculptés à la Renaissance.

Si j’avais trouvé une chambre d’hôtes, j’aurais aimé coucher à Verneuil-sur-Avre à 10 km de Breteuil car j’ai gardé un bon souvenir d’un passage en voiture. A défaut, j’aurais pu passer par le château de Chambray (maintenant une école agricole) mais il était assez tard pour que je prenne la route principale probablement plus rapide. Elle traverse un plateau assez monotone avec beaucoup de champs, quelques petits bois et des hameaux souvent au début d’un vallon affluent de l’Iton. C’est le même paysage ou presque qu’en 2007 sur le Plateau du Neubourg.

Manoir à Hellenvilliers

Je suis passé à Hellenvilliers devant le dernier manoir pour la journée, celui de Madame de la Porte du Theil, maire(sse) du village. C’est un joli manoir dans le style Louis XIII mais c’est peut-être une imitation du XIXème siècle. J’ai atteint peu après le hameau de Tivoly où j’avais réservé une chambre chez un couple qui ne reçoit normalement pas à dîner – il n’y a pratiquement pas de tables d’hôtes à moins de 150 km de Paris.

Le monsieur avait toutefois très gentiment proposé de me recevoir exceptionnellement du fait que j’étais en vélo. Ils ont une propriété plus que spacieuse avec un jardin abondamment fleuri et les hôtes utilisent une annexe aménagée de façon extrêmement confortable avec même une baignoire spacieuse, chose peu fréquente en chambres d’hôtes.

J’ai donc eu l’honneur de dîner dans leur salle à manger avec vue sur le jardin plein sud et la dame m’a montré un certain nombre de détails très recherchés qu’elle avait demandé à ses ouvriers. C’était un repas léger comme on en sert normalement en famille le soir en ville avec du melon au jambon fumé, une part de quiche et une glace d’ailleurs maison. Le monsieur m’a expliqué qu’il a été éleveur de chevaux de course, métier qui nourrit visiblement bien son homme si j’en juge par la taille fort conséquente de cette maison d’architecte donnant fortement dans le "évocation rustique tout confort". Madame fut hôtesse de l’air.

Malheureusement, je ne peux pas vraiment recommander cette chambre d’hôtes à un cycliste car le matelas est trop mou et car le petit déjeuner est un peu trop léger. C’est une adresse qui vise avant tout le VRP haut de gamme et qui est bien adaptée à cette clientèle.

Je relate pour terminer une conversation intéressante voire révélatrice sur la politique que j’ai eue pendant la journée avec une jeune femme. Issue d’un milieu aisé et ayant elle-même une bonne situation, elle est convaincue que la France a besoin de Marine Le Pen, ce qui montre combien le Front National a su se positionner en grand parti populiste de droite pendant que la concurrence se consumait en culte de la personnalité polarisateur.

Mais la jeune femme avait voté pour Monsieur Sarkozy au premier tour parce que voter pour sa candidate préférée aurait pu conduire à un second tour entre François Hollande et Marine Le Pen que François Hollande aurait nécessairement gagné. En aidant à ce que le second tour soit entre Monsieur Sarkozy et Monsieur Hollande, elle espérait éviter un président socialiste (qui a d’ailleurs finalement été élu avec une majorité courte mais claire). Ceci veut-il dire que cette jeune femme avait plus peur d’un président socialiste que d’un échec de sa candidate ?

Etape 6: Drouais et Yvelines

10 novembre 2012

(6ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Lundi 28 mai

124 km, dénivelé 440 m

Très beau avec vent frais de nord-ouest, 23°

Tivoly – Nonancourt – St Lubin – St Rémy sur Avre – St Germain sur Avre – D50 – Breuil Benoît – piste cyclable – Brazais – Croth – Pont de St Jean – Anet – La Haye – Houdan – Gambaiseuil – Le Tremblay sur Mauldre – Maurepas – St Cyr – Chaville – Boulogne – Avenue Mozart – Trocadéro – Iéna – Pont Sully – Bastille

Drouais et Yveline, départements 27, 28, 75, 78 et 92

Encore une étape nettement trop longue, même si cela n’était pas tellement gênant puisque j’étais reçu en famille. J’ai commencé par me rendre à Nonancourt parce que je pensais visiter les églises romanes de la vallée de l’Avre et éventuellement Dreux. J’ai pris une ancienne nationale rectiligne en montagnes russes qui aurait pu être ennuyeuse mais j’ai été agréablement poussé par le vent.

Maison à pans de bois à Nonancourt

Nonancourt est un gros village qui a pas mal changé lorsque l’on a construit une voie rapide de Paris en direction d’Alençon. Elle contourne le village qui a donc perdu son rôle de village-étape. Par contre, il attire de nouveaux habitants qui peuvent aller travailler facilement en Î le-de-France tout en habitant à la campagne. Le bourg a gardé quelques maisons à pans de bois dont une qui abrite l’office de tourisme et qui méritait une photo.

Eglise de Nonancourt

J’ai pris le temps de visiter l’église recommandée par mes hôtes et qui m’a effectivement intéressé. C’est une belle église gothique bien entretenue avec de superbes voûtes réticulées dans le chœur, un style typique du gothique tardif dans les régions du domaine royal français (la Normandie au nord de Nonancourt est territoire féodal, mais le territoire au sud de la ville en Thymerais et en Drouais fut très vite territoire royal, l’Avre faisant encore maintenant la frontière entre la Haute-Normandie et la région Centre).

Voûte réticulée à Nonancourt

Le chœur est aussi orné de beaux vitraux Renaissance -j’en ai vu beaucoup entre Caen et Paris alors qu’ils sont assez peu présents dans le reste de la France, ce qui laisse à penser qu’on a eu besoin de reconstruire beaucoup d’églises dans cette région après les guerres de religion. Effectivement, Dreux appartenait à l’époque à la maison d’Albret, protestante, tandis que Paris et Chartres étaient évidemment catholiques.

Buffet d’orgue à Nonancourt

Il y a une statue inhabituelle dans le chœur de l’église de Nonancourt, une "Sainte Anne enseignant la Vierge". Je connais mieux le motif allemand de "Sainte Anne, la Vierge et le Christ". Enfin, il y a aussi un buffet d’orgue rococo assez tarabiscoté mais j’ai malheureusement bougé en prenant la photo sans flash.

Si l’on traverse l’Avre à Nonancourt, on entre à Saint-Lubin-des-Joncherets, célèbre pour des fresques romanes. Mon hôtesse m’avait prévenu qu’elles sont en mauvais état, chose qu’elle savait pour avoir assisté à un enterrement dans cette église. Je ne peux pas juger car l’église était fermée. J’ai hésité ensuite à monter à Dreux sur le plateau, mais je savais que je ne pouvais pas visiter à la fois Dreux et Anet et j’avais vraiment plus envie de passer à Anet.

C’est peut-être un effet secondaire de la réputation sulfureuse que Dreux eut un temps comme fief du Front National et aussi comme résidence et nécropole des comtes de Paris, prétendants au trône de France en 1871. Thiers qui était monarchiste aurait dit qu’il préférait la République plutôt que les criailleries entre les descendants de Charles X, de Louis-Philippe et de Napoléon.

Marianne sur un pont à Saint-Germain-sur-Avre

J’ai donc descendu la vallée de l’Avre par une petite route à vrai dire plus normande que francilienne: villas dispersées sous les peupliers et prés riches en herbe grasse et verdoyante. Sur la rive sud, celle de Dreux, nettement plus de pavillons et de lotissements récents que sur la rive normande. Au passage, j’ai découvert une chose curieuse en traversant le pont sur l’Avre à Saint-Germain: on a installé sur la rambarde un buste de Marianne, probablement récupéré de la Mairie quand il a été nécessaire de changer le buste pour une quelconque raison. La décoration est incongrue et on pourrait être un peu gêné de trouver ce symbole républicain ainsi désacralisé sous forme d’ornement de pont.

L’Avre se jette dans l’Eure un peu plus loin au petit village de Saint-Georges-Motel, dont je n’ai pu visiter ni l’église romane, fermée, ni le château, caché derrière de hauts murs et privé. Une voie verte commence à Saint-Georges-Motel et longe la vallée de l’Eure en direction de Bréval; on voit que les voies vertes sont une responsabilité départementale (ou régionale ?), car la voie verte se termine abruptement à la limite entre l’Eure et l’Eure-et-Loir. A noter d’ailleurs qu’il y a pas mal de voies vertes en Normandie, surtout dans la Manche et dans l’Eure, et très peu dans la région Centre (digue de Loire mise à part).

Ancienne abbatiale du Breuil-Benoît

Faute d’arrêt motivant, j’ai continué quelques kilomètres sur la voie verte jusqu’aux ruines de l’abbatiale du Breuil-Benoît, qui ne se visitent pas facilement mais que l’on voit assez bien depuis la route d’accès au château. Bien que l’abbaye eut été fondée en 1137, l’abbatiale semble à la transition du gothique et la construction s’est peut-être donc étalée sur un siècle. On ne voit quasiment rien des bâtiments abbatiaux, qui ont été transformés en un château maintenant privé, mais ce que l’on voit est imposant. La dernière chose imposante est un demi-cercle de marronniers immenses en face de l’entrée sous lesquels j’ai pu m’asseoir confortablement pour un en-cas.

Maison XIXème avec sala terrena à Marcilly

L’abbatiale se trouve sur le territoire de la commune de Marcilly, où j’ai remarqué une villa 1900 particulièrement recherchée avec galerie en rocaille au rez-de-chaussée portant la terrasse d’entrée. Les murs de la villa sont en meulière mais les coins sont marqués par des briques. Un bel exemple de la Belle Epoque. J’ai traversé l’Eure dans l’espoir de voir un château indiqué sur la carte, mais je n’ai pas remarqué la route d’accès et il est peut-être caché dans les bois de la rive droite plus abrupte. D’après Internet, on n’en voit plus qu’un portail baroque.

Pont Saint-Jean à Ezy

Je suis donc revenu dans l’Eure au pont de Croth pour la quitter définitivement au Pont Saint-Jean, un joli pont gothique qui permet d’accéder à Anet, ville très prisée des navetteurs qui travaillent dans l’Ouest parisien. La ville est très connue pour son château qui fut construit par Diane de Poitiers, maîtresse de Henri II, dans les années 1550.

Château de Diane de Poitiers à Anet

Elle fit appel aux plus grands artistes du temps comme Philibert Delorme et Jean Goujon, n’hésitant pas à étaler sa bonne fortune aux yeux de la reine Catherine de Médicis qui ne put pas lui confisquer Anet après la mort du roi (elle se contenta de Chenonceaux, plus utile à une époque où la cour résidait en général dans le Val de Loire, et Anet appartenait à Diane de Poitiers par héritage et non par munificence royale).

Portail du château d’Anet

Le château fut vendu à des démolisseurs en 1797 et il n’en reste qu’une des trois ailes, la chapelle et le portail d’entrée. La chapelle est surmontée d’une coupole qui était au moment de sa construction considérée comme une merveille d’architecture car le trompe-l’œil a permis à Philibert Delorme de la construire beaucoup plus basse qu’elle ne semble à première vue. Le portail est authentique mais le célèbre cerf en bronze qui l’orne (référence à Diane chasseresse), qui était à l’origine un automate secouant la tête, est maintenant une copie en plastique (en résine pour ceux que le mot "plastique" choque).  Le château n’est monument historique que depuis 1993.

Chapelle et balustrade au château d’Anet

Le château est habité et privé, mais on peut le visiter quand on a le temps. Il paraît que les jardins sont agréables aussi. Je me suis contenté de faire le tour non sans admirer aussi les rambardes en pierre très recherchées. J’ai ensuite visité l’église, que j’ai eu d’ailleurs pas mal de peine à trouver. Elle est inhabituelle du fait des volumes très amples et du style Renaissance sévère, au point que je l’ai trouvée un peu nue.

D’Anet, je me suis dirigé presque en ligne droite vers Paris, ce qui n’empêche pas de profiter d’un certain nombre de curiosités et du paysage varié et souvent boisé de l’Île-de-France. J’ai d’abord eu une petite côte en corniche au-dessus de la vallée de l’Eure pour atteindre le vallon paisible de la Vesgre entre des coteaux couverts de céréales, puis une grande côte toute droite et un peu chaude pour sortir du vallon. Il y a une vue assez étendue en haut et je me suis arrêté pour admirer, ce qui a incité un couple anglais qui roulait en voiture en sens inverse à s’arrêter aussi et à m’observer d’un air assez inquiet.

Un petit plateau encore assez normand et on arrive à Houdan dans un haut de vallon peu marqué où l’on passe aussi la frontière de l’Île-de-France. Houdan est à l’origine la forteresse principale des comtes de Montfort, de puissants féodaux. La dernière comtesse de Montfort et de Dreux épousa en 1292 le duc de Bretagne, ce qui fit de Houdan curieusement un territoire breton pendant quelques siècles. La ville est surtout connue pour une race de poules.

Donjon de Houdan

Le donjon est le grand monument de la ville et je pensais que c’était un de ces donjons que les barons turbulents de la région construisaient pour narguer les premiers rois de France et terroriser les marchands comme les donjons de Montlhéry ou du Puiset. En fait, celui de Houdan est simplement un reste des anciennes murailles. Il date d’environ 1150 et a une forme assez élaborée. J’ai eu l’impression qu’il était carré avec des murs un peu convexes, mais Internet dit qu’il est presque cylindrique. Très beau en tout cas.

Eglise de Houdan

L’autre monument est l’église, qui n’est pas passionnante et qui était fermée de toute façon, mais qui est une construction un peu bizarre avec un toit en deux parties sur un clocher gothique tronqué. Un étage à claire-voie entre les deux niveaux de la tour sert probablement à mieux transmettre le son des cloches et j’en ai retrouvé dans ce style ailleurs dans la région. Le chœur est intéressant car c’est un grand chœur à démbulatoire en style Renaissance avec des urnes à l’antique remplaccant les gargouilles au sommet des contreforts.

Je me suis attardé à Houdan car j’ai trouvé un banc à l’ombre au bord du ruisseau qui fait le tour du centre ville. La promenade n’est peut-être pas autorisée aux vélos, mais il n’y avait vraiment pas grand monde pour un lundi de Pentecôte. J’ai fini mes réserves puisque je passerais la journée du lendemain en famille à Paris.

Après Houdan, le prochain site important est Montfort-l’Amaury, que l’on peut rejoindre par la voie rapide ou par la forêt de Rambouillet, ce qui est un choix facile à vélo. A l’entrée de la forêt, le village de Gambais se signale par des villas spacieuses sous les ombrages mais l’habitant le plus célèbre a laissé un mauvais souvenir: c’est ici que Landru assassina neuf femmes en 1915. Il y a surtout un grand château des années 1560 restauré sous forme de lieu de réception dans les années 1970. Je ne suis pas allé voir la cour mais j’ai admiré la très belle allée de gigantesques marronniers qui y mène parce que ma route l’utilise un moment.

Je suis ensuite entré dans la forêt qui m’a presque plus plu que celle de Fontainebleau traversée en 2009. Elle est très vallonnée et très fraîche, avec beaucoup de fougères qui donnent une couleur séduisante au sous-bois. J’ai eu le droit à un bon raidillon à Gambaiseuil avant d’arriver à Montfort. Je me souvenais un peu de mon passage en 1989 lors de mon tout premier voyage à vélo, mais je ne m’intéressais guère au patrimoine à l’époque et mon souvenir le plus clair était une côte longue et raide.

Château d’Anne de Bretagne à Montfort-l’Amaury

Arrivant cette fois par la forêt sur le plateau, j’ai suivi une pancarte qui indique un accès piétonnier au château fort. Le chemin n’est pas fait pour les vélos (et d’ailleurs interdit), mais il n’y avait personne et il est plat en arrivant de ce côté. Il ne reste du château que quelques pans de murs en ruines mais il est très riche en évocations historiques. Il fut construit à l’origine par un comte de Hainaut, exilé de son comté par son suzerain pour rébellions répétées, et le roi de France Robert le Pieux avait installé là cet étranger belliqueux en 996 afin de maintenir la frontière de son modeste domaine contre le puissant Comte de Blois. "Amaury" fait référence au fils du premier comte.

Vue depuis le château

Le château passa ensuite aux mains du duc de Bretagne en même temps que Houdan tandis que d’autres Montfort devenaient très puissants en Languedoc (le sinistre Simon de Montfort) ou en Angleterre (venus à la suite de Guillaume le Conquérant qui leur donna le très important comté de Leicester). Anne de Bretagne était donc comtesse de Montfort et elle semble avoir résidé dans ce château à l’occasion après son mariage avec le roi de France. On a une très belle vue depuis le château sur la vallée de la Mauldre et je me suis rendu compte ainsi que je remonterais plus tard dans la journée sur un autre plateau de l’autre côté de la vallée.

Confirmant mon souvenir de 1989, il y a effectivement une descente raide et assez longue du château au centre du bourg, maintenant une petite ville assez active prisée des familles aisées travaillant dans l’Ouest parisien même sans gare à proximité. Ce n’est pas nouveau, on visite à Montfort la maison où Ravel vécut les dix dernières années de sa vie dans une villa fort bourgeoise typique de son époque (comme d’ailleurs celle de Lyons-la-Forêt vue avec un copain en 2007).

Vitrail Renaissance à Montfort-l’Amaury

Voûtes de l’église de Montfort-l’Amaury

Il y a évidemment une grande église dans le village et elle mérite une visite pour de magnifiques vitraux Renaissance, probablement l’ensemble le plus important du voyage de cette année. L’église fut commencée par la comtesse Anne de Bretagne et terminée vers 1540. Style mis à part, on voit bien que les vitraux datent de la Renaissance car les donateurs y sont représentés au moins aussi grands que les saints personnages au-dessus d’eux, ce qui aurait été choquant à l’époque gothique. L’élément architectural le plus intéressant est la série de clefs de voûte héritées du gothique flamboyant.

Il y a d’autres monuments classés à Montfort, entre autres des jardins privés et une galerie autour du cimetière, mais je n’ai pas fait l’effort (je regrette un peu pour le cimetière). Je suis descendu à la place dans la vallée en profitant bien de la plus grande descente de la journée, puis il a fallu remonter un peu à Bazoches et encore une fois aux Mousseaux avant de se retrouver au pied du rebord est de la vallée de la Mauldre. Comme on est tout près de Saint-Quentin-en-Yvelines, la circulation devient considérable et je ne savais pas quelle route serait la moins dangereuse compte tenu de ma vitesse d’escargot en côte.

Je suis monté par la D13 qui est la moins raide des trois solutions et qui a l’avantage d’être ombragée, mais je gênais beaucoup les voitures car la route est étroite et en partie bordée de glissières. C’est une fois arrivé en haut où l’on gênerait de toute façon un peu moins que la route devient plus large. Dès la limite communale de Maurepas, il y a aussi un large trottoir autorisé aux vélos et très pratique. J’avais consulté un site Internet avant le voyage et je savais donc qu’il y a des pistes cyclables qui traversent toute la ville "nouvelle" de Saint-Quentin même si elle est divisée en plusieurs communes dont les aménagements sont de qualité variable.

Malheureusement, il n’y a aucune pancarte pour les vélos et je n’avais pas une carte très détaillée; les pancartes pour les voitures conduisent toujours à la voie rapide interdite aux cyclistes et d’ailleurs peu souhaitable. Je suis parvenu à traverser l’agglomération sans trop de problèmes mais j’ai hésité assez souvent.

Rond-point aux lions à Elancourt

Au passage, je n’ai pas manqué de remarquer un rond-point particulièrement imposant à Elancourt où l’on peut admirer plusieurs lions autour d’une fontaine. On verrait bien ceci entouré de beaux immeubles haussmanniens, moins entre les HLM et les supermarchés de banlieue qui constituent l’essentiel de Saint-Quentin. Je suppose donc que les lions ont été récupérés ailleurs, mais je ne sais pas où.

Comme j’avais besoin de faire une dernière pause avant d’attaquer le long trajet en banlieue parisienne, je me suis arrêté au bout d’Elancourt dans un parc qui est probablement un ancien bois. Beaucoup d’ombres et d’arbres touffus en plantation naturelle, mais le sol est du sable compacté par des milliers d’enfants, de joueurs de pétanque et de promeneurs. En tous cas très pratique car il y avait même un banc.

J’ai eu plus de peine à trouver mon chemin après le parc. Je connaissais la direction d’ensemble mais il n’y a pas de route directe dans la direction nécessaire, c’est une allée pour cyclistes non indiquée à travers un quartier de résidences assez modernes manquant de repères. A cause d’un chantier, j’ai même eu un passage un peu inofficiel dans la cour d’une école.

Finalement, je suis arrivé exactement à l’endroit voulu et j’ai traversé la route de contournement pour entrer dans le parc de l’étang de Saint-Quentin, qui est délimité par de très hauts grillages comme en Angleterre. Il y avait un monde fou en raison du beau temps un jour férié, mais comme d’habitude surtout à proximité des parkings. Beaucoup de pique-niques en famille, une activité traditionnelle dans beaucoup de familles moins aisées qui échappent ainsi à leur appartement en HLM pour une journée.

Etang de Saint-Quentin

L’étang est maintenant surtout une base de loisirs avec école de voile, mais il a été créé vers 1680 pour alimenter en eau le palais de Versailles situé à 4 km et la digue artificielle de l’époque retient toujours l’eau efficacement. On a juste abaissé le niveau de l’eau d’un mètre. Anecdote curieuse: on avait décidé dans les années 1930 d’installer sur cet étang le port d’hydravions de Paris, ces engins étant alors le dernier développement technologique pour relier Paris aux colonies. Finalement, la crise économique puis la Seconde Guerre Mondiale retardèrent le projet jusqu’à 1945, date à laquelle les avions normaux étaient devenus plus usuels, et on construisit donc l’aéroport du Bourget à la place.

J’ai simplement fait le tour de l’étang sur la route prévue à cet effet, non sans monter au bout sur la digue pour admirer la vue. Une petite colline dominant l’étang est le point culminant de l’Île-de-France à 231 m. En quittant l’étang, j’ai trop fait confiance aux pancartes et je me suis retrouvé à la gare de Saint-Quentin-en-Yvelines, mais du mauvais côté des voies, et j’ai donc eu droit à un deuxième pont raide avec beaucoup de voitures.

Par contre, après les voies, j’ai découvert une vraie piste cyclable pas bien entretenue mais parfaitement carossable qui longe la voie rapide. On s’y perd franchement au niveau d’un échangeur et je me suis retrouvé à tournicoter un peu au hasard en franchissant des passerelles hautes et raides, mais fort pratiques vu que je ne pouvais pas utiliser la voie rapide. Finalement, on débarque d’ailleurs sur la route principale à la fin de la voie rapide à l’entrée de Saint-Cyr.

Je n’ai rien visité de Saint-Cyr à cause de l’heure, la ville étant surtout connue pour son ancienne école militaire. Elle se trouve maintenant à Coëtquidan tandis que les bâtiments reconstruits de Saint-Cyr accueillent l’un des lycées les plus élitistes de France. Comme celui de Saint-Denis, il accueille les enfants pistonnés des hauts fonctionnaires, mais il faut en plus à Saint-Cyr porter un uniforme comme dans un lycée anglais. Le lycée jouit d’un encadrement abondant et d’un équipement de très haut niveau. On ne sera pas surpris que le taux de réussite au bac soit de 100% et qu’il faille passer un concours pour y entrer.

Les milieux privilégiés ont toujours pris soin de donner á leurs enfants la meilleure éducation possible, mais on peut se demander si un lycée aussi élitiste et se comportant en lycée privé doive recevoir tant de subventions de l’Etat et doive être à la disposition des hauts fonctionnaires qui ne manquent pas de privilèges par ailleurs. Il faut certes payer des frais de scolarité à Saint-Cyr, mais on ne couvre pas les frais d’un tel lycée avec 2.000 Euros par an.

Dès la sortie de Saint-Cyr, la route devient assez étroite parce qu’elle longe le parc du Palais de Versailles. Si j’avais eu le temps, j’aurais évidemment été tenté de traverser le parc et de longer un peu le Grand Canal. En l’occurrence, j’ai trouvé le long de la route une piste cyclable certes étroite mais continue jusqu’à Versailles et j’ai trouvé que c’était une bonne alternative. Elle passe à la fin entre l’Orangerie du Palais et la Pièce d’eau des Suisses, ce qui fait que l’on a quelque chose à voir.

Orangerie du Palais de Versailles

L’Orangerie date de 1685 et abrite environ 1500 arbustes fragiles; on n’en voit qu’une petite partie depuis la route parce que l’on est en contrebas, mais la vue est quand même belle avec le palais principal en arrière-plan. Louis XIV aimait beaucoup la fleur d’oranger, signe de richesse en plus de son odeur, et les jardiniers arrivaient à en faire fleurir toute l’année grâce au bâtiment.

Pièce d’eau des Suisses à Versailles

La Pièce d’eau des Suisses n’est profonde que de 1 m 70, mais elle fait presque 700 m de long et 350 m de large, ce dont l’on ne se rend pas vraiment compte en passant devant. Elle fut creusée en 1678 par les mercenaires suisses au service de Louis XIV puisqu’il n’y avait par exception pas de guerre en cours et avait deux fonctions: elle servait de perspective d’eau depuis l’Orangerie et elle permettait de drainer le terrain voisin où l’on avait installé le potager du roi sur un ancien marécage. La pièce d’eau est le cadre de bacchanales annuelles organisées par les lycéens de Versailles fêtant leur baccalauréat.

J’ai appris qu’il y a une statue équestre de Louis XIV au bout de la pièce d’eau, statue exilée à cet endroit pour avoir déplu au maître des lieux. Elle devait orner l’Orangerie à l’origine, mais le sculpteur italien Bernin à qui on l’avait commandée en avait apparemment fait une œuvre trop baroque. Suite à un acte de vandalisme en 1980, il a fallu rénover l’original et le mettre à l’abri dans l’Orangerie. La statue de ma photo (et une dans la cour du Louvre) sont des copies.

Palais de Versailles

J’ai tourné à gauche à la premiere occasion pour rejoindre la place du château, voulant au moins revoir la façade déjà admirée en 2007. Je suis ainsi passé entre des bâtiments solennels du XVIIème siècle que je n’avais jamais été voir. Il s’agit apparemment de l’ancien Grand Commun, c’est-à-dire entre autres de la cuisine pour le palais de Versailles. La distance depuis le Palais explique pourquoi on mangeait froid à la cour, le roi ayant pour seul privilège qu’on essayait de garder ses plats tièdes en les transportant sous des cloches en argent. Comme il y avait une vingtaine de plats pour les repas plus simples du "Petit Couvert", on imagine le défilé de domestiques. C’est Louis XV qui fit installer une petite cuisine dans le palais pour manger chaud. Le bâtiment servit d’hôpital jusqu’en 1995 et abrite maintenant les bureaux du musée-château.

Avenue de Paris à Versailles

Je connaissais déjà les bâtiments qui font face au château sur la place principale, les deux écuries. Celle de ma photo abrite une école d’architecture et des ateliers de restauration des musées nationaux, c’était la petite écurie. La grande écurie est maintenant un musée des carrosses. Entre les deux, la grande avenue ornée de platanes conduit vers Paris. Sur les 2 km à travers Versailles, c’est vraiment une allée majestueuse d’une largeur imposante. Il y a une piste cyclable dans la contre-allée, mais elle est très pénible car il y a des trottoirs hauts à chaque rue latérale et des racines en travers. J’ai fini par revenir sur la route au niveau de l’octroi.

De Versailles au pont de Sèvres, on descend sur des kilomètres un vallon encaissé maintenant noyé dans les maisons et les immeubles. J’ai trouvé la circulation très raisonnable et la route est trop étroite pour inciter les voitures aux excès de vitesse. J’ai même fait un moment la course avec un autobus, le doublant aux arrêts pour me faire doubler ensuite, sport que je connaissais bien à Londres et qui m’avait permis de déterminer la vitesse moyenne d’un trajet en bus (14 km/h sans embouteillages).

Il y a quelques curiosités mineures en cours de route, le haut viaduc du chemin de fer à Viroflay et surtout les bâtiments de la Manufacture de Sèvres. Ils ne datent que de 1876 (reconstruction après les combats du siège de Paris en 1870) mais sont imposants et fort étendus. J’aimerais y aller un jour visiter le musée de céramique pour comparer au musée Victoria & Albert de Londres dont j’ai trouvé la collection abondante, très bien expliquée et très intéressante (et l’entrée est en plus gratuite).

Sèvres se trouve au bord de la Seine et il faut donc traverser le pont sur le fleuve, ce que j’ai trouvé très dangereux malgré le peu de circulation car il faut traverser un accès en provenance de l’autoroute qui n’est pas réglé par un feu. J’ai découvert trop tard qu’il y a un accès pour les vélos sur le trottoir et une glissière m’a empêché d’y monter après l’échangeur, ce qui est dommage car j’aurais probablement pris une photo de la Seine.

J’ai ensuite traversé Boulogne. J’avais envisagé de longer le bois de Boulogne, mais mon itinéraire détaillé était au fond des bagages et il était de toute façon un peu tard, ce qui fait que j’ai suivi tout simplement les pancartes tout droit vers la Porte de Saint-Cloud puis dans Paris vers le Trocadéro. Je me suis dit en passant que ce serait amusant de marcher à Paris le long des lignes de métro comme je l’ai fait à Londres, visitant ainsi toutes sortes de quartiers où l’on va peu d’habitude. Ceci vaudrait aussi pour Boulogne dont je ne connais que le jardin Albert Kahn.

Dans Paris, j’ai suivi le chemin le plus court par le Palais de Tokyo et les quais de Iéna au Pont Sully, ce qui est très intéressant vu que l’on passe un grand nombre de monuments célèbres. Je trouve qu’on les ressent mieux que de l’autre rive même si on est plus gêné par les voitures. J’ai réussi à traverser la place de la Bastille sans me faire écraser en appliquant la méthode d’un copain en 2006: foncer au milieu du chaos. Curieusement, ça ne marche pas mal, les voitures s’arrêtent.

Satisfaction statistique de la journée: trois nouveaux arrondissements (Dreux, Mantes et Boulogne).

Etape 7: Hurepoix et Vallée de Chevreuse

30 octobre 2012

(7ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Mercredi 30 mai

109 km, dénivelé 595 m

Soleil voilé puis temps couvert, 25°

Pont d’Austerlitz – Denfert Rochereau – Gaîté – coulée verte – Massy – Palaiseau – Orsay – rive de l’Yvette – Gif – Cressely – Magny les Hameaux – Port Royal – Notre-Dame de la Roche – Dampierre – Vaux de Cernay – Cote 165 – Bullion – Rochefort – Dourdan – Roinville – Marchais – St Sulpice de Favières – Mauchamps

Hurepoix, départements 75, 78, 91 et 92

J’aurais pu faire le trajet en beaucoup moins de kilomètres, mais je voulais profiter de l’occasion pour visiter un maximum d’attractions en grande banlieue, tout particulièrement en vallée de Chevreuse dont les Parisiens parlent toujours avec émotion mais qui ne me disait rien. On peut aller à Chevreuse en train, mais j’étais puriste cette année et j’ai donc plus ou moins longé la ligne de train dès Paris. Il faut dire que je savais par Internet qu’une coulée verte longe une partie de la ligne.

La voie verte commence juste derrière la Gare Montparnasse et j’ai donc pris le chemin le plus court jusque-là par la Gare d’Austerlitz. On passe ainsi quand même devant le Jardin des Plantes, la Salpêtrière, la prison de la Santé et le lion de Denfert, ce qui n’est pas mal. Je connaissais l’itinéraire du voyage de 2003 mais on a peint depuis sur la chaussée des voies cyclables qui sont assez bien respectées par les voitures quand il y a peu de circulation. Il n’y a que le débouché du Pont d’Austerlitz, la place Denfert-Rochereau et surtout la traversée du Boulevard du Maine qui soient un peu dangereux.

Début de la coulée verte à Montparnasse

La voie verte n’est pas marquée dans Paris et je n’aurais pas pu la trouver si je n’avais pas su à l’avance car c’est une ouverture sous le portique d’un immeuble. J’espère que ma photo aidera d’autres cyclistes, il faut repérer le panneau avec le petit carré bleu. Ceci fait, l’itinéraire est assez évident puisqu’on longe directement les voies de chemin de fer; je l’avais d’ailleurs repéré sans le reconnaître depuis les fenêtres du TGV de Bretagne. On traverse le boulevard des Maréchaux par une passerelle bien utile, mais on utilise l’échangeur normal pour traverser le Périphérique.

A peine entre-t-on à Malakoff que l’on trouve une signalisation excellente qui conduit sur 12 km jusqu’à Massy (je pense qu’il faut remercier pour cela le Conseil Général des Hauts-de-Seine). Il y a souvent deux cheminements parallèles, un pour les piétons qui utilise occasionnellement des marches et qui est emprunté par un chemin de grande randonnée tentant (le GR655 de Belgique à Saint Jacques de Compostelle), l’autre pour les cyclistes. La voie verte alterne entre des sections sur des trottoirs en contrebas de la ligne de train, des passages avec des rangées d’arbres et de rosiers et enfin des morceaux de parc. C’est très varié et relativement tortueux bien que ce soit en fait la dalle de couverture de la ligne de TGV.

Coulée verte à Fontenay-aux-Roses

Comme la banlieue est vallonnée, il y a aussi un peu de sport, en particulier un passage très réussi à Fontenay où le chemin piéton descend presque tout droit dans un fossé avec des marches tandis que le chemin cycliste oscille de chaque côté en traversant son alter ego par des passerelles en bois toutes différentes. Certaines communes se donnent aussi de la peine pour les rosiers, en particulier Malakoff et Fontenay. La partie la plus pittoresque se termine par un point de vue d’où l’on domine le parc de Sceaux.

Parc de Sceaux

Je ne me suis pas rendu compte qu’il y a une grande pièce d’eau au fond du vallon et la façade du château était cachée derrière des échafaudages, mais la taille du parc boisé suffit à donner envie de s’y promener un jour. Sceaux est un château qui n’a pas eu de chance: le premier tomba en ruine parce que les trois héritières en indivision ne s’entendaient pas et le deuxième, construit pour Colbert vers 1670, fut démoli en 1803 par un spéculateur qui voulait en vendre les matériaux. Le château actuel date de 1862 et appartient au Conseil Général depuis 1971.

Le parc de Colbert disparut plus tard et le parc actuel est plus petit car on vendit un tiers du terrain à des promoteurs pour financer la reconstitution du reste dans le style du XVIIème siècle. Les plans furent dressés en 1920 et accordent une grande importance à un entretien facile et bon marché, ce qui explique probablement pourquoi il semble assez nu et peut servir à des concerts pop. Je ne regrette donc pas trop d’en être resté au point de vue, d’où l’on est quand même impressionné.

Dinosaure à Massy

La fin de la voie verte du parc de Sceaux à Massy est facile mais plus ennuyeuse car on traverse des banlieues sans âme avec les grands immeubles d’Antony avant de longer simplement le remblai du chemin de fer. Les panneaux indicateurs disparaissent au niveau d’un rond-point où j’ai tenu à m’arrêter parce que les ouvriers de la ville de Massy étaient en train de construire des dinosaures en ferraille pour servir d’ossature à des plantations (comme on fait dans les jardins quelquefois).

Tyrannosaure en construction à Massy

Le tricératops était terminé et commençait à verdir tandis que le tyrannosaure  n’avait pas encore toute sa couverture de terre. On admirera aussi les palmiers autour du tyrannosaure. Je sais que les palmiers poussent assez bien en Béarn, en Provence et dans le Cotentin, mais j’étais surpris à Massy. Je ne sais pas non plus si les dinosaures sont simplement une fantaisie décorative qui change tous les ans ou si Massy a un lien particulier avec cette période géologique.

Ma carte ne montre pas de façon détaillée les rues de Massy et j’ai donc été obligé de me contenter de la grande avenue le long de la gare où les voitures vont un peu vite. Heureusement, ceci change très vite dès que l’on entre à Palaiseau où la route devient étroite et passe entre des maisons à un ou deux étages d’apparence villageoise. La petite place au milieu de village est très mignonne avec des bancs et j’en ai profité pour acheter un en-cas que j’ai mangé tout de suite. D’après Internet, plusieurs bâtiments un peu solennels sur cette place datent effectivement du XVIIème siècle et furent construits pour les seigneurs du lieu.

Je ne m’attendais pas du tout à trouver des bâtiments intéressants à Palaiseau, imaginant à tort que ce serait une ville de grands immeubles et de zones industrielles comme Antony et Massy. Même si une visite détaillée ne s’impose pas, c’était très agréable de sentir que je quittais la métropole. La ville se trouve presque au confluent de la Bièvre et de l’Yvette, qui sont encaissées d’environ 80 m dans le plateau comme presque toutes les vallées d’Île-de-France.

Je n’avais pas envie de monter immédiatement sur le plateau: même s’il y a quelques pistes cyclables, les routes sont rectilignes entre les champs de céréales et c’est monotone. J’avais envisagé la vallée de la Bièvre, mais il n’y a pas de route en amont de Jouy-en-Josas. Reste la vallée de l’Yvette, très peuplée mais où j’espérais trouver un cheminement cyclable le long de la rivière bien que ce ne soit pas très clair sur Internet.

Je suis donc descendu à la première occasion jusqu’à l’Yvette et j’y ai effectivement trouvé un sentier de petite randonnée suffisamment carossable et autorisé aux vélos qui longe la rivière. Un peu comme à Londres, on alterne entre un simple chemin le long des grillages des jardins et des sections de parc ombragé. Il y a aussi une interruption d’un kilomètre et j’ai suivi les marques pédestres dans les rues de Villebon.

Au bout d’Orsay, les bords de l’Yvette sont occupés par des instituts universitaires et des laboratoires scientifiques, mais on peut traverser le campus à vélo sans problèmes. Je n’ai pas cherché à visiter des monuments dans la vallée, je voulais être sûr d’avoir le temps pour les curiosités importantes prévues plus tard dans la journée et j’avais peur que les monuments ne soient dans les vieux centres nettement au-dessus de la rivière que je longeais.

J’ai fini par quitter la vallée de l’Yvette pour une vallée latérale dont la route est bordée d’un liseré vert prometteur sur la carte. C’était charmant bien que pas très différent de la Normandie et cela ne dure que deux kilomètres avant une bonne petite côte pour atteindre le plateau à Magny-les-Hameaux. Je n’ai pas eu le courage de faire le détour jusqu’à l’église qui est gothique et qui abrite des pierres tombales célèbres.

Magny est en effet la commune compétente pour le site de l’ancienne abbaye de Port-Royal-des-Champs. Je savais que l’on ne visite pas grand chose et que le site vaut principalement pour ses évocations historiques et intellectuelles, ce qui fait que je n’ai pas été trop déçu quand j’ai constaté que le site de l’abbaye est difficile d’accès et que l’on peut visiter seulement un musée dans un bâtiment sans intérêt apparent -il est gros et date de 1652, mais il est très austère.

Le monastère d’origine fut abandonné par les religieuses suite à une épidémie de paludisme en 1625 (elles se réfugièrent à Paris, d’où le nom du quartier de Port-Royal) et récupéré par un groupe de messieurs pieux qui y installèrent des ermitages en 1639. Leur réputation conduisit au retour des religieuses en 1648 et à la fondation d’un établissement d’enseignement (les "Petites Ecoles") où la pédagogie innovante et le très haut niveau des maîtres comme Pascal incitèrent les parents à placer leurs enfants (comme le jeune Racine).

Lors de la guerre civile de 1652 (la Fronde), certains perdants se réfugièrent à Port-Royal et le jeune Louis XIV victorieux décida immédiatement de mettre au pas l’abbaye. Les religieuses comme les ermites commirent en plus l’erreur de relancer une discussion théologique sur les thèses de Jansenius que le pape avait condamnées. Après des années de controverse et de compromis provisoires, l’intransigeance des religieuses conduisit le Pape à supprimer l’abbaye et les religieuses furent transférées de force dans des couvents-prisons en 1709. Le roi décida en 1713 de faire raser les bâtiments dont il ne reste donc que les fondations.

Un point de théologie assez approximatif: Jansenius estimait que le péché originel est inhérent à l’homme et qu’il ne peut en sortir que par la Grâce, et il critiquait le concept inventé par les Jésuites selon lequel il fallait obéir aveuglément au Pape et châtier sans merci les hérétiques. Sur le premier point, il s’exposait à être confondu avec certaines thèses protestantes sur la prédestination.

Sur le second point, il pouvait être récupéré par des ecclésiastiques à l’esprit intrigant qui ne voulaient pas trop obéir au Pape, et il semblait en plus justifier une certaine tolérance envers les Huguenots que ni le roi de France, soucieux d’éviter tout contrepouvoir potentiel, ni le Pape qui sortait du Concile de Trente tout orienté sur la lutte contre les Protestants ne pouvaient accepter.

On peut être tenté de prendre le parti des perdants, mais il faut avouer en l’occurrence que les victimes l’avaient un peu cherché par leur intransigeance. Par contre, il faut regretter que les expériences pédagogiques n’aient pas eu de suite alors qu’elles anticipaient sur des réformes qui viendront un siècle plus tard. La raison principale pour laquelle Port-Royal garde une aura romantique est que de nombreux auteurs des années 1820 y accouraient pour ressentir des frissons sentimentaux dans les ruines et publièrent de nombreux opuscules sur leurs impressions.

Je n’ai donc pas vu grand-chose de Port-Royal, mais j’ai apprécié à sa juste valeur la superbe descente tortueuse du plateau dans le vallon. On remonte de l’autre côté, mais dans la forêt et pas trop raide. Je cherchais depuis un moment un endroit de pique-nique et les interdictions autour du site m’avaient ennuyé, mais j’ai trouvé une grande aire de pique-nique très bien équipée par le Conseil Général au bout de la côte en bord de forêt et j’en ai gardé le souvenir d’une pause très agréable malgré quelques insectes.

Mairie du Mesnil-Saint-Denis

Sur ce nouveau morceau de plateau, quelques kilomètres suffisent pour atteindre le Mesnil-Saint-Denis, où j’ai constaté avec un peu d’étonnement que j’étais à nouveau sur le territoire de la ville nouvelle de Saint-Quentin. Il y a un joli château du XVIIIème siècle devant lequel on peut passer car il abrite maintenant la mairie et j’ai pris la photo car je trouve que l’on ressent bien combien la politique peut éloigner les élus du peuple si l’on se réfère à ce bâtiment.

Ancienne abbaye Notre-Dame-de-la-Roche

Mon véritable était en fait l’ancienne abbaye Notre-Dame de la Roche. Le guide Michelin prétend  en effet que l’on y voit les stalles de chœur les plus anciennes et les plus belles de la région. J’ai certes trouvé le site, mais c’est maintenant une école d’horticulture et la chapelle ne se visite que sur inscription préalable à l’office de tourisme. J’ai trouvé la chose fort frustrante…En plus, ni la cour de l’école ni les bâtiments ne semblent particulièrement beaux.

Je n’ai pas remarqué l’emplacement de l’église du village suivant, Lévis-Saint-Nom, parce que je profitais trop de la grande descente dans la vallée de l’Yvette. Elle est plus rectiligne que celle de Port-Royal mais amusante quand même. Il paraît que l’église en question est gothique. Je n’ai pas remarqué non plus les nombreux manoirs des environs. La route descend un peu la vallée verdoyante et on est presque surpris de trouver aussi peu de lotissements dans ce cadre charmant. Je suppose que les règlements d’urbanisme du parc naturel régional y sont pour quelque chose.

Château de Dampierre

La vallée s’élargit à Dampierre où il y a un très beau château. Le maître d’œuvre était le gendre de Colbert et avait donc les moyens de faire appel en 1685 aux meilleurs talents de son temps, Mansart et Le Nôtre, qui avaient à peine commencé leur carrière à Versailles. En fait, le château est une extension du château d’origine, comme d’ailleurs Versailles, mais ceci ne se voit pas. Il y eut des transformations au XIXème siècle mais elles ne touchent pas l’extérieur qui est solennel et chaleureux en même temps grâce au recours à une pierre dorée.

Dampierre-en-Yvelines

Les doubles bandeaux de briques qui contrastent si joliment avec la pierre sont un peu démodés au moment de la construction: les briques sont plus typiques de l’époque de Louis XIII et les doubles bandeaux sont fréquents au XVIème siècle. Louis XIV visita plusieurs fois Dampierre et il convenait de montrer que l’on n’avait pas l’intention de faire concurrence à Versailles. Colbert fit de même à Sceaux. Le château est toujours resté dans la famille depuis 1663.

J’aurais pu me rendre depuis Dampierre à Chevreuse où l’on peut voir une église romane et un château fort médiéval, mais j’avais envie de nature et j’ai donc préféré passer par les Vaux de Cernay, un vallon dans la forêt qui semble extrêmement couru si j’en juge par la taille des parkings et des édicules de restauration rapide. C’est aussi un itinéraire très apprécié des cyclistes car j’en ai vus plusieurs là alors que je n’en ai pas vus le reste de la journée. On passe par Senlisse où il y a un château, mais celui-ci est invisible depuis la route.

Vaux de Cernay

Je n’ai pas osé laisser le vélo sans surveillance aux Bouillons de Cernay et je n’ai donc vu les cascades que depuis le bord de la route nettement plus haut. Pour être honnête, c’est peut-être excitant quand on habite en banlieue parisienne, mais on voit mieux dans la Petite Suisse Luxembourgeoise. Un ruisseau coule avec des petits rapides entre des blocs de rocher au fond du vallon et le mot cascade est un peu exagéré. En amont, on retrouve des étangs de barrage qui rendent le tout un peu artificiel comparé à la vallée du Hallerbach par exemple.

La Celle-les-Bordes

Je suis monté sur le plateau par une côte assez facile en forêt puis je suis descendu rapidement dans le vallon suivant vers La Celle-les-Bordes, petit village provincial en bordure de la forêt de Rambouillet. La principale attraction du village est un château qui ressemble assez à celui de Dampierre par les couleurs mais qui date de 1610, ce qui montre combien Dampierre est démodé pour son époque. On devine un peu le château sur ma photo, mais il est peu visible de la route.

Entre La Celle et Dourdan, j’ai hésité entre passer par Saint-Arnoult (église et moulin du XIIème siècle) ou par Rochefort. La deuxième solution paraissait un peu moins fatigante mais j’hésite à la conseiller car il y a beaucoup de circulation en raison d’une sortie d’autoroute. Tous comptes faits, la route qui mène à Rochefort est charmante et ombragée, mais Rochefort n’est pas passionnant.

Eglise de Rochefort-en-Yvelines

Comme j’avais envie de m’arrêter pour un en-cas, je suis monté à l’église qui se trouve en haut d’un grand escalier très peu pratique – l’accès par derrière pour les voitures fait un grand détour et est mal indiqué. L’église était fermée, comme souvent en région parisienne, et je me suis contenté de l’extérieur avec des contreforts du XIème siècle massifs et des fenêtres particulièrement petites. On a cependant une assez jolie vue depuis le parvis sur le village et la vallée.

Portail à chevaliers à Rochefort

J’ai aussi vu un détail amusant sur une entrée de propriété donnant sur le parvis: le portail est tenu par deux chevaliers stylisés avec armure et écu. Cela m’a rappelé un décor dans le film du "Seigneur des Anneaux". Je suis ensuite redescendu sur la place du village puisque je n’avais pas trouvé de banc sur le parvis. Rochefort est un site classé et les maisons sont toutes en pierre, ce qui est mieux que le béton crépi, mais elles ne semblent pas très anciennes et les façades sont banales.

Forteresse de Dourdan

Après Rochefort, je suis remonté sur un petit morceau du plateau qui porte la forêt de Rambouillet, mais je n’ai pas vraiment profité de la verdure à cause d’une circulation incessante, probablement des navetteurs rentrant du travail par l’autoroute vu l’heure. Après la forêt, une descente modérée conduit directement dans le centre de Dourdan où j’ai tout de suite été impressionné par la grande forteresse en pierre blanche. Le site est très urbain comme à Brie-Comte-Robert, mais la forteresse est beaucoup plus grande.

Berceau des Capétiens à Dourdan

A la fin de la dynastie des Carolingiens, Dourdan est la résidence de l’une des deux familles les plus puissantes de Neustrie (l’autre résidence est Laon, siège de la famille de Vermandois). Le comte Robert parvient à se faire nommer duc des Francs par l’empereur et son fils Hughes Capet deviendra roi du nouveau royaume de France en 987. J’ignorais que Dourdan est donc le véritable berceau de la dynastie et non Paris. La ville fit toujours partie du domaine royal mais fut souvent donnée en apanage à des princes de sang qui en percevaient ainsi les revenus mais qui ne pouvaient pas la léguer à leurs descendants.

Entrée de la forteresse à Dourdan

Le château actuel date de Philippe-Auguste pour les remparts et de Sully en 1610 pour le corps de logis; il fut racheté par la commune en 1961 et abrite maintenant l’office de tourisme et un petit musée. Le plan simple en carré avec des tours rondes aux angles serait fortement inspirée de la forteresse du Louvre dont on ne voit plus que les fondations en sous-sol de la Cour Carrée. On date facilement la forteresse d’après le donjon qui est séparé du reste du château par un fossé supplémentaire; c’est un souvenir de l’époque des mottes féodales en bois et devient rare après l’an 1200.

Halle de Dourdan

La forteresse donne sur une grande place en pente avec une halle assez curieuse à l’autre bout qui date de 1836. La halle donne d’un côté sur un portail solennel et de l’autre côté sur une rotonde à trois pans, les deux bâtiments étant contemporains mais  relevant de styles complètement différents. On visite aussi à Dourdan l’église qui est d’origine gothique et très grande mais qui a été beaucoup remaniée plus tard. J’y ai particulièrement admiré une pietà contemporaine avec une représentation du corps du Christ très anatomique.

Big Ben à Dourdan

J’ai quitté Dourdan par la route de Paris qui passe un rond-point orné d’une tour fleurie. Ceci n’aurait rien de remarquable si n’était le fait que les ouvriers municipaux ont ajouté des cadrans d’horloge factices avec la mention "BigBen London". C’est plutôt amusant et je suppose que c’est une allusion aux jeux olympiques se tenant à Londres en 2012. Ma photo n’est pas excellente mais on voit les fleurs et au fond les tilleuls taillés fort élégants de chaque côté de la route.

Vallée de l’Orge à Roinville

J’ai quitté la route à Roinville où je suis monté sur le plateau par une côte raisonnable qui donne une jolie vue sur la vallée calme et verdoyante de l’Orge. Le hameau au sommet de la côte s’appelle Marchais, ce qui rappellera aux gens de ma génération un secrétaire général inamovible du parti communiste français.

Château de Villeconin

On peut descendre très peu après dans le vallon de la Renarde pour passer à Villeconin, un village tranquille avec une église mignonne du XVème siècle fermée. Le porche est intéressant car il annonce ceux que l’on voit dans l’Orléanais. Le clocher a des ouvertures munies de choses que l’on appelle des abat-son et dont j’ai appris le nom à cette occasion. Il y a aussi dans le village un beau château vénérable car construit en 1388 par un des plus grands seigneurs de la cour de Charles VI, le roi atteint de folie pendant la guerre de Cent Ans. Le château est privé et ne se visite pas.

Vitrail médiéval à Saint-Sulpice-de-Favières

En descendant la vallée, je suis arrivé à la dernière curiosité d’une journée riche en monuments, la basilique de Saint-Sulpice-de-Favières. Le village est tout petit mais il y eut un pèlerinage extrêmement couru au Moyen-Âge et ceci permit la construction d’une somptueuse basilique gothique dans le style de la Sainte-Chapelle de Paris. Elle fut commencée sous le règne de Saint Louis qui encourageait vivement la dévotion populaire.

Stalles à Saint-Sulpice-de-Favières

L’église est particulièrement réputée pour ses très beaux vitraux du XIIIème siècle et c’est dommage qu’ils soient placés comme presque toujours tellement haut que l’on ne voit pas bien les détails. Par contre, on voit très bien les stalles du XVIème siècle et j’ai toujours beaucoup de plaisir à les admirer car c’est l’un des endroits dans une église où les sculpteurs peuvent le plus faire jouer leur créativité.

Miséricordes à Saint-Sulpice-de-Favières

Après tout, en dehors des sujets religieux qui ornaient les extrémités, il fallait aussi des motifs tous différents pour les miséricordes: il fallait que chaque moine reconnaisse facilement sa place et le motif devait être assez grand pour le deviner dans la semi-obscurité et pour fournir un appui suffisant pendant les offices souvent longs. Sur ma photo, l’appui de droite montre un moine mais celui de gauche montre un personnage plus modeste. La miséricorde est très Renaissance et joliment travaillée.

Tableautins à Saint-Sulpice-de-Favières

Ma troisième photo montre une série de petits tableaux dont je ne connais pas l’usage; je ne pense pas que ce soit une prédelle du fait des piliers latéraux et de la charnière au milieu. Les tableaux montrent évidemment la légende de Saint-Sulpice tandis que je suis incapable de donner l’époque. Soit c’est médiéval en supposant que l’on a repeint les couleurs, soit c’est une imitation particulièrement réussie. Je n’ai pas trouvé de référence à ces tableaux sur Internet.

De Saint-Sulpice, il ne me restait qu’une longue côte en pente douce dans le vallon d’un affluent pour atteindre Mauchamps où j’avais réservé une chambre d’hôtes. Le monsieur m’avait prévenu au téléphone qu’ils ne servent pas de repas et qu’il n’y a pas de restaurant à proximité, ce qui fait que j’avais apporté dans mes bagages deux plats préparés à réchauffer au micro-ondes achetés au supermarché de Daumesnil. Je ne dirais pas que c’était aussi bon que de cuisiner soi-même, mais on peut les utiliser en dépannage si on n’a pas besoin d’une portion copieuse.

Deux autres hôtes sont arrivés au moment où je finissais de dîner, un monsieur qui est parti rapidement dans sa chambre et un autre qui est resté dans la salle commune. Il a senti que je n’avais pas envie d’allumer le poste de télévision et nous avons commencé à papoter. Finalement, la conversation était tellement sympathique et intéressante que nous avons passé toute la soirée en bas, interrompus seulement un instant par un appel de sa fille.

Le monsieur (comme son collègue) travaille dans un centre de logistique à proximité, mais sa femme et sa fille sont restées en Normandie où il habitait avant de devoir changer de travail. Sa fille a seulement 6 ans et demi et c’est sûrement assez dur de passer toute la semaine loin de la famille. C’était amusant d’entendre le monsieur parler castillan à sa fille: il est d’origine espagnole et est arrivé enfant avec ses parents qui fuyaient la pauvreté dans l’Espagne franquiste.

Ses parents ont su le pousser à faire des études (il dit qu’ils ont beaucoup sacrifié pour rendre ceci possible) et on ne s’attend pas forcément à le voir dans la logistique quand on parle avec lui. Comme nous parlions de musique, il a commencé par me dire qu’il avait un goût un peu spécial et je m’attendais à le voir parler de technofunk ou de chants bouddhiques, mais il s’est avéré que nous sommes tous les deux grands amateurs de Schubert et d’opéra. Il m’a aussi dit qu’il avait longtemps fait partie d’une chorale et que l’un des chanteurs les plus difficiles est Jacques Brel car il ne respecte pas l’échelle des notes dans ses chansons, ce qui fait que la partition ne permet pas forcément de savoir comment chanter correctement dans ce cas.

Nous avons aussi parlé d’éducation des enfants en comparant mes neveux et sa fille. Il l’a incité à faire du poney, ce qui est intéressant car ma nièce a commencé un mois plus tard avec autant d’enthousiasme que sa fille en montrait. Nous avons enfin parlé de littérature, ce qui était amusant car il était un peu gêné de m’avouer lire Montesquieu, ce à quoi j’ai pu répondre que je lisais La Bruyère.

Si ce monsieur habitait au Luxembourg, je pense que je le rencontrerais souvent dans des concerts, au théâtre ou dans des expositions d’art puisque nous avons les mêmes goûts dans beaucoup de domaines. Il doit avoir une douzaine d’années de moins que moi, mais ce n’est pas gênant pour papoter à l’entracte les jours où mon copain ne peux pas m’accompagner. Je me demande s’il y a une petite chance que la famille déménage un jour au Luxembourg car l’employeur de Madame semble réduire ses activités tandis que leurs deux métiers sont tous les deux très demandés au Luxembourg.

Je n’ai pas pensé sur le moment à lui demander son adresse e-mail, mais j’ai laissé la mienne à la propriétaire le lendemain matin et elle le lui a transmis puisqu’il a repris contact un mois plus tard pour savoir quand je mentionnerais la soirée à Mauvières sur mon blog. C’est en tous cas l’une des soirées les plus sympathiques que j’ai eues dans une chambre d’hôtes depuis des années. La dame m’a dit le lendemain matin quand j’ai pris congé qu’elle avait vu le monsieur pour le petit déjeuner et qu’il avait également trouvé la soirée particulièrement agréable. Ceci m’a évidemment fait très plaisir.

Ceci mis à part, si on est en voiture et que l’on n’a pas besoin de dîner, la chambre d’hôtes est d’excellente qualité et mérite mes recommandations. Elle offre tout le confort dans un cadre soigné avec meubles anciens – les personnes sensibles prendront simplement la précaution d’un aérosol contre les moustiques car tous les hameaux de la région ont des mares d’eau stagnante avec les conséquences que l’on imagine.

Etape 8: Beauce

29 octobre 2012

(8ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Jeudi 31 mai

98 km, dénivelé 355 m

Nuageux avec éclaircies, 21°

Mauchamps – Lardy – Janville – Gillevoisin – Chamarande – Etréchy – Champigny – Etampes – D21 – Chalou – Saclas – Méréville – Juines – Autruy – Erceville – Outarville – Poinville – Santilly – Château Gaillard

Beauce, départements 28, 45 et 91

La journée a aussi bien commencé que la soirée avait été agréable. La dame sert un petit déjeuner de très grande qualité avec plusieurs pâtisseries maison et j’ai en plus eu le plaisir de papoter avec un jeune couple néerlandais intéressant. Le jeune homme parle parfaitement français pour la bonne raison que sa mère s’est installée en France quand il était enfant pour reprendre un camping dans le pays basque près de Mauléon. Il avait tenu à retourner aux Pays-Bas après son bac mais m’a expliqué qu’il n’y resterait pas longtemps car il avait été déçu par le climat mais aussi par les relations entre les gens.

C’est intéressant car ceci rejoint ce que disait ma sœur quand elle étudiait à Groningen il y a une quinzaine d’années. Les parents de mon filleul ont un souvenir beaucoup plus positif de leur séjour de plusieurs années à Amsterdam, mais ils sont originaires du nord de l’Allemagne et c’est un environnement culturel très différent du sud de la France.

Le jeune couple circulait dans un minibus avec remorque chargé à en craquer car il transportait de nombreux équipements pour la nouvelle saison d’été du camping. Physiquement, le monsieur avait tout l’air d’un pilier de rugby béarnais et je peux facilement imaginer qu’il n’a aucun problème à maintenir l’ordre dans le camping même quand les vacanciers ont trop bu et font du tapage nocturne (chose qui semble poser des problèmes assez souvent dans les campings). J’aurais aimé le comparer avec l’ancien officier écossais rencontré en 2011 à Méolans, qui avait lui aussi des muscles et une présence impressionnants.

Boiseries de l’église de Mauchamps

Sur la recommandation de la dame, je suis encore allé voir l’église de Mauchamps (où habitant les Campusiens !) avant de quitter le village, profitant de ce qu’elle était ouverte. La visite est tout-à-fait intéressante car cette petite église romane est entièrement couverte de boiseries Louis XV surmontées d’urnes décoratives. Les bancs et la chaire semblent dans le même bois et c’est rare de voir un tel ensemble parfait.

J’étais tellement distrait par l’église ou par le couple néerlandais que j’ai oublié ma montre sur la table de nuit, mais je m’en suis rendu compte avant de quitter le village (parce que je la range à côté de l’appareil photo, que j’avais sorti dans l’église). Je suis donc revenu chez les gens, ce qui prend juste trois minutes dans un aussi petit village, et ai récupéré ma montre.

Je suis passé à la sortie du village devant un grand centre de logistique (Intermarché je crois) et j’ai donc su où travaille le monsieur si sympathique rencontré la veille au soir. L’entrepôt est directement au bord de la N20 où il y a une circulation de camions considérable car c’est l’itinéraire gratuit pour rejoindre Toulouse ou le Languedoc. Heureusement, il y a un pont au-dessus de la voie rapide.

De l’autre côté, je me suis retrouvé le long d’un terrain militaire où des troufions simulaient l’assaut d’un hélicoptère pendant qu’un autre engin s’approchait en rase-mottes au-dessus des champs de céréales et de ma route, le tout accompagné des claquements secs de balles à blanc. C’était assez curieux à regarder et une photo était tentante mais je me suis dit que je risquais fort de me faire arrêter si je m’attardais. Curieusement, le champ de manœuvres est directement visible depuis la route, ce qui est rare.

Mare de village à Torfou

La route passe ensuite le hameau mignon de Torfou avec sa mare à moustiques typique de la région (il y en a aussi dans les hameaux du plateau du Neubourg, qui ressemble beaucoup géologiquement, tandis que ce n’est pas le cas en Champagne Crayeuse par exemple). La photo montre aussi une très grosse ferme avec mur d’enceinte, un style traditionnel dans les régions subissant des invasions (Artois, Bessin ou donc Hurepoix). La route descend ensuite à travers bois jusqu’à Lardy où je voulais retrouver la vallée de la Juine qui propose de nombreux châteaux.

Jardin art déco à Lardy

Lardy (où habitent les Larziacois) était autrefois un bourg viticole assez riche mais ce que je voulais visiter d’abord était le jardin Boussard dont j’avais vu les références dans un prospectus de la chambre d’hôtes. Le jardin appartenait à un médecin qui y fit aménager en 1927 un décor à la mode. C’est un exemple rare de jardin art déco et il est inscrit comme monument historique; une suite de petites terraces ornées de rosiers nains donne sur une grande pelouse coupée par un petit canal en briques.

Jardin Boussard à Lardy

Le canal coupé de petits bassins ronds se termine sur une cascatelle ornée de mosaïque. Les mêmes mosaïques et les cascatelles se retrouvent sur les petites terrasses et on devine facilement que le paysagiste s’est inspiré des jardins du Generalife à Grenade. Soit dit en passant, le jardin est très difficile à trouver si on n’a pas un plan de ville mais je suis passé devant par hasard.

Mairie de Lardy

Lardy possède aussi une mairie très joliment installée dans un manoir avec douves, communs, terrasse et grand parc arboré au bord de la Juine. Un endroit parfait pour prendre un en-cas si cela avait été l’heure. J’ai fait avant un petit détour recommandé par la carte jusqu’à un  château sur l’autre rive de la Juine, celui de Mesnil-Voisin qui fut construit à partir de 1630. La première construction fur érigée pour un aristocrate par Michel Villedo, un simple ouvrier maçon de la Creuse (c’était un métier typique pour les paysans creusois si leur terre peu fertile ne suffisait pas à assurer la subsistance de la famille pendant l’hiver).

Château de Mesnil-Voisin

Le jeune homme venait d’une famille un peu aisée et savait donc lire, mais il avait aussi de l’entregent car il se vit confier la construction d’un château pour un conseiller au Parlement avant même de passer maître maçon en 1629. Il donna son premier emploi à Louis Le Vau, fils d’un tailleur de pierre, et le forma si bien que Le Vau devenu architecte célèbre confia à Villedo la direction des travaux de maçonnerie à Vaux-le-Vicomte. Entrepreneur dynamique, c’est Villedo qui lotit et construisit le quartier du Palais Royal à Paris.

Le château de Mesnil-Voisin semble avoir été dessiné par Mansart puis agrandi par Robert de Cotte. C’est donc une œuvre majeure de style Louis XIV, d’autant plus qu’il y a peu de châteaux construits par Mansart en dehors du palais de Versailles (principalement Balleroy et Maisons-Laffitte). Le château tomba en ruines après la seconde guerre mondiale mais un acheteur privé l’a racheté et la restauration est presque terminée.

Communs du château de Mesnil-Voisin

C’est un magnifique château avec un parc au bord de la Juine et des douves alimentées par un canal. Plus que le logis principal en U et les pavillons des gardes, j’ai beaucoup admiré les communs, séparés de la cour d’honneur par un grand mur peint en jaune avec colonnade en pierre grise et urnes au sommet. Un gigantesque pigeonnier trône au milieu de la cour des communs; les experts admirent ses 3500 boulins, sa toiture en poivrière et son escalier intérieur mobile, mais je n’ai évidemment rien vu de tout cela. En tous cas, le détour jusqu’au château était amplement justifié.

Château de Gillevoisin

Après m’être un peu attardé à Lardy, je suis arrivé en remontant la vallée de la Juine devant un autre château, mais qui ne figure pas clairement sur la carte car c’est une école hôtelière. J’ai bien fait de descendre dans la cour car le château de Gillevoisin est très élégant. Le bâtiment principal fut construit pour un des propriétaires de la Manufacture des Gobelins vers 1640 mais il faut l’imaginer sans la tour peinte en rose pour imiter le style Louis XIII qui date de 1898 et qui fut construite pour un ancien président du conseil de la 3ème république.

Ecole hôtelière de Gillevoisin

Les communs sont plus anciens et la légende y fait séjourner Henri IV vers 1585. La seule chose qui se visite est la chapelle mais je ne l’ai pas remarquée, ce qui est dommage car elle est ornée de fresques bibliques d’un artiste contemporain (1998). Le château fut récupéré par l’Etat en 1950 et abrite une école pour adolescents en difficulté financée par une fondation.

On les y forme aux métiers de l’hôtellerie et il y a d’ailleurs un restaurant d’application ouvert au public – les menus sont assez simples mais bon marché, la vocation des élèves étant plus les cuisines collectives que les grands restaurants. Je suis passé le long du château en poussant le vélo puis j’ai découvert que l’on peut traverser la Juine sur un petit pont en bois et ressortir du domaine sur l’autre rive, chose très pratique car le prochain château est justement de ce côté.

Ce troisième château est celui de Chamarande, qui se trouve au milieu d’un grand parc plus ou moins forestier avec quelques allées de platanes gigantesques. On peut apparemment y voir aussi quelques fabriques de jardin, mais je n’ai pas fait le détour faute de temps. Le château fut construit vers 1660 pour un haut fonctionnaire de Louis XIV dans un style un peu démodé pour son temps qui le revendit au Premier Valet de Chambre du Roi en 1685 -les personnes qui faisaient construire des châteaux sous Louis XIV, particulièrement les parvenus, avaient souvent les yeux plus gros que le ventre et revendaient le château à peine achevé pour payer leurs dettes. Louis XIV encourageait ce comportement qui garantissait que les riches ne consacrent pas leur argent à comploter contre lui.

Château départemental de Chamarande

Le château servit dans les années de 1950 de centre de formation des scouts puis fut vendu en 1978 au conseil général qui s’en sert pour les archives départementales et comme galerie d’art contemporain. C’est un usage raisonnable pour les châteaux qui ont été habités pendant des siècles et revendus fréquemment, l’intérieur ne contenant plus dans ces cas de décors ou de meubles historiques. Quand je suis passé, on installait dans la cour des communs une scène, des hauts-parleurs et des guéridons de réception, peut-être pour un concert ou un mariage.

Le château est considéré comme un très bel exemple du style Louis XIII avec ses murs en briques coupés par les encadrements en pierre de taille des fenêtres. Les ouvertures du rez-de-chaussée sont presque aussi grandes que celles du premier étage, ce qui n’aurait pas été le cas à la Renaissance, et il y a simplement un fin bandeau de pierre pour souligner les étages alors qu’il y a un bandeau double plus épais à Dampierre, construit dans un style plus ancien. A Mesnil-Voisin et à Gillevoisin qui sont plus tardifs de 30 ans, les fenêtres du rez-de-chaussée sont nettement plus grandes que les autres et il y a un étage semi-enterré avec simples lucarnes pour le service.

Puisque le château de Chamarande n’est pas historique, je me suis contenté de le regarder de l’extérieur, je suis sorti du parc par une petite côte imposée par le pont sur la ligne de chemin de fer Paris-Toulouse (qui m’a amusé car je la connais bien) puis j’ai traversé la Juine pour éviter la N20 de la rive gauche. Sur la rive droite, je suis passé à Morigny qui a deux grands monuments historiques.

Le château de Jeurre est malheureusement invisible derrière de hauts murs et il faudrait le visiter séparément car il est surtout connu pour une demi-douzaine de fabriques de parcs récupérées en partie à Méréville et à Saint-Cloud. Je ne pouvais de toute façon pas y accéder car l’entrée est sur la N20 que je préférais éviter.

Restes de l’abbatiale de Morigny

L’autre monument est le reste de l’abbatiale de Morigny, fondée au XIème siècle, qui fut protégée et très encouragée par les rois de France car elle se trouvait directement sur une de leurs principales routes entre Paris et le Val de Loire. Elle déclina plus tard comme la plupart des abbayes françaises et la nef de l’abbatiale s’effondra en 1585, conduisant la paroisse à boucher le trou au moyen d’un grand mur aveugne franchement laid. L’église a été rénovée mais est normalement fermée; elle vaut donc surtout par l’évocation historique.

J’ai retraversé la Juine pour entrer dans Etampes, la principale ville de la région, où j’étais attiré par pas moins de quatre églises intéressantes sur la carte. A noter qu’il y a pas mal de circulation dans Etampes et que les églises sont réparties sur plusieurs kilomètres. La ville est historique car c’était un point s’appui très important pour les premiers rois de France capétiens, dont la famille venait de Dourdan mais qui avaient besoin d’Etampes pour contrôler la route Paris-Orléans.

En 1079, le roi Philippe Ier y passa ainsi tout un hiver; il tenta de déloger le seigneur du Puiset, un guerrier pillard qui terrorisait la Beauce, mais son armée fut écrasée et ceci montre le peu de pouvoir d’un roi de France cent ans après l’élection d’Hugues Capet. Ces problèmes se résoudront pour une bonne partie par les Croisades, qui attirent les aventuriers en Orient et affaiblissent les familles féodales les plus turbulentes. Etampes est l’une des seulement douze "bonnes villes" du royaume de France vers 1200, ce titre s’appliquant aux villes indépendantes des seigneurs féodaux et dotées d’institutions locales.

Portail d’église à Etampes

Des quatre églises, la première est l’ancienne église des bourgeois, Saint-Basile, qui date en partie de 1145. Les voûtes sont début gothique mais l’église était fermée lors de mon passage et je me suis contenté du portail. Il est malheureusement assez abîmé par les gaz d’échappement car la N20 passait juste devant, mais c’est un mélange intéressant d’influences normandes (les chevrons) et méridionales (les personnages allongés dans la courbure). J’ai aussi admiré les ferrures de la porte.

Chevet fortifié de la collégiale d’Etampes

La deuxième église était la seule que j’ai trouvée ouverte. C’était celle du chapître, la collégiale Notre-Dame-du-Fort, qui est une église fortifiée entourée d’un mur aveugle à créneaux assez impressionnant. Les chanoines avaient des revenus très importants et se sentaient induits à montrer leur influence et leur primauté par une église dûment imposante.

Portail de la collégiale d’Etampes

L’entrée principale est un somptueux portail d’environ 1140 qui est clairement influencé par les plus grandes constructions de l’époque comme Chartres (les statues-colonnes et le tympan). Les anges en ronde-bosse dans les coins au-dessus des voussures sont exceptionnels. Les sculptures ont malheureusement été abîmées pendant les guerres de religion, mais sont extraordinairement détaillées. Ma photo semble montrer la fuite en Egypte et la Sainte Cène.

Portail intérieur peint dans la collégiale d’Etampes

A l’intérieur, c’est un grand vaisseau gothique austère mais très lumineux et représentatif du style. Il y a quelque chose de très étrange et de très rare dans une des nefs latérales, une fresque formant l’encadrement d’une porte. La fresque est très colorée avec des carrés unis alternés et des armoiries, ce qui me fait penser aux costumes du XIVème siècle. En fait, c’est une fresque du XVIème siècle qui montre l’Ecce Homo. Je n’ai jamais vu ce genre de décor dans une église mais je sais que les églises médiévales étaient peintes de couleurs vives, ce qui fait que c’est peut-être plus authentique que les grands murs en pierre nue habituels.

La troisième église, l’église du faubourg, était fermée. C’est une église romane connue surtout pour son plafond en bois peint à la Renaissance qui m’aurait sûrement vivement intéressé. La quatrième église, fermée elle aussi, est Saint-Martin, une collégiale qui dépendait de l’abbaye de Morigny et qui fut construite vers 1200. C’est donc une église gothique.

Clocher penché de Saint-Martin-d’Etampes

Son intérêt principal est la tour, qui est séparée de la nef et qui est fortement penchée. On ignore donc souvent qu’il y a une "tour de Pise" à Etampes ! En fait, le terrain s’affessa alors qu’on avait construit le niveau inférieur de la tour et les maçons s’y adaptèrent en construisant le reste selon une autre verticale. On se rend très bien compte sur la photo que la tour forme une courbe un peu comme un concombre. Il y a une place devant la collégiale avec des bancs sous de grands tilleurs et j’en ai profité pour pique-niquer.

J’avais toutefois visité avant non seulement les églises mais aussi quelques-uns des hôtels particuliers, Etampes en ayant plusieurs grâce à la richesse des terres de la région qui permettaient quelques fantaisies aux propriétaires terriens. Ce sont des hôtels Renaissance ou classiques pour la plupart, construits en pierres et crépi, et ils sont plus intéressants que pittoresques.

Maison Renaissance à Etampes

Les deux qui valaient le plus une photo sont celui du syndicat d’initiative et celui de l’hôtel de ville. Le premier est aussi appelé hôtel d’Anne de Pisseleu et date de 1538 pour rappeler le fait qu’Anne, favorite du roi François Ier, fut duchesse d’Etampes. Détestée pour ses intrigues politiques, elle prit sa retraite en 1547 à la mort du roi et se fit protestante comme pas mal de hautes dames de la cour, fâchées du machisme des nobles catholiques.

Même la sœur de François Ier, très cultivée, était fortement tentée par le protestantisme et protégea de nombreux artistes de la religion réformée. C’est le roi lui-même qui décida de combattre le protestantisme pour des raisons politiques, préférant s’allier à la Papauté dans l’espoir d’avantages territoriaux en Italie plutôt que d’améliorer sa situation financière en nationalisant les biens de l’Eglise comme Henri VIII le fit en Angleterre.

Mairie d’Etampes en style troubadour

La maison appartenait en fait à un fonctionnaire, Monsieur Lamoureux, contrôleur des tailles. C’est la plus jolie de la ville grâce à sa tourelle en briques. La seule qui fasse concurrence fait maintenant partie de l’hôtel de ville, mais l’effet est faussé dans ce cas par trois mini-tourelles ajoutées au XIXème siècle.

J’avais réservé une chambre d’hôtes directement sur la N20 à 30 km d’Etampes, mais j’ai estimé que j’avais largement le temps de faire quelques détours d’abord plus à l’ouest puis plus à l’est. J’ai commencé par longer la petite vallée de la Chalouette, qui est verdoyante et calme et qui ne faisait pas un grand détour. Ce n’est toutefois pas un endroit très excitant et il faut quand même monter au bout sur le plateau de Beauce par une grande côte toute droite.

J’espérais trouver au village de Chalou-Moulineux une église intéressante mais la carte exagère car la petite église romane est assez banale et fermée. Il faut en plus redescendre dans le ravin pour franchir la Chalouette au niveau de sa source et remonter de l’autre côté.

Je suis resté ensuite quelques kilomètres sur le plateau le temps de longer l’aérodrome de Mondésir, un des principaux berceaux de l’aviation. En effet, on y trouvait les écoles de pilotage de Blériot et de Farman et le directeur de l’Aérospatiale fut un temps maire d’Etampes. La célèbre Patrouille de France, maintenant installée à Salon-de-Provence, fut créée sur cet aérodrome.

Parc de Saclas

Je suis descendu de Mondésir à nouveau dans la vallée de la Juine au niveau du bourg de Saclas où je pensais trouver un pont médiéval recommandé par un prospectus. Honnêtement, le pont est tout petit et ne vaut pas le déplacement. Par contre, Saclas se trouve au confluent de trois vallées et la ville en a profité pour installer un grand parc très agréable  traversé de divers canaux et courants qui glougloutent sous de grands peupliers. Il y a aussi un étang de pêche, des bancs et des topiaires. Je n’ai pas trouvé de détails sur ce parc qui est peut-être un parc de château à l’origine.

Lavoir sur la Juine à Méréville

J’ai encore remonté un peu la Juine pour atteindre le dernier bourg du département, Méréville, où l’on entre après avoir passé la rivière au niveau d’un lavoir très mignon du XVIIIème siècle. Je n’ai pas pensé à prendre des photos à chaque rivière traversée, mais la Juine le méritait vu le temps passé dans sa vallée. Il y avait autrefois un château au bord de la rivière avec un grand parc célèbre pour ses fabriques. Curieusement, le lavoir était certes un endroit pratique, mais était aussi à l’origine une des fabriques du parc.

Le château et le parc datent des années 1785 et accueillirent les plus grands hommes de l’époque et de nombreux artistes, mais les propriétaires ultérieurs l’entretinrent mal et il était presque en ruines quand il fut acheté par un groupe immobilier japonais en 1997 pour en faire un hôtel de golf. François d’Ormesson, frère du célèbre académicien, convainquit le conseil général de racheter l’ensemble en 2000 et la restauration suit son cours avec une sage lenteur depuis.

Halle de Méréville

Faute de visiter le parc ou le château, j’ai visité la halle. En effet, le seigneur local obtint en 1511 le droit de tenir un marché hebdomadaire (facteur de richesse très important quand le roi en autorisait un) à la condition de construire la halle qui est une construction très impressionnante de 40 m sur 18. La hauteur est particulièrement spectaculaire et je suis toujours fasciné par les méthodes très habiles employées pour relier les différents bois de ces charpentes apparentes.

Méréville est aussi connu pour ses cressonières, l’Essonne fournissant 40% de la production française. Je me suis donc arrêté au bord d’une cressonnière en quittant le bourg pour mon dernier en-cas de la journée. Un ministère a décrété en 1992 qu’il s’agit d’un "paysage de reconquête", expression martiale un peu étrange et moins adaptée que le label "Site remarquable du goût" accordé en même temps. Une cressonnière n’est pas très spectaculaire, mais suffisamment inhabituelle pour justifier une "maison du cresson".

Cressonières à Semainville

Je regrette simplement que le cresson pousse en eau stagnante peu profonde qui exerce une attirance irrésistible sur les moustiques. Ceci mis à part, le cresson est un légume très sain et appétissant même si cela fait longtemps que j’ai vu une soupe au cresson dans un restaurant. Il est très riche en fer, en calcium et en vitamines, mais il a un goût âcre dû au soufre si on le mange frais (comme les radis).

La cressonière était la dernière attraction de la vallée de la Juine. Je n’ai plus eu que deux côtes sur une très petite route mal indiquée et je me suis retrouvé sur le plateau de Beauce que j’allais traverser jusqu’au lendemain midi. La Beauce a la réputation d’être la région la plus plate et la plus monotone de France, ce qui n’est pas entièrement justifié.

Champ violet près d’Outarville

En effet, les Landes et la Champagne Crayeuse lui font concurrence, la première parce que les forêts de pins sont monotones, la seconde parce qu’il n’y a pas un seul arbre pour couper la vue. En fait, la Beauce devient légèrement plus variée dès que l’on se trouve à l’ouest de la N20. A l’est entre la N20 et Pïthiviers, c’est le secteur le plus ennuyeux. Finalement, comme il était tard et qu’il convenait que je presse un peu, des routes toutes droites entre des villages sans intérêt ne convenaient pas si mal.

Comme j’avais réservé dans un hameau directement sur la N20, la route la plus rapide était évidente, mais je n’avais aucune envie de me faire doubler par des poids lourds roulant à tombeau ouvert toutes les 10 secondes. Pensant qu’il serait plus facile de traverser la voie rapide dans un gros village où il y aurait peut-être un feu, je me suis dirigé vers Toury.

Rien à signaler sur 20 km jusque là, le paysage est effectivement plat et monotone avec toutefois un horizon pas trop triste car il y a ici et là des bosquets ou au moins des rangées d’arbres. Et il y a aussi le long de la N20 toute une série de lignes à haute tension et un grand nombre d’éoliennes. Curieusement, je n’en ai pas vues dans le reste de la Beauce alors que le paysage s’y prêterait.

Toury est un petit bourg muni effectivement du feu espéré et d’une gigantesque usine de betterave sucrière. L’odeur de la sècherie de betteraves est aisément reconnaissable, c’est une odeur sucrée et chaude qui donne légèrement la nausée. Je la connaissais bien parce que j’ai eu un correspondant est-allemand qui habitait sous le vent d’une usine semblable.

Eglise à galerie à Toury

Je me suis arrêté deux minutes à Toury pour regarder l’église qui est munie d’une curieuse galerie gothique. On voit sur la photo qu’il était déjà 19 h 10, c’est effectivement l’un des rares jours où je suis arrivé après 19 h 30 qui est mon heure limite pour appeler les gens quand j’ai réservé le dîner puisque j’arrive presque toujours vers 19 h.

Après encore un morceau de plateau de Beauce sur une route rapide mais exposée à un petit vent frais du soir qui freinait, j’ai atteint le hameau de Château-Gaillard où j’avais réservé. Il est très difficile de trouver une chambre d’hôtes dans la Beauce car c’est une région qui n’attire ni les touristes ni les VRP et qui est assez proche de Paris. Celle que j’ai prise sert probablement plus souvent à des gens qui ont besoin de faire étape sur un long trajet entre les Pays-Bas et le Sud de la France par exemple et qui cherchent un arrêt après avoir contourné Paris.

C’est propre, confortable et assez bon marché mais le petit déjeuner est très simple. Heureusement, bien que la maison donne directement sur la N20, un feu ralentit les camions et les chambres donnent sur l’arrière. J’ai quand même été obligé de mettre des boules Quiès car un monsieur dans la chambre voisine était malade et ronflait trop bruyamment. Je ne l’ai pratiquement pas vu parce que l’on ne peut pas dîner sur place. J’ai par contre eu l’occasion de papoter dix minutes avec la dame et son mari, même si elle n’était pas très communicative au début.

En synthétisant, ils tiennent une grande ferme céréalière et betteravière et font sûrement partie de ces gros agriculteurs qui agitent les esprits à Bruxelles et qui forment le groupe de pression extrêmement puissant de la FNSEA. Ils ont dix ouvriers à l’année, ce que je n’avais jamais rencontré en 20 ans de chambres d’hôtes à la campagne. Pour occuper les ouvriers en dehors des récoltes et rentabiliser les machines, ils lavent des pommes de terre sous contrat pour Nestlé.

Je n’ai pas très bien compris dans quels produits entrent ces pommes de terre, mais le monsieur m’a dit clairement qu’elles sont transportées sur plusieurs centaines de kilomètres de l’usine chez lui et retour pour le simple fait d’être lavées. Ceci me semble un exemple révoltant des excès du capitalisme industriel car il ne fait aucun doute que cette méthode de lavage représente un gaspillage énorme du point de vue écologique (et je n’ai pas encore mentionné que l’eau de surface n’existe pas en Beauce et qu’il faut la pomper à grands frais d’une nappe phréatique qui baisse de façon inquiétante).

Il y a peut-être une confusion quelque part car Blédina, qui fabrique effectivement ses petits pots à Brive (et dans lesquels il y a 20% de purée et 80% de divers ingrédients mystérieux) appartient à Danone et pas à Nestlé – alors que le monsieur parlait de Blédina et de Nestlé.

Nous avons aussi parlé des éoliennes puisque je trouvais étonnant qu’il n’y en a que le long de la N20. La dame m’a expliqué qu’elles ont été vues à l’origine, quand les emplacements étaient loués aux agriculteurs 10.000 €, comme un genre de garantie d’héritage. Les gens qui avaient du terrain en mettaient de côté à raison d’une éolienne par enfant. Malheureusement, les prix de location ont diminué.

Par ailleurs, certains agriculteurs comme la dame utilisent des chariots d’irrigation disposés en longueur plutôt que des jets d’au tournants et ne peuvent donc pas louer des emplacements sans changer leur système d’irrigation. Au total, les céréaliers sont plus libres que les producteurs de pommes de terre, qui doivent arroser leurs terres plus régulièrement.

La dame est aussi devenue plus hésitante depuis qu’elle est passée un jour le long d’un champ où il y avait une pale enfoncée verticalement. Elle n’a pas su si elle était vraiment tombée, mais elle n’a plus vraiment confiance. Par contre, elle ne s’inquiète pas tellement du vrombissement ou de l’effet esthétique vu qu’elle a déjà les lignes à haute tension et la N20. Elle est simplement un peu gênée par les lumières clignotantes rouges au sommet des mâts quand elle a une insomnie.

Pour dîner, j’avais le choix entre deux restaurants de routiers, un en haut du village et un en bas. Celui du haut étant nettement plus petit et trop près, j’ai pris celui du bas pour profiter du bon air nocturne le long de la nationale. On passe aussi devant une maison où un énorme chien-loup bondit de plus de deux mètres en hurlant et arrive presque à chaque fois à surmonter le portail pourtant fort haut.

Le restaurant de routiers semble très connu et a suffisamment de succès pour se payer deux hommes uniquement occupés à guider la manœuvre des camions. J’ai très rarement l’occasion d’aller dans un restaurant de ce genre mais je dirais que c’est nettement préférable aux restaurants d’autoroute. Il y a beaucoup de clichés attachés à ce genre d’établissement et certains ne sont pas faux: décor sommaire, postes de télévision montrant du football, types accolés au bar, service rapide…

On retrouve aussi les stéréotypes des films ou des romans: le routier solitaire qui lance des plaisanteries un peu osées aux serveuses qui ne manquent pas de répondant, les chauffeurs qui se retrouvent entre copains, les discussions sur la mécanique… Mais il y a aussi la serveuse qui demande aux gens commandant une grande pression s’ils ont leur temps de repos après. Les routiers m’ont laissé tranquille dans un coin parce que j’étais habillé de façon visiblement différente, mais j’ai échangé quelques mots à la fin avec la table voisine et j’aurais certainement pu faire la conversation pendant deux heures si j’avais essayé.

On mange très bien dans ce restaurant pour pas cher. Pour 12 € (prix standard dans ce domaine), j’ai eu un grand buffet de crudités à volonté avec même un peu de charcuterie, un excellent plat du jour qui était une paëlla maison et pour terminer une île flottante maison aussi. Je pense que le cuisinier peut faire ce genre de plats parce qu’il a besoin de grandes quantités. J’étais en tous cas très content de l’expérience.

Ceci pose une bonne question si on voyage en voiture: si on veut du calme et du style, on ira ailleurs. Mais si on veut un repas servi rapidement, bon, frais et pas cher, c’est une bonne idée. Et il doit falloir savoir où sont les meilleurs restaurants du genre – il y avait une liste de restaurants associés sur le napperon qui serait une bonne idée. Je ne me suis pas ennuyé en tous cas tellement il y avait de conversations et de gens qui rentraient et sortaient.

Etape 9: Dunois

29 octobre 2012

(9ème étape d’un voyage cyclotouriste de Cherbourg à Toulouse en 2012)

Vendredi 1er juin

117 km, dénivelé 250 m

Belles éclaircies, 22°

Château Gaillard – Baigneaux – Champdoux – Villepion – Guillonville – Malmusse – Le Bois – Varize – Lutz – Châteaudun – La Varenne – Saint Hilaire – Yron – La Ville aux Clercs – Saint Firmin des Prés – Areines – Vendôme

Dunois, départements 28 et 41

Journée un peu trop longue mais inévitable car les trains entre Châteaudun et Vendôme ne circulent que deux fois par jour. Je n’étais pas parvenu non plus à trouver une table d’hôtes au nord de Vendôme, il n’y a probablement plus beaucoup de demande depuis que le TGV va de Paris à Vendôme en une heure. Côté positif, je n’ai pratiquement pas eu de vent pour traverser la Beauce, ce qui est un coup de chance car je n’aurais pas apprécié le trajet contre une bonne brise d’ouest. On voit que j’ai passé une bonne partie de la journée sur un plateau car c’est le dénivelé le plus faible du voyage.

J’avais peur de beaucoup m’ennuyer dans la traversée de la Beauce mais j’ai trouvé dans la salle commune de la chambre d’hôtes une brochure détaillée qui parvient à recommander des curiosités presque dans chaque village. Chose stupéfiante, la brochure recouvre toute la Beauce répartie sur trois départements alors qu’on trouve très rarement en France une brochure franchissant la limite départementale. Honnêtement, beaucoup de ces curiosités sont mineures et seraient ignorées ailleurs en France, mais elles sont très utiles pour définir le trajet à vélo et rendent la traversée de la région finalement agréable.

Champ de lin dans la Beauce

Il y a un seul secteur de la Beauce vraiment sans intérêt, entre Voves et Pithiviers, mais on le traverse en 20 km. Plus au nord comme plus au sud, on trouve quelques bois et quelques vallées en pente douce. Je me suis rendu compte que mon hébergement devait être proche du point culminant du plateau, car c’est le seul secteur dans lequel on a un horizon vraiment lointain dans toutes les directions.

Idéalement, j’aurais aimé passer par Le Puiset, où l’on peut voir un porche d’église roman (assez frustre à vrai dire) et surtout une motte féodale avec les vestiges du château fort. Il était le siège d’un méchant seigneur pillard qui attaquait entre autres les convois des ecclésiastiques se rendant de Paris à Orléans, les deux principales villes du roi de France vers 1100.

Le roi avait même été obligé de fortifier Toury directement sur sa route (je n’ai toutefois remarqué aucun vestige quand j’y suis passé la veille) et le seigneur du Puiset mit une fois le siège devant Toury. Il perdit la bataille et son château fut rasé peu après, l’obligeant à partir en croisade. Outre la motte féodale, on visite aussi un spectacle audiovisuel à effets spéciaux sur les chevaliers du lieu, ce qui plait sûrement aux enfants et s’inspire certainement de spectacles anglais du même genre. Je trouve qu’on en sort impressionné par les effets spéciaux mais doté de quelques notions superficielles en désordre qui ne remplacent pas une leçon d’histoire efficace au CES.

Ne pouvant passer par Le Puiset à cause du trop long détour, j’ai séléctionné un itinéraire presque en ligne droite entre Château-Gaillard et la vallée du Loir, mais en évitant les routes principales qui sont beaucoup plus ennuyeuses que les petites routes parce qu’elles sont trop rectilignes. Il ne m’a fallu que 10 km pour atteindre la première curiosité, une manoir fortifié avec de hauts murs et un portail imposant. Il se trouve en bordure d’un grand bois, chose très rare en Beauce où la valeur des terres justifie normalement de tout défricher -sauf si on est châtelain et qu’on a les moyens de ne pas le faire.

Manoir de Goury lieu d’une bataille en 1870

Le manoir de Goury fut un élément important de la bataille de Loigny le 2 décembre 1870. L’armée française de Loire essayait de venir au secours de Paris assiégé par les troupes allemandes et se heurta vers Loigny à une armée allemande venue la bloquer. Les Français parvinrent à chasser les Allemands du manoir de Goury le matin, mais le perdirent vers midi et ne parvinrent pas à la reprendre. On ne voit évidemment plus rien de la bataille en dehors de plaques explicatives ou commémoratives. La bataille fut décisive car les Allemands occupèrent Orléans et coupèrent ainsi l’armée française en deux. Un mois après, le gouvernement provisoire demanda un armistice aux Allemands.

Je suis passé un peu plus loin au village de Loigny, où les Français essayèrent de bloquer à leur tour les Allemands lors de la bataille, mais où ils durent finalement reculer. Un panneau un peu grandiloquent explique à l’entrée du cimetière qu’une poignée de soldats français y fit preuve d’une résistance héroïque en s’abritant derrière les tombes. On reconstruisit l’église plus tard et elle abrite paraît-il un ossuaire et un mobilier liturgique composé de métal récupéré sur le champ de bataille, mais les horaires d’ouverture sont très limitées hors saison.

Les Français avaient reçu l’assistance d’une petite troupe de soldats venant de Rome où le Pape avait une petite armée pour défendre ses états. Quand ses états furent annexés au reste de l’Italie en 1870, le Pape fut obligé de renvoyer son armée et une partie des soldats partirent comme mercenaires en France. Ceci conduisit à une scène curieuse quand un colonel de Charette fit déployer l’étendard du Sacré-Cœur pour encourager les soldats papaux. On vit ainsi sur un champ de bataille de 1870 une scène qui évoque de façon étonnante la révolte des Chouans en Vendée trois générations avant puisque les Chouans étaient menés par un général de Charette eux aussi.

Château de Villepion

A 3 km de Loigny, je suis passé au hameau de Villepion dans lequel il y a un château classique austère avec une belle grille. J’y étais aussi passé lors de mon tout premier voyage en vélo en 1989 (lors de l’étape Chartres-Orléans), mais je n’en avais évidemment aucun souvenir si longtemps après. Il paraît que l’on peut visiter les jardins en été.

Je ne pense pas que l’intérieur soit historique car il y eut une bataille autour du château en 1870 que les Français gagnèrent mais qui ne suffit pas à compenser la défaite de Loigny où moururent 9.000 soldats (soit un soldat participant à la bataille sur 8). Le château appartient maintenant à un homme politique, le sénateur Albéric de Montgolfier.

Clocher-porche à Cormainville

J’avais ensuite prévu 20 km sur le plateau jusqu’à l’attraction suivante, mais j’ai été détourné par des travaux et ceci m’a fait passer par Cormainville qui est un vieux bourg historique. L’abbaye de Bonneval y avait une grange aux dîmes qui sert maintenant de bâtiment de ferme, mais dont on voit le mur sur rue assez impressionnant qui date du XVème siècle. Il y a aussi une église curieuse avec deux clochers, une grande tour du XVIème siècle comme on en voit souvent dans la Beauce et un petit mur-clocher du XIIème siècle qui fait forcément penser au Languedoc.

A la sortie du village, il m’est arrivé quelque chose d’excitant, la traversée d’un petit vallon en pente douce avec descente et remontée. C’était le premier relief notable depuis 50 km. Curieusement, la rivière coule de façon intermittente car le sol très fin et sec de la Beauce absorbe toute l’eau s’il ne pleut pas beaucoup. La rivière a un nom bizarre, la Conie, et c’est la seule rivière qui traverse vraiment le milieu du plateau (le Loir ou la Juine sont plutôt sur les bords).

Au XIème siècle, les moines de la puissante abbaye de Marmoutier, fondée à Tours par Saint Martin, reçoivent des grands domaines en Beauce et construisent sur le plateau au-dessus du confluent des deux Conie un prieuré. Les prieurés de cette époque sont des héritiers directs des villas romaines et servent à administrer les terres et à conserver les récoltes dans des granges immenses protégées des pillards par des enceintes fortifiées.

En général, il y a un seul moine dans le prieuré, le travail étant fait par des laïcs employés par l’abbaye ou par des serfs. Ce n’est pas parce que l’on avait la vocation que l’on devenait moine et jouissait ainsi des privilèges qui y étaient attachés; sans une donation conséquence de la part des parents, on restait "frère lai" qui n’avait rien à dire, ne faisait pas carrière et n’était pas protégé par le statut ecclésiastique. On était quand même assuré d’être nourri régulièrement et on était moins exposé aux exactions des seigneurs ou des pillards.

Ancien prieuré du Bois

Le prieuré de Nottonville, appelé abusivement abbaye du Bois, est maintenant une grande ferme entouré de murs et il faut payer pour entrer dans la cour. On voit cependant bien depuis l’extérieur la grange gigantesque du XVème siècle et surtout le superbe portail d’entrée fortifié. Ma photo est prise de façon à mettre particulièrement en valeur l’aspect martial et médiéval du site et je me suis demandé si cet aspect presque menaçant était celui que l’on voyait au Moyen Âge. Je me suis offert un en-cas pour profiter du cadre, mais j’étais un peu ennuyé du soleil momentanément assez fort.

A 3 km, j’espérais visiter l’église de Varize située à l’endroit où la nationale traverse la Conie. L’église date du XIIIème siècle et abrite des fresques, mais elle était fermée. Tout ce que j’ai vu à Varize est un monument commémorant la résistance des habitants contre une troupe allemande en octobre 1870. Les habitants craignaient des pillages mais furent punis à la place par l’incendie du village. Question entre morale et conséquences pratiques: faut-il toujours céder quand on est moins bien armé ?

A 10 km de Varize, le petit village de Lutz-en-Dunois propose également des fresques dans son église et elle était cette fois enfin ouverte, ce dont j’ai bien profité. Elles furent découvertes dans les années 1930 et datent du XIIIème siècle comme à Varize, c’est-à-dire de l’époque où les campagnes s’enrichissent avec l’amélioration des routes et la fin de l’anarchie féodale.

Fresques à Lutz-en-Dunois

Fresques à Lutz-en-Dunois

Les fresques forment une frise sur fond rouge tout autour de l’église avec les sujets habituels sur le jugement dernier et l’entrée du Christ à Jérusalem. Un sujet moins fréquent est une frise de douze apôtres de 2 m de haut. Sur ma deuxième photo, les personnages sont des saints. On peut remarquer la frise inférieure avec des médaillons montrant des poissons; le dessin rappelle des textiles siciliens ou byzantins et le symbole des poissons date évidemment de l’époque des catacombes. La fresque se continue dans le renfoncement des fenêtres, ce qui semble typique de la région.

De Lutz, j’ai pris un morceau de nationale pour entrer dans Châteaudun, ville que j’avais traversée une fois en voiture avec des copains mais qui n’est pas très connue de nos jours. C’était la capitale du Dunois, une vicomté féodale qui appartint à de très grands seigneurs et ne fut récupérée par le roi qu’en 1707. Un "dun" étant une forteresse en langue celtique, Châteaudun veut donc dire "château de la forteresse".

Je savais qu’il y a un grand château, mais j’ai commencé par faire un peu le tour de la ville. J’ai découvert alors qu’il n’y a guère de monuments anciens, la ville ayant brûlé en 1723 et ayant été détruite une nouvelle fois lors d’une bataille en octobre 1870. On voit juste ici et là quelques maisons Renaissance isolées entre des bâtiments sans intérêt. Celle de ma photo date du XVIème siècle et annonce le Val de Loire.

Fontaine à Châteaudun

Dans le souci en soi louable de retenir les touristes, la municipalité a installé des panneaux d’information sur la bataille de 1870 et j’ai lu celui de la place principale après avoir photographié la fontaine qui est une bonne imitation de style Renaissance. Le panneau m’a fortement déplu car il reprend sans aucune préambule ni signe de citation le texte embarrassant et revanchard d’un professeur local. J’ai retrouvé une source possible sur Internet plus tard et voici l’extrait concerné:

" C’est ici que l’horreur se présente. Pour retrouver un spectacle semblable, il faut retourner aux Huns, où (sic) Attila et les hordes de Genseric pour donner une idée de ce que vécut Châteaudun quand l’invasion prussienne y fut installée…. Des officiers d’un grade élevé entrent à l’Hôtel du Grand Monarque demandent à boire et à manger et quand ils sont ivres ils incendient la maison, malgré les pleurs et les supplications à genoux de Mr et Mme Sénéchal."

Le panneau municipal dit que les officiers avaient d’abord exigé de se faire servir un repas luxueux qu’ils avaient obtenu et ajoute en plus, toujours sans citation, que le général saxon mit alors le premier le feu aux rideaux en ricanant . Evoquer les horreurs de la destruction de la ville est légitime, mais je pense qu’il faudrait se distancier un peu du ton ou au moins dire de quand date ce style emphatique et émotionnel.

Curieusement, les journaux étrangers parlèrent du "plus beau fait d’armes de la campagne" et les Français parlent de ville martyre. On peut se demander pourquoi la petite troupe française qui venait de s’installer dans la ville a choisi de la défendre contre une armée entière alors qu’on essayait d’éviter les combats en ville lors de la guerre de 1870 – Orléans, prise deux fois par les Allemands, ne connut aucun dégât notable. Les Allemands ne détruisirent d’ailleurs que les quartiers commerçants, pas la vieille ville historique – un comportement d’une autre époque si on pense aux bombardements pendant la Seconde Guerre Mondiale ou même aux hurlements d’indignation d’ailleurs justifiés qui ont accueilli les rares bombardements de villes historiques en 1917 (Arras, Ypres…).

Vallée du Loir à Châteaudun

Après m’être ainsi informé de l’histoire de la ville et indigné sur le panneau, j’ai trouvé un jardin public d’où l’on domine la vallée du Loir du haut d’une petite falaise. L’effet est assez saisissant quand on vient de la Beauce et j’ai trouvé l’endroit parfait pour un pique-nique. Des ouvriers municipaux remontaient du remblai où ils avaient taillé des buissons en pleine chaleur et ils avaient l’air complètement épuisés et très poussiéreux. Un ou deux semblaient être de jeunes handicapés mentaux, ce qui serait une excellente action d’insertion. Ceci m’a fait penser à ma propre commune où ce genre de travail est fait par des chômeurs de longue durée difficiles à placer.

Aperçu du château de Châteaudun

Après la pause, je suis évidemment allé voir le château qui est le grand monument de la ville et qui mérite le voyage. C’est l’un des rares châteaux du voyage que j’ai vraiment regretté de ne pas pouvoir visiter. En l’occurrence, je pense que le vélo n’aurait pas été en danger vu le peu de visiteurs et l’accès peu passant, mais j’avais vraiment un problème de temps vu la longueur de l’étape. Je me suis donc contenté d’admirer les bâtiments depuis la grille de la cour.

Donjon et chapelle castrale à Châteaudun

La première forteresse fut construite vers 970 par le plus puissant seigneur du centre de la France, le comte de Blois, pour montrer au comte de Paris, le futur roi Hughes Capet, les limites du pouvoir royal. Le donjon actuel date de 1170 et donc des guerres entre la France et la Normandie. Le château est racheté par un frère du roi de France en 1391 et passe au fils de celui-ci, Jean de Dunois, pour le récompenser de ses services aux côtés de Jeanne d’Arc. Jean avait pour mère la concubine du prince et non la princesse, mais il avait été élevé par la princesse comme un enfant légitime car on ne voyait aucun caractère infamant à l’époque en dehors du risque de ne pas recevoir d’héritage.

Dunois fut un très grand prince, admis à la cour et conquérant la Normandie pour le roi. Il fut même l’un des très rares seigneurs à comploter contre Louis XI qui parvint à se réconcilier avec lui – peut-être parce qu’ils avaient comploté ensemble contre le père de Louis XI qu’ils accusaient de mollesse et qui ne faisait rien pour délivrer le demi-frère légitime de Jean, prisonnier des Anglais.

Corps de logis du château de Châteaudun

En tous cas, il avait donc les moyens de construire un nouveau château à la mode du temps et la chapelle du château qui date de cette époque abrite de célèbres statues de marbre imitées de celles de la Sainte Chapelle.On voit la chapelle et le donjon sur une des photos; l’autre photo montre l’aile construite deux générations plus tard dans un style fin gothique flamboyant. C’est l’un des premiers châteaux du Val de Loire à attirer l’attention sur la cage d’escalier qui domine la façade. J’ai constaté dix jours plus tard à Sarlat que cette mode atteignit les grands bourgeois fonctionnaires vers 1600.

Panorama du château de Châteaudun

J’ai aussi pris des photos de l’extérieur du château car il domine le Loir d’une façon imposante -même idée ici aussi que les châteaux du Val de Loire. Je suis tombé par hasard sur le point de vue approprié après avoir abandonné en ville et cherché longuement la petite route dont j’avais besoin. Ma carte était peu lisible en raison du pli et je me suis finalement retrouvé dans une banlieue pavillonnaire où j’ai tourné un peu au hasard faute de pancartes ou de plan. La route avait du moins l’avantage de dominer un vallon presque en face du château.

Une fois que j’eusse trouvé la route dans le fond de la vallée, je l’ai longée vers l’aval, mais ce n’est pas très facile dans la vallée du Loir car la rivière fait des méandres serrés. La N10 qui longe la vallée passe fréquemment de la vallée sur le plateau et inversement par des raidillons et la petite route parallèle de l’autre côté de la rivière ne vaut pas mieux. Il m’a finalement fallu 45 minutes pour atteindre Montigny-le-Gannelon (où habitent les Montrongnons…), que je décrirais comme le premier village où l’on sent l’influence du Val de Loire.

Montigny-le-Gannelon avec son château

Il y a un grand château qui domine la rivière de haut. Je n’ai pas eu le courage d’y monter et on ne peut visiter de toute façon que le parc (même si on peut louer des salons pour des cérémonies). Il semble y avoir une façade Renaissance imposante côté cour qui date de 1495 mais on ne voit côté rivière que la façade pastiche de 1876. Elle me fait fortement penser à ces châteaux anglais de la même époque qui étaient si fréquents que l’on parle du style "baronial écossais" par référence au roman Ivanhoe alors tellement à la mode.

Maisons troglodytes au bord du Loir à Montigny

L’autre élément qui fait penser au Val de Loire est la présence d’habitations troglodytes. On les voit encore mieux plus en aval vers Trôo, mais j’en ai trouvé une très photogénique car on voit la table et les chaises directement devant les ouvertures de la falaise.

2 km après le pays des Montrongnons, je suis passé à Cloyes où je voulais visiter la chapelle Notre Dame d’Yron. J’ai trouvé sans difficulté et la chapelle était heureusement ouverte. Elle se trouve dans l’enceinte d’une ancienne maison de retraite si fatiguée que l’on a transféré les pensionnaires ailleurs, mais on peut visiter la chapelle en entrant par derrière même pendant les travaux de rénovation.

Pantocrator à Notre-Dame-d’Yron

Sans atteindre la beauté des fresques de Lavardun plus en aval, Notre-Dame-d’Yron présente de très beaux exemplaires du XIIème siècle parmi les plus vénérables de France. Dans l’abside, on voit un superbe Pantocrator quelque peu byzantin avec sa mandorle et des personnages hiératiques de chaque côté. La fresque a été repeinte en partie au XVème siècle et le résultat est bizarre au niveau des symboles des évangélistes.

Dans la nef, les fresques montrent entre autres la Flagellation et l’Adoration des Mages. Les personnages ont des attitudes pas du tout naturelles qui montrent que les artistes n’arrivaient pas encore à représenter le corps humain de façon réaliste – mais ces positions prouvent justement que l’on avait envie de montrer le mouvement, souci rare dans le style précédent, qu’il soit byzantin ou carolingien.

Fresques de Notre-Dame-d’Yron

Il y a un pannonceau intéressant dans l’église qui attire l’attention sur les manteaux des personnages. L’un d’entre eux a un système d’attache particulier qui fut condamné comme nouveauté ostentatoire par un concile et disparut rapidement. On en conclut que la fresque doit avoir été peinte à cette époque précise (1140-1170)- à moins d’admettre qu’un artiste ultérieur se soit donné la peine de peindre des vêtements démodés, ce qui est un peu tiré par les cheveux. L’attache est celle du soldat de droite, qui sert la gorge au lieu de prendre en travers – ceci mettait en valeur la décoration du tissu.

Entre Cloyes et mon objectif à Vendôme, je pouvais continuer à longer la vallée du Loir, mais c’est plus long et surtout ce n’est pas facile si l’on veut éviter à la fois la N10 et les raidillons. Je me suis donc résigné à rater le château de Fréteval et j’ai pris à la place une route tranquille et légèrement plus directe par La Ville-aux-Clercs. Il y a une chose très appréciable sur cette route, c’est que l’on traverse pendant plusieurs kilomètres la grande forêt de Fréteval. J’ai beaucoup apprécié car j’aime rouler en forêt, chose donc j’avais été privé depuis la forêt de Rambouillet deux jours avant.

Ce que j’ai moins apprécié, c’est que la route monte beaucoup plus fort et plus longtemps que je ne le pensais – apparemment, c’est justement là que le Loir franchit les contreforts du Perche et il fallait donc monter nettement plus haut qu’en Beauce. En fait, le dénivelé est de 100 m, ce que je rencontre fréquemment au Luxembourg sans en penser grand mal.

Château de Meslay

Evidemment, la descente ensuite dans la vallée ne manquait pas de charme. La vallée du Loir étant pleine de châteaux, j’aurais dû en trouver dès que je suis revenu à la rivière deux heures plus tard, mais ils se sont avérés cachés derrière de grands murs sauf celui de Meslay. C’est un élégant château Régence construit par le neveu du grand Mansart pour un banquier parvenu -on pourrait dire la même chose des banquiers parvenus modernes et de leurs "trophy homes" d’ailleurs. On peut trouver ces châteaux un peu austères au premier abord et c’est vrai qu’il faut regarder avant tout les proportions plutôt que la décoration, ce qui est un peu abstrait.

Juste après Meslay, je suis arrivé dans la banlieue de Vendôme où je suis parvenu à visiter la chapelle Notre-Dame d’Areines qui n’était heureusement pas encore fermée. Elle semble désaffectée pour le culte et se visite donc librement. C’était ma troisième église à fresques de la journée et c’est effectivement un art qui semble concentré dans certaines régions. Les fresques datent ici du XIIème siècle et furent découvertes par hasard en 1931.

Fresques de Notre-Dame-d’Areines

La photo montre le Pantocrator de l’abside qu’il est intéressant de comparer à celui de Notre-Dame-d’Yron à Cloyes. Les symboles des évangélistes sont en nettement meilleur état à Areines et sont particulièrement intéressants: le style et les à-plat de couleur font franchement penser aux textiles arabes et on suppose donc que l’artiste avait dû se voir prêter des tissus récupérés lors d’une croisade. On a établi que Areines et Notre-Dame d’Yron sont à peu près contemporains, ce qui est intéressant car le style d’Areines paraît à première vue nettement plus archaïque.

Areines se trouve déjà dans la banlieue de Vendôme et je n’ai donc plus eu qu’à traverser la ville pour trouver l’hôtel presque en face de la gare. C’était une bonne chose qu’il faille traverser la ville car ceci m’a vraiment donné envie de visiter. Après tout, j’avais conçu tout le voyage pour visiter entre autres Vendôme et il aurait été dommage d’être déçu. La ville est d’ailleurs animée et assez importante, beaucoup plus que Châteaudun en tous cas alors qu’elle a seulement 4.000 habitants de plus. Peut-être un effet du TGV et de l’effet richesse des gens qui s’installent dans la région grâce au train ?

La dame de l’hôtel était polie mais je l’ai trouvée un peu acide. Son mari est plus sympathique, je pense qu’il doit surveiller les cuisines. Comme hôtel, c’est amusant car les chambres donnent sur une cour-parking avec pelouse et rosiers qui tient beaucoup d’un motel américain avec un seul étage. Je ne m’attendais pas à ce style en pleine ville.

Par contre, les chambres sont petites et le flexible de la douche avait besoin d’être remplacé, ce qui fait que j’ai pris une première douche sans comprendre pourquoi il ne sortait que trois gouttes d’eau d’une température imprévisible. Il fallait finalement entortiller le flexible en sens inverse pour avoir une douche normale, comme je m’en suis rendu compte le lendemain matin. Ceci n’est pas acceptable à ce niveau de prix.

J’avais réservé l’hôtel par Internet, ayant peur de trouver peu de choix en centre ville, mais je n’avais pas réservé les repas car la chambre seule me paraissait déjà assez chère -environ 20% de plus qu’une chambre d’hôtes et avec un confort donc moindre. L’hôtel ne propose malheureusement pas non plus de formule demi-pension, à moins de présenter une carte de VRP en cours de validité. J’avais fait une meilleure expérience l’année précédente à La Grave.

Le restaurant est abordable le soir avec un menu du jour prometteur, mais il ferme à 21 h et ceci ne m’arrangeait pas du tout. Je voulais en effet me promener en ville tant qu’il faisait bien jour, soit jusque vers 21 h, et manger après. Par contre, j’ai fini par réserver un petit déjeuner voyant quand je suis rentré le soir la taille du buffet que la serveuse était en train de mettre en place. Je ne prends pas un petit déjeuner français standard, beaucoup trop cher pour une boisson et un croissant, mais je suis prêt à payer 10 ou 12 € pour un buffet qui permet presque un repas complet.

Le Loir à Vendôme

Ayant décidé de me promener en ville même si on n’a pas très envie de marcher après 9 h de vélo, je pensais trouver un restaurant dans le centre et j’ai pris mon temps. J’avais trouvé le trajet du centre à l’hôtel un peu long, mais ce n’est qu’un kilomètre. Vendôme apparaît immédiatement agréable car la ville est à cheval sur plusieurs bras du Loir qui forment tout un réseau de ruelles, de petits ponts et d’aperçus inattendus.

C’était aussi une ville fortifiée et les quais du Loir sont en maçonnerie blanche solide qui contraste joliment avec les tilleuls et les parcs.

Topiaire et barrage sur le Loir

En effet, la ville consacre beaucoup d’efforts à ses espaces verts et a reçu divers prix de fleurissement. Certains espaces verts donnent sur le bord du Loir, d’autres mettent en valeur les monuments comme l’ancienne abbatiale de la Trinité, l’hôtel de ville et le châtelet. L’un des parcs les plus admirés est un square où l’on se livre à la mosaïculture, chose qui consiste à utiliser des plantes de couleurs variées pour former un motif coloré. Cette année, l’effort portait sur les formes et on voit bien le résultat sur la photo. Il faut aussi admirer la très belle couronne en topiaire qui fait un peu écho aux remparts.

Châtelet médiéval à Vendôme

Vendôme est extêmement riche en monuments historiques malgré la destruction de la plupart des maisons à pans de bois lors d’un bombardement en 1940. On peut ainsi voir un châtelet au bord de l’eau qui abrite maintenant l’office de tourisme mais qui était à l’origine au XIIIème siècle un moulin.

Cavalier nu devant la mairie de Vendôme

Dans un parc spacieux presque en face, on voit l’hôtel de ville qui est un ancien lycée de style assez austère; on admire toutefois des parterres très mode avec graminées et une statue assez amusante de "cavalier tombé". On remarque vite la nudité du cavalier, qui serait normale sur une statue grecque mais qui fait bizarre à côté d’un bon cheval percheron en bronze.

Façade flamboyante de la Trinité de Vendôme

Je suis aussi passé devant un nombre respectable d’hôtels particuliers Renaissance et d’églises, mais le grand monument de la ville, qui justifie à lui seul le voyage, est l’ancienne abbatiale de la Sainte Trinité. Comme elle était fermée à cause de l’heure, je me suis contenté de prendre une photo de la façade au soleil couchant puis j’ai remis l’étude des panneaux explicatifs au lendemain matin avant de quitter la ville.

J’ai regardé au passage si je trouvais un restaurant attirant, mais ceux du centre historique tiennent plus de la brasserie avec plats légers ou de l’attrappe-touristes. Il y avait une camionette qui faisait des pizzas, mais la queue était trop longue à mon goôt et j’avais peur de fâcher la dame de l’hôtel si je rentrais avec des pizzas dans ma chambre.

Puisque le restaurant de l’hôtel avait déjà fermé, je me suis rabattu sur un restaurant italien à proximité. C’était assez intéressant à comparer à ce que je connais au Luxembourg: le décor était plus clinquant et un peu exagéré à Vendôme et la carte plastifiée mentionnait les dix autres restaurants de la même chaîne régionale. Ceci mis à part, j’ai mangé une pizza aux lardons et au fromage qui était abordable et copieuse.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.